Tribune – Loi « 3D » : les prises de position racistes ne doivent pas polluer le débat

Après la publication d’une tribune collective contre le projet de loi visant à expérimenter le « droit à la différenciation » entre les collectivités, Kofi Yamgnane, ancien Secrétaire d’État à l’Intégration, a été pris à partie par des militants nationalistes bretons. Il leur répond dans ce texte.

Depuis le début de l’année 2020, le gouvernement travaille sur un projet de loi dit « 3D », comme « Différenciation, Décentralisation, Déconcentration », depuis rebaptisé « 4D » puis « 3DS ». Pour attirer l’attention des parlementaires sur ce qui pourrait en découler, c’est-à-dire la mise en concurrence des régions françaises les unes contre les autres, je me suis permis de signer dans le journal Le Télégramme une tribune en forme de contribution au débat « Nous, Bretons, refusons la différenciation », dans laquelle j’expose mon avis sur les injustices et les inégalités que créerait une telle loi.

Cette tribune a réveillé les quelques démons réactionnaires, voire « fascisants », que compte la Bretagne. Florilège : « Kofi n’est pas Breton et donc il s’en fout de la Bretagne… » ; « C’est par ingratitude pour la Bretagne que Kofi a écrit une tribune aussi insultante que méprisante… » ; « À propos de Kofi, je propose l’immigration zéro en Bretagne comme en France » ; « Kofi n’est pas Breton et ne le sera jamais, puisqu’il est noir contrairement aux Bretons authentiques qui eux sont blancs… ». Je m’en tiens là, car la tendance lourde, la ligne directrice de tous ces commentaires, ce n’est rien d’autre que le racisme, un racisme primaire, pur et dur. Je pensais que depuis la dernière guerre les Bretons avaient dépassé une idée aussi passéiste. D’ailleurs ma propre élection ainsi que les piètres scores réalisés chez nous par le Rassemblement National au fil des scrutins m’ont encouragé à le penser et à le dire à qui veut l’entendre. Dois-je moi aussi, à mon tour, « tomber de l’armoire », comme dit un autre intervenant « nationaliste breton » contre notre tribune collective ?

Compétitivité ou égalité ?

Je me rappelle qu’en arrivant en Bretagne en 1964, j’ai découvert une région qui, à l’intérieur (l’Argoat), semblait aussi peu développée que mon Togo natal que je venais juste de quitter. Je me souviens de fermes par dizaines avec une ou deux vaches ; d’autres avec dix cochons ou une vingtaine de poules pondeuses… J’ai connu ce temps où le train mettait plus de six heures pour relier Brest à Paris. J’ai connu ce temps où, en voiture, il fallait mettre plus de dix heures pour parcourir les quelque 500 kilomètres de la RN 12 en zigzaguant dans les virages qui n’en finissaient plus à l’entrée de Morlaix après Pleyber-Christ ou en franchissant les innombrables descentes et montées à Belle-Isle-en-Terre…

Mais en quelque trente ans, grâce à la volonté de quelques hommes, grâce à la mobilisation sociale et populaire des Bretons eux-mêmes et grâce finalement à l’action de l’État (jacobin !), la Bretagne s’est hissée à la hauteur des grandes régions européennes pour devenir la première région agricole et agroalimentaire de France.

Parallèlement, la langue et la culture bretonnes ont bénéficié d’une reconnaissance officielle à partir du jour où François Mitterrand, chef de l’État (jacobin !) décida que serait créé un CAPES de breton afin que notre langue sorte du ghetto pour être enseignée par des professeurs compétents pour le plus grand bien des locuteurs restants et de ceux à venir.

Tout ce travail n’avait qu’un objectif : nous permettre de rattraper le retard accumulé depuis des décennies tout en nous permettant de « vivre et travailler au pays ». L’égalité entre les régions françaises est un objectif républicain que nous devons prôner et poursuivre contre vents et marées. D’autres souhaitent la compétitivité, la concurrence entre régions ! Qui dit compétitivité et concurrence annonce qu’il y aura comme des victimes, des laissés-pour-compte, des morts ! Qui dit compétitivité, différenciation et concurrence dit « accrochez-vous aux premiers de cordée ».

Nous, Bretons, voulons l’égalité

Et puis, très logiquement, pourquoi la différenciation s’arrêterait-elle aux seules régions ? Pourquoi pas une différenciation entre les départements, puis entre les villes, les communes ? Généraliser la compétitivité et la concurrence entre tous les territoires, est-ce l’objectif recherché ?

Nous, Bretons, voulons l’égalité, assurée et protégée par l’État, même jacobin. Nous, Bretons, ne voulons ni compétitivité, ni concurrence, ni différenciation. Dans ce débat, qui a parlé de reniement ? Qui a parlé de recul ? Qui a parlé de perte d’identité ? Qui a parlé d’appartenance ethnique, d’origine raciale, d’immigration ? Non, ce débat ne porte ni sur les origines, ni sur la couleur de peau ! Pas même sur la culture et la langue !

Enfin, ne cherchez pas à justifier votre volonté d’autonomie, voire d’indépendance, par des comparaisons sans raison : les Länder allemands préexistaient avant d’être fédérés pour créer l’Allemagne fédérale. Les régions espagnoles existaient avant d’être unifiées dans le Royaume d’Espagne. Tout comme les régions britanniques, considérées comme des nations. Quant à la France, elle était divisée en provinces sous l’Ancien Régime. Sous la Révolution, a été créé un pouvoir central sous la forme d’une République une et indivisible. Depuis les premières lois de décentralisation, il existe aussi des régions en France. Mais chaque pays a son histoire. Tenter de faire entrer en force l’histoire de la France dans le moule de celle de l’Allemagne, du Royaume-Uni ou de l’Espagne, me semble une démarche malhonnête, du moins intellectuellement. Oui à une décentralisation renforcée, mais sans distorsion via une quelconque concurrence entre les régions.

Quant au glissement sémantique vicieux que vous avez choisi d’utiliser pour vous opposer à une contribution citoyenne à un débat républicain, je veux juste vous dire ceci : on peut être Breton par naissance, oui, bien sûr ! On peut aussi l’être par choix ! C’est mon cas ! Être né Breton ou être né Bassar et choisir de servir la Bretagne ne sont pas des situations qui s’excluent l’une l’autre.

Non, les prises de position racistes ne doivent pas polluer le débat ! C’est indigne de la Bretagne !

Kofi YAMGNANE

Kofi Yamgnane a été Maire de Saint-Coulitz, Conseiller Général du Finistère,

Conseiller Régional de Bretagne, Député de la Nation, Secrétaire d’État à l’Intégration dans deux gouvernements de la République.

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« La lutte contre la malbouffe devrait faire l’objet d’un enseignement à part entière » – Entretien avec Emmanuelle Jary

À l’occasion du lancement du Tour du Changement et de ses grands banquets populaires dans 21 villes de France, la journaliste gastronomique Emmanuelle Jary a répondu à nos questions. Dans son émission « C’est meilleur quand c’est bon », elle parcourt la France à la rencontre de restaurateurs qui s’attachent à faire vivre les traditions et le savoir-faire culinaire de leur région. Ainsi, elle met en lumière des restaurants en tant que lieux imprégnés d’une ambiance et d’une histoire et des plats qui constituent le patrimoine gastronomique français. Des plats qui, par le partage et la transmission, continuent de nous fédérer. Alors qu’elle repart sur les routes de France après plusieurs mois de crise sanitaire, Emmanuelle Jary revient avec nous sur la place qu’occupent la cuisine et l’art de la table dans la culture de notre pays, mais aussi sur les enjeux sociaux et politiques autour de l’alimentation. Entretien réalisé par Guillemette Magnin et Léo Rosell, retranscrit pas Dany Meyniel.

LVSL – La gastronomie occupe une place centrale dans la culture française, au point que l’on dit souvent que les Français sont les seuls à manger tout en parlant du repas suivant. De même, en 2010, l’UNESCO décidait de placer le repas gastronomique des Français au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Selon vous, les Français sont-ils vraiment plus « bons vivants » que d’autres ou cette image relève-t-elle davantage du mythe ?

Emmanuelle Jary – Au cours de mes reportages, j’ai beaucoup voyagé et j’ai pu constater qu’effectivement, nous, Français, avions un intérêt supérieur pour la cuisine et pour la table que d’autres populations. Cela dépend plus largement des aires culturelles considérées. Par exemple, en Europe, cet attachement est plus marqué – même si l’on pourrait encore établir une distinction entre l’Europe du Sud et du Nord – que dans d’autres continents, comme l’Afrique ou l’Amérique du Nord par exemple.

Il y a bien sûr des raisons historiques et sociales à cette particularité. En 1982, l’anthropologue et historien Jack Goody a ainsi réalisé une étude, intitulée Cuisines, cuisine et classes, [traduite en français en 1984, NDLR] dans laquelle il explique les raisons de l’émergence de la haute gastronomie en Europe. Dans cet ouvrage, il dresse un parallèle entre les sociétés hiérarchisées européennes et les sociétés libres et plus horizontales africaines. Dans ces dernières, de fait, il n’y a pas cette hiérarchisation et cet effet de cour autour des classes dirigeantes, aristocratiques puis bourgeoises. Jack Goody voit ainsi dans l’organisation politique de sociétés hiérarchisées un facteur explicatif majeur de l’émergence d’une haute gastronomie en Europe, mais aussi en Asie.

Si l’on se concentre sur l’Europe, entendue non pas d’un point de vue politique mais géographique, l’attachement aux arts de la table et de la cuisine est certain. En fait, lorsque l’on parle du repas gastronomique, on ne parle pas uniquement de la cuisine : on parle aussi de la manière de manger, du temps que l’on passe à table, qui sont des éléments que l’on ne retrouve pas partout, justement.

Comme vous le disiez, les Français ont l’habitude de parler en mangeant, d’avoir des débats autour de la table, et même souvent des discussions sur la nourriture. En Asie, où la cuisine tient également une place particulière dans la culture, on mange souvent dans la rue. En Chine, grand pays gastronomique où il y a de nombreux restaurants et un art de la table très sophistiqué, j’ai remarqué que l’on ne parle pas en mangeant.

L’historien Pascal Ory, dans Le Discours gastronomique, explique ce phénomène qui participe à la culture de la gastronomie et à l’image que nous nous en faisons collectivement : en France, on parle de la cuisine, en Asie on la fait, on la mange mais on ne disserte pas forcément dessus. De ce point de vue, nous sommes donc un peuple très attaché à l’alimentation et qui développe volontiers un discours autour de celle-ci.

LVSL – Par rapport aux aires que vous évoquez, c’est a priori dans l’aire latine, autour de la Méditerranée, que nous retrouvons cet attachement, plus que dans l’Europe du Nord…

E.J. – Tout à fait. J’ai fait cette distinction, que je pense pertinente, même si Jack Goody parlait de l’Europe en général, de la France et de l’Italie en particulier. Chez nous, l’émergence des restaurants au XVIIIème siècle a été décisive. Cet essor est lié à la Révolution française, lorsque les familles aristocratiques se sont enfuies et que leurs chefs se sont retrouvés à la rue, raison pour laquelle ils ont créé des restaurants.

L’histoire italienne n’est pas la même. Un historien italien m’a expliqué qu’en France, on a la culture du restaurant alors qu’en Italie, on a la culture de la « mamma ». Il m’avait donné un exemple que je trouvais assez amusant : pour nous, une ville est réputée pour sa gastronomie, comme la ville de Lyon, parce qu’elle a beaucoup de restaurants et de restaurants gastronomiques, alors qu’en Italie, les villes sont réputées quand elles ont beaucoup de familles qui cuisinent bien. Naples en est un exemple particulièrement frappant. On reste donc avant tout dans la sphère domestique. Bien sûr, il y a des restaurants aujourd’hui en Italie, mais ils sont calqués sur notre modèle, et se sont surtout développés avec le tourisme.

LVSL – Vous mettez régulièrement en valeur les produits du terroir, caractérisés en France par leur diversité et leur richesse. De fait, on associe facilement à chaque région une spécialité régionale, que ce soit un plat, un fromage, un dessert ou un vin. Existe-t-il selon vous une culture commune capable de réunir les Français autour d’une table ?

E.J. – Bien sûr. Je pense que les Français partagent à la fois l’amour de la table et du bien manger. Certaines gastronomies très régionalisées perdurent comme au Pays Basque, en Alsace, en Corse, ou en Provence par exemple. D’autres se sont malheureusement perdues. Malgré cela, notre point commun, j’insiste, c’est le temps que l’on passe au repas. Les Français passent en moyenne deux heures par jour à table tandis que les Américains y passent seulement trente-huit minutes ! Certes, il y a des familles en France qui mangent devant la télévision avec un plateau repas, mais c’est le fait de se réunir pour manger qui nous caractérise. Cela nous différencie des pays du Nord, où l’on mange souvent les uns après les autres.

Je ne sais pas si l’on peut pour autant y voir une quelconque dimension politique. Certes, le repas a souvent été le moment privilégié pour des rencontres diplomatiques, de telles sortes que de nombreuses décisions décisives dans l’histoire ont été prises autour d’une table, au cours ou à l’issue d’un repas. Mais j’ai quand même du mal à percevoir une démarche politique dans notre manière de manger. Ce que je crois, en revanche, c’est qu’il y a une véritable prise de conscience des enjeux écologiques de l’alimentation et de notre responsabilité par rapport à ce que nous consommons, même si ce phénomène ne s’observe évidemment pas qu’en France.

La crise a pu permettre une réflexion sur les conditions de travail dans la restauration.

LVSL – Depuis mars dernier, le secteur de la restauration a été l’un des plus touchés par la crise. De nombreux restaurateurs, dont le destin a été et reste toujours lié aux décisions gouvernementales, ont trouvé les mesures insuffisantes ou inadaptées, et se sont surtout plaint de l’incertitude dans laquelle ils étaient plongés. Alors que les bars et restaurants ont enfin rouvert, et que vous êtes repartie sur les routes de France, quel regard portez-vous sur cette séquence ?

E.J. – D’abord, notons que tous les restaurateurs ne tiennent pas ce discours. Récemment, l’un d’eux me disait même que sans les aides de l’État, il n’aurait jamais pu tenir. De fait, j’ai plus entendu ce discours-là que l’inverse, même si au début de la crise, la situation a été un peu chaotique. Je pense que les choses se sont mises en place à partir du second confinement. Les restaurants ont tenu et peuvent continuer à exister grâce aux aides, contrairement aux restaurants belges, par exemple, qui n’ont rien reçu.

La grande difficulté pour les patrons de restaurants aujourd’hui, c’est la désaffection du personnel. En salle, surtout, les employés, qui ont découvert les avantages de ne plus rentrer aussi tard le soir et d’avoir de vrais week-ends, ne souhaitent pas forcément revenir. Certains ont même changé de métier. À titre d’exemple, je connais une jeune femme qui travaillait dans un restaurant gastronomique et qui s’est reconvertie dans la boucherie, un autre métier de bouche donc, mais dont les horaires sont en général moins contraignants. Cette volonté de changement n’est donc pas liée au manque d’aides, puisqu’elle touchait le chômage partiel, mais plutôt aux difficultés du métier.

Selon moi, c’est aux restaurateurs de s’adapter et de proposer une autre façon de travailler avec ces personnes-là. Pendant longtemps, les vieux chefs ont entretenu un discours selon lequel la restauration est un métier dur, mais un métier de passion. On se fait rabrouer en cuisine, en salle, mais c’est normal, c’est le métier. Aujourd’hui, les manières de penser évoluent. On envisage volontiers de faire se relayer deux brigades dans une journée. Je pense que la crise, au moins sur ce point, a pu permettre une réflexion sur les conditions de travail dans la restauration.
Par rapport aux incertitudes concernant les réouvertures plusieurs fois reportées, cela a évidemment dû être difficile, mais pas plus pour eux que pour les patrons et personnels de boîtes de nuit, de salles de sport ou pour le monde du spectacle. Ce qui est étonnant, c’est que nous avons assez peu parlé de la culture contrairement à la restauration qui était un des gros sujets du confinement. Il pourrait être intéressant de comparer ce traitement en France et à l’étranger.

Emmanuelle Jary, au Petit Bouillon Pharamond (Paris) © Pablo Porlan pour LVSL

LVSL – À ce sujet, les confinements et couvre-feu successifs ont été une chance pour les plateformes de livraison en ligne qui ont pu toucher un public encore plus large qu’avant. Êtes-vous inquiète de la banalisation de ces services de restauration rapides et faciles, qui occultent l’art et la culture de la table ?

E.J. – Parfois j’entends que les gens vont continuer à se faire livrer et manger chez eux. Je n’y crois pas. Je pense que les gens se faisaient livrer en attendant de pouvoir ressortir. Ce que l’on aime, c’est être ensemble, partager un moment convivial, et non pas juste manger. Le restaurant, c’est bien plus qu’une assiette.

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les conditions de travail déplorables des livreurs. Personnellement, je n’ai jamais commandé chez eux, je ne peux pas. En plus de ces conditions, ça n’arrive jamais bon, c’est toujours tiède, ramolli. Honnêtement, je n’ai pas d’inquiétude sur la dévalorisation de la gastronomie. Cela fait des siècles qu’elle existe, j’ai peine à croire que deux ans de Covid la feront disparaître. Je ne pense pas que nous soyons prêts à laisser tomber notre gastronomie et nos bistrots. Pour preuve, les gens adorent mes vidéos où je mets en avant des lieux traditionnels de « bonne bouffe ».

LVSL – Ne pensez-vous pas que l’on pourrait observer un changement à moyen voire long terme concernant les habitudes alimentaires des Français ?

E.J. – Non je ne le pense pas. Si nous devons vivre pendant dix ans avec le Covid, nous en reparlerons. Imaginez depuis combien de temps les restaurants et la ripaille existent en France. Voyez comme ils affichent complet depuis la réouverture. Je ne suis pas inquiète, et j’espère ne pas me tromper.

LVSL – Cette pratique de la commande en ligne pose en aussi la question du restaurant comme lieu et comme ambiance. C’est un thème que vous développez dans vos vidéos, en poussant des « coups de gueule » contre la multiplication des enseignes standardisées, de tous ces « restaurants sans charme », notamment en périphérie des villes…

E.J. – Je pousse en effet un coup de gueule sur le fait que les centres des villes moyennes et des villages se vident. À Cahors par exemple, là où mon père habite, il y avait un magasin de jouets en centre-ville qui a fermé en 2015. Il a été remplacé par une grande enseigne, qui a également fait faillite. L’évolution des comportements des consommateurs, qui achètent de plus en plus par internet, met sérieusement en danger ces lieux. Si demain il n’y a plus qu’Amazon, qui exerce un monopole dans le domaine du commerce, nous serons confrontés à une nouvelle dictature. Quand, à un moment donné, une même personne possède la pharmacie, les grandes centrales d’achats alimentaires et tout le reste, on se dirige clairement vers une dictature commerciale.

Je ne sais pas si vous connaissez Robert Parker, un critique gastronomique américain qui se faisait appeler le Wine Advocate, l’avocat du vin. Parce qu’il n’aimait que les vins boisés, et que ses critiques pouvaient faire exploser les ventes d’un producteur, les viticulteurs ont tous commencé à mettre du bois dans leur vin, pour lui donner ces tonalités. Or le vin boisé, c’est comme le Coca-Cola, ça a toujours le même goût. Ce qu’on aime dans le vin et dans la gastronomie en général, au contraire, c’est la diversité, la subtilité des saveurs, et la possibilité de les comparer.

Un autre « coup de gueule » que j’ai poussé, et qui a été moins entendu, était au sujet de l’émission « Top Chef ». Pour moi, ce type d’émissions fait autant de mal à la gastronomie que les fast-foods. On nous montre de grands dressages très sophistiqués, à coup de grandes giclées dans les assiettes. Le résultat, c’est que tous les chefs se mettent à faire ça, et ils en oublient de faire des choucroutes, des bœufs bourguignons, des plats typiques de notre gastronomie. Les chefs qui s’accommodent de telles pratiques et qui les reproduisent à l’identique, qu’ils soient à Amiens ou à Toulouse, sont aussi néfastes que les fast-foods qui ne font que des burgers identiques. Le résultat, c’est l’uniformisation de la cuisine.

Les chefs qui veulent être des “Top chefs” et non plus représenter une région ont une part de responsabilité.

LVSL – Partant de ces deux constats, pensez-vous que l’on a perdu peu à peu la capacité à apprécier ce qu’est un « bon produit » ?

E.J. – Je pense qu’on a perdu, non pas le sens des bons produits, mais peut-être une partie du patrimoine culinaire. Si vous allez en Anjou, je vous mets au défi de trouver une recette traditionnelle angevine dans un restaurant, c’est impossible. Pourtant, il en existe. C’est la même chose pour Toulouse, où je vais bientôt tourner un reportage. Je suis toujours à la recherche d’un restaurant qui cuisine l’« Ali cuit », un plat traditionnel de la région.

De fait, je crois qu’on a négligé une grande partie de notre patrimoine culinaire. Les chefs qui veulent être des « Top chefs » et non plus représenter une région ont une part de responsabilité. Dans certaines régions, il faut aller dans les chambres d’hôtes pour retrouver une cuisine traditionnelle, parce que ce sont les propriétaires qui cuisinent pour leurs hôtes, et qu’ils sont parfois attachés à la tradition de leur région.

Je suis fière de recevoir des témoignages de personnes qui disent avoir changé de méthode de restauration en regardant mes vidéos. D’une cuisine dite moderne, elles sont passées à quelque chose de plus traditionnel. En regardant mes vidéos, j’espère que les jeunes chefs se rendent compte que les clients prennent du plaisir à manger un plat traditionnel, comme la choucroute. C’est du moins ce message que nous essayons de faire passer. Nous avons choisi le format vidéo pour être le plus accessible possible.

Je parle de « restaurants d’écoles de commerce » parce que pour eux, le plus important, c’est le chiffre en bas à droite et le discours qu’ils vous servent, plus que la nourriture.

LVSL – Et pourtant, on a l’impression que la cuisine populaire est à la mode. On observe aujourd’hui la prolifération des restaurants qui surjouent les codes du bistrot franchouillard mais qui, en fait, n’en ont pas du tout l’âme, ceux que vous surnommez les « restaurants des écoles de commerce ». Comment distingue-t-on alors un bistrot authentique de ce type de nouveaux restaurants ?

E.J. – À la patine ! Vous voyez, ici [au Petit Bouillon Pharamond, à Paris, dans le quartier des Halles, NDLR] on voit que ça n’a pas été fait avant-hier. J’ai longtemps fréquenté un restaurant dans le VIIe arrondissement avant qu’il ne soit racheté. On n’y mangeait pas forcément très bien mais c’était de la cuisine traditionnelle, avec des serveurs qui portaient le litho blanc sur le bras. Puis les frères Costes l’ont acheté, ils ont tout repeint en violet et j’ai vu deux cents ans de patine balayés et remplacés par des couleurs plus à la mode. À moins d’être complètement aveugle, vous voyez directement que c’est du « faux ancien ».

Aujourd’hui, en cuisine, tout doit être conceptuel. Quand les jeunes chefs cherchent à faire valoir « leur concept », ils nous servent des carottes râpées parce qu’ils sont persuadés que ce que l’on cherche, c’est la simplicité des carottes râpées. Je pense qu’ils ont tort car lorsque des clients viennent manger dans un bistrot, c’est pour l’amour de la bonne cuisine. Je parle de « restaurants d’écoles de commerce » parce que pour eux, le plus important, c’est le chiffre en bas à droite et le discours qu’ils vous servent, plus que la nourriture.

LVSL – De même, de plus en plus de Français se sentent concernés par le fait de bien manger, de manger local et vous notez d’ailleurs dans une vidéo récente qu’aujourd’hui « on s’ébahit parce que c’est local » alors que ça devrait juste être normal. Pour que le manger local devienne normal, suffirait-il, selon vous, d’en garantir l’accessibilité à tous ou y a-t-il un changement de discours à opérer ? L’obstacle principal pour les personnes qui ne mangent pas local étant le coût…

E.J. – C’est un vaste débat. J’avais comparé le prix d’une boîte de lait en supermarché et le même produit en premier prix dans un magasin bio, et il n’y avait pas de grosse différence. Évidemment, ça dépend des produits. Si l’on prend un poulet de batterie à cinq euros le kilo, c’est imbattable, on ne trouvera jamais un poulet fermier à ce prix-là.

D’abord, je pense qu’il faut inciter les gens à ne plus manger de viande tous les jours et à privilégier les légumes d’origine française, qui sont par ailleurs souvent moins chers. Manger bon pour pas trop cher, c’est possible, mais ça demande beaucoup de temps. Je comprends parfaitement que des parents qui travaillent toute la semaine ne souhaitent pas passer leur dimanche entier à cuisiner pour toute la famille.

J’ai échangé avec des représentants de la Confédération paysanne qui me disaient qu’aujourd’hui, il est possible de rendre le bio moins cher en investissant massivement dedans. Le problème, c’est que l’agriculture n’est pas auto-suffisante. L’État subventionne presque entièrement l’agriculture conventionnelle, pourquoi pas le bio ? Quand on met des pesticides dans les champs, cela implique des coûts de dépollution. Si l’on mettait tout cet argent directement dans l’agriculture biologique, tout le monde finirait par manger bio. Il y a d’une part des gens qui ont les moyens de manger correctement mais que cela n’intéresse pas, et d’autre part, il y a les gens pour qui ce n’est pas encore possible financièrement. Dans ce cas de figure, ce n’est ni aux consommateurs ni aux producteurs de trouver la solution, c’est aux politiques.

Ces évolutions prennent du temps, mais il faut reconnaître que quelques initiatives permettent d’envisager une telle transition. Par exemple, la coopérative « C’est qui le patron ? » est une belle initiative, qui a bien fonctionné. L’ambition initiale était de mieux rémunérer un groupement de producteurs de lait dans l’Ain. Nicolas Chabannes, le fondateur, a calculé qu’il suffisait de 8 centimes par personne et par an pour qu’ils puissent à nouveau vivre de leur production. Il a pris le pari que beaucoup de Français, comme lui, étaient prêts à payer cette somme supplémentaire et il a eu raison. Ils ont fait la plus grosse vente de lait de 2019 en France !

LVSL – Votre émission s’intitule « C’est meilleur quand c’est bon ». Ce titre souligne l’importance de mettre en valeur et de cultiver l’expérience du goût. Selon vous, quelle devrait-être la place de l’école dans l’éducation au goût et dans la lutte contre la malbouffe ?

E.J. – La lutte contre la malbouffe devrait faire l’objet d’un enseignement à part entière. Cela me fait penser à l’association « L’école comestible », créée par Camille Labro, qui a pour but de sensibiliser les enfants des écoles primaires au bien manger. Ils se déplacent dans plusieurs établissements, notamment dans des quartiers en difficulté. Lorsque je les ai suivis sur une intervention, je me suis retrouvée face à des élèves qui disaient n’avoir jamais mangé de légumes aussi bons. Cela montre que leur action est très utile.

Par ailleurs, je souhaite traiter prochainement la question des cantines. Quel enfant ne s’est pas déjà plaint de la nourriture qu’on lui servait ? De fait, les cantines scolaires travaillent avec des entreprises privées. Est-ce que l’alimentation serait meilleure si elle était gérée par des organismes publics ?

Il est vrai que maintenant, avec loi Egalim, les cantines ont pour obligation de servir un minimum de produits bio et locaux. C’est un bon début. Il y a aussi les PAT, les Projets alimentaires territoriaux, qui sont mis en place par l’État et dont peuvent s’emparer les communautés de communes pour mener une réflexion sur l’alimentation à l’échelle territoriale. En Vendée, par exemple, j’ai participé à la mise en lien d’un réseau de cantines, d’Ehpad et d’écoles avec des producteurs, des bouchers et des éleveurs locaux. Cela a permis de créer une sorte d’écosystème alimentaire local, qui peut à son tour inspirer de nouvelles initiatives.

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En Indonésie, les Papous sacrifiés sur l’autel des intérêts miniers

En mai 2020, le meurtre brutal de Georges Floyd ravivait le mouvement antiraciste Black Lives Matter. D’une ampleur inédite aux États-Unis, ce mouvement a su trouver un écho dans des dizaines d’autres pays, parmi lesquels l’Indonésie. Profitant de cette médiatisation des discriminations raciales et des violences policières, des militants indonésiens ont lancé le hasthag #PapuanLivesMatter pour dénoncer les nombreuses violences dont sont victimes les Papous de Nouvelle-Guinée occidentale, une province violemment annexée par l’Indonésie en 1963. Largement méconnue et occultée, la situation des Papous de Nouvelle-Guinée occidentale s’est donc brièvement retrouvée sur le devant de la scène médiatique à l’été 2020, avant de retomber dans l’oubli : les violences des autorités indonésiennes à l’encontre des Papous sont passées sous silence autant que la colonisation brutale de la Nouvelle-Guinée occidentale. Le contraste avec la mise en lumière de la violente répression dont les Ouïghours au Xinjiang chinois sont victimes est saisissant. Pourtant, en Nouvelle-Guinée occidentale, celle-ci est tout aussi brutale et a déjà fait entre 100 000 et 500 000 victimes depuis 1963. Dans ce contexte répressif, de nombreuses entreprises étrangères, parmi lesquelles l’américain Freeport-McMoRan, en profitent pour exploiter le sous-sol de cette région riche en ressources naturelles, avec la complicité des autorités indonésiennes et de ses alliés – et ce au détriment des populations papoues.

LA NOUVELLE-GUINÉE OCCIDENTALE : ENTRE COLÈRE ET RÉPRESSION

Le 16 août 2019, à Surabaya, une ville indonésienne située à l’est de l’île de Java, des extrémistes indonésiens attaquent violemment une résidence étudiante dans laquelle logeaient des étudiants Papous. Ces derniers sont accusés d’avoir déshonoré le drapeau indonésien. Mêlée à la foule, la police arrête 43 étudiants. Capturant la scène, les téléphones portables enregistrent les injures qui fusent à l’égard des Papous, tour à tour traités de « porcs », de « chiens » et de « singes ». Postées sur les réseaux sociaux, ces vidéos font le tour du pays et provoquent la colère des populations papoues. De violentes manifestations antiracistes éclatent alors en Nouvelle-Guinée occidentale, qui s’embrase. Les Papous s’insurgent de ces énièmes discriminations raciales, tout en réclamant la tenue d’un référendum d’autodétermination. À Manokwari, le Parlement régional est incendié. À Sorong, la prison et l’aéroport sont attaqués. De nombreux manifestants arborent le drapeau de l’« étoile du matin », symbole prohibé de la Papouasie indépendante, lequel est hissé en lieu et place du drapeau national. Ces émeutes sont violemment réprimées par la police et le bilan est lourd : selon l’ONG Human Rights Watch, plus de 33 personnes sont tuées (un bilan certainement sous-évalué, à en croire les militants indépendantistes), tandis que des dizaines de milliers d’autres (Papous et Indonésiens confondus) fuient leurs habitations pour échapper aux violences. De nombreux manifestants font en outre l’objet de poursuites judiciaires, à l’image du dirigeant indépendantiste Victor Yeimo, accusé d’avoir orchestré les violences de 2019 et arrêté le 10 mai 2021. Si ces émeutes ont pu surprendre par leur ampleur sans précédent, elles ne représentent cependant pas les premiers actes de violence à venir secouer la Nouvelle-Guinée occidentale. Depuis la colonisation du territoire, les Papous manifestent pour leurs droits et pour l’application d’un référendum d’autodétermination, tout en faisant l’objet de nombreuses discriminations et d’une violente répression.

UNE COLONISATION ANCIENNE

Peuplée par des populations mélanésiennes, les Papous, l’île de Nouvelle-Guinée n’entre que tardivement en contact avec les explorateurs européens. De par sa position stratégique et les richesses dont elle regorge, l’île est progressivement revendiquée et colonisée par les puissances européennes, qui se disputent sa souveraineté dès la fin du XVIIIème siècle. En 1885, Hollandais, Britanniques et Allemands se divisent l’île, tout en s’attachant à christianiser les populations papoues. En 1902, le Royaume-Uni cède l’administration de la Nouvelle-Guinée britannique à l’Australie, qui s’empare également de la partie allemande de l’île à l’issue de la Première guerre mondiale. L’île est alors divisée entre une administration hollandaise à l’ouest et une administration australienne à l’est, successivement placées sous l’égide d’un mandat de la Société des Nations puis des Nations Unies. Si la Papouasie Nouvelle-Guinée obtient sa pleine indépendance de l’Australie en 1975, la situation de la Nouvelle-Guinée occidentale, administrée par les Pays-Bas, se veut plus compliquée.

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La Nouvelle-Guinée occidentale © Kimdime

Également colonisée par les Pays-Bas, l’Indonésie accède à son indépendance en 1949. Si les Hollandais se retirent des territoires indonésiens, ils se maintiennent en Nouvelle-Guinée occidentale et préparent progressivement ce territoire à une indépendance propre. En 1961, la Nouvelle-Guinée occidentale déclare son indépendance. C’est sans compter sur l’Indonésie qui, sous l’impulsion du Président Soekarno, revendique l’ensemble des territoires colonisés par l’administration hollandaise dans la région, y compris la Nouvelle-Guinée occidentale, bien que celle-ci ne dispose d’aucun lien avec l’Indonésie. Les troupes indonésiennes envahissent alors la Nouvelle-Guinée occidentale, tandis que, sous la pression des États-Unis, les Pays-Bas sont contraints de transférer leur souveraineté sur le territoire à l’Indonésie en 1963. S’ensuit alors un violent conflit opposant les troupes indonésiennes à l’Organisation pour une Papouasie libre, qui fait a minima 30 000 victimes entre 1963 et 1969, date à laquelle l’Indonésie organise un référendum d’autodétermination pour les Papous, en vertu d’un accord passé avec les Nations Unies en 1962. Bien qu’il soit qualifié d’« acte de libre-choix », ce référendum se limite en réalité à une consultation fictive manipulée par les autorités indonésiennes. Sur le million d’habitants de la Nouvelle-Guinée occidentale, seuls 1 026 chefs locaux réputés pour leur complaisance envers Jakarta sont autorisés à participer au référendum et forcés à voter en faveur du statu quo, sous la menace des militaires indonésiens. Sans grande surprise, le résultat prend des airs de plébiscite en faveur du maintien du territoire au sein de l’Indonésie. En dépit de ces irrégularités manifestes, les Nations Unies jugent cependant la consultation conforme à l’accord de New York de 1962, en vertu duquel le référendum avait été planifié.

Les autorités indonésiennes, désormais soutenues par le droit international, poursuivent alors la colonisation de la Nouvelle-Guinée occidentale, en dépit de l’opposition des Papous qui s’insurgent devant ce référendum en trompe-l’œil. Les revendications indépendantistes sont matées dans le sang, tandis que Jakarta s’attelle à « indonéiser » et islamiser les territoires papous en facilitant l’afflux de migrants indonésiens en provenance de Java, Bornéo, Sulawesi et Sumatra. Suivant cette politique dite de « transmigrasi », plus de 750 000 migrants indonésiens s’installent en Nouvelle-Guinée occidentale entre 1970 et 2010. Alors qu’ils formaient plus de 95% de la population de Nouvelle-Guinée occidentale dans les années 60, les Papous n’en représentent plus que 69% en 2017[1]. D’après le journaliste Philippe Pataud Célérier, en 2012, les Papous forment déjà moins de 50% des habitants de la région[2]. Ils font par ailleurs l’objet de confiscations de terres et d’une acculturation forcée. On estime ainsi qu’aujourd’hui, 40% des habitants de Nouvelle-Guinée occidentale parlent désormais l’indonésien, tandis que la jeunesse papoue se voit séduite par le mode de vie véhiculé par Jakarta. Parallèlement, l’islam indonésien s’étend à travers le territoire, ce qui n’est pas sans créer des tensions avec les Papous catholiques. D’aucuns n’hésitent pas à dresser un parallèle entre la Nouvelle-Guinée occidentale et les politiques migratoires engagées par la Chine au Tibet et au Xinjiang[3]. L’afflux de migrants a également creusé les inégalités économiques entre Indonésiens et Papous, ces derniers s’étant considérablement appauvris[4]. La Papouasie et la Papouasie occidentale, les deux provinces indonésiennes de Nouvelle-Guinée occidentale, sont sans surprise les deux régions les plus pauvres d’Indonésie, avec des taux de pauvreté dépassant les 25% et une mortalité infantile parmi les plus élevées d’Asie.

UNE RÉPRESSION CONTINUE

En 2014, l’élection de Joko Widodo à la tête de l’Indonésie, lequel a mis fin à la « transmigrasi » et promis davantage de justice pour les Papous, a un temps suscité l’espoir pour ces derniers. Mais leur situation n’a toujours pas changé d’un pouce et ils s’estiment trahis. Depuis la colonisation de la Nouvelle-Guinée occidentale, les Papous ont ainsi vu leur mode de vie méprisé et leurs droits bafoués, tout en faisant l’objet de massacres, d’assassinats et de disparitions forcées. L’armée indonésienne n’hésite pas à brandir la menace terroriste que représente l’Organisation pour une Papouasie libre, qui ne compte pourtant plus que quelques centaines de combattants armés, pour renforcer sa présence et justifier sa répression. Fin avril 2021, l’armée indonésienne a lancé de nouvelles opérations militaires dans la région du Puncak suite à la mort du chef des services de renseignement de la province de Papouasie, survenue après un affrontement armé avec les indépendantistes. Déclarant qu’il n’y a pas de place pour les groupes armés criminels en Indonésie, le Président Joko Widodo appelle alors les forces de sécurité à pourchasser et en arrêter tous les membres. Pour le magazine indonésien Koran Tempo, cette déclaration équivaut à « une bénédiction et un acte de vengeance pour la police et l’armée afin de mener une opération de sécurité de grande envergure. En Papouasie, ces opérations entraînent presque toujours la mort de civils ».

Depuis 1969, au moins 100 000 Papous ont ainsi perdu la vie. Probablement sous-estimé, ce chiffre pourrait même atteindre les 500 000 – et ce sans compter les milliers de Papous ayant fait l’objet de tortures, de viols ou d’emprisonnements politiques. Pour la Commission asiatique des droits de l’Homme, les massacres de masse commis par l’armée indonésienne à l’encontre des populations papoues dans les années 1970 pourraient constituer un génocide[5]. Par ailleurs, face à la colonisation et l’acculturation à l’œuvre en Nouvelle-Guinée occidentale, l’organisation Free West Papua n’hésite pas quant à elle à parler de génocide lent[6], qui pourrait à terme voir disparaître les Papous et leur culture. En dépit de ces signaux d’alarme et d’une répression indonésienne qui ne faiblit pas, la communauté internationale se contente toujours d’un silence pesant.

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© 風傳媒 The Storm Media

LE SILENCE COMPLICE DES NATIONS 

À diverses reprises, plusieurs nations mélanésiennes, parmi lesquelles les Tuvalu, ont exprimé devant les Nations Unies leurs inquiétudes au sujet des violations des droits humains en Nouvelle-Guinée occidentale, tout en se faisant le relai des revendications indépendantistes des Papous – ce qui n’a pas manqué de susciter l’ire de Jakarta. En 2017, Tuvalu a ainsi porté les actes de répression de l’armée indonésienne devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations Unies. Cependant, en vertu du supposé référendum d’autodétermination de 1969, les Nations Unies ne considèrent pas la Nouvelle-Guinée occidentale comme un territoire colonisé et se désintéressent de la question – et ce alors même qu’elles placent la Polynésie française sur la liste des territoires à décoloniser[7]. En 2017, le Comité spécial de la décolonisation des Nations Unies a ainsi rejeté une pétition demandant l’indépendance de la Nouvelle-Guinée occidentale et signée par plus de 1,8 million de Papous. Intransigeantes vis-à-vis de la non-inscription de la Nouvelle-Guinée occidentale de la liste des territoires à décoloniser, les Nations Unies brillent également par le silence dont elles font preuve face aux violations indonésiennes. L’intérêt politico-économique des Nations occidentales – et en premier lieu des Etats-Unis – à ménager le partenaire indonésien est une des clés explicatives de ce mutisme onusien. Pour Philippe Pataud Célérier, « sans doute l’ONU a-t-elle préféré troquer le droit à l’autodétermination du peuple papou contre une issue politique beaucoup plus stable – et lucrative pour les intérêts américains »[8].

Très proches de l’Indonésie, les chancelleries occidentales s’intéressent peu à la situation des Papous. Les États-Unis, pourtant si enclins à s’offusquer – à juste titre – de la répression des musulmans Ouïgours par le régime chinois dans la région du Xinjiang, n’ont jamais condamné les atrocités commises par l’armée indonésienne en Nouvelle-Guinée occidentale. Pourtant, les similarités sont légion. Cette absence de réaction s’explique en premier lieu par les intérêts géopolitiques que Washington entretient dans la région depuis la fin des années 1950 et sa forte proximité avec Jakarta. La position géostratégique qu’occupe l’Indonésie lui a conféré une importance toute particulière au cours de la Guerre froide. Dans les années 1950, la politique pro-communiste du Président Soekarno n’était pas sans inquiéter les États-Unis qui redoutaient que l’Indonésie ne bascule dans le camp soviétique – et ce d’autant plus que les prospections de la compagnie minière américaine Freeport-McMoran faisaient part d’importants gisements stratégiques en Nouvelle-Guinée occidentale, à même de séduire les intérêts américains. Pour contenter l’Indonésie et la rapprocher de l’orbite occidental, les Etats-Unis ont alors contraint les Pays-Bas à transférer leur souveraineté sur la Nouvelle-Guinée occidentale à l’Indonésie. Jugeant Soekarno toujours trop rétif, les Etats-Unis ont alors apporté leur soutien au général Soeharto, lequel bénéficia de l’appui de la CIA lors de son coup d’état de 1965. Une fois le régime de Soekarno renversé, le général Soeharto engagea une répression sanglante à l’encontre des militants du Parti communiste indonésien, toujours avec l’appui de la CIA. En 1965 et 1966, entre 500 000 et 2 millions de sympathisants communistes furent massacrés par l’armée et les milices lui étant affiliées. Anti-communiste et pro-américain, Soeharto accorda aussi à Freeport, en 1967, des droits de prospection sur les gisements de la Nouvelle-Guinée occidentale, envahie quelques années plus tôt. Pour Washington, l’objectif était atteint ; tout en se débarrassant des communistes et en rapprochant le nouveau régime indonésien du giron occidental, l’une des principales entreprises américaines allait obtenir des droits d’exploitation inédits. Ne restait alors plus que la question papoue. En aidant les autorités indonésiennes, à l’occasion de l’accord de New York, à organiser un simulacre de référendum, les Etats-Unis ont alors obtenu la mise en place d’un cadre légal entourant l’autodétermination papoue. L’intégration légale, bien que tout à fait contestable, du territoire de Nouvelle-Guinée occidentale à l’Indonésie en 1969 a permis aux Etats-Unis d’y entériner leur présence économique – et ce, bien évidemment, au détriment des Papous. Depuis, l’Indonésie bénéficie du soutien constant des Etats-Unis, lesquels ne tarissent pas d’éloge à son égard, tout en éludant la question papoue. Nul doute que les colossaux intérêts économiques de Washington et de Freeport en Nouvelle-Guinée occidentale y sont pour beaucoup.

DES DENTS D’OR ET DE CUIVRE SUR LA NOUVELLE-GUINÉE OCCIDENTALE

Longtemps sous-exploitée, la Nouvelle-Guinée occidentale est très largement dotée en ressources naturelles. On y trouve de l’or, du cuivre, du nickel, du cobalt et du gaz en abondance. Par ailleurs, dotée de denses forêts tropicales représentant un quart des étendues forestières de l’archipel indonésien, la région abrite une faune et une flore extraordinaires. Fascinant les biologistes, la forêt séduit également les entreprises transnationales qui s’accaparent ses ressources en bois, estimées à 78 milliards de dollars. Afin de satisfaire l’appétit des pays développés ou en développement, les forêts de la région sont pillées, parfois en toute illégalité. Ainsi, sur les 42 millions d’hectares de forêts de Nouvelle-Guinée occidentale, « plus de la moitié a été jugée exploitable par Djakarta, sans compter quelque neuf millions d’hectares supplémentaires alloués au développement agricole, dont celui du palmier à huile »[9]. Huile de palme, bois, pâturages… avec la bénédiction de l’État indonésien, les ressources de la région sont désormais vouées à l’exportation, tandis que les entreprises transnationales y multiplient leurs projets d’extraction et d’exploitation, à l’image de Freeport, premier investisseur étranger en Indonésie. 

En 1967, après la signature de son contrat avec le régime de Soeharto, Freeport entreprend ses premiers forages miniers en Nouvelle-Guinée occidentale. En 1988, la compagnie minière découvre le colossal gisement de Grasberg, aux abondantes réserves d’or et de cuivre. On estime ainsi que la mine de Grasberg renferme les deuxièmes réserves les plus importantes au monde en or et les troisièmes en cuivre. Pour Freeport, les retombées économiques de l’exploitation de la mine, dont les réserves sont estimées à 2,8 milliards de tonnes, sont pharamineuses. Pour la seule année 2015, 3,1 milliards de dollars d’or et de cuivre ont ainsi été extraits de Grasberg. La mine rapporte ainsi à elle seule près de 80% des revenus de Freeport. On comprend alors l’intérêt pour l’entreprise de se maintenir en Nouvelle-Guinée occidentale et de s’assurer les bons offices de l’État indonésien.

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La mine de Grasberg © Sederet Masalah Ekonomi

FREEPORT, CHANTRE ABSOLU DU NÉOLIBÉRALISME

Jakarta n’est cependant pas en reste, tant les retombées de l’activité de l’entreprise lui sont également lucratives. L’État indonésien est l’actionnaire majoritaire de Freeport à Grasberg et détient, depuis 2018, 51% de la mine. Par ailleurs, un tiers de l’économie de Nouvelle-Guinée occidentale provient des activités de Grasberg. Pour la seule région de Mimika, dans laquelle se trouve la mine, 91% de son PIB y est attribuable. À l’échelle de l’Indonésie, l’impact de Grasberg représente près de 2% du PIB. Premier contribuable d’Indonésie, située parmi les premiers employeurs du pays, Freeport a ainsi contribué, sur la seule année 2014, à rapporter plus de 1,5 milliard de dollars à l’État indonésien[10]. Organisation puissante, quasi-État dans l’État sous Soeharto, Freeport est solidement implantée dans le paysage papou et son importance économique est loin d’être négligeable pour Jakarta. Soeharto, entretenant des liens étroits avec Freeport, ira même jusqu’à décrire l’entreprise comme essentielle à l’économie de l’Indonésie[11]. En 1998, après le retrait de Soeharto, le journal indonésien Prospek révèlera que Freeport lui versait directement entre 5 et 7 millions de dollars par an, afin de s’assurer de la protection des autorités indonésiennes et de la pérennité de ses contrats en Nouvelle-Guinée occidentale[12]. En dépit d’un refroidissement des relations entre l’entreprise et le gouvernement indonésien depuis les nouvelles alternances politiques, dû à des déséquilibres économiques au sein du contrat unissant les deux parties qualifiés de spoliation par le Président Joko Widodo, Freeport demeure très influente au sein du jeu indonésien.

Son influence auprès des autorités américaines est également substantielle. Après la chute de l’URSS et la disparition de la menace communiste, le soutien des États-Unis au régime autoritaire de Soeharto n’apparait plus aussi primordial pour les intérêts américains. Freeport s’attèle alors à ce que les relations américano-indonésiennes se poursuivent sous de bons auspices. « Lobbyiste de premier plan aux États-Unis dans la course à la Maison Blanche »[13], Freeport agit en qualité de groupe de pression auprès de Washington afin d’y véhiculer les intérêts économico-politiques de Jakarta – ainsi que les siens. À titre d’exemple, entre 1991 et 1995, Freeport et les sociétés lui étant affiliées ont ainsi donné, officiellement, plus de 650 000 dollars à des politiciens américains, parmi lesquels le sénateur démocrate Bennett Johnson, farouche défenseur des intérêts de Jakarta et qualifié de membre le plus pro-indonésien du Congrès[14]. Après s’être retiré de la vie politique américaine, Bennett Johnson a rejoint le conseil d’administration de Freeport. Le diplomate américain Henry Kissinger, à l’influence inégalable, a également été membre du conseil d’administration de Freeport et a ainsi été amené, à diverses reprises, à se faire le chantre des intérêts de l’entreprises auprès des pouvoirs publics de Washington et de Jakarta[15]. L’influence de Freeport dans les couloirs du Congrès et de la Maison Blanche est alors à même d’expliquer le soutien sans faille de Washington à la présence indonésienne en Nouvelle-Guinée occidentale, crucial pour les intérêts de l’entreprise. Cependant, les activités de Freeport en Nouvelle-Guinée occidentale sont également essentielles pour les intérêts américains, tant la manne financière se veut importante pour Washington et tant les matières exploitées, très stratégiques, sont nécessaires à son économie. Nul doute que même sans les efforts de lobbying déployées par Freeport, Washington soutiendrait les activités de l’entreprise en Nouvelle-Guinée occidentale et continuerait de garder le silence sur la répression des Papous. Les intérêts économiques de Freeport et des États-Unis se rejoignent à Grasberg. Après tout, comme l’affirmait Cheprakov en son temps, « le capitalisme actuel montre, en son centre universel de pouvoir, un accord absolu entre les monopoles privés et l’appareil gouvernemental »[16].

Malgré sa grande lucrativité pour Jakarta, Washington et ses propres intérêts, l’activité de Freeport n’a cependant que de très faibles retombées économiques pour les habitants de Nouvelle-Guinée occidentale, la Papouasie et la Papouasie occidentale demeurant les provinces les plus pauvres d’Indonésie. Les ouvriers papous employés par Freeport ne gagnent que des salaires de misère, tandis que leurs droits syndicaux sont constamment bafoués. La faim, la misère et les maladies emportent encore de nombreux habitants de la région. Les populations locales ont également subi des déplacements forcés afin de permettre l’accès des entreprises transnationales aux ressources de la région. Ainsi, pour exploiter le site de Grasberg, Freeport a déplacé les populations Amungme, pourtant établies sur ces territoires traditionnels depuis des siècles. Et que dire des désastreuses conséquences environnementales des activités de Freeport ? La mine de Grasberg rejette des centaines de milliers de tonnes de déchets dans les terres de la région, empoisonnant ainsi les sols et les rivières. D’aucuns n’hésitent pas à parler d’écocide, un écocide qui ravagerait plus de 6% de la Nouvelle-Guinée occidentale.

Toutefois, en dépit de ces abus, Freeport peut compter sur le soutien des États-Unis et de l’Indonésie. L’entreprise bénéficie ainsi de la protection des autorités indonésiennes, et les liens qu’elle entretient avec son armée sont troubles. La police et l’armée ont ainsi expressément été mandatées par Jakarta pour assurer la sécurité de la mine de Grasberg. Par ailleurs, l’entreprise finance directement l’armée indonésienne afin que celle-ci protège ses intérêts. En 2005, une enquête du New York Times révélait que Freeport avait directement versé près de 20 millions de dollars à des officiers militaires indonésiens entre 1998 et 2004 afin de garantir sa sécurité. Forte du soutien de l’armée indonésienne, laquelle agit comme une compagnie de sécurité privée, Freeport se veut alors peu regardante sur les méthodes employées par les militaires à l’encontre des populations locales ; des méthodes qui s’apparentent pourtant à des violations des droits humains et des actes de nettoyage ethnique. Les assassinats, sévices et destructions méthodiques de villages sont monnaie courante pour les militaires indonésiens, lorsque ceux-ci ne s’adonnent pas à des activités de contrebande, endémiques en Nouvelle-Guinée occidentale. En 2018, suite à l’assassinat de 16 ouvriers travaillant sur un chantier d’axe routier, l’armée indonésienne a engagé une violente répression à l’encontre des Papous de la région. Selon The Saturday Paper, l’armée a alors frappé les villages papous à l’aide de bombes au phospore blanc, des armes pourtant proscrites par le droit international. En dépit des actes de répression menés par l’armée depuis plus de 50 ans, l’impunité et le silence restent de mise. Un observateur local rapporte que « la Papouasie est un véritable sanctuaire pour les pulsions les plus sordides ; un terrain de jeu pour psychopathes. Les militaires peuvent torturer, violer, assassiner en toute liberté, sans craindre la moindre sanction »[17]. Il reste cependant difficile de mesurer l’ampleur des violations, tant la Nouvelle-Guinée occidentale reste fermée aux étrangers. Les journalistes et les ONG y sont persona non grata et le traitement de l’information se veut difficile. En mars 2017, les journalistes français Franck Escudié et Basile Longchamp ont été expulsés d’Indonésie pour défaut de visa alors qu’ils allaient débuter le tournage d’un documentaire sur la Nouvelle-Guinée occidentale, en dépit des autorisations dont ils bénéficiaient. La plupart des rares étrangers autorisés à se rendre dans la région sont ainsi liés aux activités de Freeport, laquelle continue de fermer les yeux sur les violations commises par les forces armées indonésiennes. Cependant, Jakarta ferme également les yeux sur les pratiques de Freeport, tant le rôle économique joué par l’entreprise est central. A tel point que l’avenir de la Nouvelle-Guinée occidentale apparaît inextricablement lié au futur de Freeport. Pour Neles Tebay, coordinateur du Réseau pour la paix en Papouasie, « la Papouasie ne deviendra jamais indépendante tant que Freeport sera en Papouasie ».

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© KKNews

UN PARADOXE DE RICHESSE SANS DÉVELOPPEMENT

La partie orientale de l’île n’échappe pas à cette exploitation massive des ressources naturelles. La Papouasie Nouvelle-Guinée, longtemps considérée comme un sanctuaire environnemental et dotée d’une des constitutions les plus protectrices en termes de droits fonciers coutumiers, subit également les assauts des intérêts économiques étrangers. Dotée de larges ressources naturelles, disposant de la troisième forêt pluviale au monde, décrite par la Banque mondiale comme « un paradoxe de richesse sans développement », la Papouasie Nouvelle-Guinée offre depuis une dizaine d’années des richesses aux entreprises transnationales, que l’ONG Oakland Institute n’hésite pas à décrire comme un pillage en règle des ressources du pays[18]. De larges surfaces de forêt ont ainsi été déboisées, tandis que les usines d’exploitation de nickel tarissent les sols et les rivières. En dépit de l’indéniable enrichissement des entreprises étrangères et d’une stimulation de la croissance du pays, les populations de Papouasie Nouvelle-Guinée n’ont cependant pas bénéficié des retombées économiques de l’exploitation de leur territoire ; pays pauvre et inégalitaire, la Papouasie Nouvelle-Guinée n’occupe que le 155ème rang au classement par indice de développement humain. Toujours est-il que ses habitants peuvent se targuer de jouir de leur pleine souveraineté et ne pas subir racisme et oppression, contrairement aux Papous de Nouvelle-Guinée occidentale – région qui pourrait également être affublée de l’épithète de paradoxe de richesse sans développement. En effet, si, à l’échelle internationale, rares sont désormais les régions et les ressources à ne pas subir les affres d’un néolibéralisme débridé, rares sont également les peuples à subir un niveau de répression et d’acculturation aussi intense que les Papous de Nouvelle-Guinée occidentale – le tout dans l’indifférence la plus totale de la communauté internationale.

LES VIES DES PAPOUS COMPTENT-ELLES ?

En 1971, dans son ouvrage Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano dénonçait la pauvreté de l’Homme comme conséquence de la richesse de la terre[19]. L’auteur uruguayen y dénonçait le pillage des ressources du continent latino-américain par les entreprises transnationales au service des États dits impérialistes, mués par un appât du gain toujours plus insatiable et dévastateur. Décrivant les nombreuses convoitises dont leurs ressources faisaient l’objet, il affirmait ainsi que « le sous-sol produit des coups d’État, des révolutions, des affaires d’espionnage et des péripéties »[20], tout en rappelant que « l’économie nord-américaine a besoin des minerais d’Amérique latine comme les poumons ont besoin d’air »[21]. Les États-Unis, de même que de nombreux autres États, dépendent en effet largement de l’étranger pour leurs approvisionnements en ressources. Leur accaparement se fait alors au détriment des droits fondamentaux et du développement économique des populations locales – voire s’effectue en usant de leur exploitation et leur oppression, à l’image, encore une fois, de l’Amérique latine décrite par Galeano. Force est de constater que, 50 ans plus tard, les choses ont peu changé. Les écrits de Galeano sont aujourd’hui en partie transposables à la situation des Papous de Nouvelle-Guinée occidentale. Cité par Philippe Pataud Célérier, Victor Yeimo, porte-parole du mouvement indépendantiste Komité Nasional Papua Barat, résume amèrement le triste sort de la Nouvelle-Guinée occidentale : « La Papouasie est prise entre l’enclume et le marteau : d’un côté le capitalisme prédateur des multinationales comme Freeport, qui exploitent sans vergogne notre pays ; de l’autre, un colonialisme indonésien tout aussi cupide et destructeur »[22]. Face aux dérives du néolibéralisme et au silence complice des États, « les vies des Papous ne comptent pas ».

Notes :

[1] Arte, Le Dessous des cartes, « Papouasie occidentale, conflit oublié », 2017. Disponible au lien suivant : https://www.youtube.com/watch?v=5zJkQjOhCxM&ab_channel=GracchusBabeuf

[2] PATAUD CELERIER Philippe, « Grèves, répression et manipulations en Papouasie occidentale », in Le Monde diplomatique, 1er mars 2012.

[3] KWOK Yenni, « Papua Remains a Killing Field Even Under New Indonesian President Jokowi », in Time, 12 décembre 2014.

[4] FIRDAUS Febriana, « A Tragic, Forgotten Place. Poverty and Death in Indonesia’s Land of Gold », in Time, 3 août 2017.

[5] Commission asiatique des droits de l’Homme, « The Neglected Genocide – Human rights abuses against Papuans in the Central Highlands, 1977-1978 », septembre 2013.

[6] ELMSLIE Jim, WEBB-GANNON Camellia, « A Slow-Motion Genocide : Indonesia Rule in West Papua » in Griffith Journal of Law & Human Dignity, Volume 1(2), 2013, pp.142-162.

[7] PATAUD CELERIER Philippe, « Les Papous minoritaires en Papouasie », in Le Monde diplomatique, février 2015.

[8] PATAUD CELERIER Philippe, « Nettoyage ethnique en Papouasie », in Le Monde diplomatique, décembre 2019.

[9] PATAUD CELERIER Philippe, « Vers la disparition des peuples papous en Indonésie ? », in Le Monde diplomatique, février 2010.

[10] COCA Nithin, « West Papua : mining in an occupation forgotten by the world », in Equal Times, 21 avril 2015.

[11] LEITH Denise, « Freeport and the Suharto Regime, 1965-1998 », in The Contemporary Pacifiq, Volume 14, n°1, 2002, p.83.

[12] Idem, p.90.

[13] PATAUD CELERIER Philippe, « Papouasie occidentale : des peuples papous en sursis », in Mediapart, 3 septembre 2014.

[14] LEITH Denise, « Freeport and the Suharto Regime, 1965-1998 », op. cit., p.88.

[15] Idem, p.90.

[16] CHEPRAKOV V.A., El capitalismo monopolista de Estado, Progreso, 1966.

[17] PATAUD CELERIER Philippe, « Grèves, répression et manipulations en Papouasie occidentale », op. cit.

[18] Oakland Institute, « On Our Land : Modern Land Grabs Reversing Independence in Papua New Guinea  », 19 novembre 2013.

[19] GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Terre Humaine Poche, 1971, p.19.

[20] GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, op. cit., p.188.

[21] GALEANO Eduardo, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, op. cit., p.186.

[22] PATAUD CELERIER Philippe, « Grèves, répression et manipulations en Papouasie occidentale », op. cit.

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Les causes structurelles des soulèvements en Colombie

Depuis plusieurs mois, la Colombie est secouée par des manifestations qui ont conduit le gouvernement à faire preuve d’une féroce répression. Des dizaines de Colombiens ont ainsi péri des mains de la police, mais le gouvernement a momentanément repoussé les réformes qui ont mené à cette explosion sociale. Il est cependant peu probable que cette manœuvre conduise à une accalmie durable, tant les causes structurelles des protestations sociales demeurent. Tête de pont des réformes libérales du sous-continent, la Colombie, un des pays les plus inégalitaires au monde, semble mûre pour de nouveaux conflits sociaux.

La huitième réforme fiscale du gouvernement d’Ivan Duque laissera sans doute une marque dans l’histoire de la Colombie. La mesure la plus controversée de ce qui avait été présenté comme le projet de « loi de solidarité durable » était l’assujettissement à l’impôt sur le revenu des personnes physiques gagnant plus de 2,4 millions de pesos par mois [1], soit 663 dollars. Cela revenait à rendre imposables les revenus du travail de la classe moyenne inférieure. L’autre mesure très contestée était le passage à 19% du taux de l’impôt sur la consommation (IVA) [2] sur plusieurs produits, notamment certains aliments, les services publics comme l’eau, l’électricité, le gaz et l’internet (pour les estratos 4, 5 et 6 – l’estrato 3 aussi concernant l’internet) [3], mais aussi l’essence, les services funéraires, les services postaux et certains objets électroniques comme les ordinateurs et les téléphones portables.

En voulant rafraîchir un budget étatique mis à mal par la crise sanitaire, le gouvernement du septième pays le plus inégalitaire au monde[4] s’est heurté à un mur en invitant sa classe moyenne à peine émergente à contribuer au pot commun.

Il a suffi de quatre jours de manifestations dans tout le pays pour que le Président soit contraint d’annoncer le retrait de sa réforme de 330 pages dans l’attente d’une nouvelle réécriture. Les filets du système bicaméral colombien n’ont même pas eu à intervenir. Quelques semaines plus tard, face au solide maintien des mobilisations, c’est au tour de la réforme de la santé d’être rangée dans un tiroir par un gouvernement aux abois.

Bulevar del Rio, 28 avril 2021.

Il est intéressant de revenir sur cette mobilisation d’une profonde intensité ayant débuté le 28 avril dernier, notamment dans la plus grande ville du sud-ouest colombien parfois qualifiée de bastion de la gauche [5], Cali.

Cali, la « ville de la résistance »

Alors que la Colombie est le premier pays au monde en nombre de déplacés internes [6], Cali est la capitale du Valle del Cauca, le département colombien le plus concerné par ce phénomène [7] (en raison de sa proximité géographique avec les zones les plus affectées par le conflit armé [8]). Elle jouit de fait d’une sociologie singulière : cosmopolite, métissée, jeune, appauvrie et ayant une certaine expérience de la mobilisation sociale.

Surnommée la « ville de la résistance » depuis le début des évènements, Cali ne cesse de faire la une de la presse colombienne. Pas une journée ne passe sans que des manifestations, des blocages, des attaques de banques et de locaux commerciaux ou des affrontements meurtriers n’aient lieu et ne soient rapportés par les médias classiques ou les réseaux sociaux.

Bulevar del Rio, 28 avril 2021.

Si la majorité des évènements violents se concentrent dans certaines parties de la ville comme Siloé, la Luna [9] ou Puerto Resistencia [10] et en particulier la nuit, la ville tout entière vit au rythme d’un environnement visuel et sonore assiégeant : biens endommagés, incendies, sons d’hélicoptères, sirènes de police, bruits de tirs, etc. La ville toute entière subit également des pénuries d’aliments et une flambée des prix (en raison des barrages), ce qui nuit considérablement aux petits commerçants, aux restaurateurs modestes mais aussi à une partie des consommateurs.

Alors que les unités de soins intensives dépassent les 90% de taux d’occupation, la troisième vague épidémique de Covid-19 apparaît à présent comme un épiphénomène tant la politisation est intense. Elle dépasse largement les manifestants : les enquêtes d’opinion indiquent que la grande majorité de la population les soutient [11]. Sur les écrans, les images circulent et parlent plus fort que la parole publique. La nette détérioration de la vie quotidienne semble momentanément tolérée.

Quartier de la Loma de la Cruz, 29 avril 2021.

Si une telle vigueur protestataire peut surprendre par son caractère exceptionnel, elle s’explique aussi sans mal. Le niveau de pauvreté et d’inégalités dans le pays atteint des sommets et la situation sociale n’est évidemment s’aggravée avec la pandémie (le taux de pauvreté est passé de 35,7 % en 2019 à 46,1 % en 2020 selon le DANE [12]).

Quartier de la Loma de la Cruz, 30 avril 2021.

Avant la pandémie, déjà, un large mouvement qui n’attendait que de ressurgir avait mobilisé l’ensemble des secteurs sociaux face à la politique du gouvernement (contre la privatisation des caisses de retraite, la réforme du droit du travail, le sabotage des accords de paix, etc.) [13], notamment à Bogotá où l’explosion sociale dans divers quartiers populaires avait causé le décès d’un étudiant en droit.

Des manifestations majoritairement pacifiques

L’ambiance des manifestations à Cali est principalement joyeuse et festive, tout comme à Bogotá où, au huitième jour de la mobilisation, on chantait sur la place Bolivar « Duque Ciao » sur le rythme de la chanson révolutionnaire italienne Bella Ciao. À l’initiative du Comité national de grève (rassemblant les principales centrales syndicales), les étudiants, les syndicalistes, les camionneurs, les conducteurs de taxi, la « minga » (nom que les indigènes donnent à leurs actions collectives) [14], les paysans et des citoyens mécontents de toutes sortes, se sont réunis pour dénoncer ensemble la politique économique et sociale d’un Président éminemment impopulaire. Ce dernier et ses soutiens sont fréquemment assimilés par la foule à des « paracos » [15] (paramilitaire) comme en témoignent les paroles chantées en boucle Uribe, paraco, el pueblo esta verraco (Uribe, paraco, le peuple est en colère) ou encore Qué lo vengan a ver, qué lo vengan a ver, eso no es un govierno, son los paracos al poder (Venez voir, venez voir, ce n’est pas un gouvernement, ce sont les paracos au pouvoir).

Bulevar del Rio, 28 avril 2021.

Les Cacerolazos, les concerts généralisés de casseroles aux fenêtres de la ville à 20 heures, illustrent également la volonté de la majorité des citoyens d’exprimer pacifiquement leur solidarité à la cause. Afin que le paro (la grève) ne se limite pas à une simple marche, les manifestants ont adopté la stratégie des points de résistance multiples [16] (il en existe au moins 13, parmi lesquels on peut citer Puerto Resistencia, Apocalipso, Puente de las Mil Luchas ou encore Paso del Comercio). Ces derniers s’accompagnent de nombreux barrages sur les routes, tant à l’intérieur de la ville qu’à ses sorties. L’épicentre culturel et artistique de la mobilisation à Cali, situé dans le centre, s’appelle la Loma de la Cruz. Rebaptisée la Loma de la dignidad (la colline de la dignité), c’est un lieu symbolique où les manifestants, notamment les plus jeunes, viennent pour passer du temps ensemble, boire un verre, chanter et scander « Resistencia ».

Quartier de la Loma de la Cruz, fin mai.

En marge des manifestations pacifiques ou après celles-ci, il existe une autre réalité : celle du vandalisme et des affrontements meurtriers. Même si elle est marginale à côté de la mobilisation sociale d’une ampleur historique, elle est extrêmement présente dans les médias locaux et nationaux et dans les esprits des habitants. Les Caleños (habitants de Cali) appréhendent chaque matin la prochaine horrible noche [17] et n’ont pu rester insensibles aux attaques répétées subies par le MIO [18], leur système public de transport urbain (16 bus brûlés, 36 vandalisés, 13 stations incinérées et 48 endommagées [19]).

La violente répression de la part de la police : une réalité documentée

Fer de lance de la mobilisation, la jeunesse est déterminée à ne pas laisser passer l’opportunité présente de défendre les droits fondamentaux qu’elle n’a jamais eus. Alors que l’accès à l’enseignement supérieur en Colombie est réservé aux catégories de la population les plus aisées en raison d’un système universitaire majoritairement privé et extrêmement coûteux, la plupart d’entre eux sont en effet contraints d’enchaîner les « petits boulots ». Ceux qui en viennent à cautionner les violences commises contre certains biens pendant les manifestations ne sont pas rares. Carolina est serveuse dans un bar à bières et n’a pas manqué une seule journée de manifestation depuis le début des évènements. Elle proteste toujours pacifiquement, en gardant scrupuleusement son masque. Elle nous a cependant confié : « Certains ont détruit des banques et des supermarchés, je ne l’aurais pas fait. Mais franchement, je ne vais pas non plus pleurer pour eux avec tout l’argent qu’ils ont ».

Quartier de la Loma de la Cruz, 29 avril 2021.

Si Cali est rapidement apparu comme l’épicentre de la mobilisation, c’est aussi la ville où la répression s’est abattue le plus violemment. Les violences sur les personnes ont choqué une population urbaine qui n’y avait plus été confronté depuis longtemps. La police colombienne a davantage été formée pour chasser l’ennemi interne communiste (en vertu de la doctrine de sécurité nationale [20]) que pour gérer démocratiquement une protestation sociale. Dès le début des protestations, les autorités ont renforcé la sécurité en envoyant plus de 1 000 hommes supplémentaires, près de 700 policiers et 300 militaires [21]. Alors que la situation échappait de plus en plus au maire de la ville, Jorge Iván Ospina, la police et l’Escadron mobile antiémeutes (ESMAD) ont allègrement fait usage de gaz lacrymogènes dans des situations où l’atteinte à l’ordre public n’était pas manifeste et n’ont pas hésité à tirer à balles réelles dans la foule dans certaines circonstances. De nombreuses arrestations de manifestants ont également été rapportées.

Santiago a 21 ans. Alors qu’il participait avec son épouse à une journée de commémoration pacifique des personnes décédées et disparues depuis le début des mobilisations, il a été arrêté puis détenu par la police. Il témoigne :

« De nombreuses voitures et motos de police sont arrivées et ont commencé à tirer dans le tas. Avec mon épouse et des amis nous avons été arrêtés puis transportés dans un fourgon. Ils ont pris les téléphones de mes amis qu’ils n’ont jamais rendu. Dans le fourgon, ils ont commencé à me frapper aux côtes et à la tête, sous les yeux de mon épouse. Ils ont fermé la porte à plusieurs reprises sur ma main qui a été fracturée. Pendant le trajet, ils touchaient les seins et les fesses de mon épouse de façon ostentatoire et ils lui ont dit que si elle continuait à pleurer, ils allaient me frapper plus fort. Au poste de police, ils ont continué à me frapper, à plusieurs. Ils m’ont gardé pendant 48 heures et m’ont obligé à signer un papier disant que l’arrestation avait été légale et sans violence. Ma copine n’a été gardée que quelques heures mais ils lui ont fait croire pendant le temps de ma détention qu’ils m’avaient fait disparaitre ».

L’expérience vécue par Santiago et son épouse n’est malheureusement pas un cas isolé. Plusieurs organisations de protection des droits humains ont rapporté de façon précise et documentée de nombreux cas de détentions arbitraires et de violences de la part des autorités publiques, qu’il s’agisse de séquestrations, d’agressions sexuelles au sein de commissariats, de tortures ou d’homicides [22]. Selon Santiago, les autorités publiques mènent volontairement une politique de la mano dura (main ferme) pour faire peur et dissuader de retourner dans les manifestations.

Les abus policiers dans l’usage de la force ne constituent cependant pas la seule forme de violence. Dans un pays profondément marqué par la délinquance de droit commun et la délinquance organisée, une fois la brèche allumée, la violence prend vite une forme généralisée [23]. Le professeur Jorge Hernandez Lara de l’Université El Valle distingue la violence policière, la violence collective (celle des manifestants), la violence opportuniste (celle des délinquants), la violence vindicative (celle des habitants des quartiers aisés, lésés par les blocages) et la violence militaire qui forment ensemble un « cercle de la violence » [24]. Dans les discours des uns et des autres, la désignation du bouc émissaire domine, les responsables sont tantôt les policiers, tantôt la guérilla, tantôt les Vénézuéliens, tantôt des délinquants profitant de la situation. Le chaos ne se manifeste pas seulement dans les événements mais aussi dans les discours, tellement éloignés les uns des autres.

Quartier de la Loma de la Cruz, 29 avril 2021.

Une mobilisation qui perdure, un chaos qui s’installe

« El paro no para » (la grève n’est pas finie) peut-on lire sur de nombreuses pancartes de manifestants et de personnes organisant les barrages.

Force est néanmoins de constater que la situation générale a considérablement évolué depuis la ferveur stimulante des premiers jours de la mobilisation. Felipe, chauffeur de taxi à Cali, en est témoin : « La protestation sociale saine des premiers jours a laissé la place à la violence et au vandalisme. Il y a de nombreux barrages et dans certaines zones comme c’est le cas du District d’Aguablanca, il faut payer quelque chose pour passer. Trois collègues ont été assassinés à Cali car ils ont refusé de payer ce qu’on leur demandait ».

Cali est en effet une ville qui concentre, même en temps normal, une très forte pauvreté, des indices d’homicides résolument élevés et une pluralité de groupes armés illégaux. Selon un classement effectué par l’ONG mexicaine Seguridad, Justicia y Paz pour l’année 2019, Cali occupait par exemple la position de la 26ème ville la plus dangereuse au monde [25]. Felipe n’avait néanmoins jamais vu sa ville confrontée à de pareilles circonstances : « J’ai vu des gens disparaître, des gens par terre, des personnes blessées, des personnes violentées par la police, etc. ».

Dans le même temps, les citoyens sont souvent contraints de patienter pour la moindre démarche. La plupart des guichets de banque ayant été vandalisés, quelques guichets concentrent toutes les files d’attente. Les chauffeurs de taxi doivent patienter au moins cinq heures avant d’avoir de l’essence. Le temps passé dans la voiture a également été dupliqué en raison des embouteillages provoqués par les nombreux barrages dans la ville et la suspension fréquente des services du MIO.

Des divisions au sein de la population semblent se faire de plus en plus ressentir. Certains commerçants lésés par les vols à répétition tentent de faire concurrence au célèbre SOS Nos están matando (ils nous assassinent) avec l’hashtag Nos están robando (ils nous dévalisent). Les nombreux barrages dans la ville commencent aussi à rendre impopulaire la mobilisation auprès d’une partie des habitants – pour le plus grand bonheur des médias oligarchiques. On peut lire ainsi en première page du journal El Pais : « Les blocages affectent plus l’économie que la pandémie ». La politique économique du gouvernement semble ne plus être le sujet premier et les violences policières sont moins dans les esprits : il y a les pro et les anti-blocages.

La calle 5 con la carrera 13, fin mai.

Nous arrivons vers la fin du mois de mai et cela fait près d’un mois maintenant que dure la mobilisation. Les choses s’étaient en apparence calmées. Les vidéos montrant des vols, des agressions, des coups de feu, des affrontements circulaient moins, les taxis ne faisaient plus cinq heures de queue pour avoir de l’essence, les poubelles avaient cessé de pourrir au soleil, les carottes réapparaissaient dans les magasins, les sirènes de police se faisaient plus rares, on entendait moins les hélicoptères, l’ambiance générale était plus détendue. La majorité des tensions semblaient s’être déplacées vers d’autres municipalités proches, notamment Jamundi, Yumbo, Buenaventura et Popayán.

La dure répression policière et la suppression rapide des vidéos qui les exposent sur les réseaux sociaux ont en réalité grandement contribué à calmer artificiellement l’atmosphère. Les témoignages de censure abondent de la part des usagers des plateformes [26]. On a vu circuler le hashtag « En Colombia nos están censurando» (En Colombie ils nous censurent). Si la société Facebook nie toute politique volontaire de censure, elle reconnaît que son algorithme est programmé pour effacer les contenus violents [27]. Depuis son épisode avec les forces de l’ordre, Santiago publie fréquemment des vidéos de violences policières sur Facebook et en a fait l’expérience : « Les vidéos restent quelques jours seulement sur la plateforme et les plus virales d’entre elles ne dépassent pas 24 heures ».

La journée et la nuit du 28 mai, un mois jour pour jour après la première manifestation, ont confirmé que la situation était toujours la même, sinon pire. En marge des mobilisations festives et pacifiques toujours vigoureuses et hétéroclites, 13 décès ont été enregistrés ce jour-là dans la seule ville de Cali, conduisant le Président à augmenter les effectifs de l’armée.

Le climat social actuel : une conséquence des politiques menées depuis les années 1990

Si le climat social actuel est attisé par l’image et la politique d’un président extrêmement impopulaire, il est surtout le produit des politiques économiques et sociales menées en Colombie depuis le début des années 1990.

Malgré l’instauration en 1991 d’une constitution nationale progressive consacrant de nombreux droits sociaux fondamentaux et affirmant le caractère pluriculturel et pluriethnique de la société, les textes législatifs et réglementaires des années 1990 ont été dans le sens d’une flexibilisation et d’une libéralisation à tout va de l’économie. Qu’il s’agisse de la loi 50 de 1990 qui flexibilise le marché du travail, de la loi 100 de 1993 qui privatise le secteur de la santé, de la privatisation de plusieurs entreprises colombiennes entre 1991 et 1997 ou encore d’une politique ne visant qu’à faciliter les investissements étrangers, la Colombie s’est engagée depuis les années 1990 sur un modèle économique profondément libéral, produisant toujours plus de laissés-pour-compte.

La mesure fiscale récemment entreprise par le gouvernement ne s’inscrit pas seulement dans le cadre d’un agenda de rigueur budgétaire visant à récupérer entre 2022 et 2031 les 6,3 milliards de dollars perdus pendant la crise sanitaire. Elle constitue à elle seule une réforme structurelle de l’impôt sur le revenu, visant à en faire un impôt ciblant davantage les personnes physiques et moins les personnes morales (seulement 4% des citoyens paient l’impôt sur le revenu) [28]. La Colombie, qui a un secteur informel représentant la moitié de son économie, cherche en effet à élargir son assiette fiscale étroite ainsi qu’à s’aligner sur le taux moyen de l’impôt sur les sociétés des pays de l’OCDE qui est de 22% alors que le sien est de 32%. En optant pour l’imposition de la classe moyenne inférieure et des plus modestes au lieu d’imposer davantage les personnes les plus riches (comme l’a même suggéré Gustavo Cote, l’ancien directeur de la Direction nationale des impôts et des douanes – DIAN), la réforme avortée s’inscrit sans difficulté dans la droite ligne des politiques menées dans le pays depuis trois décennies.

Sur le plan de la communication, le Président n’a pas hésité à justifier la nécessité de sa réforme par le financement des programmes sociaux : « La réforme n’est pas un caprice. C’est une nécessité. La retirer ou pas n’est pas l’objet du débat. La vraie condition est de pouvoir garantir la continuité des programmes sociaux » [29]. La rhétorique présidentielle, sur le ton du célèbre slogan There is no alternative, n’a cependant pas eu d’effet sur une jeunesse colombienne en pleine ébullition, ne voyant également de son côté aucune alternative à la mobilisation.

Quartier de la Loma de la Cruz, 29 avril 2021.

À l’instar de l’expression de « terrorisme urbain » employée par le procureur général de la Nation Francisco Barbosa [30] ou de celle de « révolution moléculaire dissipée » utilisée par l’ex-Président Alvaro Uribe [31], la stratégie non nouvelle des autorités colombiennes consistant à diaboliser et délégitimer la protestation sociale et semer des divisions dans le pays portera-t-elle ses fruits une fois de plus ? Le retrait de la réforme fiscale puis de celle de la santé constituent quoi qu’il en soit une victoire pour les manifestants. Il leur reste encore, après avoir évité un recul de leurs droits, à obtenir des avancées politiques concrètes.

Alors que tous les yeux sont rivés vers les élections présidentielles de 2022, la Colombie vit en ce moment une rencontre que l’on pouvait présager, entre des dynamiques nouvelles qu’inspire une jeunesse urbaine et connectée et des dynamiques anciennes certes métamorphosées mais toujours en place. L’impression de chaos généralisé qui en ressort est inquiétante mais constitue aussi, un prélude pensable pour un véritable processus de paix, celui du bas vers le haut.

Notes :

[1] En Colombie, le salaire minimum est de 908.526 pesos (240 dollars) et le salaire moyen de 1,3 millions de pesos (310 dollars). Selon les chiffres du Département national des statistiques (DANE) pour les dix premiers mois de l’année 2020, moins de 40% des travailleurs touchent plus que le salaire minimum. URL: https://ift.tt/3iHefYN

[2] Impuesto al valor agregado (la taxe sur la valeur ajoutée – TVA)

[3] En Colombie, la loi découpe la population en six strates socio-économiques en fonction du lieu d’habitation. L’estrato 1 est le plus bas et l’estrato 6 le plus haut. L’estrato détermine, entre autres, le niveau d’impôts que doit payer un citoyen.

[4] La Banque mondiale classe la Colombie comme le deuxième pays le plus inégalitaire d’Amérique latine et le septième le plus inégalitaire au monde : https://www.larepublica.co/economia/segun-el-banco-mundial-colombia-es-el-segundo-pais-mas-desigual-de-america-latina-2570469

[5] «Cali, bastión de la izquierda», Caliscribe.com, 12 octobre 2019. URL: https://ift.tt/2UIOGPh

[6] «Colombia primera en desplazamiento interno por cuarta vez», El tiempo, 20 juin 2019. URL: https://ift.tt/3zsJgXf

[7] «Más de 27.000 desplazados en Colombia en el primer trimestre», dw, 27 avril 2021. URL: https://ift.tt/3zrFbCH

[8] La ville de Cali est proche des départements du Chocó, du Cauca et de Nariño et se trouve à trois heures de route de la côte Pacifique, notamment de la ville portuaire de Buenaventura qui est particulièrement abandonnée par l’Etat.

[9] Le quartier de la Luna aurait abrité la nuit la plus violente avec l’incendie de l’hôtel la Luna qui hébergeait des membres de l’ESMAD (l’Escadron mobile antiémeutes).

[10] Avant 2019, Puerto Resistencia s’appelait Puerto Rellena. Le changement de nom s’est opéré suite aux mobilisations de novembre 2019. «Puerto Resistencia en Cali: el microcosmos del paro de 2021», La silla vacia, 2 mai 2021. URL: https://ift.tt/3gWJPTm

[11] Avant même le premier jour des mobilisations, on pouvait lire dans la revue Forbes que 57,5% des Colombiens ne pensaient pas sortir manifester mais qu’en revanche, ils étaient 73% à soutenir le Paro nacional. URL: https://ift.tt/3y2s2Qb

[12] Le département administratif national des statistiques. URL: https://ift.tt/35zkwjg

[13] LEMOINE, Maurice. « Guerre totale contre le mouvement social », Mouvement des luttes, 22 mai 2021.

[14] La minga est à l’origine un concept quechua signifiant « travail collectif en vue d’un objectif commun ».

[15] Terme populaire pour désigner les membres des organisations paramilitaires en Colombie.

[16] «Las causas de la crisis en Cali», Universidad del Valle, 14 mai 2021. URL : https://ift.tt/3BztziT

[17] Ainsi ont été qualifiées les nuits les plus meurtrières depuis le début des évènements.

[18] Masivo Integrado de Occidente (MIO).

[19] «Cinco estaciones y un terminal de MIO vandalizadas, en jornada de protestas de este 28 de mayo», Aquí Today, 29 mai 2021. URL:  https://ift.tt/3iyLNII

[20] Ce concept renvoie à la lutte menée par les Etats-Unis contre le communisme dans les pays sud-américains.

[21] https://ift.tt/3vxKT3T

[22] On peut citer par exemple le communiqué conjoint des ONG Temblores et Indepaz en date du 9 mai 2021 : https://ift.tt/3xSHpes

[23] La terminologie « généralisée » mérite d’être mise en lien avec l’expression de « violence généralisée » utilisée par le sociologue Daniel Pécaut pour décrire la violence en Colombie. URL : https://ift.tt/3kPSlpc

[24] LARA, Jorge Hernandez. «Nuevas formas de protestas en Cali, la ciudad de la resistencia », Universidad Nacional de Colombia, 16 mai 2021. URL: ieu.unal.edu.co/medios/noticias-del-ieu/item/nuevas-formas-de-protesta-en-cali-la-capital-de-la-resistencia

[25] «Metodología del ranking (2019) de las 50 ciudades más violentas del mundo», Site de l’ONG Seguridad, Justicia y Paz, 1er juin 2020. URL: https://ift.tt/36T4wcw

[26] «Colombianos denuncian qué el gobierno censura publicaciones en redes sociales», La Nacion, 6 mai 2021. URL: https://ift.tt/2PZW7iK

[27] «Qué paso con las publicaciones en Instagram durante el paro nacional?», El Espectador, 6 mai 2021. URL: https://ift.tt/3BxhY3S

[38] «Conozca si tiene que declarar el impuesto de renta desde el próximo año, según sus ingresos mensuales», LR Republica, 16 avril 2021. (larepublica.co)

[29] «Reforma tributaria en Colombia: Iván Duque pide al Congreso retirar el polémico proyecto qué desato fuertes protestas», bbc news, 2 mai 2021. URL: https://ift.tt/3e7KJKN

[30] «14 capturados por “actos de terrorismo urbano” en marchas», El Tiempo, 28 avril 2021. URL: https://ift.tt/3aN2sFm

[31] «La revolución molecular disipada: la última estratégica de Álvaro Uribe», El País, 6 mai 2021. URL: https://ift.tt/3h7Mc5D

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Réintégration des tribunaux d’arbitrage : la nouvelle victoire des multinationales en Équateur

Les multinationales confrontées à des gouvernements soucieux de leur imposer des régulations sociales ou environnementales disposent de leviers juridiques décisifs pour les faire plier : les mécanismes d’arbitrage. Ceux-ci leur permettent d’attaquer un État en justice auprès d’un tribunal international, dont l’un des plus importants, le CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements), appartient au groupe de la Banque mondiale. L’Équateur a longtemps été à la pointe de la lutte contre ces mécanismes sous la présidence de Rafael Correa (2007-2017). Aujourd’hui, ce pays réintègre les tribunaux d’arbitrage et accepte de payer des sommes astronomiques aux entreprises qui l’ont attaqué en justice. La dernière en date : Perenco, multinationale française possédant des filiales aux Bahamas, qui a infligé a l’Équateur une amende de 412 millions de dollars. Par Guillaume Long, ex-ministre des Affaires étrangères équatoriennes et Andrés Arauz, candidat à l’élection présidentielle équatorienne de 2021.

Depuis son investiture il y a deux mois, le président Guillermo Lasso multiplie les démarches visant à réintégrer les mécanismes d’arbitrage que l’Équateur dénonçait auparavant [NDLR : Investor-State Dispute Settlement Mechanisms en anglais, connus sous le sigle ISDS]. Le 21 juin, l’ambassadeur d’Équateur à Washington a acté le retour du pays dans le CIRDI (Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, tribunal de la Banque mondiale), que le pays avait récusé en 2009. Incroyable mais sans doute peu surprenant : la Cour constitutionnelle équatorienne a affirmé que cette décision ne requerrait aucune ratification législative. À présent, le gouvernement fait pression pour une réinterprétation de la Constitution qui autoriserait le retour de l’Équateur dans les Traités bilatéraux d’investissements (TBI).

NDLR : Pour une analyse de la fonction géopolitique des TBI, lire sur LVSL l’article de Vincent Arpoulet : « Les traités bilatéraux d’investissement, entraves à la souveraineté des États – le cas équatorien »

Quand l’Équateur rejetait les TBI et dénonçait les mécanismes d’arbitrage

Le retrait de l’Équateur du CIRDI était partie intégrante d’un processus plus vaste qui a abouti à la dénonciation de l’ensemble des TBI. L’article 422 de la Constitution équatorienne adoptée par référendum en 2008 dispose : « L’État équatorien n’intégrera pas des traités ou des organisations internationales qui ont pour effet de déposséder l’État équatorien de sa juridiction souveraine au profit d’entités d’arbitrage internationales dans des disputes commerciales (…). »

Le consensus autour des mécanismes d’arbitrage semblait ébranlé. Avec l’aval du parlement et la décision antérieure de la Cour constitutionnelle, l’Équateur a finalement récusé les 16 TBI auxquels il était encore lié en mai 2017

En conséquence, le gouvernement de Rafael Correa (2007-2017) s’est retiré d’un premier groupe de TBI en 2008. Quelques mois plus tard, il quittait le CIRDI. En 2013, le gouvernement équatorien faisait appel à un groupe d’experts afin de soumettre arbitrages et TBI à un audit, incluant l’analyse de la légalité de leur ratification et leurs répercussions sur le pays. La commission d’audit, constituée d’universitaires, d’avocats, de responsables gouvernementaux et de représentants de la société civile, a conclu que bien des TBI n’avaient pas été ratifiés de manière adéquate. Ils ont également découvert que ces traités avaient échoué à attirer davantage d’investissements internationaux en Équateur.

Le rapport de la commission identifiait également les problèmes habituels que soulevaient les mécanismes d’arbitrage : des avocats aux liens étroits avec les firmes, recrutés au cas par cas et payés de manière informelle pour faire office d’arbitres de ces mécanismes ; la défaite fréquente des pays du Sud lors des arbitrages contre les entreprises transnationales. Le rapport confirmait que les investissements étrangers affluaient vers les pays dotés d’une croissance économique soutenue, d’institutions solides et d’un système politique et social stable. Il mettait à mal, une fois encore, le mythe en vertu duquel dérégulation forcenée et cessions de souveraineté conduisent magiquement sur la voie des investissements. Il démontrait enfin que les TBI constituaient une garantie d’impunité pour les entreprises transnationales coupables de dommages environnementaux ou d’évasion fiscale.

L’Équateur capitalisait alors sur un consensus global croissant quant aux effets négatifs des mécanismes d’arbitrage – que bien des pays avaient accepté de la fin des années 1980 au début de la décennie 2000, au zénith de la dérégulation et du nivellement par le bas visant à attirer les investissements.

NDLR : Pour une mise en perspective des mécanismes d’arbitrage et des frictions qu’ils génèrent avec les États, lire sur LVLS l’article de Simon-Pierre Savard-Tremblay, auteur de l’ouvrage Despotisme sans frontières : « Les ravages du nouveau libre-échange »

Plusieurs pays émergents, non des moindres, avaient pavé la voie à l’Équateur : l’Afrique du Sud avait mis fin à ses engagements auprès des TBI en 2012, l’Indonésie en 2014 et l’Inde en 2017. Parmi les pays d’Amérique latine, le Brésil n’avait jamais ratifié aucun traité incluant des mécanismes d’arbitrage, et la Bolivie avait quitté ses TBI en 2008.

L’Union européenne elle-même formulait des doutes, plusieurs de ses États-membres ayant été sanctionnés par des cours d’arbitrages pour avoir respecté la loi du continent. C’est ainsi que Jean-Claude Juncker a été jusqu’à écrire : « Je n’accepterai pas que la juridiction des cours des États-membres soit limitée par des régimes spéciaux relatifs aux conflits avec les investisseurs. »

Puis ce fut le tour de Donald Trump d’annoncer qu’il se livrerait à une révision des clauses relatives aux mécanismes d’arbitrage contenues dans l’ALENA, quand Démocrates et Républicains voulaient mettre fin à ces clauses dans le nouveau traité (USMCA) entre les États-Unis, le Canada et le Mexique qui allait remplacer celui-là.

Le consensus autour des mécanismes d’arbitrage semblait ébranlé. Avec l’aval du parlement et la décision antérieure de la Cour constitutionnelle, l’Équateur a finalement récusé les 16 TBI auxquels il était encore lié en mai 2017 – signés avec plusieurs poids lourds : États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Chine, Pays-Bas, etc.

Garantie d’impunité pour les multinationales : le cas Perenco

Le successeur de Rafael Correa, Lenín Moreno (2017-2021), ne partageait pas cette opposition aux mécanismes d’arbitrage. Pressé de revenir aux politiques néolibérales des années 1990, et sous l’effet du lobbying intense des entreprises transnationales, le gouvernement Moreno a demandé à la Cour constitutionnelle de réinterpréter l’article 422, arguant qu’il ne s’appliquait qu’aux différends commerciaux. Une démarche qui ne manquait pas d’audace : cet article, qui mentionne le terme générique de contrat, a indubitablement pour fonction de prohiber les mécanismes d’arbitrage.

Le CIRDI a donné raison à l’entreprise pétrolière franco-anglaise Perenco dans son procès contre l’Équateur. La multinationale s’est vue gratifiée de 412 millions de dollars, que l’État équatorien a été condamné à lui payer ; en cause : le viol par le pays d’un TBI signé avec la France

Il ne revient plus à la Cour constitutionnelle de se prononcer sur cet article, mais le nouveau gouvernement de l’intégriste néolibéral Guillermo Lasso, qui souhaite accélérer le retour dans les mécanismes d’arbitrage, fait à présent pression sur elle – qui, du reste, n’oppose pas une résistance farouche. Afin de statuer sur la constitutionnalité du retour de l’Équateur dans le CIRDI, la Cour a fait appel à Teresa Nuques, que son curriculum – ancienne directrice du centre d’arbitrage de la Chambre de commerce de Guayaquil, et fervent soutien des mécanismes d’arbitrage – aurait dû disqualifier.

Deux juges ont finalement fait valoir que la Constitution requerrait l’aval législatif pour l’approbation de n’importe quel traité impliquant l’abandon de prérogatives judiciaires nationales au profit d’un organisme supranational. Mais ils sont demeurés minoritaires. Le 30 juin, la Cour tranchait : l’approbation législative de l’appartenance de l’Équateur au CIRDI n’était pas requise.

Le contexte de ce retour dans le CIRDI ne peut laisser indifférent. Tout juste trois semaines plus tôt, ce même CIRDI donnait raison à l’entreprise pétrolière franco-anglaise Perenco dans son procès contre l’Équateur. L’entreprise s’est vue gratifiée de 412 millions de dollars, que l’État équatorien a été condamné à lui payer ; en cause : le viol par le pays d’un TBI signé avec la France, dont l’une des clauses prohibait “l’expropriation indirecte” des entreprises françaises.

NDLR : Pour une synthèse sur le cas Perenco, lire sur LVSL l’article de Vincent Arpoulet et Vincent Ortiz : « Quand la loi française permet à une entreprise des Bahamas d’extorquer 400 millions de dollars à l’Équateur »

En quoi cette « expropriation indirecte » consistait-elle ? En 2006, l’Assemblée équatorienne avait voté à l’unanimité en faveur d’une loi qui imposait le partage des revenus exceptionnels des entreprises générés par l’explosion du cours des matières premières [NDLR : qui dure jusqu’en 2014 pour le pétrole].

En 2007, le gouvernement avait modifié plus avant la régulation afin de maximiser les revenus de l’État [portant finalement à 80% la taxe sur les bénéfices exceptionnels NDLR]. Alors que la plupart des entreprises présentes en Équateur acceptaient le nouveau cadre, Perenco se refusait à payer la somme requise. Et lorsque les autorités fiscales l’ont réclamée en se saisissant d’une quantité équivalente de pétrole, Perenco a quitté le pays. Si le CIRDI a reconnu que la taxe sur les bénéfices exceptionnels ne pouvait être assimilée à une “expropriation”, elle a bel et bien déclaré que la poursuite des opérations de Perenco par l’État équatorien – qui faisait suite au départ de l’entreprise du pays – pouvait l’être.

Le cas Perenco est un condensé des problèmes que soulèvent les mécanismes arbitrages. La filiale équatorienne de Perenco ne siège pas en France ou en Angleterre ; elle se trouve aux Bahamas, qui étaient reconnus comme un paradis fiscal par l’Équateur comme par la France au moment des faits. Elle possède qui plus est quatre entités basées aux Bahamas dans sa chaîne de sociétés-écrans, avant que l’on puisse identifier qui que ce soit comme détenteurs de capitaux. Bien sûr, il n’existe aucun traité entre l’Équateur et les Bahamas. C’est donc à un véritable abus de traité (treaty shopping) que s’est livré Perenco, dirigé par la riche famille Perrodo (dix-neuvième fortune française). Une pratique courante chez les entreprises établies dans les paradis fiscaux, qui leur permet de bénéficier des TBI signés par d’autres pays, et d’avoir accès au meilleur des deux mondes : la protection et l’impunité.

Le président Guillermo Lasso a émis un décret promouvant la privatisation graduelle de l’industrie pétrolière, précisant que les mécanismes d’arbitrage constitueront la pierre angulaire de cette politique

La France pourrait se saisir de cette opportunité pour brider ses entreprises et leur interdire le beurre et l’argent du beurre – la protection des traités signés par la France et l’évasion fiscale. Le président Emmanuel Macron a critiqué à plusieurs reprises l’évasion fiscale. Son ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire a quant à lui déclaré : “L’évasion fiscale, ça n’est pas seulement une attaque contre le Trésor fiscal. C’est une attaque contre la démocratie”. Le cas Perenco offre l’occasion idoine pour jauger du sérieux de la France en la matière – qui pourrait défendre une interprétation strictement bilatérale des TBI.

Derrière les mécanismes d’arbitrage : retour au consensus néolibéral

Le ministre équatorien de la Communication a récemment annoncé que le gouvernement paierait l’amende à Perenco. L’Équateur pourrait bien sûr activer plusieurs leviers pour éviter le paiement – ou du moins le délayer de manière significative, dans un contexte d’une crise économique aigüe (l’Équateur possède l’un des plus hauts taux de mortalité provoqué par le Covid-19, et l’économie s’est effondrée de 9% en 2020).

Le gouvernement pourrait requérir l’annulation du jugement sur la base des activités de Peter Tomka, l’arbitre principal du cas Perenco, qui officiait simultanément comme juge à plein temps auprès de la Cour internationale de justice (CIJ), qui interdit à ses juges de percevoir des revenus complémentaires dans une autre institution. Il pourrait également effectuer une requête en exequatur, un procédé par lequel les cours nationales décident si elles appliquent – ou non – les décisions d’une juridiction étrangère.

Le cas Perenco est atypique, dans la mesure où l’arbitrage a été rendu après que l’un des États a quitté le CIRDI et récusé les TBI, qui en sont pourtant le fondement. Perenco devrait donc avoir recours à une cour étrangère, puis faire reconnaître l’arbitrage par les cours équatoriennes, en vertu de la Convention de New York, un traité international qui pose les fondements des réquisits pour la validité des décisions juridiques étrangères. Mais le gouvernement de Guillermo Lasso a déjà fait comprendre en rejoignant le CIRDI que son gouvernement n’escomptait pas contester le paiement de l’amende à l’entreprise.

La Cour constitutionnelle laissera-t-elle les mains libres au gouvernement lorsqu’il cherchera à revenir dans les TBI signés avec les autres pays ? Il lui sera plus difficile d’arguer que de telles décisions peuvent faire l’impasse sur un vote parlementaire – comme ce fut le cas lorsque l’Équateur est revenu dans le giron du CIRDI. Mais les puissances économiques en faveur des mécanismes d’arbitrage sont considérables, et le lobbying visant à contourner le parlement intense. Des firmes intimement liées au pouvoir politique sont d’ores et déjà impatientes de profiter des privatisations qui découleraient de la signature de nouveaux traités d’investissements contenant des clauses d’arbitrage. Le gouvernement Lasso, de son côté, est enthousiaste à l’idée de vendre les biens étatiques à perte. Nulle coïncidence, donc, dans le fait qu’une semaine après l’aval de la Cour constitutionnelle pour le retour de l’Équateur dans le CIRDI, Lasso émette un décret promouvant la privatisation graduelle de l’industrie pétrolière, précisant que les mécanismes d’arbitrage constitueront la pierre angulaire de cette politique.

Les opposants à ces mécanismes d’arbitrage, qui infligent des saignées aux pays du Sud au bénéfice du capital, devraient considérer l’Équateur comme un cas paradigmatique de la lutte contre les privilèges des multinationales et leur mépris absolu pour la protection de l’environnement, les droits des travailleurs et des peuples.

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Après la Bolivie, un coup d’État au Pérou ?

L’élection présidentielle du Pérou fera date. On imaginerait difficilement pays plus polarisé : d’un côté Keiko Fujimori, fille du dictateur Alberto Fujimori, à la tête d’une coalition libérale et pro-américaine. De l’autre Pedro Castillo, instituteur modeste issu d’une région rurale, défenseur d’un programme de redistribution des richesses, d’étatisation des ressources et de convocation d’une assemblée constituante. Élu président depuis début juin, il fait face à un blocage institutionnel : les autorités judiciaires du pays refusent de reconnaître sa victoire. Le camp de Fujimori crie à la fraude, soutenu par une partie des médias, de la classe politique et une poignée d’officiers. Un an et demi après le coup d’État bolivien, Pedro Castillo subira-t-il le même sort qu’Evo Morales ?

Les élections péruviennes du mois dernier ont fait l’objet d’une lutte féroce. Les résultats définitifs ont vu Pedro Castillo, enseignant catholique de la région de Cajamarca (dans l’extrême nord du Pérou), devancer son adversaire Keiko Fujimori. La candidate perdante a crié à la fraude et a lancé une bataille juridique pour annuler le résultat.

Les élites péruviennes ne sont pas habituées à subir de tels revers. Il s’agit, après tout, d’un pays qui a traditionnellement fait partie de « l’arrière-cour » des États-Unis. Aucun gouvernement « progressiste », de gauche ou « nationaliste » n’est parvenu au pouvoir depuis le régime militaire du général Juan Velasco Alvarado (1968-1975). Le résultat du 6 juin a annoncé une rupture radicale par rapport aux quatre dernières décennies, résolument conservatrices.

Tout au long de la campagne, d’immenses panneaux d’affichage ont projeté des images où l’on pouvait lire : « Oui à la démocratie ! Non au communisme ! » ou « Nous ne voulons pas être un autre Venezuela ! »

Les présidents de l’Argentine, de la Bolivie, du Nicaragua et du Venezuela ont tous félicité M. Castillo en tant que président élu. Mais même plusieurs semaines après le vote, le camp de Fujimori semble déterminé à s’emparer du pouvoir. Un air de déjà vu pour un pays frontalier de la Bolivie ?

Ndlr : pour une mise en contexte du coup d’État qui a renversé Evo Morales en novembre 2019, lire sur LVSL l’article de Baptiste Albertone : « Des coups d’État à l’ère de la post-vérité ».

Castillo v Fujimori

Les deux candidats représentaient des alternatives radicalement différentes pour le Pérou — tant sur le plan social et culturel qu’idéologique. L’image renvoyée par Castillo, celle d’un humble enseignant rural et leader syndical, a trouvé un écho considérable dans les zones rurales. Ce « Pérou profond » a également un caractère profondément indigène (notamment à Cusco). Le vote en faveur de Castillo peut s’expliquer par une volonté de rejeter la domination de l’oligarchie basée à Lima.

Fait notable de cette campagne de premier tour : elle a fait fi de la plupart des réseaux sociaux (Castillo n’avait pas de compte Twitter ou Instagram jusqu’à la fin de ce premier scrutin) et privilégié des modalités traditionnelles de militantisme.

Durant les meetings de masse organisés par Peru libre [le parti de Castillo], Castillo a martelé la nécessité de mettre fin au cercle vicieux de la corruption, de renationaliser les industries clefs et de doter le pays en services publics (en particulier dans le domaine de l’eau). M. Castillo a également fait sienne la demande populaire d’une nouvelle Constitution et de la création d’une Assemblée constituante — comme celle qui a été récemment fondée au Chili.

Pendant sa campagne, il s’est également opposé à l’intervention américaine au Venezuela et a promis que le pays quitterait le « Groupe de Lima », entité géopolitique constituée des principaux gouvernements pro-américains de la région et poussant au renversement de Nicolás Maduro.

Keiko Fujimori a riposté à l’aide d’une féroce rhétorique anti-communiste — et de généreuses dépenses publicitaires dans les médias privés. Cette campagne a été particulièrement intense à Lima et dans sa zone métropolitaine, ainsi que dans les régions côtières du pays. Tout au long de la campagne, d’immenses panneaux d’affichage ont projeté des images où l’on pouvait lire : « Oui à la démocratie ! Non au communisme ! » ou « Nous ne voulons pas être un autre Venezuela ! ».

L’héritage du père de Keiko Fujimori a lourdement pesé sur son image. Son sinistre legs inclut l’organisation d’assassinats de syndicalistes via l’escadron de la mort Grupo Colina, la stérilisation forcée de plus de deux cent cinquante mille femmes indigènes, la privatisation d’industries d’État et le vol de centaines de millions de dollars — le dernier de ces crimes ayant valu à Alberto Fujimori une peine de vingt-cinq ans de prison.

L’arrivée d’Alberto Fujimori dans le palais présidentiel en 1990 s’est accompagnée d’une série de réformes parmi les plus emblématiques de la décennie néolibérale qui s’annonçait. On lui doit, entre autres, la privatisation du service public de l’eau — face à laquelle Keiko Fujimori a promis durant sa campagne une « prime à l’eau », visant à permettre aux plus pauvres d’y accéder.

Un nouveau coup d’État ?

Sitôt que l’autorité électorale du pays, le Jury national des élections (JNE), a annoncé les résultats, Fujimori a dénoncé ce processus comme « frauduleux » et entamé une bataille juridique. Exigeant l’annulation de près de deux cent mille votes dans les régions rurales, elle a réclamé un « audit international », présenté près d’une douzaine de recours pour l’annulation de l’élection et avancé que sa défaite était due à une « conspiration » mondiale de « la gauche ».

Dans le même temps, une lettre signée par d’anciens militaires appelait à une « intervention militaire » visant à empêcher Castillo de former un gouvernement. La polarisation du pays s’est ensuite intensifiée, à mesure que les partisans de Pedro Castillo ont commencé à organiser des marches pour défendre le résultat des élections, tandis que les militants fujimoristes se mobilisaient — à grands renforts de pancartes alertant sur un prétendu danger « communiste ».

Alors que la situation semblait de plus en plus désespérée pour la candidate Fujimori, de nombreuses personnalités de droite, à l’intérieur et l’extérieur des institutions judiciaires, ont soutenu son assaut contre M. Castillo et les autorités électorales.

Plusieurs membres de l’Office national des processus électoraux (ONPE) ont été attaqués par des partisans de Fujimori. Des agressions physiques et des menaces de mort ont également été signalées à l’encontre d’autres membres des institutions judiciaires, comme le chef du parquet anticorruption, José Domingo Pérez. Des groupes pro-Fujimori ont également attaqué les groupes de paysans et de militants indigènes qui se rassemblaient devant le siège du JNE.

Cependant, près d’un mois après le jour de l’élection, les options juridiques de Fujimori se sont sérieusement réduites. Presque toutes les missions d’observation, des États-Unis à l’Organisation des États américains (OEA) et à l’Union européenne, ont reconnu que l’élection avait été libre, équitable et transparente.

Pour Keiko Fujimori, l’enjeu n’est pas seulement politique. Les accusations qui pèsent sur elle pourraient la conduire à passer jusqu’à 30 ans en prison pour pots-de-vin, corruption et financements illégaux de campagnes antérieures. À la mi-juin, les procureurs de l’État ont recommandé la détention préventive à son encontre, invoquant un risque élevé de fuite.

Alors que la situation semblait de plus en plus désespérée pour la candidate Fujimori, de nombreuses personnalités de droite, à l’intérieur et l’extérieur des institutions judiciaires, ont soutenu son assaut contre M. Castillo et les autorités électorales.

Le cas le plus emblématique est celui de la démission de l’un des juges du JNE, Luis Arce Córdova, contre ce qu’il considère comme un « manque de transparence » au sein de l’organe judiciaire. Comme le JNE a besoin d’un quorum complet de quatre juges pour prendre la décision finale sur les résultats de l’élection, sa démission a été considérée comme une tentative d’entraver le processus et d’ouvrir la possibilité d’une nouvelle élection. Si aucun président n’a été reconnu d’ici le 28 juillet, un nouveau président intérimaire choisi par le congrès devra organiser un nouveau processus électoral.

Le cas de Vladimiro Montesinos est tout aussi symptomatique. Cet ex-chef du Service national de renseignement (SIN) du Pérou, proche allié d’Alberto Fujimori, a contacté d’anciens officiers de l’armée péruvienne pour leur proposer de corrompre au moins trois membres du JNE afin qu’ils se prononcent en faveur d’une victoire de Fujimori. Cette tentative de putsch fait actuellement l’objet d’une enquête de la part de la marine péruvienne et du procureur général.

Rafael López Aliaga, un autre candidat ultraconservateur et membre de l’Opus Dei qui a terminé troisième au premier tour des élections, a également participé aux marches pro-Fujimori, reprenant les théories du complot à propos du « péril communiste ». Lors d’une apparition à la télévision, il a même déclaré que les électeurs de la classe ouvrière de Castillo devraient être « punis » par une dévaluation du Sol (la monnaie nationale du Pérou) et les dommages économiques qui en résulteraient. De même, Jorge Montoya, le député le plus en vue de son parti et ancien officier de la marine, avait dénoncé des « irrégularités » dans le processus électoral et demandé l’annulation des résultats.

Sur la scène internationale, plus d’une douzaine d’anciens chefs d’État latino-américains et espagnols, conservateurs ou libéraux, ont fait pression sur les autorités électorales péruviennes afin qu’elles n’entérinent pas la victoire de Pedro Castillo. Parmi eux, l’ex-président colombien Álvaro Uribe, l’ex-premier ministre espagnol José María Aznar, ou encore l’ex-chef d’État argentin Mauricio Macri.

Cette dynamique a été renforcée par un commencement d’offensive médiatique contre Pedro Castillo dans les principaux médias américains et espagnols. Si on ne trouve pas contre lui la plupart des poncifs qui sont habituellement réservés aux leaders de la gauche latino-américaine (en cela, les médias occidentaux se distancient pour le moment des fujimoristes), il n’est pas rare de lire que Pedro Castillo s’est « autoproclamé » vainqueur.

Mario Vargas Llosa, le plus éminent des critiques libéraux des gouvernements de gauche d’Amérique latine, autrefois adversaire de Keiko Fujimori, s’est à présent rapproché d’elle. Figure d’opposition à Alberto Fujimori, il n’a pas hésité à apporter son soutien à sa fille pendant la campagne du second tour, reprenant à son compte le slogan du « choix entre démocratie et communisme » — ajoutant que la présidence de Castillo conduirait le Pérou sur la voie du Venezuela…

Ceci étant dit, confrontées à l’évidence du résultat électoral, plusieurs figures issues de la droite et du centre ont pris leurs distances avec la version des faits défendue par Keiko Fujimori ; certaines se sont même réunies avec Pedro Castillo pour discuter de la possibilité de former des coalitions au Congrès. George Forsyth, du parti de droite Victoire nationale (NV), a condamné la crise au sein de JNE en la qualifiant de tentative de « coup d’État », tandis que le parti de l’actuel président intérimaire Francisco Sagasti a reconnu Pedro Castillo comme président légitime du Pérou.

Cette absence d’accord commun entre les forces politiques de droite et libérales du pays a donné à Pedro Castillo le temps et l’espace nécessaires pour continuer à organiser des rassemblements de masse, tout en multipliant les rencontres avec les autorités locales et régionales.

Dans le même temps, Keiko Fujimori a échoué à donner une quelconque cohérence à une coalition qui s’étendrait des libéraux les plus centristes aux secteurs les plus fascisants de l’armée et de la police. Il lui a manqué la planification stratégique que l’opposition bolivienne a déployé.

Sur la scène internationale, sa victoire a été reconnue par de nombreux chefs d’État de gauche, anciens ou actuels, dont les noms ne surprennent pas : Evo Morales, Rafael Correa, Nicolás Maduro, Alberto Fernández, Luis Arce, Fernando Lugo, Lula da Silva, etc.

Les leçons de la Bolivie

La similitude entre la situation actuelle et celle qui a précédé le coup d’État de novembre 2019 en Bolivie est frappante. Refusant les résultats du scrutin qui avait donné Evo Morales en tête, la coalition libérale de Carlos Mesa, soutenue par les activistes d’extrême droite de la région de Santa-Cruz et une fraction de la police et de l’armée, avait organisé un putsch qui avait contraint le président bolivien à donner sa démission. L’OEA y avait joué un rôle fondamental en fournissant un faux rapport faisant état d’irrégularités lors des élections, enhardissant l’extrême droite, tandis que les États-Unis ont fourni au régime issu du coup d’État une nouvelle légitimité internationale.

Ndlr : Pour une analyse du rôle de l’OEA dans le coup d’État bolivien, lire sur LVSL l’article de Denis Rogatyuk : « Bolivie : anatomie du coup d’État »

Keiko Fujimori et ses alliés ont manifestement cherché à initier un processus similaire. Cependant, le camp de Pedro Castillo a tiré des leçons de la Bolivie. La nuit de l’élection, Castillo a été le premier à proclamer « non à la fraude ! » pour s’assurer que les votes soient comptés de manière transparente. Le lendemain, il a pris la décision cruciale d’organiser des rassemblements de masse à Lima pour défendre le vote populaire, suivis de marches similaires dans tout le pays.

L’équipe juridique de Castillo a également joué un rôle clef dans la délégitimation des allégations de Fujimori. Parallèlement, avant même sa reconnaissance officielle en tant que président élu, son équipe économique a entamé des négociations avec les syndicats d’une part, l’élite et le monde des affaires de l’autre. Castillo lui-même a commencé à parcourir activement le pays, rencontrant les maires, les gouverneurs et les représentants des provinces, ainsi que les représentants des États-Unis, de l’OEA et de l’Union européenne.

Dans le même temps, Keiko Fujimori a échoué à donner une quelconque cohérence à une coalition qui s’étendrait des libéraux les plus centristes aux secteurs les plus fascisants de l’armée et de la police. Il lui a manqué la planification stratégique que l’opposition bolivienne a déployé. Sa dernière tentative a consisté à exiger un « audit international » des résultats par l’OEA… Sans que cette demande ne recueille le soutien international qu’elle escomptait.

La voie n’est pour autant pas libre pour Pedro Castillo. Même investi, il devra faire face à une Assemblée législative hostile (mais également impopulaire), où son parti ne dispose actuellement que de trente-sept sièges sur cent trente. Avec ses alliés, il dispose d’un peu moins d’un tiers des sièges.

Le parti Fuerza popular de Keiko Fujimori dispose actuellement de vingt-quatre sièges, mais la coalition dont il est le cœur en dispose d’une soixantaine — pas loin de la moitié du total. Entre les deux, un marais centriste et néolibéral.

D’autres menaces pèsent sur les plans de M. Castillo. L’armée et la police péruviennes sont dirigées par d’innombrables cadres ayant fait leurs armes à l’École des Amériques basée aux États-Unis. Les médias privés, de leur côté, ont passé les trois derniers mois à dépeindre Pedro Castillo à l’aide des traditionnels poncifs anticommunistes, alimentant un climat de guerre civile. Ainsi, l’élite économique de Lima et les États-Unis possèdent des relais institutionnels non négligeables.

Plusieurs signaux indiquent que Fujimori a échoué à reproduire au Pérou un scénario à la bolivienne. Mais si Pedro Castillo parvient à être investi président, c’est durant tout son mandat que planera sur lui l’épée de Damoclès d’un coup d’État.

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L’euro, catastrophe moderne et tragédie antique

S’il est difficile de critiquer la monnaie unique sur le Vieux continent, on trouve pléthore d’ouvrages sur le sujet dans le monde anglo-américain, souvent rédigés par des économistes mainstream ou orthodoxes1. C’est le cas d’Ashoka Mody, professeur d’économie à l’Université de Princeton, ancien représentant-en-chef du FMI dans le cadre du « renflouement » irlandais en 2009 par la Troïka, qui publie EuroTragedy: A Drama in Nine Acts2. Loin d’être une redite des ouvrages publiés auparavant, l’auteur nous plonge dans l’histoire de la monnaie unique, parvenant à combiner le détail de chaque évènement avec un esprit synthétique et global pour dérouler sa tragédie haletante. Tragédie : le mot est tout sauf anodin. Il s’agit bien sûr d’un clin d’œil espiègle aux Grecs – à la fois inventeurs du genre théâtral sous la plume d’Eschyle et Sophocle et victimes du diktat européen de l’austérité – mais aussi d’une lecture fine de l’histoire de l’euro. L’occasion de constater que les analyses d’Ashoka Mody rejoignent certains constats posés par des économistes français hétérodoxes favorables à une sortie de l’euro.

Ashoka Mody, en bon orthodoxe souhaitant incarner la raison économique au-dessus des logiques partisanes et géopolitiques, narre l’histoire de l’euro à la manière d’une tragédie. Associé au sacrifice dans sa version grecque, ce genre littéraire se caractérise par le fait que la catastrophe finale est connue à l’avance du spectateur qui assiste, impuissant, aux mécanismes qui la mettent en place3. On comprend rapidement que pour l’auteur, l’euro constitue un sacrifice de quelques 340 millions d’européens au profit d’un agenda personnel : celui de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, tous deux gouvernés par leurs « passions » – passions partagées par les hauts fonctionnaires français pour une monnaie forte, hubris personnelle du chancelier allemand.

L’auteur manifeste une obsession particulière pour le protagoniste allemand de ce couple, probablement parce qu’il incarne, mieux que quiconque, l’hubris de ce projet défiant l’orthodoxie économique. Contrairement au mythe selon lequel ce couple aurait accepté le compromis réunification allemande contre euro4, Mody montre en réalité l’impuissance de Mitterrand devant la réunification5, le sort de l’euro étant réservé entre les mains du chancelier. Opposé à une union monétaire jusqu’en décembre 1989, Helmut Kohl opère un revirement inexpliqué à l’issue du sommet de Strasbourg. Si l’auteur explore quelques pistes – les souvenirs de la guerre, la conception dans son esprit de ce compromis – le silence demeure.

Ces non-dits, caractéristiques aussi des tragédies, se répètent inévitablement, avec un impact décisif. Par exemple, que se serait-il passé si Kohl ne s’était pas tu lorsque, pendant le débat opposant François Mitterrand à Philippe Séguin6, le président français affirmait que la Banque centrale européenne (BCE) serait soumise au pouvoir politique, alors même que le chancelier avait exigé l’indépendance de cette institution, symbole s’il en est de la victoire des principes de l’ordolibéralisme allemand7 ?

Pour une synthèse sur l’ordolibéralisme allemand, lire sur LVSL l’article de Jean-Baptiste Bonnet : « Ordolibéralisme : comprendre l’idéologie allemande »

De la même manière, les actions du chancelier allemand furent elles aussi empreintes d’une dimension tragique. Mody raconte que, seul contre tous en Allemagne et notamment face à la puissante Bundesbank, il insista pour l’admission dans la zone euro d’une Italie minée par la corruption systémique8. Cette hamartia – les erreurs de jugement dans la tragédie grecque – doit mener fatalement le personnage au malheur dans la tragédie grecque. C’est ainsi que le chancelier s’inclina en 1998 devant les suffrages allemands et un an plus tard, un scandale éclatait sur des financements opaques de son parti9. Pourtant, telle la malédiction des Atrides qui frappe chaque génération successivement, la tragédie de l’euro ne s’arrête pas à la sortie de scène du duo Kohl-Mitterand.

Une histoire longue de déni

Selon l’économiste indien, l’irrationalité de l’euro trouve ses racines dans les années 1970, avec la publication du rapport Werner, acte de naissance de l’idéologie européenne de la stabilité. Il pointe les raisons pour lesquelles une union monétaire s’avère impossible… tout en appelant à la réaliser, dans l’esprit de la « fuite en avant » de Jean Monnet, et au nom d’une conception constructiviste de la monnaie : l’euro amènerait l’union budgétaire, marchepied vers l’union politique. Mais Mody montre avec brio qu’au contraire, cette union monétaire, par ses multiples inachèvements, de l’absence d’union budgétaire à l’immobilité des travailleurs en passant par le défaut d’union politique démocratique, risquait plutôt de freiner la construction européenne.

Plus irrationnel, encore, l’auteur cite Nicholas Kaldor, économiste majeur du XXe siècle, qui, tel Cassandre, reprenait prophétiquement ces critiques dans un article publié en 1971 : une union monétaire incomplète « empêcherait le développement d’une union politique et non l’inverse », la zone euro devenant une maison qui, « divisée contre elle-même, ne pourrait pas tenir ». Ce reproche d’un économiste post-keynésien élucide l’histoire de l’euro que nous raconte Mody : celle d’une monnaie se construisant à l’abri des regards démocratiques et des économistes. Il est vrai, la France ratifia à l’arraché par référendum le traité de Maastricht. Mais Mody montre très bien que ce vote reflète le clivage éducatif naissant dans la société française (analyse auparavant menée par des chercheurs comme Thomas Piketty et Emmanuel Todd), les plus diplômés étant les plus favorables au traité et inversement. En 2005, l’auteur remarque que la défiance s’accentua avec le non au Traité Constitutionnel pour l’Europe, marqué en particulier par un scepticisme grandissant chez les jeunes. Là encore la métaphore de la tragédie prend corps : les créateurs de l’euro se moquent des multiples avertissements pourtant émis avec clarté.

Mody démonte également les avantages supposés de l’euro. L’augmentation du commerce au sein de la zone grâce à la réduction de l’incertitude sur les taux de change et la baisse des coûts de transaction ? Rigoureux, l’auteur montre qu’en réalité, la part des exportations de l’Italie, de l’Allemagne ou encore de la France vers la zone euro a diminué. Avec la compression de la demande intérieure, l’Allemagne – ayant paradoxalement soutenu ces politiques de rigueur – a cherché à exporter en-dehors de la zone euro, et bientôt la République tchèque, la Hongrie et la Pologne pourraient bien acheter plus de produits allemands que la France et l’Italie réunies10

Plus irréel encore fut le soutien du FMI envers l’euro, utilisant le même argumentaire, quand des recherches économiques – notamment de Barry Eichengreen – avaient montré que le type de régime de change ne modifiait pas le volume de commerce international. Dans un déni du réel stupéfiant, Mody montre que certains chercheurs, s’ils reconnaissaient cette donnée en premier lieu, utilisaient l’argument de « l’exceptionnalisme européen » – curieux terme aux allures d’ethnocentrisme – pour appuyer le projet.

Inéluctablement, comme dans toute tragédie, le réel allait rattraper la zone euro. Peut-être encouragée par l’aveuglement des protagonistes de l’euro – objet de la seconde partie – la nemesis s’abat en effet et traduit l’état quasi-constant de crise de cette zone. Durant la seule période d’accalmie, entre 2004 et 2007, l’auteur explique dans un chapitre entier qu’il s’agit en fait d’une phase « d’exubérance irrationnelle », les régulateurs européens laissant les banques prendre de plus en plus de risques. 

Les critiques que Mody émet à l’égard de la zone euro risquent cependant de dérouter le lecteur habitué à la littérature eurosceptique française. Alors que la critique hétérodoxe s’attarde sur les ravages du libre-échange, institutionnalisé par les directives européennes, accru par la suppression des taux de change consécutive au passage à l’euro, la critique orthodoxe reproche à la zone euro d’avoir laissé filer l’inflation dans les pays du Sud via des taux d’intérêt trop bas.

L’analyse de Mody, s’appuyant sur des travaux d’Alan Walters, tente d’établir que la structure de l’euro a facilité cette situation : dans le cadre d’une politique monétaire unifiée, les taux d’intérêt nominaux payés dans les pays membres convergent. Seulement, avec les différentiels d’inflation, les taux d’intérêt réels, qui déterminent les décisions économiques, divergent quant à eux. Dans la plupart des pays de la périphérie, où l’inflation était forte, les taux d’intérêt s’avérèrent trop bas et encouragèrent le boom du crédit – dans un contexte de grande inégalité de répartition des revenus et de pauvreté persistante, pourrait-on ajouter -, précipitant la crise financière. Jusqu’en 2008, pour ces pays de la périphérie, l’inflation érodait la valeur de la dette plus rapidement que les paiements d’intérêts n’augmentaient. Pour les prêteurs allemands et français, l’augmentation des prix et des salaires dans la périphérie garantissait que les emprunteurs de cette région disposeraient d’une abondance d’euros pour rembourser leurs dettes. Les capitaux étrangers affluèrent alors vers les pays ayant des taux d’inflation élevés, cet afflux accroissant encore les taux d’inflation, ce qui, à son tour, provoquait un afflux de capitaux plus important dans un processus d’auto-renforcement. Au même moment, l’inflation allemande et même française restait relativement faible, parce que leurs banques poussaient les fonds vers la périphérie et en raison de l’effet de la politique budgétaire et salariale restrictive allemande initiée par Gerhard Schröder. 

Pour freiner la frénésie du crédit de la périphérie, la BCE aurait dû relever les taux d’intérêt à un point tel que les Allemands et les Français s’y seraient opposés – par crainte d’une récession chez eux : la politique monétaire de la zone euro, mal adaptée à tous les pays membres, révélait ses défaillances funestes. La divergence de l’inflation persista en raison de la faible mobilité de la main-d’œuvre, des transferts fiscaux étant pratiquement inexistants et, surtout, les responsables politiques de la zone euro semblant ignorer le cycle en cours d’expansion du crédit et d’inflation. Pour aggraver le tout, les emprunteurs surendettés étaient de moins en moins capables de rembourser leurs dettes. La hausse de l’inflation avait entraîné une augmentation des coûts de production et des signes de baisse de la compétitivité internationale – accru par l’impossibilité pour les pays de la périphérie de dévaluer – étaient déjà évidents.

Les exportateurs des pays de la périphérie étaient écartés de leurs marchés étrangers par des concurrents de Chine et d’Europe de l’Est. Les taux de croissance des exportations des pays de la périphérie diminuaient. Leurs importations augmentaient rapidement et, par conséquent, leurs déficits des comptes courants ne cessaient de se creuser, entraînant mécaniquement selon Alan Walters un déficit public pour empêcher des faillites massives. La baisse de la compétitivité internationale due à la persistance d’une forte inflation finissait par réduire les bénéfices des entreprises nationales et augmenter leur risque de défaillance. Le risque était particulièrement aigu parce que la croissance de la productivité en était venue à une quasi-stagnation dans les économies périphériques de la zone euro. En particulier dans le boom entre 2003 et 2008, alors que le capital avait afflué vers la périphérie, la croissance de la productivité dans ces pays était proche de zéro. En fait, pendant de courtes périodes, la productivité avait même diminué.

Les pays de la périphérie voyaient les booms du crédit s’étendre plus facilement car les taux d’intérêt nominaux – similaires pour tous les membres de la zone – étaient trop bas pour ces pays. La politique one size fits none inhérente à l’euro créa donc la dette des pays du Sud et facilita, à cause de la perception illusoire que l’euro avait éliminé tout risque, le développement de bulles financières dans la périphérie, surtout en Espagne et en Irlande.

La pensée de groupe au cœur du drame

Au-delà de l’aspect purement économique, l’apport de l’ouvrage d’Ashoka Mody se manifeste dans l’analyse psychologique des protagonistes de l’euro. Régulièrement, il fait référence à l’expression de groupthink, terme inventé par le chercheur Irving Janis décrivant « l’engagement sans réserve d’un groupe envers une idéologie ou une ligne de conduite. » En français, on parlerait de « pensée de groupe » ou « bulle cognitive », caractérisée ainsi par un refus de se confronter aux opinions contraires et un déni potentiel du réel quand celui-ci détrompe l’idéologie.

Pour l’auteur, Helmut Kohl – encore lui – serait à l’origine de ce phénomène, en développant un récit classique assimilant l’euro à la paix, comme si le partage d’une monnaie pouvait empêcher une guerre civile, pointe avec une touche d’humour Ashoka Mody. Mais un homme ne peut pas suffire à convertir une élite à ce récit. 

De fait, la structure des institutions européennes facilite le phénomène de pensée de groupe. L’auteur insiste sur l’hyper-indépendance de la banque centrale et montre comment celle-ci résulte à la fois de l’impossibilité de combiner les différents intérêts nationaux et de la méfiance des Allemands vis-à-vis d’une potentielle influence française sur la politique monétaire. On voit ici le paradoxe mortifère de la construction européenne : dans un but proclamé ad nauseam d’unité et d’uniformisation, elle se se réalise et prend une forme antidémocratique à cause des intérêts divergents et de la méfiance entre les États-membres. L’objectif premier de l’indépendance des institutions européennes, dans le cas banque centrale, demeure, écrit Mody, « de s’assurer qu’un État membre ne puisse pas [la] contrôler ».

En l’absence de responsabilité démocratique devant un Parlement européen par ailleurs peu mentionné par Mody – preuve de son rôle moindre – le directoire de la BCE s’est enfermé dans une idéologie de la stabilité11 avec de lourdes conséquences, comme un retard dans la baisse de ses taux au moment de la crise des subprimes, faisant de la zone euro une zone quasi-déflationniste – Mody parle de lowflation, une inflation basse. 

Au-delà de la BCE, les autres protagonistes affichent un déni saisissant. Toujours au moment de la crise financière de 2008, on retrouve ainsi en janvier Jean-Claude Juncker, alors à la tête du groupe des ministres des Finances européens – Ecofin –  déclarer : « Nous devons être inquiets, mais beaucoup moins que les Américains, sur lesquels les déficiences contre lesquelles nous avons mis en garde à plusieurs reprises se vengent amèrement ». Les Américains allaient pourtant bien mieux s’en sortir que l’Europe en refusant l’austérité et grâce à une Fed au double objectif de plein emploi et de stabilité des prix. À l’inverse, la BCE s’était fixée – et se fixe toujours – comme objectif seul la stabilité des prix, dans la logique de l’idéologie ordolibérale. Pour l’auteur, c’est ainsi elle qui « infligea une blessure grave » à la zone euro en rehaussant les taux d’intérêt directeurs le 7 juillet 2011 et annonçant de futures nouvelles hausses, aggravant la crise financière. À ce déni s’ajoute un dédain ironique de ces protagonistes : par exemple, Mody nous raconte qu’en pleine violation des traités, le président de la BCE Jean-Claude Trichet envoie des lettres aux chefs de gouvernement espagnol et italien – élus – exigeant des réductions des déficits publics de leur pays, en d’autres termes outrepassant le mandat de la BCE qui est celui de la politique monétaire.

On pourra bien sûr regretter que l’auteur privilégie parfois l’idée de déni ou d’incompétence des gouverneurs de la BCE au lieu de montrer des intérêts particuliers défendus par ceux-ci, dont témoigne la dépendance grandissante des banques centrales vis-à-vis des marchés financiers12. Pour autant, Mody a le mérite de dresser ce constat pour les intérêts nationaux particuliers, l’Allemagne en tête. Cette Allemagne, qui avait exigé l’indépendance de la BCE, n’a pourtant pas hésité à exhorter cette dernière à baisser ses taux d’intérêts directeurs durant la chancellerie de Gerhard Schröder.

L’auteur conclut ainsi avec l’ironie suivante : « L’indépendance de la BCE était destinée à préserver ses décisions techniques de toute influence politique et à leur conférer une crédibilité à toute épreuve. Au lieu de cela, la prétendue indépendance de la BCE a caché des intérêts nationaux non réglementés, ce qui a maintenu les actions de la BCE en dehors des besoins économiques de la zone euro et a sapé sa crédibilité ». Ces lignes soulignent le paradoxe de la construction européenne : devant servir les Européens, celle-ci semble en fait avoir caché les intérêts propres à l’Allemagne, quitte à produire des effets néfastes sur ses « partenaires », tout en lançant d’incessants appels à l’unité du Vieux continent. 

Une tragédie toujours inachevée

La plus grande frustration à l’issue de la lecture de cet ouvrage tient dans la résistance de l’euro qui, curieusement inébranlable, survit. Dans la tragédie grecque, l’hamartia du personnage ne cause-t-elle pas sa chute ? La catharsis ne doit-elle pas prendre toute sa force à l’issue de la tragédie et agir comme une leçon pour le futur ? Avec l’euro, c’est une forme d’irrationalité permanente qui s’abat sur l’Europe.

L’auteur a certes le mérite de fournir une explication psychologique, se basant sur les travaux de Thomas Schelling et écrit dans l’introduction : « Il est dans la nature des êtres humains d’oublier que nous oublions sans cesse. Dans la zone euro, des efforts répétés, libérés du poids de la mémoire des échecs passés, reviennent tourner autour des mêmes thèmes ; à chaque fois, avec les mêmes mots et les mêmes arguments, l’espoir est que le dernier effort sera enfin récompensé. Mais au lieu d’une progression, l’involution se poursuit ». Alors que dès l’origine de la construction européenne Mody montre qu’aucun pays ne comptait s’engager dans une « fédération » européenne, cette idée-là a survécu chez certains dirigeants européens niant le réel. De la même manière, Mody déconstruit la théorie de Jean Monnet de la « fuite en avant » du projet européen : avec l’exemple du New Deal aux États-Unis, il montre que celui-ci représenta une réelle fuite en avant pour le pays, l’augmentation majeure du budget fédéral s’avérant décisive pour permettre la reprise économique. À l’inverse, le maigre et insuffisant budget communautaire de la zone euro aggrave les différences entre les pays membres – et n’a jamais connu de hausse substantielle lors des différentes crises.

On observe aussi que les héros de la tragédie – qui, selon Aristote, « sans être éminemment vertueux et juste, [tombent] dans le malheur non à raison de [leur] méchanceté et de [leur] perversité mais à la suite de l’une ou l’autre erreur [qu’ils ont] commise »13 – de l’euro ont peu de repentance. Qui imagine Jean-Claude Juncker se crever les yeux, tel un Œdipe se lamentant lorsqu’il découvre la vérité ? Cette ignorance de la fatalité met un terme à la métaphore filée de la tragédie, même si les non-héros – à prendre ici dans le sens donné par Aristote – de l’euro, c’est-à-dire les peuples partageant la monnaie unique, ne l’ignorent pas et se révoltent spontanément14.

On regrettera par ailleurs que la lucidité remarquable de l’auteur dans son récit de l’euro disparaît lorsqu’il évoque ses deux scénarios pour le futur de l’Europe. Dans la première hypothèse, la zone euro continue de fonctionner sans ajustements, business as usual. Mody se montre défavorable à une sortie de l’Italie de l’euro, car, du fait de la reconversion de la dette en lire, celle-ci exploserait au point de devenir insoutenable. Ce raccourci simpliste, qui apparaît de façon surprenante après plus de 400 pages d’érudition, a notamment été démenti par Jacques Sapir15. Mody convient tout de même qu’une sortie de l’Allemagne serait fort bénéfique, contribuant à apprécier le mark et à baisser le monstrueux excédent commercial de la première puissance européenne.

Dans la seconde hypothèse, une contradiction majeure émerge : en plein élan de politique-fiction, Mody nous offre un discours fantaisiste tenu par Angela Merkel, peu connue au cours de ses quinze années de chancellerie pour son hétérodoxie : celle-ci proposerait d’annuler une partie de la dette grecque, d’émettre une dette à cinq ans pour faire connaître clairement les risques aux créanciers privés, et d’abandonner les règles budgétaires restrictives de Maastricht. Le lecteur attentif s’avérera surpris de ne pas voir apparaître le démantèlement de la zone euro dans ses propositions. Mais ce n’est pas tout : le discours de Merkel se poursuit ensuite longuement par l’ambition affichée de construire une « République des Lettres » basée sur la coopération des Européens dans le domaine de l’éducation. Enfin, la sympathique chancelière achève son discours par l’insistance sur les valeurs européennes que sont « la démocratie, la protection sociale, la liberté de voyager et la diversité culturelle » ; « Dans cette Europe, tous les Européens se retrouvent dans des espaces communs pour réaffirmer leurs valeurs universelles ».

En réalité, cette fantaisie s’apparente à une chimère digne des discours réformistes pro-européens, alors que Mody rappelle quelques lignes plus tôt que « plus d’Europe » ne sera pas la solution. Si, par un bref retour à la lucidité, il écarte l’idée d’une union politique et budgétaire, ce discours imaginé de Merkel ne tient pas debout. Mody lui-même explique plus tôt dans l’ouvrage que la protection sociale et la démocratie ont justement été mises à rude épreuve par les institutions européennes. Ensuite, restituer la prérogative budgétaire aux États sans leur rendre l’outil monétaire équivaut à une nouvelle forme de compromis incomplet et néfaste, à l’image de l’euro conçu sans union budgétaire et politique. C’est aussi négliger le point pourtant fondamental qu’une politique budgétaire doit se concevoir avec l’outil monétaire pour assurer son efficacité16. Pourtant, Mody montre excellemment au fil du livre l’absurdité du slogan « unis dans la diversité », slogan fort sympathique pour des intellectuels qui articulent des concepts mais aux conséquences concrètes nocives. De même qu’il affirme que les « États-nations réclament davantage de souveraineté »17, qu’il montre que l’euro ne sera jamais une zone monétaire optimale18, Mody refuse d’exiger la restitution du droit de battre monnaie aux nations, droit pourtant fondamental dans l’affirmation de la souveraineté d’un État. N’est-ce pas une curieuse illustration d’aveuglement dans le raisonnement, s’assimilant à l’hubris des dirigeants européens paradoxalement démontré dans ce même livre ?

S’il reconnaît que le niveau des universités européennes baisse par rapport à celles d’Asie et d’Amérique, ses invitations à une coopération européenne dans l’éducation ignorent les politiques déjà entreprises par l’Union européenne dans ce cadre-là, notamment par le processus de Bologne dénoncé pour sa conception néolibérale de l’éducation et son principe de concurrence entre les universités19

Au-delà de la question de l’éducation vue comme centrale par Mody – qui analyse notamment le ralentissement des gains de productivité comme conséquence de la stagnation des dépenses publiques en R&D depuis 1997 – l’allusion au Marché unique s’avère rare dans cet essai, alors qu’il ne peut être séparé de la question de l’euro. L’Acte unique de 1986, avec ses « quatre libertés », entérine la suppression des tarifs douaniers et la libre circulation des capitaux. Avec la monnaie unique quelques années plus tard, les États-membres perdent toute possibilité de protection de leur économie nationale dans un espace où la concurrence libre et non faussée s’applique brutalement. La suppression du filtre monétaire expose alors davantage la France.

D’où le recours à la flexibilisation du marché du travail – le mythe des réformes Hartz est cependant bien déconstruit par Mody20 dans l’ouvrage – pour opérer une dévaluation interne en lieu et place d’une dévaluation monétaire : baisse des salaires et de la fiscalité des entreprises pour compresser les coûts de celles-ci et préserver leur compétitivité.

Enfin, l’erreur la plus saisissante du discours imaginaire de Merkel est l’affirmation de valeurs européennes universelles. Si Mody souligne très bien la diversité des profils et besoins économiques des membres de la zone euro, il révèle une ignorance surprenante quant à la diversité anthropologique du Vieux Continent. À cela s’ajoutent des dynamiques démographiques propres à chaque nation qui renvoient à des cultures différentes. Face à une Allemagne21 attachée à la stabilité monétaire pour des raisons historiques évidentes, l’euro ne pouvait prendre qu’une forme ou une autre, et il est devenu le deutschemark déguisé au profit de l’Allemagne qui se débarrasse des désavantages du deutschemarks réel – il ne s’apprécie pas -, notamment grâce à la soumission de la classe dirigeante française aux principes ordolibéraux allemands22. Même si Mody tente une analyse psychologique des protagonistes de l’euro, on peut regretter son raisonnement économiciste écartant les variables anthropologiques.

Dans la même logique, l’auteur tend parfois au simplisme quant à sa classification des pays, entre les vertueux au nord de la zone et ceux du Sud, gangrenés par des institutions et un système éducatif défaillants. S’il montre bien que l’euro a aggravé cette divergence, la France basculant par ailleurs avec les pays du Sud, il semble particulièrement réducteur quant à l’Italie, attribuant la corruption généralisée dans le pays à ses dirigeants politiques et sa culture, alors qu’elle résulte en fait d’une absence d’alternance avec le Parti Communiste Italien lors de l’après-guerre, absence en partie permise par les États-Unis et les autres pays européens. Malgré ses contradictions finales qui apparaissent comme un comble après avoir démontré avec talent l’irrationalité de l’euro, EuroTragedy demeure un ouvrage de référence et relativement accessible pour découvrir l’euro, son histoire notamment, sa conception et ses sérieuses limites. Le profil de l’auteur, universitaire américain anciennement membres du FMI, permettra aussi de détromper certains europhiles faisant passer une sortie de l’euro comme une proposition d’extrême-gauche. Ashoka Modi, qui plus est, est loin d’être le seul économiste orthodoxe du monde anglo-saxon à afficher son scepticisme vis-à-vis de la monnaie unique25.

Ce récit ne prendra cependant toute sa saveur que lorsque cette tragédie s’achèvera.

Notes :

1 Joseph Stiglitz The Euro. How a Common Currency Threatens the Future of Europe et Marvyn King The End of Alchemy: Money, Banking and the Future of the Global Economy, tous deux publiés en 2016.

2 L’ouvrage, hélas, n’a pas été traduit en français pour le moment.

3 trágos (« bouc ») et ᾠδή, ôidế (« chant, poème chanté »). D’où le sens « chant du bouc », désignant le chant rituel qui accompagnait le sacrifice du bouc aux fêtes de Dionysos à l’époque archaïque.

4 Bien que ce compromis soit aussi étrange : comment Mitterrand pouvait penser contrer la puissance allemande par le partage d’une même monnaie ? On en revient ici au complexe d’infériorité historique de la classe politique française vis-à-vis de l’Allemagne, qui remonte à la guerre de 1870. Mody nous apprend d’ailleurs que le projet de l’euro naît dès la présidence de Georges Pompidou.

5 La réunification était déjà soutenue par les États-Unis et approuvée par l’URSS.

6 A propos du traité de Maastricht, le 20 septembre 1992 à la Sorbonne.

L’ordo-libéralisme est une doctrine économique dont le mot-clé de stabilité va se retrouver dans la conception de l’euro : équilibre des comptes, stabilité des prix. Pour assurer cette stabilité, l’État doit se cantonner à un rôle d’organisateur des règles du marché, passant par une banque centrale indépendante du pouvoir politique. Ces principes vont guider la construction européenne, quitte à rendre invisible l’ajout des principes égalitaires et dirigistes français. Pour approfondir, voir : https://lvsl.fr/ordoliberalisme-comprendre-lideologie-allemande/

8 Cette position alla y compris à l’encontre de l’ambassadeur allemand à Rome qui voyait bien que l’Italie, empêtrée dans l’opération « Mains propres » au début des années 1990,était loin de mener les réformes structurelles de réduction des dépenses publiques exigée par le traité de Maastricht. L’Italie avait alors une dette publique équivalant à 120% de son PIB quand la limite fixée par le traité était de 60%.

9 https://www.la-croix.com/Archives/2000-01-25/L-Allemagne-decouvre-avec-stupeur-le-systeme-Kohl-_NP_-2000-01-25-100333

10 La Pologne vient d’ailleurs de dépasser la France dans son commerce avec l’Allemagne : https://visegradpost.com/fr/2021/02/17/la-pologne-depasse-la-france-dans-le-commerce-avec-lallemagne/

11 Idéologie qui rejoint les principes ordo-libéraux de stabilité des prix et d’équilibre des comptes.

12 Cette tribune de Michael Vincent le montre bien : https://0vinz.files.wordpress.com/2020/07/europe-_bce_mv.pdf

13 Poétique

14 Jacques Ellul disait ainsi : « Lorsqu’il y a le risque d’une fatalité, à ce moment-là l’homme doit se révolter et refuser que ce soit un destin. Dans toutes les tragédies grecques, c’est en présence de la fatalité que l’homme dit qu’il veut que l’humanité existe ». (https://www.youtube.com/watch?v=01H5-s0bS-I) Dans le cadre de l’euro, la seule affirmation d’humanité provient des peuples des différents États-membres.

15 https://www.les-crises.fr/leuro-contre-leurope-par-jacques-sapir/, voir la partie « Une sortie de la zone Euro entraînera-t-elle une catastrophe ? »

16 Comme le faisait remarquer Jacques Sapir dans cette émission à propos du dernier plan de relance français, l’euro surévalué pour la France constitue un frein majeur à la volonté du gouvernement d’accroître la compétitivité des entreprises du pays, même en débloquant des aides budgétaires : https://www.youtube.com/watch?v=knb5p7QRCFw

17 Formulation par ailleurs maladroite, la souveraineté étant une notion indivisible.

18 Due à l’immobilité indépassable du facteur travail considérée dans son modèle (s’inspirant de celui de Robert Mundell) comme critère indispensable d’une zone monétaire optimale.

19 Voir par exemple cette tribune à l’occasion des dix ans du processus : https://www.lemonde.fr/idees/article/2009/04/10/le-processus-de-bologne-attise-la-fronde-universitaire-par-brigitte-perucca_1179139_3232.html. Par ailleurs, l’idée d’une éducation européenne n’est pas neuve et avait été cruellement critiquée ainsi par Romain Gary dans Education européenne : « en Europe on a les plus vieilles cathédrales, les plus vieilles et les plus célèbres Universités, les plus grandes librairies et c’est là qu’on reçoit la meilleure éducation – de tous les coins du monde, il paraît, on vient en Europe pour s’instruire. Mais à la fin, tout ce que cette fameuse éducation européenne vous apprend, c’est comment trouver le courage et de bonnes raisons, bien valables, bien propres, pour tuer un homme qui ne vous a rien fait, et qui est assis là, sur la glace, avec ses patins, en baissant la tête, et en attendant que ça vienne ».

20 Page 367 : ces réformes de « flexibilisation » du marché du travail, ralentissant les hausses de salaires, ont été associées à la reprise économique de l’Allemagne alors que Mody montre que la reprise a en réalité été permise par la délocalisation de certaines activités industrielles dans les économies européennes à bas salaire et des avantages structurels dans la formation professionnelle des ouvriers, n’empêchant pas la précarisation des employés dans le tertiaire subissant les effets des réformes Hartz et dont les gains de productivité furent plus faibles. Ces réformes inspirèrent le Jobs Act en Italie en 2015, accroissant le nombre de travailleurs contrats temporaires.

21 Voir par exemple L’invention de l’Europe d’Emmanuel Todd.

22 C’est bien la commission dirigée par le français Jacques Delors qui recommanda l’application de ces principes.

23 Menace pour l’instant écartée : https://lvsl.fr/congres-de-la-cdu-allemande-beaucoup-de-bruit-pour-rien/

24 Helmut Kohl pour l’Italie, Valéry Giscard d’Estaing pour la Grèce.

25 Dès 1992 d’ailleurs, la plupart des économistes américains de l’establishment étaient sceptiques à propos de l’euro : https://ec.europa.eu/economy_finance/publications/pages/publication16345_en.pdf

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Crypto-monnaies : le retour des banques centrales ?

Les mesures restrictives prises par des pays tels que la Chine ou les États Unis pour encadrer voir interdire l’usage du Bitcoin envoient un message clair : la fin de la récréation est sifflée. Face aux prérogatives souveraines des États, le rêve libertarien d’une finance décentralisée aura fait long feu. Le cours du Bitcoin aura accusé le coup, sans pour autant s’effondrer. Car la situation mondiale diffère profondément du précédent « krach » de 2017. Aujourd’hui, la capitalisation énorme de ce marché en pleine expansion et l’arrivée de nouveaux acteurs institutionnels oblige les États à prendre en compte les cryptomonnaies. Avec des approches diverses.

Un Far West numérique éphémère

Boostées par leur adoption croissante dans la période actuelle, les cryptomonnaies connaissent un développement sans précédent, tant en termes de capitalisation que de démocratisation. Les milliers de « coins » mis sur le marché au cours des dernières années misent sur des développements techniques constants se proposant de fournir divers services ou de pallier les insuffisances du Bitcoin – sans pour autant parvenir jusqu’ici à le supplanter. A côté de projets sérieux visant à proposer des services précisés sur le long terme tels que les échanges sans frais (Hathor, HTR) ou les revenus passifs générés par la détention d’actifs (Unizen, ZCX), plusieurs milliers de nouveaux jetons tentent de profiter de l’engouement général en ne proposant rien de mieux que des pyramides de Ponzi numériques.

Mais la reine des cryptomonnaies reste le Bitcoin, dont le cours continue de donner la tendance générale du marché. De plus en plus de banques, de fonds d’investissement et d’entrepreneurs (dont le plus connu est sans doute Elon Musk) spéculent sur ses aléas. Non sans susciter l’attention des gouvernements. Plusieurs problèmes se posent alors pour les acteurs étatiques : par nature, il est impossible de réguler l’émission des jetons. Leur valeur est marquée par une forte volatilité pouvant déboucher sur des problèmes de conversion en monnaies fiduciaires. Et l’intraçabilité – relative – des échanges pose des problèmes de sécurité. Les questions d’ordre policier se mêlent donc aux problématiques plus larges touchant à la souveraineté monétaire des Etats. Comme pour chaque innovation technologique, le cadre juridique national et international doit s’adapter a posteriori aux phénomènes apparaissant. C’est dans ce contexte que doivent être comprises les récentes restrictions.

Des régulations à l’adoption

Au niveau mondial, ces régulations de plus en plus nombreuses venant encadrer un secteur financier jusqu’ici très largement dérégulé sont la conséquence logique d’une adoption croissante par divers acteurs institutionnels. Etats-Unis, Chine, mais aussi Turquie, Bolivie ou Mexique : les réglementations touchant le secteur des cryptomonnaies (interdiction du minage, contrôle des transactions, limitation de certaines plateformes…) sont souvent présentées comme répondant à des impératifs écologiques ou à une volonté de lutter contre la cybercriminalité.

NDLR : Pour en savoir plus sur les limites des crypto-actifs en tant que monnaies et sur leur impact environnemental, lire sur LVSL l’article de William Bouchardon « Le bitcoin, l’aberration monétaire rêvée par les libertariens ».

La période de forte fluctuation des cours n’est pas pour autant finie. Mais une stabilisation progressive est envisageable. C’est à cela que travaillent les banques centrales étudiant des projets de Monnaies numériques (MNBC). Leur objectif est de reprendre la main en développant des monnaies numériques souveraines et stables faisant pièce aux jetons spéculatifs. Il s’agit pour cela de faire d’abord place nette. L’adoption de la technologie blockchain se ferait donc, mais sans passer par le Bitcoin. Un dollar numérique est patiemment étudié par la Fed aux États-Unis, qui entretiennent encore le flou sur leurs intentions régulationnistes. Le Libra, rebaptisé Diem, projet de monnaie numérique annoncé dès 2019 par Facebook avec de nombreux partenaires, pourrait également remplir un rôle similaire : il s’agirait d’un « stablecoin » au prix indexé sur le dollar. Les liens étroits unissant Facebook au gouvernement américain pourraient alors se renforcer d’autant plus, à moins que le géant des réseaux sociaux ne gagne des prérogatives aux dépens des États.

Dans ce domaine, la Chine a pris de l’avance et progresse à grand pas vers un Yuan numérique, tout en interdisant les opérations de « minage » dans certaines provinces telles que le Qinghai. Pour le directeur de la Banque Centrale Chinoise Mu Changchun cette cryptomonnaie nationale annoncée en 2013 (officiellement nommée Digital Currency Electronic Payment) devrait finir par remplacer le liquide, dans une optique de contrôle des flux monétaires. Cette révolution financière a plusieurs buts : il s’agit de lutter contre la concurrence des cryptomonnaies non-étatiques, mais également de briser le quasi-monopole sur les transactions en ligne que détenaient d’autres acteurs privés, tels que les géants Alibaba et WeChat. Enfin à l’international, la Chine tente de s’émanciper du système bancaire SWIFT sur lequel la NSA garde un œil vigilant. La capacité de la superpuissance américaine à mettre en place un embargo bancaire sur ses adversaires inquiète : l’exemple iranien a rappelé au gouvernement chinois la nécessité de protéger sa souveraineté dans ce domaine… Tout en développant un outil étatique de contrôle des transactions, et donc de l’économie comme de la population.

Les MNBC ou le grand retour des banques centrales

D’autres pays s’inquiètent également pour leur souveraineté monétaire. Ainsi la banque centrale de Suède finalise un projet de monnaie digitale publique, une « e-couronne ». Ce pays scandinave est pionnier dans le domaine puisque les paiements en liquide y sont en net recul grâce à l’adoption massive d’outils numériques. Les paiements en espèce y représentent 1% du PIB, l’un des taux les plus bas au monde. Au même moment, la Banque de France, la Banque nationale suisse et la Banque des règlements internationaux (BRI) entendent expérimenter des paiements transfrontaliers avec des cryptomonnaies. Pour la Banque de France ce projet a pour but « d’analyser les règlements transfrontières via deux MNBC de gros, en euros et en francs suisses ».

L’Union européenne elle-même n’est pas en reste. La Présidente de la Banque Centrale Européenne, Christine Lagarde, rappelait récemment que le Bitcoin est un « actif spéculatif, qui a servi à des affaires bizarres et certaines activités de blanchiment d’argent totalement répréhensibles ». Elle a ainsi évoqué le projet d’un euro numérique, qui pourrait être déployé d’ici deux à quatre ans : émis par la BCE, une unité vaudrait un euro, l’objectif étant de compléter voir de remplacer progressivement la monnaie matérielle. Si la stratégie régulationniste semble aujourd’hui s’imposer comme l’option majoritaire, elle n’est pas universelle. Une nouvelle loi allemande permet désormais à 4000 fonds d’investissement institutionnels de spéculer sur les cryptomonnaies à hauteur de 360 milliards de dollars…

Diversité des stratégies nationales

Les MNBC séduisent également sur d’autres continents. Le parlement indien a ainsi ouvert la voie à une régulation des cryptomonnaies le 30 Janvier dernier, qui pourrait aller jusqu’à une interdiction des cryptomonnaies « privées »… tout en travaillant à la mise en place d’une monnaie électronique nationale. En Russie, la Banque Centrale a annoncé dès octobre 2020 qu’elle étudiait la possibilité d’un Rouble numérique, en prévoyant des annonces pour l’été 2021.

Quid alors des États en voie de développement ou des puissances régionales émergentes ? La diversité des choix stratégiques éclaire sur leurs possibilités comme sur leurs conceptions radicalement divergentes. A la suite du Salvador et malgré les remontrances des États-Unis, plusieurs pays d’Amérique latine envisagent aujourd’hui de développer un usage officiel du Bitcoin : le Paraguay, le Panama, le Mexique, l’Argentine, et même le Brésil (où le projet Hathor rencontre également un certain succès). Au contraire, l’Équateur interdit ces transactions et la Bolivie a pris des mesures d’interdiction du Bitcoin. Quant aux « altcoins », certains ciblent spécifiquement de tels marchés. Ainsi le Reserve Rights (RSR) propose deux jetons numériques, l’un spéculatif, l’autre stable et indexé sur le dollar dans le but de lutter contre l’inflation. Son adoption massive dans des pays tels que le Venezuela est un phénomène méritant d’être scruté.

D’une situation nationale à l’autre, les politiques varient énormément. En Afrique, l’Éthiopie envisage de développer son économie en misant sur la cryptomonnaie Cardano (ADA), alors que seulement 15% de la population a aujourd’hui accès à internet. Ces annonces n’ont pas encore eu de traductions économiques majeures. Enfin, certains pays se contentent d’attirer une manne financière providentielle, comme le Kazakhstan. Le faible coût de l’énergie hydroélectrique y a permis l’installation de fermes de minage, un phénomène qui devrait s’accélérer à mesure que la Chine adopte des règles de plus en plus strictes.

Ressources, développement technologique, position dans les relations internationales, poids du secteur privé : autant de facteurs entrant en compte dans les choix stratégiques des États confrontés aux défis d’une numérisation croissante de la finance mondiale. Ces différents États sont aujourd’hui engagés dans un rapport de force avec leurs concurrents, mais également avec des acteurs du secteur privé tentant d’accroître leurs prérogatives. A l’heure où la banque des règlements internationaux indique dans son dernier rapport que les monnaies numériques des banques centrales sont en train de passer du concept à la conception pratique, la portée de ces évolutions technologiques et des mises en garde les accompagnant restent difficiles à estimer. Nul doute que la concurrence entre grandes puissances se manifestera également sur ce terrain. Loin des rêves libertariens d’une finance décentralisée faisant pièce aux banques centrales, la technologie de la blockchain sera manifestement employée de manière croissante par des acteurs centraux déjà bien établis. La traçabilité des transactions et les masses de données accumulées constituent un enjeux d’importance croissante.

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Trump : vers un retour inexorable au pouvoir

Loin d’avoir tourné la page du trumpisme, le Parti républicain redouble d’efforts pour permettre le retour au pouvoir du milliardaire, mettant en place des centaines de lois visant à affaiblir le processus électoral et les institutions. Au lieu de réagir à ce qu’ils dénoncent comme une attaque inédite contre la démocratie américaine, Joe Biden et le Parti démocrate semblent coincés dans une réalité alternative où les compromis bipartisans avec une opposition aux velléités putschistes doivent primer sur une action politique susceptible de protéger le fonctionnement des institutions.

Pendant les primaires démocrates de 2020, Joe Biden insistait fréquemment sur sa capacité à travailler avec le Parti républicain, mettant en avant sa longue expérience au Sénat pour justifier son habileté à obtenir des compromis. Cette préoccupation semblait au mieux anachronique, au pire délirante, tant le GOP (Grand Old Party – autre nom du Parti républicain) a fait de l’opposition systématique à Barack Obama une stratégie politique gagnante, puis de sa subornation à l’extrémisme de Donald Trump un prérequis indépassable. Pourtant, Biden prédisait qu’une fois le milliardaire battu, le Parti républicain connaîtrait une forme d’épiphanie susceptible de le ramener à la table des négociations.

La prise d’assaut du Congrès par les militants pro-Trump aurait pu servir d’événement déclencheur. Ayant manqué de peu d’être lynchés par une foule violente, les ténors du GOP ont condamné vigoureusement Donald Trump. Mitch McConnell, président du groupe parlementaire républicain au Sénat, accuse le milliardaire d’être responsable de l’insurrection. « Ne comptez plus sur moi » pour défendre Trump, déclare l’influent sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham. Mais l’aile la plus radicale du parti, loin de tourner le dos au président sortant, décide de doubler la mise. Le sol du Congrès porte encore les stigmates de l’insurrection lorsque 138 représentants à la Chambre et 7 sénateurs votent contre la certification des élections.

Le Parti républicain cherche à préserver ses intérêts électoraux tout en évitant de contrarier Donald Trump

Depuis, les opposants à Donald Trump au sein du Parti républicain font l’objet d’une véritable chasse aux sorcières. Mitch McConnell a été pris pour cible à de nombreuses reprises par l’ancien président, se faisant traiter de « stupide fils de pute » et de « « sombre, austère politicien opportuniste. » Liz Cheney s’est vu retirer ses fonctions de cadre du groupe parlementaire lors d’un vote à la Chambre des représentants après avoir critiqué les « mensonges de Trump sur l’élection présidentielle ». Plusieurs élus ayant voté pour la destitution du milliardaire en février 2021 ont fait l’objet d’une motion de censure par les antennes locales de leur parti. Ceux qui avaient refusé de renverser le résultat des élections de certains États sont la cible de multiples menaces de mort. Aucune tête ne doit dépasser. Tous ceux qui contestent la théorie selon laquelle Joe Biden aurait volé les élections à l’aide d’une fraude électorale massive sont devenus persona non grata.

Donald Trump a repris les meetings de campagne en commençant par l’Ohio, afin de s’en prendre directement au représentant républicain local Anthony Gonzales et d’apporter son soutien au candidat qui le défiera dans le cadre d’une primaire pour les élections de mi-mandat de 2022. Gonzalez compte parmi les rares élus conservateurs à avoir voté la destitution de Donald Trump en janvier 2021.

Mitch McConnell a plié devant cette démonstration de force. Après avoir affirmé qu’il soutiendrait Donald Trump en 2024, il a déclaré que « 100% de mes efforts sont dédiés à stopper l’agenda démocrate. »Le sénateur du Kentucky est passé maître de l’obstruction parlementaire, lui qui s’était déjà vanté de n’avoir pour seul objectif « qu’Obama ne fasse qu’un seul mandat. » Il faut prendre toute la mesure de ces deux déclarations. En 2009, les États-Unis faisaient face à la plus grave crise économique depuis les années 30. En 2021, la situation est potentiellement pire. Loin de se recentrer, le Parti républicain a entièrement embrassé le trumpisme. Certains parlementaires décrivent désormais l’assaut contre le Capitole de « promenade touristique », en dépit des 140 blessés chez les forces de l’ordre, des multiples hospitalisations et des quatre morts chez les manifestants.

Le Parti républicain prépare méthodiquement le terrain pour un second putsch en 2024

Le GOP a bloqué la création d’une commission d’enquête parlementaire bipartisane sur l’assaut du 6 janvier. Elle devait, entre autres, expliquer les faillites du dispositif policier. Bien qu’elle aurait été pilotée conjointement par les deux partis, Mitch McConnell a déployé des efforts considérables pour empêcher sa création, avec succès.

Politiquement, cette commission représentait un danger pour le Parti républicain. Il aurait été contraint d’examiner sa propre responsabilité dans l’insurrection et de reconnaître le rôle central de Donald Trump. Le milliardaire ne s’était pas contenté d’encourager les violences, il avait demandé à son ministre de la Défense de faciliter la marche sur le Capitole puis refusé de rappeler ses militants entrés dans le Congrès, malgré les suppliques de plusieurs sénateurs républicains et du numéro trois du parti Kevin McCarthy.

Le GOP cherche à préserver ses intérêts électoraux tout en évitant de contrarier Donald Trump, et par extension, les 63 % d’électeurs républicains qui souhaitent qu’il se représente en 2024 et les 50 % qui jugent Biden illégitime. Mais au-delà de son refus de condamner la tentative de putsch, le parti de Lincoln est engagé dans un véritable assaut contre les structures démocratiques américaines.

Toutes les barrières ayant empêché le putsch de 2020 seront ainsi supprimées

Le Brennan Center for Justice a ainsi relevé quelque 361 nouvelles propositions de lois visant à modifier les règles électorales. Des États clefs comme la Géorgie, le Texas et la Floride redoublent d’efforts pour restreindre l’accès au vote des minorités susceptibles de voter démocrate. Par exemple, en limitant le recours au suffrage par correspondance et anticipé, en réduisant le nombre de bureaux de votes dans les zones urbaines et en interdisant la distribution d’eau aux citoyens faisant la queue pour voter1. Certaines dispositions ciblent ouvertement les personnes de couleur. Ainsi, voter le dimanche après la messe – une pratique très répandue chez les Afro-américains, sera effectivement interdit au Texas et en Géorgie. Les nouvelles lois cherchent également à autoriser les citoyens à venir surveiller les bureaux de vote, une démarche jusqu’ici illégale aux États-Unis, que Donald Trump avait pourtant encouragée, a priori dans le but d’intimider les électeurs démocrates.

Deuxièmement, ces nouvelles lois modifient les règles de certification des élections à l’échelle locale. Le but est simple : permettre aux élus républicains de changer le résultat légalement en cas de défaite de leur champion. Ce que Trump avait tenté d’obtenir sans succès en 2020. En Géorgie, la nouvelle loi permet de remplacer les membres des conseils de superviseurs (members of election board) chargés d’organiser les scrutins à l’échelle des comtés. Une dizaine de superviseurs jugés hostiles ont déjà été renvoyés pour être remplacés par des républicains dociles. Dans de nombreux États, le pouvoir de certifier le résultat final est transféré depuis des instances où le Parti démocrate a son mot à dire vers les parlements où le GOP est largement majoritaire. Au Texas, si la proposition de lois est adoptée, le perdant pourra demander la modification du résultat devant les tribunaux sans avoir à produire la moindre preuve de fraude. Des tentatives similaires avaient été déboutées en 2020, fautes d’éléments tangibles. Ce type de plainte sera désormais hypothétiquement recevable par un juge conciliant.

Troisièmement, de nombreux élus et cadres républicains qui avaient défendu la tentative de subversion des élections de Donald Trump sont candidats aux postes responsables de la certification des résultats à l’échelle des comtés. Les manœuvres d’intimidation du milliardaire avaient échoué au Michigan et en Géorgie en 2020 grâce à l’intégrité des élus conservateurs alors en place. Ils risquent d’être remplacés par des extrémistes acquis à cette méthode putschiste.

Enfin, en Arizona, une commission d’enquête visant à auditer les résultats de 2020 a été mise en place par le parlement local, contrôlé par le Parti républicain. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l’audit est effectué par une entreprise privée, détenue par un soutien politique de Donald Trump. Le prestataire en question, nommé Cyber Ninja, n’a aucune expérience en la matière et a déjà commis de nombreuses erreurs, au point de rendre inutilisables les machines électroniques pour les futures élections. Le but n’est pas d’invalider les résultats de 2020. N’en déplaise à Donald Trump, apparemment convaincu qu’il pourrait être ré-installé président à la fin de l’été, aucune voie légale ne permet de revenir sur une élection certifiée.

L’objectif est de préparer 2024 en persuadant l’électorat républicain de l’existence d’une fraude massive. Si l’audit parvient à cette conclusion, Fox News et les autres grands médias conservateurs n’auront plus qu’à matraquer ce mensonge pendant trois ans. D’autant plus que le GOP souhaite exporter cette tactique d’audit aux autres États sensibles, tels que la Géorgie et le Wisconsin.

Toutes les barrières ayant empêché le putsch de 2020 seront ainsi supprimées ou considérablement affaiblies. Même en cas d’échec à l’échelle locale, le GOP pourra renverser le résultat au Congrès fédéral, à la simple condition d’avoir une majorité dans les deux chambres. Et comme la droite fait uniquement campagne sur le thème des élections volées de 2020, ses électeurs n’exigeront probablement rien de moins de leurs élus.

Un cercle vicieux d’affaissement de la démocratie

La capacité du Parti républicain à imposer ce scénario dépend des élections de mi-mandat de 2022. Pour s’assurer d’y remporter une large victoire, le GOP peut compter sur deux éléments.

Le premier est politique. L’occupant à la Maison-Blanche perd systématiquement ces élections depuis 1934, en moyenne de 24 sièges à la Chambre des représentants. Or, les démocrates y possèdent une majorité particulièrement faible de 5 sièges, qui leur garantit statistiquement la défaite. Et pour cause. Le faible taux de participation de ces élections récompense systématiquement le camp capable de mobiliser sa base. Sur ce terrain, l’opposition dispose toujours d’un avantage important. 2002 constitue la seule exception : l’Amérique sortait tout juste du traumatisme du 11 septembre et la côte de popularité de Georges W. Bush côtoyait des sommets.

Le second point est purement technique. Le Parti républicain est passé maître dans l’art du gerrymandering, c’est-à-dire le découpage partisan des circonscriptions électorales afin d’obtenir un avantage structurel. Or, le prochain découpage, effectué tous les dix ans, doit avoir lieu à l’automne 2021. Le GOP aura la main libre dans la majorité des États clés pour dessiner les contours des différentes circonscriptions en sa faveur. En 2018 et avec cette méthode, le Parti républicain du Wisconsin avait réussi l’exploit d’obtenir deux tiers des élus malgré une large victoire du Parti démocrate. En 2022, le désavantage structurel de ce dernier s’annonce quasi insurmontable. On estime qu’un résultat national aussi positif qu’en 2020 (4% de votes supplémentaires, ce qui constitue un écart historiquement élevé) conduirait néanmoins les démocrates à perdre le contrôle de la Chambre des représentants2. Pour les parlements des différents États, c’est encore pire. Or ce sont ces assemblées locales qui votent les lois encadrant le droit de vote et la certification des résultats.

Les assauts coordonnés du Parti républicain contre les institutions démocratiques visent à assurer la conquête du pouvoir par une minorité d’électeurs

En clair, le Parti démocrate est pratiquement garanti de perdre sa majorité au Congrès et sa capacité de veto dans de nombreux États qui déterminent l’issue de la présidentielle. Cette alternance anticipée ne serait pas nécessairement problématique si elle reflétait le choix des électeurs, mais ce n’est pas le but poursuivi par la droite conservatrice. Au Texas, la généralisation du droit du port d’armes sans permis en public et l’interdiction de recourir à l’avortement, même en cas de viol, ont été voté contre l’avis de 3 électeurs sur quatre. Suite aux coupures de courant de l’hiver dernier, provoquées par une vague de froid exceptionnelle et liées au changement climatique, les élus républicains cherchent à taxer les énergies renouvelables et subventionner l’électricité carbonée. C’est pourtant les centrales à gaz et au charbon qui ont été à l’origine des coupures de courant. Au Congrès, l’opposition du GOP à toute mesure favorisant les travailleurs et classes moyennes reçoit une opposition systématique, tout comme les projets de hausse d’impôt sur les plus favorisés et les multinationales. Là encore, contre la volonté de 3 Américains sur quatre et d’une majorité de l’électorat conservateur.

On assiste ainsi à un cercle vicieux provoquant l’affaissement progressif des règles démocratiques américaines. Le gerrymandering permet aux élus républicains d’être majoritaires dans les assemblées locales tout en étant minoritaires dans les urnes, ce qui les conduit à s’attaquer au droit de vote pour se maintenir au pouvoir, leur donnant l’occasion de poursuivre les efforts de gerrymandering au cycle suivant. Un délitement facilitée par la Cour suprême, dont six juges sur neuf ont été nommés par des présidents républicains. Après avoir affaibli considérablement les protections civiques lors de son verdict de 2013 Shelby v Holder, elle vient de récidiver en validant les lois restrictives votés en Arizona en 2016 lors de sa décision Brnovich v DNC. Outre son impact local, ce verdict risque d’encourager les futurs assauts du Parti républicain contre les droits civiques, tout en privant les démocrates d’outils pour attaquer ces textes en justice3.

Les assauts coordonnés du Parti républicain contre les institutions démocratiques visent à assurer la conquête du pouvoir par une minorité d’électeurs4. Pour surmonter ces barrières techniques, le Parti démocrate a deux options : interdire par une loi fédérale les pratiques décrites plus haut, ou gouverner de manière suffisamment populaire pour obtenir un plébiscite en 2022 et 2024, dont l’ampleur permettra de surmonter les obstacles mis en place par le GOP.

Les républicains semblent déterminés à mettre toutes les chances de leurs côté en sabotant la reprise économique. À l’échelle locale, les gouverneurs et parlements conservateurs bloquent la mise en place des politiques sociales, en particulier l’expansion de la couverture santé public Medicaid voté localement par référendum en 2020 et l’assurance chômage d’urgence établie par Biden en 2021.

À Washington, Mitch McConnell ne se contente pas d’utiliser la règle du filibuster (qui nécessite 60 voix sur 100 pour faire adopter un texte au Sénat) pour bloquer les lois proposées par les démocrates. Il semble également jouer la montre en encourageant divers élus républicains à négocier en pure perte certains projets de lois. Ainsi, les 41 sénateurs conservateurs qui représentent près de 60 millions d’électeurs de moins que les 50 sénateurs démocrates sont en capacité de bloquer tout projet de Biden, bien que ce dernier ait l’opinion des électeurs républicains avec lui sur de nombreux sujets, dont la taxation des hauts revenus et l’augmentation des dépenses sociales.

Les Démocrates en marche vers le suicide collectif

Les Démocrates disposent d’une courte majorité dans les deux chambres du Congrès. Celle des représentants a déjà voté un texte central pour le parti, le « For the people act » ou « HR1 ». Le texte prévoit d’interdire le gerrymandering, de renforcer les dispositions du Voting act de 1964 pour interdire les discriminations vis-à-vis de l’accès au bureau de vote et de faciliter la participation en rendant le mardi des élections férié et le vote anticipé plus accessible. Le texte comporte également une réforme majeure des mécanismes de financement des élections, susceptible de limiter l’influence des ultra riches et des entreprises sur la vie politique. Toutes ces dispositions sont extrêmement populaires, y compris chez les électeurs conservateurs. Mais le texte nécessite 60 voix pour être voté au Sénat, soit dix sénateurs républicains. Face au refus catégorique de ces derniers, les démocrates peuvent voter une réforme de la règle du filibuster. Soit pour l’abolir entièrement – cette disposition ne fait pas partie de la constitution – soit pour permettre aux textes portant sur le droit de vote et l’encadrement des élections d’en être exemptés.

Biden se heurte à l’opposition de deux sénateurs démocrates les plus à droite. Joe Manchin, de la Virginie Occidentale, et Kyrsten Sinema, de l’Arizona. Leur obsession pour le compromis avec les Républicains est particulièrement difficile à comprendre, sauf à mettre en cause leur intégrité. En Arizona, le GOP essaye activement de faire annuler l’élection de Sinema. Le Parti démocrate local l’a récemment imploré dans une lettre ouverte de mettre fin au filibuster et de voter la loi HR1. Mais Sinema, une ancienne militante anti-raciste, prend désormais ses ordres auprès du patronat, comme l’a relevé un extrait d’une vidéo-conférence fuitée à la presse5. Ce dernier semble particulièrement soucieux de préserver le verrou du filibuster, qui garantit la protection de ses intérêts financiers.

Le laxisme de Biden peut s’expliquer par sa réluctance à confronter les intérêts du capital, et les sénateurs démocrates qui les défendent le plus fermement.

Manchin est un cas plus complexe. Il a réalisé l’exploit de se faire réélire en 2018 dans un des États les plus défavorisés, blanc et pro-Trump du pays. Son conservatisme semble le servir. Mais du haut de ces 74 ans, et alors que son mandat sera remis en jeu aux prochaines présidentielles, il paraît improbable qu’il soit en mesure de garder son siège au-delà de 2024, si tant est qu’il se représente. Biden dispose de maigres leviers pour le faire plier : aucun autre démocrate ne peut prétendre remporter une sénatoriale dans son État, Manchin ne doit rien à personne, et peut compter sur une retraite dorée dans le privé s’il quitte la vie publique. Les millions de dollars de dons financiers dont l’arrosent les milliardaires et les milieux financiers pour ses campagnes électorales lui promettent un avenir serein6. Manchin se réfugie derrière son idéologie pour justifier sa position. Il semble convaincu qu’un compromis demeure possible, et surtout souhaitable, avec le Parti républicain.

Un enregistrement d’une visioconférence privée avec ses principaux donateurs, obtenu par The Intercept, permet de mieux comprendre son approche. Lui aussi souhaite avant tout défendre le filibuster, au grand soulagement de ses soutiens patronaux. Il a ainsi suggéré à ces derniers de faire des dons aux élus républicains susceptibles de voter avec lui pour la commission bipartisane sur le 6 janvier, dans le but d’affaiblir l’argumentaire de la gauche démocrate qui juge vains ses efforts bipartisans. Il va même jusqu’à suggérer l’idée que ces donateurs utilisent leurs carnets d’adresses pour promettre une retraite dorée à certains élus, confirmant implicitement les mécanismes de corruption tacites en vigueur à Washington.

Mais dans ce même enregistrement, Manchin apparaît plus flexible qu’il ne le laisse entendre en public. Et le refus récent de l’ensemble des sénateurs républicains de voter pour autoriser le débat au Sénat de sa version très édulcorée du For the people act, pourrait le contraindre à adopter une approche plus directe, comme le préconise la gauche du parti. Son soutien récent à cette alternative témoigne de sa lente évolution sur la question.

Loin de s’alarmer de la situation, les principaux conseillers de Biden se disent confiants dans la capacité du Parti démocrate à mobiliser son électorat quel que soit les barrières mises en place par le GOP, citant en exemple – fait surprenant –la campagne de 2020. Diverses ONG d’observation et organisations militantes s’alarment pourtant du manque d’action entreprises par la Maison-Blanche pour attirer l’attention de l’opinion publique sur cet assaut républicain.

La stratégie retenue par l’administration Biden consiste à prioriser l’action politique et le passage de réformes populaires – comme le plan d’investissement bloqué au Sénat – plutôt que de politiser l’attaque conservatrice contre le droit de vote7. Mais même de ce point de vue, Biden inquiète ses alliés. Après avoir abandonné la hausse du salaire minimum, renoncé aux taux d’impositions de 21 % sur les multinationales et reculé sur le projet d’augmentation du taux d’imposition des entreprises américaines, ce qui s’apparente à un reniement de ses promesses, la Maison-Blanche a fait des concessions surprenantes au GOP. En particulier, en refusant d’imposer l’assurance chômage d’urgence votée par le Congrès aux gouverneurs républicains récalcitrants.

Le laxisme de Biden sur ce point peut s’expliquer par sa réluctance à confronter les intérêts du capital et les sénateurs démocrates qui les défendent le plus fermement. Ce ne sera pas la première fois qu’une démocratie bascule dans l’illibéralisme par manque de courage et de conviction de ses élites « modérées. » Sans recourir aux comparaisons historiques, on peut également pointer le manque de combativité et l’excès de confiance qui sied au Parti démocrate depuis de longues années, alors que ses principaux leaders ont tous allègrement dépassé les soixante-dix ans et semblent prisonniers d’un prisme de lecture dépassé.

Notes :

[1] https://ift.tt/3hNMuz2

[2] https://theintercept.com/2021/04/08/republicans-gerrymandering-for-the-people-act-voter-suppression/

[3] https://www.vox.com/2021/7/1/22559046/supreme-court-voting-rights-act-brnovich-dnc-samuel-alito-elena-kagan-democracy           

[4] https://www.jacobinmag.com/2021/06/voting-rights-voter-suppression-laws-state-level-republicans-ari-berman-interview et “Let them eat tweets, how the right rules in an age of extreme inequality”. Pierson et Hacker, 2020.

[5] https://ift.tt/3rditto

[6] https://ift.tt/3z94Hxf

[7] https://ift.tt/3hWYaQ1

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POLANYI, LA « GRANDE TRANSFORMATION » : DE L’ÉCONOMIE À LA SOCIÉTÉ (NÉO)LIBÉRALE

Historien et anthropologue de l’économie, Karl Polanyi publiait en 1944 sa grande œuvre La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Il s’agit pour lui de comprendre comment l’économie de marché a cherché à s’étendre à toute la société, à partir de la Révolution industrielle jusqu’à l’avènement politique et économique du fascisme. Polanyi pourfend le mythe d’un marché spontané et auto-régulé, démontrant que le capitalisme est le fruit d’une construction politique, qui a nécessité des siècles de législation et d’institutionnalisation. Refusant la dichotomie entre libre marché et interventionnisme étatique, le second étant la condition du premier, il offre de précieuses clefs de lecture pour comprendre le néolibéralisme. Le Vent Se Lève revient sur le regard de ce penseur critique de l’économie libérale et de ses prétentions hégémoniques.

Polanyi publie La Grande Transformation alors que les feux de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas encore cessé. Face à la violence des conflits guerriers et politiques, il ressent l’impératif de chercher l’origine de cette instabilité pour éviter la reproduction d’une telle situation. Il voit dans la naissance et le développement du libéralisme économique l’origine de la crise mondialisée des années 30, une « grande transformation » qui, en radicalisant ses principes, a conduit au fascisme.

Le système politico-économique dont il prétend définir l’organisation est construit autour de quatre composantes. Au premier chef figure le marché autorégulateur, puis l’équilibre international des grandes puissances, l’étalon-or de la monnaie et l’État libéral. Ces quatre facteurs apparaissent comme de véritables institutions étroitement liées, qui ont servi de piliers à ce qu’il appelle la civilisation du XIXème siècle.

Aujourd’hui encore, nous pouvons mesurer le poids de cette tradition dans le champ politique, à la manière dont certains libéraux s’insurgent contre la moindre remise en cause du dogme de la non-intervention de l’État dans l’économie, contre les manipulations de la masse monétaire, en somme contre les atteintes à l’autorégulation des marchés.

Le système économique du libéralisme a tenu pendant un siècle autour de quatre facteurs étroitement imbriqués : dès que l’étalon-or a été abandonné, l’édifice entier du libre-marché s’est effondré, entraînant le monde entier dans la crise.

Face à l’échec de la promesse du libéralisme de maintenir la stabilité politique et économique à l’échelle nationale et mondiale en 1929 comme plus récemment en 2008, il est crucial de voir comment s’est développée l’hégémonie de ce système au détriment des économies précédentes, et comment sa faillibilité « congénitale » aurait mené à la naissance d’autres économies politiques alternatives excluantes : le socialisme et le fascisme. Tout l’enjeu des travaux de Polanyi est de montrer que, dès le début de sa mise en place, la généralisation du marché autorégulateur prônée par les économistes classiques depuis Adam Smith était « purement utopique », et que cette folie ne pouvait que détruire l’homme et la nature.

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:AdamSmith1790b.jpg
Adam Smith, auteur de la Richesse des Nations, gravure de John Kay (1790) ©Photographie conservée dans la Library of Congress

Refuser la naturalisation du libéralisme économique

Depuis les idées du philosophe écossais Adam Smith – qui est par ailleurs en voie de réhabilitation du fait de son soutien aux coalitions ouvrières de son siècle, mais reste le père fondateur du libéralisme économique – l’économie se réduit à l’échange entre individus dans un espace donné, dont le marché est la forme essentielle. Selon ses mots, l’homme a naturellement une « propension à échanger bien contre bien, bien contre service, chose contre autre chose » [1], ce qui justifie la généralisation de l’économie de marché à la société toute entière. L’auteur de la Richesse des nations fait ainsi de la recherche du profit individuel, qui caractérise le modèle du marchand, une fatalité anthropologique. En systématisant cette propension à l’échange, Smith explique alors la spontanéité de l’apparition des marchés de manière simplifiée, sans se préoccuper de la réalité historique. Les premiers hommes auraient ainsi fatalement eu recours au modèle du troc pour échanger leurs ressources en surplus.

Néanmoins, ces hypothèses sur la nature mercantile de l’homme sont réfutées par Polanyi à l’aide des apports de chercheurs en anthropologie sociale et en histoire des premières civilisations. L’un d’eux, Bronislaw Malinowski, chercheur polonais considéré comme l’un des pères de l’ethnologie, s’appuie sur des études ethnographiques pour insister sur la nécessité de « discréditer une fois pour toutes [la notion] de l’Homme économique primitif que l’on rencontre dans quelques manuels d’économie politique » [2]. L’exemple de l’observation des indiens trobriandais oblige en effet à refuser de réduire l’économie à la seule institution marchande et au seul motif du profit.

Le marché et la dynamique du profit n’ont toujours rempli qu’un rôle restreint dans la vie économique des hommes, avant que les théoriciens modernes ne forgent artificiellement le mythe fondateur du libéralisme.

Suivant les études de terrain de Malinowski réalisées dans l’archipel des îles Trobriand de Mélanésie, Polanyi définit trois autres types d’économies, outre l’économie de marché. L’économie de « réciprocité » fonctionne sur le principe selon lequel ce qui est donné aujourd’hui sera compensé par ce qui sera donné demain. Elle se fonde sur le principe de symétrie, qui permet l’action du don et du contre-don. Par exemple dans la récolte des ressources aux îles Trobriand, à chaque village côtier de pêcheurs de poissons correspond un village de cueilleur de fruits de l’arbre à pains à l’intérieur des terres.

Quant à l’économie de « redistribution » (redistributive economy), elle se retrouve plutôt dans les structures politiques qui comportent un chef, et se fonde sur le principe de centralité (centricity). Chez les Trobriand, les chefs locaux remettent au chef de l’île le produit de la chasse ou de la cueillette de leur village, emmagasiné près de sa demeure à la vue de tous. Au-delà de la distribution équitable que cela permet, ce stockage commun fournit les ressources nécessaires à l’organisation de festivités, du commerce avec l’étranger, et de constitution de réserves de guerre.

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Bronislaw Malinowski avec des habitants des îles Trobriand, octobre 1918 ©Collections de la London School of Economics Library

Le troisième type d’économie se retrouve plus près de l’Occident. Il s’agit de « l’administration domestique » (householding) dont l’exemple type est le domaine grec (oikos), ou bien le manoir seigneurial de la société féodale. Son modèle est le « groupe clos ». Elle se fonde sur un principe autarcique, le but étant de subvenir aux besoins de sa famille ou de ses sujets par la production agricole du territoire. Ainsi, l’examen anthropologique permet de distinguer trois formes d’économies qui ne sont pas réductibles au troc : la tendance à la recherche du profit serait une invention sociale bien plus récente que ce qu’affirmaient les économistes classiques.

En plus de réfuter cette prétendue véritable nature de l’homo œconomicus – faire le moindre effort et réaliser le plus de profit –, Polanyi s’attaque au préjugé selon lequel il aurait existé naturellement un marché unifié, libre et concurrentiel. L’analyse historique des lois et des normes qui restreignent les marchés permet en effet de souligner qu’ils sont systématiquement régulés, n’en déplaise à Adam Smith. Un marché est, en effet, toujours strictement localisé, « contenu » (contained) dans la société au sens propre comme au sens figuré, c’est-à-dire à l’intérieur de la société et sous la juridiction de sa coutume, enveloppé par elle et empêché de se développer. Par exemple, dans les centres urbains médiévaux, le marché des productions agricoles locales réglementait « la publicité obligatoire des transactions et l’exclusion des intermédiaires, méthodes propres à contrôler le commerce », tandis que le commerce au long cours de produits non périssables était interdit d’accès au marché local. En ce qui concerne les produits manufacturés, ils étaient gérés par les corporations de métiers, et sur le marché local, « la production était réglée en fonction des besoins des producteurs : elle était limitée à un niveau rémunérateur. » Tout marché était réduit à un niveau non concurrentiel par les règles des habitants des bourgs.

Le marché national ne naît que par une décision arbitraire aux XV-XVIème siècles, lorsque « l’action délibérée de l’État impose le système mercantile contre le protectionnisme acharné des villes et des principautés ». Dès lors que l’État-nation force son territoire à embrasser la doctrine du mercantilisme, ce qui signifie pour ce premier le développement d’une centralisation bénéfique. C’est un véritable « deus ex machina » économique qui a lieu dans des territoires où jusque-là seules les cités décidaient des règles du marché. Cependant, l’union des marchés locaux qui prit en France la forme de la généralisation des corporations de métiers sur tout le territoire du pays n’alla pas sans poursuivre la politique des villes médiévales, qui avaient l’intuition qu’il fallait empêcher les monopoles et réglementer la concurrence. Quelle que fût la forme d’économie choisie par les sociétés – redistribution, réciprocité, administrative, mercantile –, l’économie restait toujours « encastrée » (embedded) dans la société. L’utopie de la tendance spontanée à échanger est donc dénoncée par Polanyi comme une « interprétation erronée du passé ». Au contraire, le marché est toujours imposé par l’État.

DÉSENCASTREMENT DE L’ÉCONOMIE ET MARCHANDISATION DE LA SOCIÉTÉ

Un problème plus profond réside dans la dimension quasi-performative du mythe ainsi créé, qui s’est imposé comme une réalité alternative « annonciatrice de l’avenir ». L’absence de reconnaissance de « l’encastrement » de toute économie dans une société présente un risque : que, dans une logique de profit, toute chose se voit assigner un prix. La réduction de l’économie au marché entraîne alors une marchandisation généralisée qui va bien au-delà de la seule dérégulation. En plus d’abroger les lois qui porteraient atteinte à la libre-concurrence, le libéralisme cherche à altérer la coutume qui interdit formellement de mettre en circulation certains biens et services.

D’où la création de « marchandises fictives » (fictitious commodities) : tout se passe comme si l’on décidait un beau jour que l’activité humaine, la terre et la monnaie étaient échangeables et que l’on pouvait en tirer profit, alors que le travail et la nature ne sont pas des productions, et que l’argent n’est pas supposé faire l’objet de commerce [3]. En introduisant le salaire, la rente ou le loyer et les taux d’intérêts, l’économie de marché peut désormais comprendre toute chose : on assiste à une véritable marchandisation du monde. C’est en ce sens que Polanyi parle de « désencastrement » (disembedding), soulignant la révolution qui a lieu avec l’autonomisation de la sphère économique par rapport à la société.

Sacraliser le marché change le rapport de l’homme à son environnement social et écologique : la dérégulation générale mène à une mise en commerce totale du monde, jusqu’à reléguer le tissu social au statut d’antiquité.

Comment une telle révolution a donc pu avoir lieu, et être acceptée par la société de l’époque ? C’est ici qu’intervient la révolution industrielle, qui a pris le pas sur les habitudes économiques de l’Angleterre du XVIIIème siècle : face à elle et aux mutations sociales qu’elle entraîne, Adam Smith et les économistes classiques sont victimes d’un biais historique et idéologique. Il ne leur était en fait pas difficile de développer leur théorie libérale du marché autorégulateur, en se concentrant sur la tendance à l’échange faussement naturelle développée par la société marchande dans laquelle ils baignaient.

C’est d’ailleurs le développement de la révolution industrielle qui a nécessité la création de marchandises fictives : le fondement théorique n’est venu que dans un second temps. Auparavant, les ouvriers tisserands travaillaient à domicile (putting-out) à partir des ressources fournies par le drapier et de machines simples qu’ils louaient ou possédaient, et étaient payés à la pièce. Mais l’invention de machines complexes très coûteuses, nécessitant de lourds investissements, implique que les ouvriers travaillent sans s’arrêter dans un lieu rassemblant ces machines pour que l’affaire soit rentable – ainsi naquit l’usine. De là, la nécessaire généralisation du salaire, des taux d’intérêts et des loyers : si l’on ne pouvait réellement transformer la terre, la monnaie et l’humain en marchandises, « la fiction qui voulait qu’il en fût ainsi devint le principe organisateur de la société. » En plus d’être une utopie, la tendance anthropologique à l’échange que prônent les économistes libéraux est donc un mythe auquel certains ont pu trouver une utilité toute particulière : légitimer et naturaliser l’évolution arbitraire vers le libre-marché, afin de permettre aux propriétaires des moyens de production de réaliser des profits.

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Karl Polanyi en 1918 ©Photographie conservée au Karl Polanyi Institute of Political Economy

LA PROMESSE FASCISTE : MENER À SON TERME L’ÉCONOMIE LIBÉRALE MAINTENUE DANS L’IMPASSE

En revanche, du point de vue de l’ouvrier plutôt que du marchand, la question de l’acceptabilité du désencastrement est toute autre, leurs intérêts étant contradictoires. Le désencastrement de l’économie se traduit en effet concrètement par un abandon des pratiques sociales traditionnelles, et peut être vécu comme un écartèlement des relations sociales. Dès lors, il semble impossible que l’ouvrier accepte d’être instrumentalisé voire survive à cette marchandisation, du fait de « l’entité physique, psychologique et morale ‘homme’ qui s’attache à cette force [de travail]. Dépouillés de la couverture protectrice des institutions culturelles, les êtres humains périraient, ainsi exposés à la société ». D’autre part, « la nature serait réduite à ses éléments, l’environnement naturel et les paysages souillés, (…) le pouvoir de produire de la nourriture et des matières premières détruit. » [4] Misère sociale et environnementale se mêlent rarement ainsi sans l’ombre d’une révolution.

Partant de ce constat essentiel, Polanyi introduit le terme de « contre-mouvement » pour désigner l’autoprotection de la société essayant de « réencastrer » le marché dans le social pour lutter contre les effets destructeurs inhérents au capitalisme libéral. En Angleterre, c’est ce countermovement parfois inconscient qui a freiné le développement de la Révolution industrielle. L’un des meilleurs exemples est la loi de Speenhamland de 1795, abrogée par le nouveau gouvernement bourgeois quarante ans plus tard qui, en garantissant le versement d’un revenu minimal aux pauvres, empêchait ainsi la création d’un véritable marché du travail. D’autres politiques, dénoncées par les tenants du libéralisme comme relevant d’un interventionnisme ou d’une ingérence de l’État dans l’économie, peuvent également être mises sur le compte de cette autoprotection. Cette dénonciation est d’ailleurs absurde, puisque le libéralisme est également un interventionnisme, l’État devant régulièrement maintenir la concurrence pure et parfaite, par exemple au moyen de lois anti-trusts.

[Lire sur LVSL la réactualisation de l’analyse du concept de marchandisation et de contre-mouvement dans un article de la philosophe Chantal Mouffe.]

C’est donc un « double mouvement » qui a lieu tout au long du XIXème siècle, notamment grâce à la généralisation du suffrage universel. On assiste à un affrontement politique perpétuel entre, d’une part, la classe commerçante du « mouvement » défendant le libéralisme économique, et d’autre part, la classe ouvrière du « contre-mouvement » prônant la protection sociale. Il s’agit d’un affrontement de deux classes aux intérêts opposés, que le jeu électoral est incapable de dépasser. Ce qu’un gouvernement libéral fait, un gouvernement socialiste peut le défaire dès son arrivée au pouvoir : l’alternance gouvernementale finit par se muer en immobilisme.

Toute dialectique entre libéraux et socialistes devenue impossible, écrit Polanyi. « On usait et abusait de deux fonctions vitales de la société, la politique et l’économique, en tant qu’armes dans une lutte sectorielle. C’est de cette impasse qu’a surgi au XXème siècle la crise fasciste. »

C’est à la faveur du double mouvement de libéralisation et de protection, radicalisé par le contexte de la crise politico-économique des années 30 (chômage, tension des classes, pression sur les échanges, rivalités impérialistes) que deux solutions antinomiques apparaissent. Pourtant, elles visent toutes deux à réencastrer l’économie dans la société. Tandis que le fascisme tend à imposer par la force la réalisation effective de l’économie de marché, le socialisme souhaite non seulement réfréner le marché autorégulateur par la protection sociale, mais aspire aussi à développer une économie entièrement planifiée, allant parfois jusqu’à employer la même violence. Suivant les mots de Polanyi, « il y avait une ressemblance [dans les années 30] entre les régimes naissants, le fascisme et le socialisme […], mais elle tenait uniquement à leur commun abandon des principes du laissez-faire. » [5] La différence relève de la nature de cet abandon : pour l’URSS, il était total, et pour l’Allemagne nazie, il fallait interrompre le laissez-faire le temps de refonder l’organisation économique sur des bases assainies, pour parvenir à une réelle autorégulation du marché.

INSTITUER SOCIALEMENT LE MARCHÉ : RÉÉDUCATION FASCISTE, ADAPTATION NÉOLIBÉRALE

Avant d’aller plus loin, il semble important de préciser le sens que revêt le « fascisme » aux yeux de Polanyi. Selon ses propres termes, l’apparition du fascisme « n’aurait jamais dû être attribuée à des causes locales, à des mentalités nationales ou à des terrains historiques, comme les contemporains l’ont fait avec tant de constance ». Il faut bien garder à l’esprit que « le fascisme était une possibilité politique toujours prête, une réaction sentimentale presque immédiate dans toutes les communautés industrielles depuis les années trente. On peut l’appeler une impulsion, une motion (move), plutôt qu’un mouvement (movement), pour indiquer la nature impersonnelle de la crise dont les symptômes étaient fréquemment vagues et ambigus. » [6] Dans cette optique, cette « motion » fasciste doit être comprise comme une « réponse objective » à l’impasse où est rentrée le libéralisme.

Si donc derrière le discours libéral classique il y avait une propension à croire qu’une « main invisible » autorégulait le monde, étant donné que les individus étaient naturellement dans une situation de concurrence, le discours fasciste est, lui, d’un cynisme noir, qui a pris conscience des freins que représentent les forces du contre-mouvement. Dans cette mesure, le fascisme semble plus proche du néolibéralisme qui recherche une « rééducation » de l’homme que des institutions trop socialisantes auraient perverti. Le néolibéralisme d’un Walter Lippmann assume ainsi la nécessité « d’adapter » l’homme à l’exigence concurrentielle et spencérienne d’une prétendue loi de la nature étendue à l’humanité, que ce soit par l’éducation, le droit ou la santé.

[Lire sur LVSL notre entretien avec Barbara Stiegler, qui traite plus précisément de la pensée néolibérale de Lippmann et de ses origines socio-darwiniennes, ainsi que notre recension de son ouvrage Il faut s’adapter.]

Si l’on applique la logique de Polanyi au néolibéralisme, il faut reconnaître que l’encastrement de l’économie dans la société est en effet un facteur-clef du bon fonctionnement de cette économie. Nous avons vu que chacun des systèmes précapitalistes disposait en ce sens d’une institution sociale particulière (symétrie, centralité ou autarcie). Dans ces conditions, il est évident qu’une « économie de marché ne peut fonctionner que dans une société de marché. » Tout le problème réside justement dans cet encastrement social spécifique, qui impose l’échange marchand comme fondement des relations économiques en lieu et place du don ou du partage. Pour que l’homme soit véritablement un loup pour l’homme et que le marché s’autorégule, le néolibéralisme doit faire évoluer cet homme en loup (le langage ordinaire admet d’ailleurs cette acception, ainsi dans le film Le Loup de Wall Street).

C’est ici le tour de force théorique de l’ouvrage, qui anticipe les réflexions de Michel Foucault, puis de Pierre Dardot et Christian Laval, sur le néolibéralisme. Ces penseurs ont en effet compris que le néolibéralisme, contrairement à l’idée couramment avancée, ne consiste pas en un retour aux principes du laissez-faire du XIXème siècle. Cette doctrine, plutôt que de rejeter l’État et son interventionnisme, entend les utiliser pour maximiser l’efficience des marchés. Pour réemployer des concepts polanyiens, on pourrait dire que le néolibéralisme consiste en un réencastrement de l’économie dans la société, non pas pour limiter ses mécanismes de concurrence, mais au contraire pour les accroître. Polanyi évoque, en effet, à côté des interventions visant à « protéger la société » contre les abus du marché, les interventions visant au contraire à permettre « fonctionnement du marché ». Un État fort pour une économie libre, une politique interventionniste visant à faire émerger un marché concurrentiel : le paradoxe n’est qu’apparent.

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Felix Albrecht, « Travail, Liberté, Pain ! Votez pour le parti national-socialiste » (1932) ©Affiche conservée au Imperial War Museum

C’est en gardant en tête les fondements théoriques du fascisme que l’on peut comprendre pourquoi Polanyi insiste tellement sur le fait qu’il soit une réponse objective des contemporains à la situation des années 30, et non un évènement arbitraire ou illogique. La solution fasciste est un phármakon, remède tout autant que poison : c’était la « manière d’échapper à une situation institutionnelle sans issue » qui touchait un grand nombre de pays. La seule manière de sauver le marché était d’en passer par la violence pour intervenir une fois pour toutes et refonder les bases d’une économie « purifiée ». Dans le cas contraire, l’économie serait restée immobilisée par le double mouvement politique. Il fallait pour cela payer le prix de « l’extirpation de toutes les institutions démocratiques » [7], et procéder à « une rééducation destinée à dénaturer l’individu et à le rendre incapable de fonctionner comme unité responsable du corps politique. Cette rééducation [fasciste], comportant les dogmes d’une religion politique qui rejetait l’idée de fraternité humaine sous toutes ses formes, fut réalisée par un acte de conversion de masse, imposée aux récalcitrants par des méthodes scientifiques de torture. »

[Lire sur LVSL nos entretiens de 2017 et 2020 avec l’historien Johann Chapoutot à propos des influences du darwinisme social sur le national-socialisme, ainsi que ses liens avec le libéralisme.]

L’utopie du libéralisme économique, mythifiée alors que la Révolution industrielle faisait miroiter une productivité formidable aux grands propriétaires, a été le fondement de toute la politique des grandes puissances du XIXème siècle – dont l’exemple le plus emblématique est l’Angleterre. Toutefois, le désencastrement consubstantiel au marché a provoqué un contre-mouvement de protection de la société, qui a mené la situation politico-économique dans l’impasse. L’échec des deux forces relativement pacifiques de ce double mouvement a restreint le champ des possibles, laissant la place à la barbarie fasciste qui promettait de ramener l’ordre naturalisé du capitalisme concurrentiel une fois payé le prix du sang.

La lecture de La Grande Transformation laisse entendre qu’avant d’être une conception politique empreinte de nationalisme et d’antisémitisme, le fascisme se nourrit d’un darwinisme social latent et fait l’éloge du libre marché. Autant de similarités à tout le moins troublantes avec le néolibéralisme…

Notes :

[1]Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), cité par Karl Polanyi, La Grande Transformation (1944), Paris, Gallimard, 1983, p.88.

[2] Malinowski, Les Argonautes du Pacifique occidental (1930), Paris, Gallimard, 1963, p.117.

[3] Sur la question du caractère inédit de la marchandisation du travail, Polanyi cite l’article de l’ethnologue américain Robert Lowie « Social Organization », in Encyclopedia of the Social Sciences, vol. XIV, p.14 : « Nulle part dans une société qui n’a pas été influencée nous ne rencontrons le travail associé à l’idée de paiement. » « Même au Moyen-Âge, la rémunération du travail, pour des étrangers, est quelque chose d’inouï. » « L’étranger n’a pas de lien personnel de devoir et il doit donc travailler pour l’honneur et la reconnaissance. » Les ménestrels, eux qui étaient des étrangers, « acceptaient d’être payés, et par conséquent on les méprisait. »

[4] Karl Polanyi, ibid., p.123.

[5] Karl Polanyi, ibid., p.331.

[6] Karl Polanyi, ibid., p.324.

[7] Karl Polanyi, ibid., p.322.

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