Débat du jour – Est-il vraiment possible de protéger un chef d’Etat ?

Depuis hier, il est en prison pour purger la peine a laquelle il a été condamné par le tribunal correctionnel de Valence. Dix huit mois de prison, dont 14 mois avec sursis pour l’homme qui a essayé de mettre une gifle à Emmanuel Macron.  

Damien T. qui a expliqué s’être “senti investi par ce que représentent les gilets jaunes”, écope également d’une obligation de soins psychologiques et de l’interdiction de détenir une arme pendant cinq ans. 

C’est une gifle mais cela aurait pu être pire : et s’il avait eu un poinçon ? 

En termes d’image, cette gifle dégradante est peut être pire qu’un coup de couteau.

Il y a des précédents en France comme à l’étrangerContre les autres qui lui veulent du mal. Contre lui-même qui veut soigner sa popularité en allant au contact de ses électeurs. Est-il vraiment possible de protéger un chef d’Etat ?

 

Avec nos invités : 

Pascal Bitot-Panelli, ancien commandant du service de protection des hautes personnalités (SPHP) 

Philippe Moreau Chevrolet, communicant et prof a sciences et auteur de la BD “Le président” edition des arènes  

Georges Ayache, historien, ancien diplomate et avocat auteur “Les présidents des Etats-Unis” edition Perrin  

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Pourquoi le libéralisme économique est intrinsèquement autoritaire

La crise sanitaire a révélé le caractère autoritaire du gouvernement libéral d’Emmanuel Macron. Cherchant à sauvegarder les fondements du système économique dominant, il a imposé des mesures contraignantes aux individus plutôt qu’aux entreprises. Simple dérive conjoncturelle ou aboutissement d’une logique intrinsèque au libéralisme économique ? Grégoire Chamayou, dans La société ingouvernable, son dernier ouvrage paru en 2018 aux éditions la Fabrique, analyse la genèse du libéralisme autoritaire. Retour sur les thèses qu’il développe.

Le régime libéral-autoritaire

Le point de départ de ses travaux se situe dans les contestations très fortes qu’a subi le capitalisme à la fin des années 1960, qui ont mené les capitalistes et les dirigeants politiques conservateurs à modifier leur façon de gouverner. Ces derniers ont « élaboré des stratégies pour conjurer la crise de gouvernabilité de la démocratie »[1], selon l’expression en vigueur à l’époque. En transcrivant les débats des milieux patronaux, Chamayou décrit comment ceux-ci ont vécu cette période d’activité démocratique intense (grèves ouvrières, mouvements sociaux, nouveaux mouvements politiques comme les écologistes, etc.) comme une « attaque sur la libre entreprise », c’est-à-dire une menace pour eux-mêmes et leurs intérêts. Il s’agissait de redresser le gouvernail de leur bateau capitaliste. Les stratégies qu’ils ont déployées pour ce faire ont mené de fil en aiguille au « libéralisme autoritaire » d’aujourd’hui.

Libéral au sens économique, le libéralisme autoritaire garantit la propriété privée des moyens de production et la liberté d’entreprise, en utilisant une « boîte à outils ne contenant que quatre gros marteaux : déréglementations, privatisations, baisse des impôts, libre-échange »[2]. C’est le point commun des différents libéralismes économiques. Autoritaire ensuite, il soustrait à la délibération collective ces mêmes règles économiques, qu’il pose comme immuables et inéluctables : les « lois naturelles » de l’économie. Cet autoritarisme se caractérise par « l’affaiblissement des pouvoirs parlementaires, la répression des mouvements sociaux, l’amoindrissement des droits syndicaux, de la liberté de la presse, des garanties judiciaires, etc.», écrit Chamayou. Le quinquennat d’Emmanuel Macron coche toutes les cases de cette définition : répression de la quasi-totalité des mouvements sociaux depuis 2016, peines de prison ferme expéditives contre les Gilets Jaunes, limitation du débat parlementaire et 49-3, affaire Benalla, etc. Depuis le début de l’épidémie de coronavirus, les conseils de Défense quasi-hebdomadaires et les lois Sécurité globale et « renforçant les principes républicains » accentuent le phénomène : les libertés publiques sont plus restreintes, ou du moins plus difficiles à exercer.

Dans le libéralisme autoritaire, ces deux termes ne sont pas simplement juxtaposés : l’autoritarisme permet de maintenir le libéralisme économique dans le temps et les différentes configurations sociales. En effet, le libéralisme inflige une souffrance économique et sociale via le chômage, la précarité et les inégalités, et cette souffrance porte en elle le risque d’une révolte. Pour Karl Polanyi, qui a analysé le libéralisme économique du XIXe siècle[3], son application progressive a engendré un contre-mouvement de défense dans la société. La répression est donc une réponse possible pour les gouvernants. Finalement, comme le pose Grégoire Chamayou dans sa conclusion, « on a beaucoup dit que le libéralisme autoritaire était un oxymore, ce serait plutôt un pléonasme ». L’histoire du capitalisme est riche de ces phases d’ingouvernabilité des dominés, et de retour de bâton des capitalistes. Elles commencent avec l’essor de la production industrielle, et sa surveillance.

Discipliner les travailleurs

La surveillance se transforme au début du capitalisme moderne avec la révolution industrielle. Auparavant, une part importante de la production manufacturière était assurée à domicile. Les artisans achetaient de la laine et revendaient des tissus, confectionnés chez eux sur un métier à tisser. C’est dans ces conditions matérielles de production que démarre la Révolution industrielle en Angleterre. L’émergence des premières usines, c’est-à-dire de regroupements de machines et de travailleurs asservis à celles-ci au sein d’un même bâtiment, pendant un même temps, permet d’instaurer l’inspection du lieu et de l’activité de travail elle-même, et non plus du produit fini.

Pour maximiser les profits, les propriétaires d’usines imposaient une discipline stricte. En effet, les ouvriers étaient indisciplinés face à leurs conditions de travail épouvantables : risques d’accident élevés, environnement de travail malsain, horaires à rallonge. Le simple fait d’exiger des travailleurs des horaires précis était nouveau à cette époque. Et avec l’invention de l’éclairage artificiel à gaz puis électrique, le travail pouvait être prolongé la nuit.

Les penseurs du libéralisme économique et politique naissant s’interrogent sur l’organisation du travail à adopter pour maximiser la production. En particulier, c’est l’utilitariste Jérémy Bentham qui mit au point un outil de surveillance voué à la postérité, le panoptique. Il sera repris plus d’un siècle plus tard par Michel Foucault dans son travail sur la gouvernementalité, par lequel Chamayou introduit le livre et le titre La société ingouvernable. Pour Foucault, les institutions disciplinaires comme les panoptiques sont des instruments de pouvoir permettant d’induire des comportements chez les individus. À la rigueur, il n’y a même plus besoin que le surveillant surveille, la discipline ayant été incorporée, c’est-à-dire faite corps, par les surveillés.

Une branche récente de l’économie dominante, l’économie comportementale, s’est même spécialisée dans cette recherche de l’incitation non-coercitive. Celle-ci considère que les êtres humains sont irrationnels et doivent par conséquent subir des « coups de pouce » (nudges) pour prendre les « bonnes » décisions[4]. C’est la voie qu’a choisi le gouvernement français en créant les auto-attestations de sortie, idée lui ayant été soufflée par un cabinet privé spécialisé, BVA[5]. Si elles ont finalement peu d’applications directes, ces « nudges » illustrent le glissement moderne dans la gouvernementalité, comme le développe Grégoire Chamayou au long du livre.

Les bullshit jobs, ou le contrôle pour le contrôle ?

Le mode de production, capitaliste en l’occurrence, façonne les formes de gouvernement, c’est-à-dire les formes de pouvoir sur les hommes, mais pas de façon univoque. La volonté de pouvoir dépasse-t-elle l’impératif de maximisation du profit économique ? Ce conflit se manifeste dans l’entreprise, par exemple par l’existence de certains bullshit jobs, ces postes qui n’ont aucune raison d’exister, théorisés par l’anthropologue David Graeber[6]. Même si les entreprises ne créent pas l’emploi, un chef d’entreprise peut en général décider de créer un poste dans son entreprise – ce qui n’est pas la même chose[7]. Si les nécessités productives justifiant le poste n’existent pas, il s’agit donc d’un poste superfétatoire, un bullshit job. Dans la classification que David Graeber a établie existent ainsi deux types de postes inutiles dus à cette logique, les larbins et les petits chefs. Les premiers existent pour que leur chef se sentent supérieur (une assistante de direction). Les seconds existent car on a pensé avoir besoin d’un chef, là où ce n’était pas le cas (le manager dont les subordonnées travaillent très bien tous seuls).

Ces bullshit jobs hiérarchiques traduisent le fait que les capitalistes ne sont pas forcément motivés uniquement par le profit et l’accumulation. La crise sanitaire actuelle l’a démontré : nombre d’employeurs ont été réticents à mettre en place le télétravail, et le gouvernement n’a jamais réussi à l’imposer tout à fait, pas même pour ses fonctionnaires. Pourtant, des études ont montré que le télétravail améliore la plupart du temps la productivité des salariés[8], au moins pour ceux qui peuvent y avoir recours dans de bonnes conditions matérielles. Pour ces patrons, exiger de leurs salariés de revenir au bureau prouvait qu’ils plaçaient le contrôle et la surveillance au-dessus du profit[9]. Cet état de fait n’est cependant pas généralisable : comme le note Chamayou, une entreprise qui déciderait de s’écarter en général et de façon durable de l’impératif du profit serait rappelée à l’ordre et disciplinée par les marchés. L’exemple récent de la mise à pied d’Emmanuel Faber de Danone a montré l’impossibilité des « entreprises à mission », oxymore en soi. Les autres types de bullshit jobs, eux, apportent du profit à leur employeur.

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Tour de contrôle. ©CC0

Par ailleurs, les bullshit jobs rappellent aussi comment le rapport des forces sociales joue sur la façon dont chacun peut, ou pas, gouverner (au sens de diriger) sa vie. Chaque dégradation de la situation économique et sociale, chaque augmentation du chômage incite les moins privilégiés à accepter des postes moins qualifiés, ou vides de sens, à accepter des cadences de travail supérieures, des heures supplémentaires non payées, etc., au bon vouloir de son employeur. Pour Grégoire Chamayou, cela est aussi une forme d’autoritarisme du libéralisme, au sein de l’entreprise : « La politique néolibérale, en ce qu’elle pratique la dérégulation, notamment du droit du travail, renforçant le pouvoir de l’employeur dans la relation contractuelle, en ce qu’elle précarise et insécurise les travailleurs, affaiblissant leur rapport de force, réduisant leur capacité de refus, leur liberté, en ce qu’elle favorise l’accumulation des richesses, creusant les inégalités, exacerbant par là encore plus les possibilités de subjugation de tous ordres, implique un raffermissement des autoritarismes privés. C’est en ce sens-là aussi que le libéralisme économique est autoritaire, au sens social, et pas seulement étatique ». Le romancier Edouard Louis l’exprimait dans son livre Qui a tué mon père[10], en rappelant que chaque attaque contre les droits des salariés se retrouvait in fine prise dans des corps, en particulier celui de son père, ouvrier, qui a été tué par son travail. Enfin, cette domination économique peut se conjuguer avec d’autres formes de domination, qui peuvent exister en dehors du capitalisme mais qui sont renforcées par lui, comme le sexisme et le racisme.

Pour un anticapitalisme antibureaucratique

L’existence des bullshit jobs contrecarre des idées fausses propagées aussi bien par les libéraux que certains marxistes. Pour les idéologues du capitalisme, les entreprises évoluent sur le marché concurrentiel et ne peuvent donc pas se permettre d’engager des gens pour rien. Ils en concluent que les personnes qui disent que leur poste est absurde doivent halluciner. De même, pour un marxiste orthodoxe, un poste est au moins utile à faire fructifier un capital, fût-ce contre l’intérêt général. La question ne se pose donc pas vraiment pour eux non plus. Mais la réalité résiste à cette interprétation.

Enfin, la théorie des bullshit jobs laisse le soin aux travailleurs de définir le caractère utile ou non de leur poste, ce qui leur redonne un pouvoir de définition sur leur travail, soit précisément ce qui leur a été enlevé par un siècle d’organisation tayloriste du travail. Ils sont capables de juger de l’utilité de leur profession à l’aune de critères qui, sans nécessairement constituer une théorie sociale de la valeur, ne sont pas moins réels et peuvent être discutés. Ces valeurs profondes sont souvent anticapitalistes ou au moins a-capitalistes.

Si les cadences ont diminué grâce aux luttes sociales, les méthodes de surveillance du travail se sont développées depuis la Révolution Industrielle et causent de plus en plus de souffrances psychiques au travail. Ces nouvelles méthodes constituent de plus en plus un gouvernement par les règles, venu du privé et qui a été transférée au public via le « Nouveau Management Public ». Il se voit dans les protocoles, procédures, évaluations et formulaires qui se multiplient aujourd’hui. Il compose une gouvernementalité bureaucratique : gouverner par la règle écrite. Pour David Graeber, dont c’était l’objet dans son précédent livre, l’attrait de la bureaucratie réside dans sa promesse d’être gouverné non plus par l’arbitraire de l’autorité, mais par la règle de droit. Mais la bureaucratie a ses revers et c’est elle qui est à l’origine de la multiplication des bullshit jobs ces dernières années[11], car les protocoles et indicateurs sont souvent superflus. Ces nouveaux postes inutiles sont ceux de chef de projet, de contremaîtres et consultants en tous genres ; ils peuvent exister dans le public comme dans le privé, au sein du capitalisme comme dans un système socialiste mal conçu, productiviste.

Du gouvernement à la gouvernance

Cette « gouvernance par les nombres »[12] a été théorisée par le juriste Alain Supiot. Il remarque (comme le fait Grégoire Chamayou) qu’une translation linguistique s’est opérée à partir des années 1980. Les termes de gouvernement et ceux associés (gouvernementalité) ont été substitués par celui de gouvernance. La gouvernance désigne toujours un mode de gouvernement, mais contrairement aux premiers termes, elle évoque un gouvernement sans gouvernants, naturalisé, incorporé en effet. Tout comme le panoptique était si efficace qu’il permettait de surveiller sans surveillant, la gouvernance est un gouvernement (au sens de méthode) qui cherche à se passer de gouvernement (au sens de conseil des ministres).

Le capitalisme moderne, armé de son idéologie néolibérale, trouve donc aujourd’hui une gouvernementalité parfaite dans la gouvernance par les nombres. Cette gouvernance programme les individus en vue d’atteindre un objectif chiffré et généralement financier. Elle repose sur une abondante bureaucratie (noter la « performance » de son chauffeur de taxi, par exemple) et un imaginaire cybernétique (qui vient du grec kubernân, gouverner). Les nombres qu’elle utilise pour tout évaluer représentent l’objectivité même, plutôt que la soumission à l’arbitraire. Ils permettent de camoufler les logiques de pouvoir à l’œuvre : l’autorité se brouille mais la subordination demeure.

La nouvelle crise d’ingouvernabilité

Mais le néolibéralisme entre lui-même en crise. Dans La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme[13], les sociologues Marlène Benquet et Théo Bourgeron s’inscrivent dans l’histoire du libéralisme de Grégoire Chamayou et montrent via l’exemple du Brexit l’avènement d’un « nouveau régime d’accumulation » du capital. Celui-ci n’est plus porté par les institutions habituelles de la finance, c’est-à-dire les banques, les assurances et les fonds d’investissement, mais par les acteurs de la « deuxième financiarisation », à savoir les hedge funds, qui spéculent sur des actifs titrisés, les fonds de capital-investissement, qui prennent le contrôle de firmes non cotées, ou encore les fonds de trading à haute fréquence et les fonds de spéculation immobilière. Ces banquiers de l’ombre (shadow banking) sont ceux qui ont été à l’origine de la crise des subprimes de 2008.

Aujourd’hui, ces nouveaux capitalistes considèrent que le cadre institutionnel du néolibéralisme, celui de l’Union Européenne en l’occurrence, ne leur suffit plus. Ils veulent construire une « Singapour-sur-Tamise », c’est-à-dire rendre la place londonienne aussi peu taxée qu’un paradis fiscal off-shore. Les maigres réglementations créées par l’UE après la crise de 2008 leur paraissent encore trop contraignantes. Face au péril climatique, ces idéologues libertariens ne veulent donc plus aucune limite à leur liberté d’accumuler, à laquelle ils ne donnent plus de justification en dehors d’elle-même. Pour ce faire, ils soutiennent la répression des mouvements sociaux comme Extinction Rebellion, mouvement de désobéissance civile né au Royaume-Uni.

La gestion de l’épidémie par le gouvernement français a elle aussi illustré cette méthode double, et cette transition de gouvernementalité. Plutôt que de s’informer, et d’informer au mieux les citoyens avec des informations scientifiques à jour, il a choisi l’infantilisation dans ses discours et la répression dans les actes. Depuis un an il répète la même logorrhée, « les Français se laissant aller, nous sommes obligés de renforcer les contrôles ». Autrement dit, il considère la population comme une masse d’enfants à éduquer par des ruses, tout en usant de la matraque contre ceux qui auraient à y redire. Cette attitude a fait voler en éclats la croyance selon laquelle un gouvernement libéral économiquement serait peu enclin à l’autoritarisme. La France est même passé de la catégorie « démocratie complète » à « démocratie défectueuse » dans l’indice calculé par le journal libéral The Economist[14].

La liberté des propriétaires et le retour de la matraque

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Pourtant, cette contradiction était présente dès les débuts du libéralisme économique. Comme l’explique Aaron Bastani dans le magazine socialiste anglais Tribune[15], ses premiers penseurs comme John Locke soutenait le travail des enfants à partir de 3 ans ou la peine de mort pour les voleurs à la tire. Dans la même veine, Alexis de Tocqueville était contre une journée de travail à moins de 12h et contre l’encadrement des loyers. Jérémy Bentham proposait que les miséreux portent des uniformes. Aucun ne soutenait l’association des travailleurs ni le suffrage universel. Certes, l’époque était différente mais les Républicains sociaux de la Révolution française avaient déjà ouvert une autre voie possible.

Les colons américains qui ont revendiqué cette inspiration libérale au cours du XIXe siècle étaient pour la plupart des maîtres d’esclaves. On ne peut comprendre cela sans situer la liberté dont se prévalaient, et se prévalent toujours, les libéraux : la liberté des propriétaires. C’est cette liberté purement individuelle qui « s’arrête où commence celle des autres », qui permet aux commerçants de commercer et aux riches de s’enrichir sans limite, ainsi que d’user et d’abuser de ce qui leur appartient selon leur bon vouloir, que cela soit leurs enfants ou des adultes esclavagés.

Par la suite, après la première guerre mondiale et sa « mobilisation totale », ces débats ont pris un tournant plus contemporain sous la République de Weimar. Le juriste Carl Schmitt, par la suite rallié au nazisme, pose alors une formule qui allait résumer « l’Etat total » qu’il voulait construire : Etat fort et économie saine[16]. Friedrich Hayek, un des plus grands théoriciens du néolibéralisme, a encensé cette clairvoyance de Schmitt (tout en critiquant son ralliement au régime nazi). Sous cette formule, il s’agit de conserver les rapports économiques fondamentaux par la mise en place d’un Etat « fort-faible : fort, contre les revendications démocratiques de redistribution, et faible, dans sa relation au marché »[17]. Grégoire Chamayou situe à ce moment le véritable acte de naissance du libéralisme autoritaire, dans cette formule qui allait décrire parfaitement l’avènement politique du néolibéralisme plus de 40 ans plus tard, avec Margaret Thatcher. Il ajoute toutefois le fait « que la transcroissance de l’État libéral en État total totalitaire soit possible, et que, sans être nécessaire, ce phénomène ne soit pas accidentel, ne permet pas d’en conclure que le libéralisme serait par essence un crypto-fascisme »[18]. Montrer les points communs entre libéralisme et fascisme ne permet donc pas de les amalgamer, mais de mieux les comprendre pour les combattre tous les deux.

David Graeber avait saisi la dynamique libérale en nous rappelant dans son article de 2013 sur les bullshit jobs que le système capitaliste s’appuyait sur un esprit particulier, égoïste et austère[19]. Le grand économiste John Maynard Keynes souhaitait offrir à l’humanité la vraie liberté, celle d’être « libéré du problème économique »[20], et de ne plus travailler que trois heures par jour, pour enfin se consacrer aux plaisirs de la vie et aux arts, dont il était d’ailleurs amateur et mécène[21]. Tous les deux avaient compris que l’humain n’était pas que déterminismes économiques, et qu’il cherchait à s’en défaire. Il n’est que temps de rappeler que la liberté réelle ne peut s’obtenir sans l’égalité entre tous.

[1] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, 2018, La fabrique

[2] Serge Halimi, Le Grand Bond en arrière, rééd. Agone, 2012. Extrait « Le naufrage des dogmes libéraux », Le Monde Diplomatique, octobre 1998

[3] Karl Polanyi, La grande transformation, 1944, Gallimard

[4] L’économie comportementale a été récompensée en 2017 par le prix « Nobel » d’économie pour l’un de ses défenseurs, Richard Thaler. Il a publié en 2008 Nudge, La méthode douce pour inspirer la bonne décision.

[5] Barbara Stiegler dans l’émission « À l’air libre » de Mediapart, le 29 janvier 2021

[6] David Graeber, Bullshit jobs, éd. Les Liens qui Libèrent, 2018

[7] Frédéric Lordon, « Les entreprises ne créent pas l’emploi », Le Monde Diplomatique, mars 2014

[8] Selon la note « Quel avenir pour le télétravail ? Pérenniser et sécuriser une pratique d’avenir » publiée par l’Institut Sapiens, libertarien et proche du MEDEF, le 15 mars 2021.

[9] Usul, « Télétravail : pourquoi le patronat ne joue pas le jeu », Mediapart, 8 février 2021

[10] Edouard Louis, Qui a tué mon père, 2018, Seuil

[11] Guillaume Pelloquin, « À l’origine des bullshit jobs, la gouvernance par les nombres », Le Vent Se Lève, 2020

[12] Alain Supiot, La Gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014), Fayard, 2015, réédité en poche aux éditions Pluriel, 2020.

[13] Marlène Benquet et Théo Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme, Raisons d’agir, 2021. « L’ère de la finance autoritaire », Le Monde Diplomatique, mars 2021.

[14] « Global democracy has a very bad year », The Economist, 2 février 2021

[15] Aaron Bastani, « How Liberals rewrite their own history », Tribune, Dagenham, Royaume-Uni, hiver 2021

[16] Herman Heller et Carl Schmitt, présentés par Grégoire Chamayou, Du libéralisme autoritaire, La Découverte, 2020

[17] Wolfgang Streeck, « Heller, Schmitt and the Euro », European Law Journal, vol. 21, n°3, mai 2015, pp.361-370, p.362

[18] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, op. cit., p. 231

[19]On the phenomenon of bullshit jobs“, David Graeber, Strike! Magazine, 2013

[20] John Maynard Keynes, Lettre à nos petits-enfants, 1930. Edition française : Les Liens qui Libèrent, 2017, préface André Orléan.

[21] Gilles Dostaler, Keynes par-delà l’économie, éd. du bord de l’eau, 2014

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Débat du jour – Les états généraux de la justice, une réponse sous contraintes ?

Elle n’a jamais « été aussi inquiète pour la justice » : les mots de Chantal Arens,la magistrat la plus gradée de France.Vendredi dernier, le 5 juin, au palais de l’Elysée, face à Emmanuel Macron, la première présidente de la Cour de cassation parle d’« un système à bout de souffle » et d’une  « désespérance collective ».

Le lendemain le président de la république annonce des états généraux de la justice, prévus en septembre.C’est donc dans un calendrier serré à moins d’un an de l’élection présidentielle, qu’Emmanuel Macron décide d’ouvrir un dossier délicat, alors que la magistrature est déstabilisée par les récentes critiques, notamment celles venues des rangs de la police.La remise en question de l’institution judiciaire est-elle menée sous la contrainte ?

Pour en débattre

Isabelle Gorce, première présidente de la cour d’appel de Bordeaux

Katia Dubreuil, présidente du syndicat de la magistrature Téléphone

Didier Paris, député de la Côte-d’Or (LREM), membre de la commission des lois 

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Débat du jour – Kamala Harris en Amérique centrale, un espoir d’une nouvelle politique migratoire

Kamala Harris au Guatemala et au Mexique.Premier déplacement officiel à l’étranger pour la nouvelle vice-présidente américaine. Et premier gros dossier : l’immigration.Dans un pays, où l’accueil des migrants est à la fois sa force, son histoire mais aussi un sujet de crispation. Après la dureté des années Trump pour les étrangers voulant vivre et travailler aux États-Unis, l’arrivée de Joe Biden suscite espoirs et compassassions pour les candidats à l’exil. Son président veut adopter une politique migratoire “plus humaine” que celle de son prédécesseur, et c’est Kamala Harris qui en à la charge. Quelle est la politique du camp démocrate sur les questions migratoires ? C’est la question du jour.

Pour en débattre

 

Damien Simonneau, chercheur et coordinateur scientifique à l’Institut Convergences Migrations du Collège de France à Paris. Docteur en science politique de l’Université de Bordeaux. Auteur du livre « L’obsession du mur. Politique de militarisation des frontières en Israël et aux Etats-Unis » éditions Peterlang

Annick Foucrier, Professeur émérite à l’université Panthéon  Sorbonne, auteure de nombreux livres, entre autres,   « Les Etats-Unis et le monde : de la doctrine de Monroe à la création de l’ONU : 1823-1945 »éditions Atlande, 2018 et « Le rêve californien. Migrants français sur la côte Pacifique, XVIIIe-XXe siècles », éditions Belin

Steven Ekovich, professeur de sciences politiques à l’université américaine de Paris

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« La solution à la question catalane doit être politique » – Entretien avec Gabriel Rufián

Gabriel Rufián est porte-parole de la Gauche républicaine catalane (ERC) au Congrès des députés de Madrid. Dans cet entretien, il revient avec nous sur son engagement en faveur de l’indépendance de la Catalogne et de la justice sociale, sur et plus largement sur la situation politique espagnole, marquée par une recomposition de la droite, un affaiblissement des forces progressistes et l’essor du parti d’extrême-droite Vox. Entretien réalisé par Lilith Verstrynge et Léo Rosell. Traduction de Sonia Bagués.

LVSL – Quel impact ont pu avoir les résultats des élections du 4 mai dans la recomposition des gauches comme des droites espagnoles ? Et plus concrètement pour le camp indépendantiste ?

Gabriel Rufián – Je crois que cette victoire n’est pas tant celle d’Ayuso comme figure politique en tant que telle, mais plutôt celle d’un courant politique représenté par une équipe qui sait parfaitement ce qu’elle fait avec elle, ce qu’elle est susceptible de représenter. 

Elle est surtout parvenue à ensauvager la droite. Cela démontre qu’aujourd’hui, Jesus Gil [homme d’affaires espagnol qui s’est fait connaître dans les années 1970-1980 pour ses frasques médiatiques et son franc parler, NDLR] cesserait d’être un clown médiatique qui sort d’un jacuzzi entouré de femmes, faisant l’idiot et étant très généreux, serait probablement maire d’une ville très importante. De fait il a déjà été maire de Marbella dans les années 1980, mais dans ce contexte, il pourrait se présenter dans des villes encore plus importantes. Il pourrait même être ministre, il pourrait avoir ici, 20, 25, 30, 35, 40, 52 députés… En définitive c’est la victoire de ce type de politique.

Pour autant, la gauche se tromperait, et de fait elle se trompe, en collant à Ayuso, Almeida et leurs affidés, l’étiquette d’histrions, de fous, qui ne sauraient pas très bien ce qu’ils font, et qui se seraient retrouvés là un peu par hasard. Non, ils savent parfaitement ce qu’ils font. La question la plus importante selon moi, et que je ne cesse de me poser depuis quelques temps déjà, est la suivante : comment se fait-il qu’il y ait autant de souris, autant de gazelles, qui écoutent voire qui votent pour ces chats ou ces hyènes ? Car de fait, ils sont nombreux.

Ce que l’on a toujours du mal à comprendre, ou plutôt ce qui mérite une réflexion profonde de la part de la gauche, c’est de savoir pourquoi quelqu’un qui vit à Usera, à Ciudad Lineal, à Carabanchel, à Vallecas [quartiers populaires de la région de Madrid, NDLR], vote Ayuso ou vote pour des partis dont les refrains sont si étranges et ringards qu’il y a quinze ans, personne n’aurait imaginé qu’ils pourraient gagner avec ce type de slogans, comme « Le communisme ou la liberté ». 

Au fond, la question qu’il faut poser, dans ce cas, est la suivante : « Quel type de liberté offre la droite ? ». La liberté qu’offre la droite à la classe ouvrière, c’est la liberté de livrer des commandes en ligne à vélo ou bien à moto. Voilà la liberté qu’ils offrent, et pourtant ils parviennent à gagner des élections. Pourquoi ?

Sans doute parce que, depuis des décennies maintenant, à gauche nous ne faisons plus de gauche. Il y a une méfiance vis-à-vis des prises de position et des étiquettes. De plus, je crois que l’on ne parle pas assez du rôle que la droite espagnole joue dans cet affaiblissement démocratique. Prenons un exemple : si l’extrême-droite gagne, ou si elle est susceptible d’arriver au pouvoir dans un Lander, en Allemagne, ce n’est pas la social-démocratie allemande qui va l’en empêcher, mais Angela Merkel, qui est peut-être plus de droite qu’Ayuso, mais dont les racines de l’engagement sont antifascistes. 

En Espagne, cela ne fonctionne pas comme ça. Ici, personne ne doute, et de fait nous tenons pour acquis, le fait que des gens comme Pablo Casado [dirigeant du parti de droite conservatrice Partido Popular (PP) NDLR] ou Inés Arrimadas [dirigeante du parti libéral et unioniste Ciudadanos, NDLR] gouverneraient ou arriveraient au pouvoir dans n’importe quelle institution en négociant un accord avec le parti d’extrême-droite néo-franquiste qu’est Vox, tout le monde le sait. Cela représente une anomalie dans l’Europe, et malheureusement, c’est un fait objectif.

Je crois que dans notre pays, le fait que la gauche ne semble plus rien avoir de gauche, peu importe le drapeau derrière lequel elle se rassemble, et que la droite ne soit pas antifasciste, permet en grande partie de comprendre ce qui est en train de se passer. 

LVSL – Croyez-vous que cela aura des répercussions au niveau étatique et que cela pourrait également représenter un problème pour la Catalogne ?

G. R. – Oui. Je crois que pendant longtemps, il y a eu une forme de naïveté au sein de l’indépendantisme et des forces souverainistes. Certains me disaient : « Ne parle pas du fascisme, ne parle pas de Vox, cela ne sert à rien, c’est une affaire d’Espagnols. » Je répondais : « Eh bien moi, quand j’étais gamin à Santa Coloma, il y avait des fascistes, donc je pense que cela nous concerne aussi ». 

Depuis douze ou treize ans, Ciudadanos est né et a joué un rôle dans la vie politique en Catalogne. Aujourd’hui, sa version beaucoup plus sauvage et décomplexée qu’est Vox, a obtenu onze députés en défendant des positions particulièrement réactionnaires, au cœur même du Parlement catalan. Le fait que ce parti soit susceptible d’attirer beaucoup de personnes ici en Catalogne doit nous faire prendre conscience que le fascisme nous touche tous, qu’il s’est manifestement introduit dans beaucoup de niveaux de la société, et pire, dans les classes populaires. 

LVSL – Quels sont les objectifs que l’indépendantisme estime avoir accompli depuis le début du procés ?  

G. R. – Que l’on parle de nous, déjà. Tout au long de l’histoire, de nombreuses personnes ont eu raison, mais ne sont pas parvenues à faire gagner leurs idées. De mon point de vue, je pense qu’il est raisonnable de vouloir que les conflits se règlent de façon politique, à travers les urnes tout simplement. On peut être contre l’indépendantisme, contre l’autodétermination de la Catalogne, mais si l’on est démocrate, on doit vouloir que la solution se règle par les urnes. Je crois que les personnes de bonne volonté dans ce pays, quel que soit leur vote ou leurs idées, savent que les conflits politiques ne se règlent pas à coups de matraque ou dans les tribunaux. 

Je pense aussi humblement que nous avons réussi, dans la continuité du travail déjà entrepris par Jordi Tardà [prédécesseur de Gabriel Rufián comme porte-parole d’ERC au Congrès des Députés, NDLR] pendant une décennie ici à Madrid, à transmettre durant les cinq dernières années ce doute à la gauche espagnole : « Qu’est-ce qui se passe ici ? Et s’ils avaient raison ? » Je pense que cela portera ses fruits dans un avenir proche.

Je suis bien conscient du fait qu’il y a beaucoup de gens en Catalogne qui sont indifférents aux symboles, comme l’estelada [drapeau indépendantiste catalan, NDLR], Els Segadors [hymne catalan, NDLR], L’Estaca [chanson de Lluís Llach, associée à la résistance catalaniste pendant le franquisme, NDLR], ou même qui ne parlent pas catalan. Ces personnes sont nombreuses, mais parmi elles, une large part a une sensibilité progressiste, des espoirs de changement.

C’est pourquoi nous essayons de susciter des débats, pas sur ces symboles qui ne touchent sûrement qu’une partie de nos concitoyens, mais sur ce qu’une majorité de gens partage malheureusement, à savoir la précarité, la misère, l’exclusion sociale, la lutte pour le féminisme, la lutte pour l’environnement. 

Je pense que remplir le drapeau d’un contenu, peu importe le drapeau en question, est toujours pertinent, surtout pour la gauche. 

LVSL – Inversement, dans quelle mesure le camp indépendantiste a-t-il échoué, et qu’aurait-il pu améliorer pour faire avancer davantage sa cause ? 

G. R. – Je pense que nous n’étions pas suffisamment conscients de ce que nous avions en face de nous. Je m’appuie sur les réflexions de celles et ceux qui ont mené ce combat en première ligne face à l’État central et qui sont pour cela en prison. Ils ont de ce fait beaucoup plus de temps que nous pour analyser les événements passés, et pour en tirer les leçons. Carme Forcadell par exemple s’est retrouvée en prison uniquement pour avoir permis, en tant que présidente du Parlement, qu’un débat parlementaire ait lieu sur la question de l’indépendance. Le fait que quelqu’un d’aussi respectable que Carme ait été mis en prison devrait en couvrir plus d’un de honte. 

De fait, je suis tout à fait d’accord avec elle lorsqu’elle dit que nous n’étions pas conscients de ce que nous avions en face de nous. Le pouvoir de l’État est énorme, l’impunité de l’État est énorme, la machine médiatique de l’État est immense, si immense qu’il peut parvenir à faire croire que les gentils sont ceux qui utilisent des matraques et les méchants ceux qui utilisent des urnes. Je dois avouer que nous n’en étions pas conscients, du moins à ce point-là.

Dès lors, la réflexion que nous devons mener a pour objet la prise de conscience que la confrontation sans moyens suffisants et avec un rapport de force objectivement désavantageux ne comporte que frustration, car il est voué à l’échec. Nous n’avons pas le choix d’essayer de gagner toujours plus de gens à notre cause. De convaincre encore et de convaincre toujours plus de gens. Je ne connais aucun domaine de la vie ni de la politique dans lequel la volonté d’en faire plus soit mauvais. Alors, celui qui estime qu’être plus nous affaiblit sous-entend par-là qu’il ne veut pas gagner. Ou alors qu’il ne veut pas faire gagner une cause mais qu’il veut gagner de manière sectaire et partisane. Nous, ce que nous voulons par-dessus tout, c’est que la cause gagne.

LVSL – Votre profil semble très singulier dans le catalanisme. Vous avez des origines andalouses et vous avez démarré la politique avec la formation Súmate, qui milite en faveur du vote indépendantiste auprès des catalans hispanophones. Cela prouve que le camp indépendantiste est aussi ouvert à toutes et à tous, et que les gens qui ne sont pas d’origine catalane peuvent aussi partager cette lutte. Pour autant, la population de Catalogne qui provient d’autres régions d’Espagne est un électorat qui apparaît plus favorable aux forces unionistes. Croyez-vous que les partis catalanistes devraient tenter de convaincre plus ces gens-là ? Et si oui, de quelle manière ?

G. R. – Tout d’abord, je voudrais commencer par rectifier quelque chose, ma présence ici n’a rien d’extraordinaire. Tout comme moi, il y a beaucoup de gens en Catalogne, presque la moitié de la population, qui sommes fils ou petits-fils d’Andalous, de Galiciens, d’Estrémègnes, de Castillans, de Canariens, etc. La Catalogne, pour des raisons évidentes, est un mélange de mélanges, et c’est pour moi un motif de fierté.

J’ai cherché à démontrer que les préjugés, l’étiquette qui colle à la peau des indépendantistes, était complètement réductrice et fausse, à savoir l’image d’un monsieur avec un béret catalan, avec la photo de Jordi Pujol [ancien président de la Generalitat de Catalogne, NDLR] et qui danse la sardane [danse catalane traditionnelle, NDLR] tous les samedis et dimanches. C’est comme l’idée que certains Catalans se font des Madrilènes, ou des Espagnols, à savoir des gens qui écoutent Federico Jiménez Losantos [journaliste de droite, NDLR], qui portent une carte du Real Madrid dans leur portefeuille et qui adorent les Sévillanes. Certes, il y en a des comme ça, mais pas tous, bien entendu.

Ensuite, il est vrai que l’indépendantisme comporte une minorité ethniciste, identitaire, y compris avec des positionnements très réactionnaires. Mais c’est une minorité. C’est la même chose avec l’espagnolisme, le nationalisme espagnol. Pour ces personnes, si tes arrière-grands-parents n’étaient pas tous catalans, tu ne peux pas être comme eux. Je pense que dans notre camp, nous qui sommes antifascistes et démocrates avant tout, nous devons montrer que cette minorité existe aussi, et combattre ses arguments. À plusieurs reprises, certaines formations politiques ont fait semblant de ne pas voir ce problème. Il est temps de mettre le sujet sur la table, en insistant sur le caractère politique et démocratique de notre engagement, qui ne peut pas se conjuguer avec une forme quelconque d’ethnicisme. 

Je pense que parmi les gens qui ont voté pour nous lors des dernières élections, une part non négligeable voterait non à l’occasion d’un référendum sur l’autodétermination de la Catalogne. Notamment des gens qui sont émus quand la sélection espagnole gagne une Coupe du monde. C’est l’idiosyncrasie de la cause, aussi du peuple catalan, et je pense que beaucoup de gens en Catalogne sont déçus par la gauche espagnole. 

Je crois que si la table de négociation comporte une nouvelle déception provoquée par la gauche espagnole, beaucoup de gens en Catalogne finiront par voter pour des listes indépendantistes. Pour des raisons idéologiques et non pour des raisons identitaires ou nationalistes, qui sont tout aussi honorables. En effet, beaucoup se diront : «  Je souhaite une rupture, je souhaite un changement, je souhaite une révolution. Quelle meilleure façon de le faire que par l’autodétermination et un vote sur la souveraineté de notre nation ? »

Je crois, par exemple, qu’après un référendum d’autodétermination en Catalogne, un référendum sur la monarchie ou la république en Espagne pourrait avoir lieu. Je veux dire que cela peut être le point de départ de bouleversements souhaitables dans le reste de l’Espagne, et beaucoup d’entre nous le faisons aussi pour ça. Celui qui croit que parce que tu défends le vote d’un statut politique en Catalogne tu es anti-madrilène, anti-galicien, anti-murcien ou anti-espagnol, se trompe terriblement. 

LVSL – On dit souvent que, du fait de son histoire, de son progressisme ou de ses aspirations républicaines, la Catalogne est la communauté autonome la plus « française » d’Espagne. Selon vous, quels sont les principaux liens entre ces deux territoires ?

G. R. – On m’avait dit que les plus francisés étaient les Basques, plus précisément ceux de Guipuzcoa et je peux en témoigner. Peut-être que ces liens peuvent se comprendre déjà en termes de proximité. Par exemple, je viens d’une ville, Santa Coloma de Gramenet, où la Feria d’avril est célébrée depuis 40 ans. J’y suis allé, j’y vais, j’adore ça. Quelqu’un pourrait dire : « Vous ressemblez aux Sévillans ». Je pense qu’en fin de compte, la Catalogne est un pays composé de pays différents. Je pense qu’il y a beaucoup de gens qui pensent, qui ressentent les choses très différemment. Comme dans le reste de l’Espagne. 

Ce qui est vrai, c’est que je crois que les chiffres, l’arithmétique, les possibilités politiques en Catalogne, sans dire que nous sommes meilleurs, sont très différents de ceux du reste du pays. Je peux vous donner un exemple qui parle de lui-même : la droite catalane parle de république. Je pense que rien que cela, c’est déjà une victoire de la part des républicains. 

LVSL – Peut-être s’agit-il d’un lien avec la France ?

G. R. – Bien sûr, exactement. Des gens comme Josep Rull, Jordi Turull, Joaquim Forn, qui sont des gens « Convergente » [de l’ancien parti de centre-droit catalaniste Convergència, NDLR], sont idéologiquement très éloignés de nous, de moi. Et pourtant, je me sens très proche d’eux. Parfois, je me sens plus proche de personnes comme Turull, qui a défendu la cause à laquelle il croit et qui est en prison pour cela, que de certains des grands gourous de la gauche espagnole. C’est donc sociologiquement compliqué à comprendre de l’extérieur, mais j’en suis très fier. 

La Catalogne a aussi d’énormes problèmes, bien sûr, avec des chiffres très élevés en matière d’exclusion sociale. Je crois aussi que nous voulons prendre en charge cette terrible réalité car entre le quotidien et nos rêves, il y a la « réalité ». Vouloir prendre en charge cette réalité, gérer cette réalité, surtout maintenant, ne change rien à l’importance de la cause indépendantiste. Nous ne sommes pas moins indépendantistes, moins républicains ou moins catalans en prenant en charge cette réalité sociale, peut-être même au contraire. Il est sans doute plus simple de continuer à twitter depuis son canapé. Tout le monde le fait et sait le faire. Ce qui est difficile, c’est de vouloir prendre en charge la réalité. Non seulement la gérer, mais aussi la transformer. Sinon, vous devenez un bureaucrate. Je crois que l’exercice de la responsabilité de toute la gauche passe par là, c’est-à-dire en prenant en charge la réalité parce que c’est un mensonge de dire que la droite gère mieux. La droite vole toujours mieux.

LVSL – En France, l’histoire contemporaine de l’État a été étroitement liée au centralisme jacobin, ce qui rend compliqué, pour de nombreux Français, de comprendre la dimension plurinationale de l’État espagnol et les revendications nationalistes des Catalans ou des Basques. Pour certains, le nationalisme catalan représente des valeurs de droite, de l’égoïsme ou des privilèges économiques. Que répondriez-vous à ces personnes ?

G. R. – Je leur dirais qu’on ne comprendrait pas l’histoire contemporaine de ces quatre-vingts, quatre-vingt-dix, cent, cent-cinquante dernières années, sans les processus d’autodétermination que l’Europe a connus. C’est comme cela. Je ne me considère pas comme un nationaliste, je me considère comme étant un républicain de gauche avant tout. On m’a appris que le droit à l’autodétermination est un principe de base de la gauche. Je respecte beaucoup les nationalismes humanistes qu’il y a eu et qu’il y a. Comparer par exemple la droite ou des positionnements conservateurs qui peuvent aller jusqu’à défendre le Parti populaire indique déjà que nous sommes en train de parler de traditions très distinctes. 

Cela dit, je me rappelle parfaitement la première fois où je suis allé à l’endroit qu’on appelle la Catalogne Nord. On y trouve des communes limitrophes entre la Catalogne et la France où de nombreuses personnes parlent le catalan. Un catalan très déterminé. Je me rappelle que des drapeaux français et catalans flottaient ensemble sur ces places de village. En Espagne, une personne qui se balade avec un drapeau catalan ou basque aurait des ennuis dans bien des villages et villes. Cette personne se ferait traiter de tous les noms. Je crois que l’Espagne n’a jamais bien cohabité avec sa pluralité et de ce fait, de nombreuses personnes pensent qu’elle doit avoir quelque chose de différent. 

LVSL – Dans le même temps, la répression judiciaire dont ont souffert certains dirigeants indépendantistes catalans a provoqué de la solidarité envers votre camp, y compris en France. Depuis le Congrès des députés, ERC, votre parti, s’allie à d’autres partis territoriaux mais aussi avec des forces de gauche qui se sont prononcées comme étant contre l’indépendance et même contre le référendum. Pensez-vous qu’il est toujours possible de trouver une solution politique pour résoudre la crise territoriale et la question de la Catalogne ? Quelle solution privilégiez-vous ?

G. R. – C’est notre travail. Nous ne parlons pas ou nous ne voulons pas parler avec, dans ce cas précis, le PSOE, parce que nous en sommes tout l’opposé. Nous misons sur cette arithmétique gouvernementale progressiste, la plus progressiste que l’État espagnol puisse offrir en tout cas. Pour nous, c’est une bonne nouvelle que Unidas Podemos puisse être au gouvernement espagnol. J’ai vu, j’ai entendu et j’ai été fier des positionnements très courageux de la part de Pablo Iglesias par exemple. Je dois dire qu’ils ont été beaucoup plus courageux que En Comú Podem, leurs homologues catalans. Je ne le dis pas de gaieté de cœur, j’aurais adoré que ce soit différent mais c’est ainsi. 

Cependant, il est vrai que pour le moment, surtout de la part du PSOE, ce ne sont que des belles paroles que nous avons trouvées. Mais nous faisons ici nôtre le reflet de la gauche souverainiste abertzale [nationaliste basque, NDLR], peu suspecte d’être un traître à la patrie. Je pense que des gens comme Arnaldo Otegui le disent très clairement : il y a une fenêtre d’opportunité. Tout le monde dans ce pays sait, même ceux qui disent être contre le savent, que la solution à la question catalane passe par le dialogue : cette solution doit être politique. Nous n’allons pas disparaître, pas plus évidemment que les centaines de milliers de personnes qui votent pour différentes formations politiques.

Cela nous oblige à faire notre travail, à dialoguer et à faire de la politique. Si quelqu’un a une meilleure idée, qu’il le dise. Nous sommes tout ouïe. Pour le moment, je pense que nous n’avons pas d’autre choix que de faire de la politique. Parfois, lorsque nous lisons les journaux, nous sommes injustes. Nous ne sommes pas des prêtres. Les partis ne sont pas des églises, il n’y a pas de dogmes de foi ici. Je préfère être plus utile que plus cohérent quand il s’agit du commentaire de l’actualité, tant qu’on ne parle pas de certaines valeurs qui sont non-négociables.

Il est évident que le 1er octobre a été le point de départ de beaucoup de choses, mais pas la fin de quoi que ce soit. La voie à suivre pour l’indépendantisme est celle de la politique.

LVSL – Ces dernières semaines, les négociation pour former un nouveau gouvernement catalan ont été conflictuelles et incertaines au sein de l’alliance indépendantiste classique Junts / ERC / CUP. En fin de compte, ils sont parvenus à un pacte pour éviter de devoir répéter les élections. Cette négociation difficile aurait-elle pu générer des conflits profonds dans le camp indépendantiste ou signifie-t-elle, au contraire, l’opportunité de négocier ou de dialoguer en d’autres termes ?

G. R. – Je me souviens avoir dit à des camarades d’Unidas Podemos que nous étions bien-sûr en cinquième position dans la coalition électorale. Eux étaient en première ou deuxième position. Nous leur avons dit : « Attendez, vous avez encore du chemin à parcourir ».

Nous avons battu la droite. Il est toujours difficile de vaincre quelqu’un qui a eu tant de victoires et qui croit que le pays lui appartient, car c’est difficile à assimiler. Quand je parle de la droite, je fais référence à une partie de Junts, de cette famille, parce qu’il est vrai que nous devons reconnaître qu’il y a beaucoup d’âmes, beaucoup de sensibilités dans cet espace. Mais il y en a une partie, composée de l’ancienne Convergència, qui a toujours gagné. Je ne dis pas cela comme une critique mais comme un témoignage du fait que nous avons battu ces personnes et que c’est toujours difficile à assimiler.

Que cela nous plaise ou non, selon moi, nous devons nous mettre d’accord. Les différences que nous avons avec les traditions qui occupent l’espace de Junts sont énormes, mais c’est aussi l’avenir de la politique, du pacte indépendantiste que nous avons conclu avec ces personnes. J’aimerais aussi que les Comunes [membres d’En Comú Podem, NDLR] entrent dans l’équation, qu’ils soient plus importants. Je suis convaincu que l’avenir de la Catalogne dépend des accords avec eux.

Le pacte avec la CUP me semble aussi très important. Je crois que, bien que sois d’accord avec nombre des positions de la CUP, elle a toujours été un facteur de distorsion de la politique catalane au cours de ces dernières années. Je dis cela avec énormément de respect et d’affection, mis le fait que cela ait changé, qu’ils soient beaucoup plus impliqués dans la construction et dans le parlementarisme catalan, est très positif. Je crois que des personnalités comme Mireia Vehí et Albert Botran jouent un rôle très important et que ce sont des parlementaires qui font un travail extraordinaire. Et je crois que nous devons continuer dans cette voie, c’est-à-dire en nous unissant.

Pour autant, rien ne sera facile parce que nous sommes tous très différents. Je me souviens très bien de débats très animés avec des collègues comme Xavier Domènech [ancien dirigeant d’En Comú Podem, NDLR], avec qui nous nous sommes tués politiquement, alors que nous entretenons maintenant de très bonnes relations. Je regrette beaucoup de choses parce que nous n’avons pas pu nous comprendre davantage quand il était là, lorsque nous en avions l’occasion. Pendant longtemps, il nous a reproché notre accord avec Junts, et je lui disais d’attendre car pour pouvoir changer les choses, il fallait réaliser des alliances avec des gens très différents, en l’occurrence le PSOE. Aujourd’hui, nous sommes confrontés aux mêmes contradictions. L’avenir dépendra de notre capacité à les résoudre, toujours avec le même objectif de faire gagner notre cause et de changer la réalité sociale de la meilleure façon possible. C’est ce à quoi nous travaillons.

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Quand la gauche pensait la nation (1848-1914)

Pourquoi, en 1914, les socialistes allemands ont-ils voté les crédits de guerre ? Pourquoi les ouvriers français n’ont-ils pas décrété la grève générale ? Lorsqu’éclate la guerre, les socialistes sont paralysés et l’internationalisme est oublié. La nation a triomphé des classes et toute idée de révolution mondiale paraît condamnée. Les origines du drame sont peut-être à chercher dans le rapport qu’entretiennent les socialistes avec l’idée nationale avant-guerre. Ce travail d’exploration, l’historien Jean-Numa Ducange l’entreprend dans son livre Quand la Gauche pensait la Nation : Nationalités et socialismes à la Belle-Époque. Avec lui, on voyage de Berlin à Vienne, en passant par la Pologne et la France, dans une enquête qui remonte aux sources de la conception socialiste de la nation. Grande oubliée des premiers débats doctrinaux, la nation s’impose finalement à tous, et il faut remonter aux origines du mouvement ouvrier pour comprendre pourquoi.

De l’internationalisme, on connaît la formule « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » tirée de la conclusion du Manifeste du parti communiste, on se souvient aussi de l’engagement pacifiste de Jean Jaurès ou du spectre de la révolution mondiale qui a inquiété les polices des différents États. Mais passer du slogan au concept est plus délicat. De la même manière, proposer une définition définitive de la nation dans la grammaire socialiste représente un véritable défi. Pour le dire simplement, s’il est possible de définir les notions de lutte des classes ou de plus-value, la grille de lecture marxiste semble inopérante quand on la confronte à l’idée de nation.

En cause ? Un relatif désintérêt pour la question nationale. Toutes les nations finiront par disparaître et il n’est pas nécessaire de s’attarder là-dessus. À mesure que passent les années, pourtant, le sujet gagne en importance. Si la France révolutionnaire a hissé l’idée de nation au plus haut dès 1789, l’Italie ou l’Allemagne ne sont unifiées qu’un siècle plus tard et, partout en Europe, les empires demeurent. Toutefois, dans l’Autriche-Hongrie du second XIXe siècle, comme dans l’empire tsariste ou dans les colonies, les minorités nationales s’agitent et la question des nationalités s’introduit dans le débat. L’étude des archives révèle l’importance des discussions soulevées par cet enjeu.

Si l’historiographie oppose généralement le moment internationaliste de la seconde moitié du XIXe à une phase de nationalisation des partis ouvriers dans les décennies qui suivent, l’analyse attentive des sources permet de révéler une plus grande complexité. Par l’étude des revues, journaux, archives de congrès, mais aussi des trajectoires individuelles des différents acteurs et de leurs publications ou des évolutions de leurs prises de position, Jean-Numa Ducange propose ainsi une histoire à la fois intellectuelle, politique et sociale, intéressée tant par les personnages politiques que par les théoriciens et les masses populaires.

La nation aux lendemains de 1848

L’industrialisation rapide de l’espace germanophone le porte aux avant-postes du développement du mouvement ouvrier. Au XIXe siècle, le soulèvement des tisserands silésiens célébrés par Heinrich Heine, la révolution de 1848 et la croissance rapide d’un prolétariat urbain conscientisé prépare la création des premiers partis ouvriers. Ferdinand Lassalle crée l’ADAV (Association générale des travailleurs allemands) en 1863 cependant que Marx et Engels poursuivent leurs travaux depuis l’Angleterre et que l’Association internationale des travailleurs est créée en 1864.

On ne saurait trop insister sur la centralité de l’espace germanophone à ce moment de l’histoire du mouvement ouvrier. Héritier de l’ADAV, le SPD – unifié en 1875 sous le nom de SAP – exerce une influence majeure sur tous les partis socialistes d’Europe, son organisation et ses figures intellectuelles sont respectées par-delà les frontières. En ce temps-là, l’allemand est la langue du socialisme, l’essentiel du travail sur la doctrine marxiste se fait en allemand, la compréhension des principaux ouvrages théoriques implique sa maîtrise et ce n’est pas un hasard si le Komintern créé en 1919 lui accorde le statut de langue officielle aux côtés du russe.

Si l’espace germanophone s’affirme comme le cœur du socialisme mondial, il s’inscrit néanmoins dans un vaste réseau de circulation des idées et des militants, lequel trouve son origine dans l’événement fondateur de 1848. Au mois de février, le peuple parisien inaugure ce qui va devenir le printemps des peuples. Le 13 mars, Vienne se soulève, suivie par Berlin cinq jours plus tard. Cette année-là, les députés réunis à Francfort votent en faveur de la solution « grande-allemande » unissant les États allemands et l’Autriche dans une même nation.

Cette tentative (avortée) de l’unification de tous les germanophones peut surprendre, J.-N. Ducange précise pourtant que « l’idée de la Grande Allemagne – soit en quelque sorte retrouver les frontières du Saint-Empire romain germanique mais avec une forme politique démocratique – s’impose comme un présupposé essentiel du mouvement ouvrier germanophone dès ses premiers pas. Le “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” n’avait alors absolument rien d’évident. » Il est vrai que le Saint-Empire, quasi-millénaire, a disparu à peine quarante ans auparavant sous les assauts des guerres napoléoniennes, que le Zollverein a permis d’accroître les échanges commerciaux dans cette zone et que l’idée d’unir les peuples de langue allemande n’est alors entravée que par le jeu complexe des pouvoirs institués.

Dans cette seconde moitié du XIXe siècle, les nationalités ne revêtent pas le même caractère d’évidence qu’aujourd’hui. Ce vaste espace est divisé par les stratégies d’influence de l’Autriche et de la Prusse et on se définit essentiellement par la langue ou par les allégeances prêtées à telle ou telle puissance. En Autriche-Hongrie, Allemands d’Autriche, Tchèques, Juifs, Ruthènes, Hongrois, cohabitent dans un ensemble instable qui est loin de correspondre à l’idée homogène que l’on se fait de la nation. Le déclin de l’idéal grand-allemand hérité de la génération glorieuse de 1848 et la mise en exergue de la question des nationalités prennent ainsi racine dans le double mouvement de l’éclatement progressif de l’Empire d’Autriche-Hongrie et de l’unification bismarckienne de l’Allemagne.

Minorités et nations « peu viables »

Au départ, la nation n’a rien d’une question primordiale. Les travaux de Marx et Engels n’en font que très peu état et ce sont encore leurs correspondances qui évoquent le plus le sujet des nationalités. Pour les premiers marxistes, la nation n’est pas un héritage à cultiver et elle n’a rien d’un horizon indépassable. Le capitalisme, par l’extension sans cesse continuée des marchés, doit réaliser le dépassement des entités nationales ; comme le rappelle Ducange : « La langue et le territoire fondent la nation. Mais dans bien des cas les “petits” peuples sont fatalement amenés à se dissoudre avec le capitalisme. À quoi bon défendre des revendications archaïques ? » Le terme d’Aufhebung dans son double sens de dépassement et d’abolition traduit bien la vision marxiste selon laquelle les nations sont vouées à se dissoudre dans de grands ensembles, eux-mêmes intégrés dans une internationale des peuples. Dans la perspective de la révolution prolétarienne à venir, le soutien aux revendications particulières peut sembler procéder d’une certaine logique réactionnaire allant contre le sens de l’histoire. Le soutien apporté par Marx et Engels aux indépendances irlandaise et polonaise ne procède ainsi pas d’une sensibilité marquée à l’égard des luttes de libération nationales, mais s’inscrit bien plutôt dans une vision stratégique destinée à affaiblir les empires britannique et russe.

« Le dilemme de l’articulation du national avec la question sociale est au cœur du problème. Il le restera au moins jusqu’aux lendemains de la Première guerre mondiale. »

Volontiers partisans de la solution quarante-huitarde d’une grande République une et indivisible entre germanophones, ils sont favorables à l’assimilation des peuples minoritaires afin de ne pas multiplier les frontières. Pour Engels, la germanisation et la « dénationalisation » des minorités constitue même un objectif à atteindre. Ainsi, Marx et Engels se satisfont de l’unification territoriale réalisée par la Prusse de Bismarck, de même que Lassalle, là où Wilhelm Liebknecht, autre grande figure du socialisme allemand, demeure fidèle à l’idée d’une grande Allemagne englobant l’Autriche.

En 1866, à la bataille de Sadowa, la Prusse l’emporte sur son voisin du Sud. Cinq ans plus tard, après sa victoire sur Napoléon III lors de la guerre de 1870, Guillaume Ier proclame le Reich allemand (Deutsches Kaiserreich) dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Le rêve grand allemand est enterré et les socialistes vont devoir penser à nouveaux frais la question nationale. Dès lors, comme le note Jean-Numa Ducange : « Le dilemme de l’articulation du national avec la question sociale est au cœur du problème. Il le restera au moins jusqu’aux lendemains de la Première guerre mondiale ».

Échanges et solidarités transnationales : l’internationalisme concret

L’espace germanophone d’alors est le témoin de la circulation des idées et des hommes. L’effervescence intellectuelle de la seconde moitié du XIXe siècle se traduit par la multiplication des ouvrages, des journaux, des revues. Rappelant l’analyse des publications et des mises en réseau au sein du mouvement ouvrier français réalisée par Emmanuel Jousse dans son livre Les hommes révoltés : Les origines du réformisme en France, Jean-Numa Ducange propose l’histoire des échanges et des transferts culturels entre les villes et les organisations. Les militants lisent et écrivent, ils lancent le quotidien Vorwärts à Berlin en 1876, la Neue Zeit à Stuttgart en 1883 qui achèvera de consacrer Karl Kautsky « pape du marxisme » et publient tracts et brochures dans toutes les villes industrielles des deux empires.

Pourtant, les socialistes allemands affrontent bientôt le pouvoir. Pour contrer la progression des courants révolutionnaires dans le Reich, Bismarck promulgue en 1878 les lois dites « antisocialistes », qui ne seront abrogées qu’en 1890, permettant le retour d’exil des principaux responsables politiques du parti. Face à la répression, les socialistes d’Autriche-Hongrie portent assistance à leurs camarades allemands. Une « poste rouge » est mise en place et « Zurich sert de base arrière pour permettre la publication d’un nouvel hebdomadaire, Der Sozialdemokrat, qui, de 1880 à 1890, est le principal organe de presse du mouvement. » Plongeant dans les rapports de police, Ducange exhume les adresses de la police allemande à ses homologues autrichiens exhortant ces derniers à durcir les mesures contre les militants et déplorant la « contrebande d’écrits socialistes » et le fait que « Pest [aujourd’hui Budapest, NDLR] constitue un véritable port franc pour la distribution d’imprimés ». Cette solidarité entre socialistes européens renforce le sentiment internationaliste ; la classe prime la nation, pour quelques temps encore.

La question nationale ne se réglera pas d’elle-même

Le tournant des années 1870 marque une rupture. L’Autriche défaite par la Prusse en 1866 renonce à toute ambition sur les territoires septentrionaux, la France est battue et le Reich est fondé. Quelques décennies après la « bataille des nations » de Leipzig où les peuples d’Europe ont uni leur destin à l’idée nationale face à Napoléon, celle-ci s’affirme avec plus de vigueur encore. Après la proclamation du Reich à Versailles, « les mouvements ouvriers germanophones, à contrecœur, doivent se structurer séparément. L’État allemand n’est plus perçu comme une entité provisoire, une solution temporaire, mais “est accepté comme une réalité politique légitime”. » De là une éclipse des projets « mitteleuropéens » entre 1871 et 1914 et un centre de gravité du mouvement socialiste qui bascule vers l’Empire allemand.

On conserve généralement du mouvement ouvrier du XIXe siècle l’image d’Épinal d’un internationalisme fervent, indifférent aux frontières et aux langues. Avec le recul, cette perspective paraît néanmoins largement surdéterminée par le triomphe ultérieur des bolcheviks et la postérité de l’aile gauche des socialistes allemands – spartakistes en tête. Si l’historiographie communiste des premières décennies du XXe siècle a valorisé les figures qui, à l’instar de Rosa Luxembourg, renvoyaient nation et nationalisme dos à dos, l’étude approfondie des débats de l’époque ouvre d’autres horizons.

Contrainte d’accorder davantage de reconnaissance aux Hongrois, l’Autriche-Hongrie affaiblie est également confrontée aux revendications tchèques avec lesquels est engagée une tentative de trialisme. Côté socialiste, un parti tchécoslave est même fondé en 1878. Sur fond de montée en puissance des demandes des minorités nationales et quoique demeurés fidèles à l’idéal grand-allemand pour certains d’entre eux, les principaux chefs de l’opposition se rendent à l’évidence : « L’assimilation pure et simple de ces “petits” peuples, un temps souhaitée, ne se produit pas. La gauche socialiste ne peut plus les ignorer. »

L’idée du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes apparaît pour la première fois en 1874 dans un programme politique socialiste. En 1896, le congrès de l’Internationale se prononce en faveur de l’indépendance de la Pologne, les ordonnances Badeni de 1897 imposent le bilinguisme pour les fonctionnaires de l’Empire postés en Bohême et le parti hongrois se montre particulièrement déterminé à mener une politique de magyarisation active. Force est de constater que la question nationale ne se résoudra pas d’elle-même. Pour les socialistes « le réveil est brutal. Le conflit interne en est d’autant plus violent. »

Pour les marxistes, la nation est d’abord considérée comme un champ d’intervention. Engels indique ainsi dans une lettre à Kautsky : « Pour pouvoir lutter, il faut d’abord avoir une terre, de l’air, de la lumière et de l’espace pour se mouvoir. » Il poursuit : « Je suis donc d’avis que deux nations en Europe ont non seulement le droit mais le devoir d’être nationales avant d’être internationales : les Irlandais et les Polonais. » L’un et l’autre sont convaincus par la nécessité de constituer ou maintenir de grands ensembles, et par le caractère absolument contre-productif de la multiplication des États.

« Il revient à la lutte de classe prolétarienne de transformer la patrie (Vaterland) et sa culture, de monopole d’une petite minorité qu’elles sont aujourd’hui en foyer (Heimat) et propriété de tous. »

Mais la nouvelle génération des penseurs autrichiens remet en cause ce principe. Parmi eux, Karl Renner, juriste de formation et futur chancelier, publie État et nation en 1899. Prenant acte de la formidable complexité de l’ensemble austro-hongrois et de l’impressionnante imbrication de populations et groupes ethniques, il considère que le « principe du territoire » crée trop de problèmes dans l’Empire. En conséquence, Renner s’oppose au droit des nations à disposer d’elles-mêmes – compte tenu, notamment, des transferts de population que l’application d’un tel concept supposerait – et lui préfère la mise en place de droits spéciaux en fonction des différents groupes. Kautsky, devenu la principale autorité morale du socialisme allemand, refuse cette proposition. Il souligne au contraire la pertinence historique de la nation comme cadre de développement du capitalisme, mais insiste sur la multiplication des communications et des échanges, précurseurs d’une « mondialisation » susceptible de produire de grands ensembles dans lesquels l’œuvre de transformation socialiste se trouverait facilitée. De plus, comme le note Ducange, il « doute largement du “réveil des peuples sans histoire”, mais le fait qu’il écrive autant à ce propos trahit en quelque sorte les craintes qu’il pressent pour l’avenir du mouvement socialiste. »

En 1907, un autre intellectuel autrichien, Otto Bauer, probablement le plus important du courant austromarxiste, lance une revue théorique baptisée Der Kampf. La même année, il publie La social-démocratie et la question des nationalités, sans doute l’ouvrage le plus abouti sur cet enjeu devenu primordial pour son camp. Prolongeant Renner, il affirme son refus clair de toute germanisation et tente de repenser la question nationale dans un empire où les antagonismes nationaux ont tendance à recouper les clivages sociaux.

Face à eux, l’aile gauche ne ménage pas ses efforts. Si elle peine à formuler un horizon théorique capable de rivaliser avec les idées nouvelles venues de Vienne, elle s’oppose catégoriquement à toute valorisation de l’identité nationale. Rosa Luxembourg, quoique polonaise, refuse par exemple l’indépendance de son pays d’origine au motif que « favoriser le développement des États-nations lui paraît être un retour en arrière à combattre. » Plus radical encore, et soutenu par le Néerlandais Anton Pannekoek qui deviendra l’une des figures du conseillisme, Josef Strasser écrit : « Nous, sociaux-démocrates, nous refusons non seulement de maintenir les caractères nationaux actuels mais nous travaillons justement à leur destruction. » Plus modérée, Clara Zetkin formule l’idée d’un « patriotisme prolétarien ». Elle déclare, avec les accents jaurésiens que pourrait être tenté de déceler un lecteur français : « Il revient à la lutte de classe prolétarienne de transformer la patrie (Vaterland) et sa culture, de monopole d’une petite minorité qu’elles sont aujourd’hui en foyer (Heimat) et propriété de tous. »

Dans ces années d’intense débat intellectuel, Lénine invite Staline – son « merveilleux Géorgien » – à se rendre à Vienne. Lors des cinq semaines qu’il passe dans la capitale autrichienne en 1913, il écrit une série d’articles sur l’idée de nationalité. Boukharine, également présent à Vienne à ce moment, sert de traducteur à Staline qui ne parle pas l’allemand et tente d’opérer une synthèse des principaux écrits théoriques des sociaux-démocrates européens. Dans son livre Le marxisme et la question nationale, Staline définit ainsi la nation selon une série de critères. Pour lui, une nation c’est une langue, une entité économique, un territoire, un certain « psychisme » et une relative stabilité historique. Il déduit de cette définition plusieurs solutions à appliquer aux revendications nationales : l’autonomie régionale, la séparation dans certains cas spécifiques, ou l’assimilation pure et simple des nations jugées « peu viables », arguant du fait que « les nations et les peuples attardés doivent être entraînés dans la voie générale d’une culture supérieure ».

Une gauche nationaliste ?

Un autre courant tend à se développer dans les premières années du XXe siècle. La « gauche nationaliste » dépeinte par J.-N. Ducange s’inscrit pleinement dans le socialisme allemand mais diverge de l’aile gauche sur plusieurs points, celui de la nation bien sûr, mais aussi et surtout sur la question du réformisme. On l’oublierait presque, mais la nation n’est pas le principal enjeu des débats théoriques socialistes : en 1899 éclate la querelle réformiste (Reformismusstreit). Le révisionnisme d’Eduard Bernstein remet en cause l’idée d’une révolution nécessaire et – faisant le constat de la puissance du SPD dans l’Empire allemand – promeut la mise en place de réformes sociales approfondies pour réaliser le socialisme par étapes.

Quoiqu’en apparence déconnectés de l’immense controverse suscitée par les thèses bernsteiniennes, les débats sur la nation doivent être appréhendés à l’aune de ce contexte tendu au sein du monde socialiste. Dès les années 1870-1880, Georg von Vollmar pose la question de la réalisation du socialisme dans un État isolé et ses réflexions seront plus tard prolongées par plusieurs publications. Parmi elles, la revue Deutsche Worte dirigée par Engelbert Pernerstorfer (1850-1918), est certes marquée par une fascination pour les révolutions de 1848, mais aussi par une certaine imprégnation pangermaniste et par un attrait non-négligeable pour l’héritage celtique, Wagner, Nietzsche… Pour Pernerstorfer, socialisme et nation sont inséparables, il écrit : « Tous les partis bourgeois se déguisent extérieurement en représentants de l’idée nationale, cela constitue simplement leur intérêt de classe, même s’ils n’en sont pas toujours conscients. […] Les partis bourgeois ne sont que trop heureux de trahir les intérêts nationaux. » Les Deutsche Worte sont complétés par les Sozialistische Monatshefte, « restés dans l’histoire comme la revue “révisionniste” par excellence » selon Ducange. Dirigés par Joseph Bloch, ils sont – d’après Lénine – caractéristiques de l’opportunisme d’une partie importante du SPD et accueillent les contributions d’auteurs étrangers comme Jean Jaurès ou Georges Sorel.

D’autres intellectuels, tels que Schitlowsky, opposent quant à eux l’internationalisme tant au nationalisme qu’au cosmopolitisme et refusent les revendications particularistes montantes. D’autres encore, comme Karl Reuthner, vont plus loin et défendent notamment le fait de définir une nouvelle « Weltpolitik » (politique mondiale), soit un impérialisme grand-allemand social-démocrate seul capable de résoudre les problèmes du continent européen.

Figure centrale dans le parti, Kautsky – fidèle en cela à sa perspective de dépassement des identités confessionnelles ou nationales – se prononce par ailleurs en faveur de l’autodissolution du judaïsme et s’oppose au sionisme. Si les socialistes juifs sont dans leur majorité assimilationnistes (c’est par exemple le cas de Bernstein) ou farouchement opposés aux conceptions nationales (à l’instar de Rosa Luxembourg), Joseph Bloch et Pernerstorfer, à l’inverse, considèrent avec sympathie le projet sioniste cependant qu’ils défendent la Kultur allemande envers et contre tous.

Les lignes de clivage ne parviennent pas à séparer deux camps distincts, les trajectoires individuelles et les parcours intellectuels imposent d’introduire de la nuance dans les débats qui animent le camp socialiste dans ces années décisives. Néanmoins, il faut reconnaître avec Ducange que « le mythe d’une gauche et d’un socialisme imperméable à tout nationalisme […] à la fin du XIXe siècle ne tient pas. » Les discussions théoriques ne peuvent être dissociées d’un climat intellectuel général imprégné tant par le protectionnisme de l’économiste Friedrich List (l’idée de recréer un Zollverein demeure longtemps), que par l’idée d’une « voie particulière » allemande (le Sonderweg) ou plus généralement par le pangermanisme.

Investir la nation ?

Peu à peu, émerge l’idée de l’utilité tactique de revendiquer le signifiant national. Contre l’histoire officielle, les socialistes entreprennent de jeter les bases d’une histoire populaire destinée à fédérer la classe ouvrière contre le récit dominant. Le premier événement qui vient à l’esprit des acteurs de l’époque, celui qui constitue sans doute l’acte de baptême du mouvement qui est le leur, c’est bien sûr 1848. Ainsi, « célébrer 1848 est une manière de souder les rangs et de souligner le rôle des luttes de classes dans l’histoire tout en s’inscrivant dans un cadre national. » Mais au-delà de la mythologie socialiste qui se met en place, celle-là qui célèbre les luttes et les dirigeants illustres (on songe aux funérailles grandioses réservées à Liebknecht le 7 août 1900), la question de savoir ce qui doit advenir de la culture bourgeoise et nationale demeure entière. Ducange insiste à cet égard sur le cas Schiller : poète bourgeois ou partisan de l’émancipation ? Sa célébration par le mouvement ouvrier suscite en tout cas des débats nombreux dans les rangs du SPD.

Or, selon Kautsky, la social-démocratie devait se considérer « autant nationale que démocratique », ce qui fait dire à Jean-Numa Ducange qu’il n’est pas exagéré de « voir dans la démarche des acteurs des années 1880-1890 du “national-populaire” avant la lettre. » Ainsi la contre-histoire promue par les socialistes allemands vise-t-elle à se hisser à la hauteur de celle de leurs voisins français, laquelle, selon Gramsci « est pour ainsi dire intrinsèquement une histoire populaire, une histoire du peuple français ».

Mais l’aspect stratégique n’est pas tout. Une mutation s’opère : en devenant un mouvement de masse, le socialisme ambitionne de s’identifier au pays lui-même. Sa participation au pouvoir et sa bureaucratisation parachèvent son intégration à la nation : « la social-démocratie étant plus intégrée, elle se nationalise, y compris dans ses références historiques. » C’est là, sans doute, l’une des plus grandes réussites de la politique bismarckienne.

L’Orient et la question coloniale

À la belle époque, les Allemands dominent le socialisme mondial, mais d’autres partis naissent et les représentants venus d’autres continents que l’Europe s’assoient bientôt sur les bancs des congrès de l’Internationale. À Amsterdam, « la prise en compte du monde extra-européen s’affiche » et, pour dénoncer les tensions entre la Russie et le Japon, les deux vice-présidents du congrès sont Georges Plekhanov et Sen Katayama. Tandis que le mouvement socialiste gagne les nations colonisées et que cette même colonisation subit une accélération rapide après le congrès de Berlin de 1884, la question coloniale s’invite à l’ordre du jour des réunions. À Stuttgart, en 1907, où 27 pays sont représentés, trois journées du congrès sont consacrées au colonialisme.

« L’Orient apparaît bien désormais comme un des horizons possibles du socialisme. »

Là encore, les socialistes divergent. En 1904, Van Kol évoque à Amsterdam la possibilité de mener une « politique coloniale socialiste », laquelle apporterait de grands bénéfices aux ouvriers de métropole. Si cette proposition provoque un malaise relatif dans l’assistance, elle est reprise par le Français Lucien Deslinières qui formule, en 1912, un projet colonial pour le « Maroc socialiste » dans un livre éponyme. S’il obtient le soutien de Jules Guesde, il se heurte néanmoins à l’opposition de Jaurès.

Les positions allemandes s’inscrivent quant à elles dans une situation nationale particulière. Le Reich, en retard par rapport aux principales puissances coloniales, désire se faire une « place au soleil », et la nouvelle génération de Gustav Noske ou Friedrich Ebert qui arrive aux commandes du parti assume sans complexe le fait de mener une politique de colonisation.

Mais l’Orient, ce n’est pas que la question coloniale. C’est surtout un séisme immense. En 1905, le Tsar recule devant le peuple. L’immense empire russe, qui paraissait jusqu’alors endormi aux yeux de socialistes misant prioritairement sur le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière allemande, suscite un espoir considérable. Si l’engouement russophile et slavophile ne dure pas, 1905 n’en marque pas moins une rupture. Déjà, dans les intuitions du dernier Marx, on perçoit l’intérêt pour la Russie et l’Orient et, en 1911, Bauer pressent que de l’Est émergera ce « nouveau monde » qu’il appelle de ses vœux. Comme le résume Ducange, en ce début de XXe siècle, « l’Orient apparaît bien désormais comme un des horizons possibles du socialisme. »

Post-scriptum : 1914

En 1870, le refus des crédits de guerre par August Bebel lui avait valu un procès pour haute trahison. Un peu plus de quarante ans après, seule une fraction des députés socialistes allemands refuse la guerre. Deux ans plus tôt, le SPD était devenu le premier parti au Reichstag, il n’est plus un parti minoritaire, farouchement internationaliste et réprimé, il est pleinement intégré à la vie politique allemande. Au même moment, en Autriche, Victor Adler écrit dans la presse : « Si le prolétariat allemand avait un intérêt différent de celui du peuple allemand, alors nous serions jugés, alors nous devrions reconnaître que notre vision est fausse et l’édifice de notre pensée s’effondrerait. » Jean-Numa Ducange explique à ce propos que « le sentiment qui se dégage dans les sources des premiers jours d’août montre que, notamment pour des personnalités comme Adler, le conflit peut être une nouvelle occasion historique de rapprocher Autrichiens et Allemands. Un même peuple pour un même ensemble “allemand” devient à nouveau un horizon envisageable. Le vieux rêve de 1848 a assurément pesé. »

L’intégration « négative » du SPD au Reich, l’extrême diversité ethnique de l’Autriche-Hongrie qui préparait l’éclatement de 1918 et le républicanisme des socialistes français pouvaient, à tout prendre, difficilement s’accorder.

En France, où le mouvement socialiste s’est plus facilement identifié à l’idée de nation que dans les pays voisins, Jaurès est assassiné et Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT, déclare à ses funérailles le 4 août 1914 : « Acculés à la lutte, nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire. Nous ne voulons pas que sombrent les quelques libertés si péniblement arrachées aux forces mauvaises. […] C’est en harmonie avec cette volonté que nous répondons “présent” à l’ordre de mobilisation. » Et le vieux rêve internationaliste s’estompe en même temps que tombent les premiers soldats sur la Marne.

Quelques années plus tard, la radicalisation de l’aile gauche mènera aux conférences de Zimmerwald et Kiental, à la promotion du défaitisme révolutionnaire et les pays vaincus seront secoués par les répliques du tremblement de terre bolchevik.

Il apparaît que les socialistes de la Belle époque n’ont pas su proposer de grammaire commune sur la question nationale. L’intégration « négative » du SPD au Reich, l’extrême diversité ethnique de l’Autriche-Hongrie qui préparait l’éclatement de 1918 et le républicanisme des socialistes français pouvaient, à tout prendre, difficilement s’accorder. Cette longue période des premières décennies du socialisme fut le théâtre de débats passionnés d’une qualité intellectuelle rare qui n’auront pas su, pourtant, empêcher le dénouement tragique qui a ouvert le siècle.

Quand la Gauche pensait la Nation. Nationalités et socialismes à la Belle-Époque

Jean-Numa Ducange

Fayard, 2021. 23,00 €

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Débat du jour – Comment évoluent les entreprises françaises dans les zones de conflits?

Lafarge en Syrie, Total en Birmanie.  Deux exemples pour tenter de comprendre comment et pourquoi deux grands groupes français se maintiennent-ils dans des pays en guerre ou en zone de conflits ? Intérêts économiques ? Engagement avec les États ? Continuité du service ? Nous nous interrogeons sur les mécanismes qui poussent les multinationales françaises à poursuivre leurs activités en dépit des exactions, des actes de terrorisme ou des coups d’État.Une entreprise française peut-elle continuer à investir dans un pays en guerre ? Ces fleurons de l’industrie française sont-ils au dessus des lois ?Faut-il légiférer ?

Pour en débattre :

– Franceline Lepany, présidente de l’association Sherpa

– Nathalie Belhoste, professeur associée à Grenoble École de Management

– Sylvie Matelly, économiste et directrice adjointe de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

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Débat du jour – Les évènements sportifs, plus forts que le Covid?

C’est un casse-tête pour les organisateurs de l’Euro de football, des J.O. de Tokyo, de la Copa America, ou encore de Roland Garros qui se déroule en ce moment à Paris. Ces évènements sportifs dépendent aussi de la pandémie de coronavirus. Leur organisation est donc périlleuse. Alors comment accueillir sportifs et spectateurs dans de bonnes conditions ? Une annulation de dernière minute est-elle encore possible ? La vaccination et le pass sanitaire sont-ils les solutions ?

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« L’Espagne pourrait devenir la Hongrie de la Méditerranée » – Entretien avec Jónatham Moriche

Jónatham Moriche est écrivain, analyste politique, et un observateur avisé des gauches espagnoles. Nous avons souhaité échanger avec lui sur les conséquences du scrutin du 4 mai aux élections régionales de Madrid.

LVSL – Quelle interprétation faites-vous des résultats des élections régionales du 4 mai dans la Communauté autonome de Madrid ?

J.F.M. – Je ne crains pas de le dire sous cette forme : ces résultats sont absolument catastrophiques. Pourtant, en termes de simple distribution partisane du pouvoir institutionnel, il peut sembler que peu de choses ont changé : la Communauté de Madrid, gouvernée jusqu’à présent par une coalition du Partido Popular (PP) et de Ciudadanos avec le soutien parlementaire de Vox, se retrouve maintenant, après l’effondrement de Ciudadanos, entre les mains du seul PP, avec le soutien parlementaire de Vox. Mais ce glissement institutionnel vers la droite, apparemment minime, sous-tend pourtant de nombreuses et profondes tensions politiques, sociales et culturelles qu’il faut prendre en compte.

Depuis trois décennies, et contrairement à d’autres grandes capitales européennes, la Ville et la Communauté de Madrid ne se situent pas seulement à droite de la politique du pays, mais dans l’aile extrême de la droite espagnole. Celle-ci gouverne la Communauté sans interruption depuis 1995 ; la Ville n’a compté, depuis 1989, qu’un seul gouvernement municipal progressiste, celui de Manuela Carmena entre 2015 et 2019. À partir de 2004, Madrid a incarné le centre névralgique de l’opposition néoconservatrice au président socialiste José Luis Rodríguez Zapatero ; on y a vu des mobilisations massives contre le mariage pour tous ou contre le processus de pacification au Pays-Basque tandis qu’ont proliféré un nombre sans précédent d’associations, de médias, de maisons d’édition ou de think-tanks réactionnaires, souvent étroitement liés à leurs semblables américains et latino-américains. Quand, en 2008, le chef de l’opposition de l’époque, Mariano Rajoy, a dévié le PP de la voie néoconservatrice – engagée par le président José María Aznar, reconnu pour son alliance étroite avec George W. Bush – pour revenir à l’orthodoxie libérale-conservatrice, le néoconservatisme politique et médiatique s’est encapsulé à Madrid, où il s’est enraciné comme force politiquement dirigeante et culturellement hégémonique. Il a évolué vers cette nouvelle variante du néoconservatisme qu’est l‘Ayusismo, lequel non seulement s’appuie sans aucun scrupule sur l’extrême droite autoritaire de Vox – né d’une scission radicalisée du néoconservatisme aznariste, plus tard enrôlé dans l’internationale réactionnaire portée par Stephen Bannon – mais, de plus, le revendique haut et fort. Lorsqu’à l’automne dernier, l’actuel dirigeant national du PP, Pablo Casado – qui a gagné son poste en prenant ses distances avec Rajoy et en revendiquant l’héritage d’Aznar –, a décidé de prendre ses distances avec Vox en votant contre la motion de censure envers le président socialiste Pedro Sánchez, la présidente de la Communauté de Madrid, Isabel Díaz Ayuso est devenue l’incarnation de l’opposition à l’intérieur d’un PP « entaché » de ce virage timide vers le centre. Elle a bénéficié du soutien enthousiaste de l’aile dure de la droite médiatique, qui a fait d’elle une sorte d’héroïne minarchiste d’un roman d’Aynd Rand, non seulement contre l’oppression collectiviste du gouvernement central du PSOE et de Unidas Podemos, mais aussi contre la droite timorée et pactiste de Casado.

Très explicitement, c’est cette proposition de durcissement de la position du PP qui a été plébiscitée le 4 mai à Madrid. La possibilité que Díaz Ayuso puisse non seulement dépendre du soutien parlementaire de l’extrême droite, mais qu’elle puisse également l’intégrer dans son gouvernement, n’a pas dissuadé ses électeurs. Sa gestion de la pandémie – objectivement calamiteuse du point de vue sanitaire et social, l’une des pires d’Europe selon tous les indicateurs, frisant le négationnisme dans sa résistance obstinée aux mesures de prévention dictées par le gouvernement central, au nom de la liberté économique et morale – a également été soumise à un plébiscite lors de ces élections et a finalement été approuvée. Le fait que Díaz Ayuso ait gagné, soulevant comme une conquête de la liberté le laxisme de ses mesures sanitaires alors que la moitié des lits des soins intensifs de la Communauté étaient occupés par des patients covid, montre un manque de considération étonnant et fanatique envers la solidarité collective et le soin de la vie. Et c’est cela que les électeurs ont largement récompensé.

De plus, cette combinaison radicale de capitalisme sauvage, de darwinisme épidémiologique, de populisme punitif, de paniques morales et de conspirationnisme modéré de Díaz Ayuso a poussé Vox, qui veut maintenir son profil d’alternative à droite d’un PP aussi droitisé, à rapprocher sa campagne électorale – discursivement et gestuellement plus dure depuis son irruption dans le paysage politique espagnol en 2018 – davantage de celles de l’AFD en Allemagne ou même d’Aube Dorée que de celles du Rassemblement National ou de la Ligue. Or, Vox a obtenu un score non-négligeable de 9% des voix. Ce pourcentage, certes insuffisant pour réclamer l’entrée dans l’exécutif de Díaz Ayuso, lui donne toutefois la clef institutionnelle de la majorité parlementaire et une base socio-culturelle solide lui permettant d’accompagner le parti aussi loin à droite que les dirigeants et stratèges le jugeront opportun.

Il y a deux grandes lignes d’interprétation de ce résultat. Le premier selon des aspects socio-économiques sans aucun doute décisifs dans le processus de façonnement des identités et des comportements politiques : Madrid est l’une des capitales qui compte le plus d’inégalités et de ségrégation sociale en Europe, avec un marché du logement absolument sauvage qui s’étend à toute la métropole et crée un groupe influent de promoteurs et de sociétés de construction, ainsi que des grands, moyens et petits propriétaires immobiliers. Des décennies de coupes budgétaires et de privatisations ont dévasté les services publics de Madrid, poussant une bonne partie des classes moyennes à se tourner vers la santé, l’éducation ou la sécurité privées. Ce sont des tendances de très long terme, dont la généalogie remonte au moins au développement à la fin du franquisme dans les années 1960, et que la transformation de Madrid en une ville mondiale dans les années 1990 a portées à leur paroxysme.

Mais Madrid n’est pas la seule grande capitale européenne fortement inégale et ségréguée, et il est intéressant de se demander si son différentiel d’inégalité et de ségrégation par rapport à ces autres métropoles peut expliquer à lui seul le fossé politique qui les sépare. C’est là qu’intervient une seconde ligne interprétative, celle de la culture. Madrid se fait depuis un quart de siècle la chambre d’écho assourdissante de toutes les guerres culturelles de la droite espagnole qui, depuis la capitale, se sont répandues dans tout le pays, mais qui en leur sein acquièrent une densité terrifiante. Sur les quelques 600 000 auditeurs quotidiens de Federico Jiménez Losantos, le propagandiste de masse le plus radical et corrosif de la droite espagnole, un tiers est madrilène. Pendant les mandats de Rodríguez Zapatero, Madrid a été l’épicentre des théories du complot sur les attaques takfiristes du 11 mars 2004 et de la panique morale contre l’égalité du mariage. Lorsque le progressisme est arrivé à la mairie de Madrid en 2015, la droite médiatique a transformé Carmena – dont la gestion était fondamentalement comparable à celle de tout autre maire social-démocrate de n’importe quelle grande ville européenne – en une sorte de monstre liberticide, prêt à faire de Madrid un lieu apocalyptique régi par le totalitarisme collectiviste, la dépravation queer et la criminalité multiculturelle. 

Cette dernière campagne électorale délirante à Madrid de la droite néolibérale et néo-fasciste – pleine de références retentissantes au communisme, au chavisme ou au globalisme, à l‘idéologie du genre et au féminazisme, à des vagues inexistantes d’occupation illégale de logements ou de crimes violents commis par les jeunes immigrés – a eu en sa faveur, de manière décisive, tout ce lourd sédiment historique d’endoctrinement, de désinformation et de paranoïa néo-conservatrice. Si l’écosystème économique, professionnel et urbanistique de Madrid constitue un cadre idéal pour ancrer matériellement les Madrilènes dans ces vies de droite dont parle la philosophe Silvia Schwarzböck, ce sont les guerres culturelles qui les conduisent plus tard vers leurs versions plus politiquement extrêmes, d’abord à partir du néolibéralisme vers le néoconservatisme, et maintenant du néoconservatisme vers cette nouvelle formation idéologique et transversale entre le néoconservatisme et la nouvelle droite radicale qu’est l’Ayusisme. Avec sa victoire retentissante, Díaz Ayuso a non seulement consolidé son pouvoir sur Madrid, mais a également élargi le cadre de ce qui est politiquement possible à droite, en Espagne.

LVSL – Quel impact ces résultats à Madrid peuvent-ils aujourd’hui avoir sur la politique espagnole?

J.F.M. – Il est trop tôt pour le dire. Depuis que l’Espagne est entrée dans une sorte de crise politique marquée par la débâcle financière de 2007-2008, crise qui a dévasté les fondements matériels et sociaux du système politique mis en place après la transition du franquisme à la démocratie, nous avons, à chaque élection, contemplé avec stupéfaction comment des millions de votes passaient d’un parti à l’autre, comment la participation succédait à l’abstention ou vice versa, et tout cela de manière de plus en plus accélérée et imprévisible. Chaque nouvel événement de cette longue crise politique – pour ne citer que les plus importants : le cycle de protestations inauguré par le 15-M, l’émergence de Podemos, la mobilisation indépendantiste en Catalogne, l’émergence de Vox, la montée du féminisme, la pandémie – a redessiné l’espace public et la représentation politique en fonction d’une prolifération de nouveaux clivages sociopolitiques plus ou moins rationnalisables, mais aussi d’enthousiasmes ou de paniques volcaniques et de pures dissonances cognitives des masses. La prédiction politique en Espagne est devenue un sport à très haut risque. Ce qu’il est possible de faire, bien que sans anticiper son issue, c’est de décrire comment le résultat de ces élections à Madrid projette de nouvelles tensions sur les différents acteurs et relations du système politique.

De gauche à droite de l’échiquier, le très modeste résultat madrilène d’Unidas Podemos – la coalition que Podemos et Izquierda Unida forment depuis 2016 – a précipité le départ de Pablo Iglesias de la vie politique institutionnelle et a forcé à la fois le parti et la coalition à se diriger vers un processus de succession, qui en principe tombera sans grande résistance sur les personnes proposées par Pablo Iglesias pour les deux postes, mais qui peut aussi faire ressortir plusieurs tensions et faiblesses accumulées par un parti et une coalition qui ne sont plus, aujourd’hui, que l’ombre de ce qu’ils étaient et de ce qu’ils auraient pu être. Concernant Más Madrid et son équivalent national, Más País promu par Íñigo Errejón après son expulsion de Podemos, qui a obtenu une honorable deuxième position à Madrid légèrement devant le PSOE, il y a une opportunité de croissance, mais il faudra voir quel peut être l’intérêt de leur nouvelle proposition en dehors de l’écosystème social et politique singulier de Madrid, et si, en plus de collecter une partie des décombres de la catastrophe socialiste, ils peuvent élargir l’ensemble du bloc progressiste en attirant de nouveaux électeurs du centre et de l’abstention.

Le PSOE a fait un très mauvais résultat, mais il reste à voir dans quelle mesure cela affectera son équilibre interne. Sánchez contrôle fermement le parti, mais parmi les secteurs les plus centristes et les barons régionaux, nombre d’entre eux critiquent le pacte gouvernemental avec UP. La réponse dépendra des intentions de vote au niveau national qui sont restées élevées pendant les pires moments de la pandémie, mais qui dans les sondages les plus récents commencent à vaciller dangereusement. Le gouvernement de coalition du PSOE et d’UP continue à maintenir dans de bonnes conditions sa base complexe de soutiens parlementaires. Cependant, il a subi un coup symbolique très puissant avec la victoire de Díaz Ayuso, en plus de l’usure de ces quatorze mois très durs de pandémie, au cours desquels il a connu de grands succès de gestion, comme le déploiement des ERTE (suspensions temporaires de travail financées par l’État – [chômage partiel – NDLR]) ou la campagne de vaccination en cours, mais aussi de grandes incertitudes, comme l’arrivée des fonds européens de relance et les compensations que l’UE exigera à terme en échange. Par ailleurs, les derniers mois ont donné lieu à de grandes déceptions qui ont fait du bruit, comme le revenu vital minimum [équivalent du RSA – NDLR] qui, un an après avoir été mis en place, atteint à peine une infime fraction de la population la plus défavorisée du pays ; ou la régulation du marché locatif, qui figure dans l’accord de programme de la coalition mais que le gouvernement n’ose pas mettre en place face à la pression féroce du puissant conglomérat financier-immobilier et de ses relais médiatiques.

Si en principe il est toujours plus facile de gérer la victoire que la défaite, ces élections madrilènes peuvent aussi avoir des conséquences problématiques pour la droite. Au PP, les critiques à droite de Casado – qui a tenté de concilier sa distanciation de Vox au niveau national avec un soutien aux barons régionaux du PP qui, comme Díaz Ayuso, ont besoin de Vox pour gouverner – utiliseront Madrid comme argument pour le forcer à se rétracter face à cette distanciation. S’il refusait de le faire, Díaz Ayuso, Cayetana Álvarez de Toledo ou une autre figure de l’aile dure du parti pourrait prendre sa place, revenir sur la voie néo-conservatrice et forger une alliance structurelle avec Vox, ce qui ouvrirait inévitablement la voie à l’extrême droite vers le gouvernement central. Cette perspective plaît à Vox, au PP de Madrid et à ses relais médiatiques, mais elle suscite des réticences au sein d’autres courants du parti et dans certains secteurs du grand capital, de la direction générale de l’État et de l’UE, qui pour des raisons de principe ou de commodité s’inquiètent d’une dérive possible de la quatrième puissance de la zone euro vers un processus de dé-démocratisation galopante tel que cela se passe en Hongrie ou en Pologne aujourd’hui.

Au cours des prochains mois, le débat politique espagnol tournera autour de ce jeu de tensions imbriquées. Entre les deux grands blocs – progressistes et conservateurs – et au sein même de chaque parti, les acteurs tenteront de minimiser l’impact des tensions internes et de maximiser celles des autres, dans un scénario post-pandémique matériellement et émotionnellement très incertain.

LVSL – Dans vos articles et notes sur les réseaux sociaux, vous avez tendance à être très critique envers Podemos, faisant même référence à « l’autodestruction » du parti. Quelles sont les erreurs qui, à votre avis, ont été commises ? Dans quelle mesure l’hyper-leadership de la gauche est-il responsable de la situation actuelle ?

J.F.M. – Au cours de ces sept ans et demi entre l’émergence de Podemos et la démission d’Iglesias, des erreurs étonnamment graves ont été commises, et certaines également étonnamment stupides. Il serait toutefois malhonnête d’évoquer ces erreurs sans aborder le contexte extrêmement problématique et hostile dans lequel Podemos est né et a dû se développer, et les succès très importants qu’il a malgré tout réussi à obtenir.

À la naissance de Podemos, début 2014, l’Espagne ne ressemblait pas à la Grèce, où une gauche radicale traditionnelle mais renouvelée, intelligente et vigoureuse pouvait représenter politiquement les troubles sociaux à travers Syriza. Elle ne ressemblait pas non plus à l’Italie, où l’effondrement presque total de la gauche radicale traditionnelle avait permis de lancer un projet clairement anti-politique comme le Mouvement Cinq Etoiles. La gauche radicale traditionnelle espagnole, représentée par Izquierda Unida – la coalition électorale dont le Parti communiste espagnol est membre majoritaire depuis 1986 –, s’était montrée incapable de canaliser politiquement le nouveau mécontentement social exprimé par les mobilisations du 15-M, mais elle comptait, et compte encore, une base électorale modeste mais solide et une structure organique plus ou moins fonctionnelle sur une grande partie du territoire du pays. En plus de ce cycle de protestations du 15-M, déjà à l’agonie lors de la naissance de Podemos, il restait en héritage des mouvements sociaux davantage minoritaires mais très puissants et visibles, dont une partie des militants comprenait qu’il était urgent de faire face aux interventions institutionnelles. Ils ont toutefois souffert d’un fort rejet, du fait d’une base idéologique plus ou moins consciemment anarchiste, de la représentation et des dirigeants politiques. Ils ont donc seulement pu lancer des initiatives au niveau municipal dans certaines villes et villages en obtenant un certain succès, mais ils n’ont pu déployer d’offensive électorale globale contre les institutions de l’État.

Podemos, dans un premier temps, s’est principalement appuyé sur des personnes de ces deux secteurs, mécontentes de leurs propres limites. Dans ses premiers mois, le mouvement s’est heurté à d’énormes réticences et a essuyé de vives critiques de part et d’autre. Malgré cela et contre toute attente, lors des élections européennes de mai 2014, ils ont obtenu de bons résultats. La mauvaise interprétation stratégique de ces critiques et de ce résultat se trouve à la source de nombreuses erreurs ultérieures. Les fondateurs de Podemos avaient raison de défendre l’originalité et l’efficacité de leur proposition contre l’enracinement des vieux partis de gauche et les inhibitions des nouveaux mouvements de gauche, mais cette défense prenait la forme d’une agressivité exorbitante, presque pathologique, qui dès le premier congrès du Vistalegre, à l’automne 2014, a transformé le parti en un insatiable broyeur de capital humain et politique. Quiconque était en désaccord avec une virgule de la prétendue « hypothèse Podemos » formulée par ses fondateurs, était immédiatement montré du doigt comme un arriviste ou un traître face à un militantisme croissant et euphorisé par le leadership charismatique d’Iglesias. C’est ainsi que, pour assurer une homogénéité minutieuse des critères en son sein, ce groupe de dirigeants – alors toujours commandé en tandem par Iglesias et Errejón – a fini par ravager impitoyablement l’implantation territoriale du parti, son lien avec les mouvements sociaux et avec le monde de la culture, et sa créativité intellectuelle et politique. Comme cette méthode d’écrasement bureaucratique, souvent non sans une certaine pulsion sadique, était la seule que le parti avait adoptée pour gérer les désaccords, le jour où le désaccord a eu lieu au sein du groupe fondateur, qui concentrait alors tout le pouvoir sans être soumis à aucun contrôle ou modération collective, tout s’est forcément précipité dans ce qu’on a appelé des guerres civiles plébéiennes entre le pablisme et l’errejonisme, qui ont fini par dévaster le parti.

Un débat aussi interminable qu’ennuyeux fait rage entre les pablistes et les errejonistes au sujet de la place de Podemos sur les axes peuple-élite ou gauche-droite, ou sur l’usage de tels ou tels symboles ou ressources rhétoriques. Bien que ce soit évidemment important, c’est ce spectacle embarrassant de sectarisme fratricide qui a le plus éloigné les gens de Podemos. La base militante et l’implantation territoriale du parti ont été dévastée dans deux domaines clés, les régions et les villes ; quant aux médias ou sur les réseaux sociaux, l’attention de ses sympathisants a disparu. Ces éléments ont fourni un vaste arsenal de munitions informationnelles et judiciaires pour les attaques lancées contre le parti par ses adversaires politiques et médiatiques de droite, ainsi que pour les affaires et scandales de l’État. Même en admettant que « l’hypothèse Podemos » du groupe fondateur était millimétriquement correcte dans chacun de ses détails, il aurait été de loin préférable de compter sur des marges de négociation, des transactions et des écarts, des inflexions locales, des engagements mutuels et des délais prudents, plutôt que de mettre tout le parti à feu et à sang avec cette folle succession d’excommunications, de schismes, d’hérésies et de guerres saintes qui ont épuisé et attristé la passion politique de toute une génération. Il est vraiment choquant que des gens aussi intelligents que ceux qui ont fondé Podemos, qui connaissent à la fois l’histoire de la gauche et les textures sociologiques et culturelles de ce pays, soient tombés, – et à quel prix ! –, dans ces erreurs insensées.

Iglesias laisse un héritage contradictoire à ses successeurs. Première incursion d’une gauche à la gauche du PSOE à la tête de l’État depuis quatre-vingt ans, mais aussi un Podemos brisé, diminué et découragé, sauvé in extremis de l’extinction il y a un an et demi, après avoir perdu la moitié de ses votes et de ses sièges, en raison de son entrée au gouvernement. Cet héritage échouera à Ione Belarra, à la direction de Podemos, à Yolanda Díaz de l’UP, mais aussi à Alberto Garzón, chef d’IU, à Ada Colau, Maire de Barcelone et leader du bloc catalan d’UP, et à ceux qui sont en dehors de la coalition, à ses scissions, Errejón et Más País, et Teresa Rodríguez et Anticapitalistas. Pendant les sept dernières années, parler de politique en Espagne, c’était parler de Podemos et parler de Podemos, c’était parler d’Iglesias. Cette période s’est définitivement terminée le 4 mai. Aujourd’hui, Podemos continue d’être la plus grande force politique à la gauche du PSOE, mais sa relation avec IU au sein de la coalition n’est plus celle de membre largement majoritaire. Sa relation avec les forces périphériques l’entourant après le bon résultat de Más Madrid le 4 mai, avec la société en général, ne peuvent être les mêmes après le départ d’Iglesias. 

Yolanda Díaz s’est avérée être une redoutable gestionnaire à la tête du ministère du Travail pendant ces terribles mois de pandémie. Elle bénéficie d’une très bonne image publique au sein de presque toute la gauche et pourrait être une excellente candidate à la présidence du gouvernement. Mais sans une volonté collective très large, et par conséquent de composition très diversifiée, il sera très difficile de constituer non seulement un bloc politique capable de récupérer et d’élargir sa base électorale, mais aussi un bloc social et culturel capable d’impacter le quotidien de la vie du pays. C’est une tâche dans laquelle les partis politiques, les mouvements sociaux et intellectuels, collectifs et individuels, devraient se retrouver, et qui doit imprégner le territoire physique et symbolique jusqu’à atteindre le plus petit village d’Espagne et le canal de communication numérique le plus innovant dans lequel la gauche est présente.

La feuille de route que ce processus peut suivre reste à établir, mais le cycle politique qui s’achève avec le départ d’Iglesias laisse quelques leçons retentissantes qu’il ne faut pas ignorer. Faire de la politique de masse sans un fort leadership est une revendication irréaliste dans nos sociétés contemporaines. Mais des dirigeants forts sans un cadre institutionnel encore plus solide pour les réguler sont une bombe à retardement qui peut dévaster en une seconde toutes les terres gagnées pendant des mois ou des années. Par cadre institutionnel je ne me réfère pas seulement à l’institutionnalité formelle des partis, à leurs codes éthiques ou commissions de garantie, mais à un militantisme citoyen qui décontamine et honore le débat idéologique et programmatique, la communication publique traditionnelle et numérique et, en fin de compte, le maillage entier de relations sociales diverses qui s’articule autour du militantisme politique.

Ces types de propositions ont souvent été méprisées, tant par le pablisme que par l’errejonisme, comme des divagations idéalistes ou moralistes, mais l’expérience a montré qu’elles sont, non seulement morales, mais aussi pratiquement supérieures à cette forme grossière de réalisme politique qui au cours de ces sept dernières années a transformé le militantisme politique de gauche en Espagne en une friche intellectuellement et émotionnellement inhabitable, d’où des dizaines de milliers de personnes se sont auto-exilées, depuis des dirigeants et intellectuels de la plus grande importance institutionnelle ou médiatique jusqu’à d’innombrables cadres et militants anonymes, sans lesquels l’organisation perd son ancrage dans les territoires et leurs tissus politiques, sociaux et culturels.

Mettre toute cette tâche sur les épaules de Diaz serait injuste envers elle et suicidaire, tant pour le bloc politique que pour le pays. Pour parler franchement, soit tout le monde rame, soit tout le monde se noie. Si en 2023, ou plus tôt si la droite parvient à forcer des élections anticipées, l’espace politique à gauche du PSOE n’arrive pas à réunir les forces nécessaires pour modifier – et si possible, améliorer – la formule gouvernementale actuelle, l’Espagne pourrait devenir, aux mains d’un gouvernement de PP et de Vox, la Hongrie de la Méditerranée. C’est ni plus ni moins ce qui est en jeu actuellement, et il serait opportun pour nous tous, et en particulier pour ceux qui occupent des postes à responsabilité ou bénéficient d’une image médiatique, de le garder à l’esprit à chaque étape dans les semaines et mois à venir, qui seront cruciaux pour ce processus de reconstruction.

LVSL – La question de la fracture territoriale est devenue une question centrale de la politique espagnole. Vous êtes d’Estrémadure et vous écrivez souvent sur la situation sociale et politique de votre région, l’une des plus pauvres et dépeuplées du pays. Que pensez-vous du déséquilibre territorial entre le centre et la périphérie en Espagne ?

J.F.M. – La crise existentielle espagnole a de nombreux aspects interconnectés, et celui du déséquilibre territorial – qui à son tour est très divers et pluriel, car toutes les périphéries ne sont pas identiques et on ne vit pas de la même manière dans toutes les périphéries – est l’un des plus importants. Ces dernières années, cette question est passée d’une non-médiatisation à une apparition fréquente dans les médias et les espaces libres d’informations, sans toutefois modifier substantiellement les grandes priorités du débat politique et des politiques publiques.

Pour aller à la racine historique du problème, l’Espagne était davantage un empire – le dernier du Moyen Âge et le premier de la modernité – qu’une nation ou un État au sens moderne des deux termes. Au XVIIIe siècle seulement, le tissu complexe de territoires, de populations, de juridictions et de réglementations que présidaient la monarchie hispanique à l’époque d’Isabel de Castille et de Fernando de Aragón commença à être effectivement centralisé ; malgré cela, les persistances de l’Ancien Régime, pour reprendre l’expression célèbre de l’historien Arno Mayer, vont perdurer, par exemple dans l’institution du caciquisme, une extension fossile du régime féodal qui continue à être enracinée dans la modernité et la contemporanéité à travers la propriété latifundiste de la terre, en particulier dans tout le centre et le sud du pays. Il y a beaucoup de sagesse dans ce dicton populaire qui avance que la droite espagnole administre le pays comme s’il s’agissait de sa ferme. Chaque vague de modernisation productive et administrative, des premières réformes de Carlos III à la fin du XVIIIe siècle au développementalisme franquiste au milieu du XXe siècle, a déplacé les centres et périphéries, les modes de production et les institutions politiques, sans jamais abandonner cette conception sous-jacente, essentiellement endocoloniale du territoire et de la population, si caractéristique des oligarchies hispaniques.

Dans la dernière vague de modernisation, qui a commencé avec l’arrivée du PSOE au gouvernement en 1982 et l’entrée dans la Communauté économique européenne d’alors en 1986, on a voulu mettre en place une application territoriale de la théorie néolibérale du ruissellement ou effet trickle-down : les grandes villes et les zones côtières axées sur le secteur des services, le tourisme et la construction, sont devenues les moteurs économiques et démographiques espagnols, tandis qu’une série de mécanismes de compensation, tels que les plans d’emploi rural, les fonds européens de développement territorial ou les subventions de la Politique agricole commune atténuaient partiellement les conséquences de la dislocation massive des secteurs primaire et secondaire du reste du pays, (soit pour leur extinction totale, soit pour leur intégration extraordinairement désavantageuse dans les marchés mondiaux). Si les chefs du XIXe siècle, avec leurs petits palais familiaux au centre de Madrid et d’abondants évêques, généraux et ministres dans l’arbre généalogique, imposaient un régime économique et biopolitique exécrable aux paysans d’Estrémadure, de Castille, de Murcie, d’Aragon ou d’Andalousie, le régime actuel dispensé par les traités de l’Organisation mondiale du commerce, les sociétés agro-industrielles transnationales ou les marchés agricoles n’a rien à leur envier.

Cette doctrine du ruissellement a semblé fonctionner plus ou moins efficacement, comme le reste du système économique et social du pays, jusqu’à l’effondrement global de 2007-2008. Lorsque les politiques d’austérité ont fermé le robinet avec lequel le secteur public compensait les pratiques d’épuisement du secteur privé, tout le pays intérieur, vieillissant et semi-désertique, a été laissé à nu, avec des services publics scandaleusement précaires, condamnés à l’improductivité économique ou s’accrochant désespérément aux secteurs les plus défavorisés d’une poignée de chaînes de valeurs mondiales en échange de salaires misérables et de coûts écologiques croissants. En résultat, une décennie d’appels au secours sans réponse plus tard, c’est la révolte de l’Espagne vidée, une gamme de mouvements hétérogènes, revendiquant le développement et les conditions de vie d’un certain territoire, comme Teruel Existe ou Soria Ya, des causes locales plus spécifiques, comme la revendication de Tren Digno Ya et les protestations contre l’extractivisme minier en Estrémadure, ou de secteurs socio-économiques entiers, comme les très puissantes mobilisations paysannes qui ont eu lieu dans tout le pays dans les mois précédant la pandémie. Cela redémarrera sûrement dès la reprise post-Covid.

Ces révoltes de l’intérieur sont vouées à devenir un facteur décisif dans le cours politique du pays, même si on ne sait toujours pas avec quelle composition sociale, sous quel signe idéologique et en alliance avec quels acteurs politiques elles se feront, car il y a beaucoup d’Espagnes vidées, qui parfois se confrontent et parfois se rejoignent dans leurs protestations et leurs alternatives. C’est le cas des manifestations paysannes, où coexistent difficilement des ouvriers agricoles employés, d’orientations idéologiques très diverses, le secteur agro-écologique en croissance, autochtone ou néo-rural, les petits exploitants, fortement influencés par des tendances idéologiques progressistes telles que l’écoféminisme, la décroissance ou le biorégionalisme, et ces secteurs de la moyenne et grande propriété agricole, en général très conservateurs ou ouvertement réactionnaires, qui voient aussi leurs intérêts lésés par le déclin général de l’Espagne intérieure, mais qui aspirent à une reprise marquée par la perpétuation de leurs intérêts de classe et de leur identité culturelle. Ce dernier secteur, qui est le mieux organisé et dans de nombreux territoires le plus hégémonique, est celui qui est utilisé par Vox pour infiltrer ces manifestations, revendiquant un type de ruralisme réactionnaire qui combine des proclamations économiques protectionnistes avec des messages anti-environnementaux, chauvins et xénophobes très agressifs, et avec la défense de la tauromachie et de la chasse comme aiguillons d’une guerre culturelle contre le progressisme.

Les gauches peuvent et doivent lutter pour marquer l’orientation de ces révoltes de l’Espagne vidée, et c’est ce que font, comme exemples de réussite, des formations régionalistes progressistes comme Teruel Existe, qui s’unissent au sein du parlement avec le gouvernement du PSOE et de UP, ou des mobilisations sociales massives telles que celles développées contre les mines à ciel ouvert en Estrémadure ou les macro-fermes porcines en Castille-La Manche, mais il faut aussi être conscient de l’existence d’un vecteur réactionnaire très puissant, qui se battra dur pour les orienter dans une direction très différente. Compte tenu de la surreprésentation sensible dont jouissent les circonscriptions de l’intérieur dans notre système électoral, dès le prochain appel aux élections générales, la conclusion de cette lutte pour l’âme de l’Espagne vidée pourrait déjà décider de notre avenir politique. Soit la gauche se prépare à lutter dans cette bataille pour l’intérieur du pays, soit elle peut déjà considérer que l’Espagne, –  toute l’Espagne –, est perdue.

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Alain Gras : « Je suis pour une électricité à la mesure de ce dont on a besoin »

L’électricité est souvent considérée comme une solution miracle face aux changements climatiques. Décrite comme propre et durable, nombre de personnalités la pensent comme une alternative concrète aux énergies fossiles. Nous avons interrogé le chercheur Alain Gras, spécialiste des techniques et fondateur du centre d’études des techniques, des connaissances et des pratiques. Dans son dernier livre La Servitude électrique, du rêve de liberté à la prison numérique qu’il signe avec Gérard Dubey, il nous invite à réfléchir et à penser la relation malsaine qu’entretiennent nos sociétés avec l’électricité et notre rapport à la consommation énergétique.

LVSL – Vous montrez dans votre livre que depuis son invention, l’électricité est perçue comme une énergie propre, presque « magique ». Quelles sont les conséquences de ce discours, qui n’a que très peu évolué depuis plusieurs siècles ?

Alain Gras – La « fée électricité » est un terme inventé lors de l’exposition universelle de 1889. L’idée de magie conférée à cette technique était déjà présente chez les alchimistes du XVIIIe siècle. Le seul courant électrique que l’on connaît est la foudre, apanage des dieux, de Jupiter dans le cas des Romains et de Taranis chez les Gaulois. Tous les premiers dieux de l’espace indo-européen possèdent la foudre comme pouvoir suprême. Ce discours qu’on tient aujourd’hui est lié à cette apparition première de l’électricité. Elle est pensée comme quelque chose qui est hors de la terre, qui n’est pas susceptible d’avoir les difficultés et les défauts de ce qui est terrestre. C’est ce phénomène qui lui confère son aspect magique. L’électricité apparaît comme un élément qui n’a aucun aspect négatif. Pourtant, elle est produite par des éléments terrestres fossiles, le charbon au XIXe siècle, le pétrole, le gaz et l’uranium aujourd’hui. L’électricité n’est donc pas propre en soi, elle a l’apparence de la propreté.

LVSL – Certains politiques, à l’instar de Joe Biden, misent sur les énergies renouvelables pour stimuler une « croissance verte » et vertueuse. Pourtant, ce mode de développement, en apparence durable, est-il à même de nous sortir de l’impasse climatique ?

A. G. – Si je veux vous parler de manière sincère, je dois alors répondre à votre question par la négative. Premièrement car les énergies dites renouvelables sont intermittentes et ne peuvent ainsi assurer un courant continu à nos industries ou à nos ménages. Il nous sera impossible de remplacer l’électricité industrielle par des éoliennes ou du solaire. Ensuite, ces énergies conduisent irrémédiablement aux mêmes problèmes que les carburants thermiques. S’il n’est pas possible d’affirmer que ces dernières sont prédatrices de la même manière que les énergies fossiles, nous pouvons néanmoins penser qu’elles restent destructrices. Les technologies solaires ou éoliennes nécessitent ainsi une extraction d’une multitude de terres et de métaux rares. Ces processus d’extraction sont très énergivores et in fine nocifs pour l’environnement. Par exemple, pour obtenir 1 kilogramme de lutécium, il faut extraire 1200 tonnes de roche. Il est par ailleurs dommage que nous n’abordions que le problème du Peak Oil, ou pic pétrolier, dans l’espace public. Comme l’a montré dans ses ouvrages Philippe Bihouix, nous allons également devoir affronter un Peak All, à savoir le déclin des réserves mondiales de métaux. Cela vaut aussi bien pour le cuivre que pour les terres rares…

LVSL – De même, certains responsables promettent de réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre grâce aux nombreuses innovations relatives aux batteries électriques ou à l’hydrogène. Certains pays, à l’instar de l’Allemagne, financent de larges projets afin de développer ces technologies. Ces inventions, souvent destinées à des usages individuels, sont-elles réellement des « révolutions » capables de répondre aux problèmes environnementaux modernes ?

A. G. – Pour moi, l’hydrogène comme la batterie ne peuvent être considérés comme des révolutions. L’hydrogène est un leurre total. Il est fabriqué par électrolyse à l’aide de l’électricité, elle-même étant en général produite par une énergie thermique. L’hydrogène est également comprimé à 700 bars dans de très lourds réservoirs, ce qui exige de l’énergie, pour ensuite redonner de l’électricité au moteur, curieux cycle plus vicieux que vertueux ! Un ensemble de conditions rend cette technologie non rentable mais l’hydrogène sert en réalité à compenser les défauts du renouvelable, à savoir son imprévisibilité et son intermittence. Il remplace la batterie, c’est pourquoi on le range dans la catégorie « piles à combustible ». Contrairement à ce qu’affirment nombre de responsables politiques, son usage pour l’aéronautique est largement incertain. Gérard Théron, membre de l’Académie de l’air et de l’espace, estime qu’avec un trafic aérien égal à celui d’avant la crise sanitaire que nous traversons, l’aviation à hydrogène consommerait entre 30% et 40% de la production électrique mondiale. Malgré tous les doutes que nous pouvons émettre vis-à-vis de l’hydrogène, dont la liste que nous avons dressée ici n’est pas exhaustive, la France suit l’exemple de l’Allemagne et a investi 7 milliards d’euros dans l’hydrogène.

Pour une analyse détaillée de l’utilisation de l’hydrogène dans la transition énergétique, lire sur Le Vent Se Lève la synthèse de Julien Armijo : l’hydrogène : quel rôle dans la transition énergétique ?

LVSL – D’autant plus qu’en donnant à ces technologies un caractère sacro-saint, on oublie bien souvent de réfléchir à des moyens de faire décroître notre production et nos besoins.

A. G. – Totalement ! On nous vend ces technologies en nous promettant que rien ne changera par rapport à aujourd’hui. Ni notre mode de consommation, ni notre façon d’habiter la terre. On nous promet un monde propre et parfait sans que l’on change notre façon d’être. C’est une pure illusion ! Je donne toujours l’exemple du premier usage domestique de l’électricité lorsque Edison a introduit l’éclairage électrique dans le quartier de Manhattan à Pearl Street. Les bourgeois ont vu que leur intérieur n’était plus pollué par le gaz, ce qui était formidable. Pourtant à cinq kilomètres de là, il y avait deux centrales thermiques qui consommaient plusieurs tonnes de charbon par jour et jetaient leurs déchets dans l’Hudson. C’était une simple délocalisation de la pollution et le processus est resté le même. C’est pourquoi ce subterfuge originel joue un rôle éminent dans la promotion de l’électrique et nous avons baptisé « modèle Edison » cette propreté apparente.

LVSL – Les énergies « renouvelables » sont finalement l’apanage de la « société d’externalisation » …

A. G. – Actuellement en Chine, les voitures électriques fonctionnent en partie avec la fumée du pays Ouïghour qui est le plus grand producteur d’électricité du pays. On pollue quelque part et on fait croire que c’est propre ailleurs. Pour la planète, ça ne change rien… Le problème majeur aujourd’hui est celui de la démesure. 

Les États et les GAFAM sont habités par la même « quantophrénie », autrement dit la même fascination pour la quantification du réel.

Je ne suis pas contre l’électricité, au contraire, je suis pour une électricité à la mesure de ce dont on a besoin. Toutefois la question philosophique voire métaphysique, si j’ose dire, qui se pose aujourd’hui est celle de l’abondance du superflu qui conduit à des absurdités. A-t-on besoin d’une électricité verte obtenue par la destruction de nos milieux de vie ? Avons-nous besoin de produire cette énergie pour faire rouler des voitures faussement « propres », alimenter des datacenters [centres de données, ndlr.] ou faire fonctionner des « mines » à bitcoins d’une gourmandise gigantesque, apogée de la futilité marchande et financière totalement hors-sol?

LVSL – Dans votre livre, vous montrez d’ailleurs que « derrière le fonctionnement automatique des machines est un jeu de volonté, consciente ou non, d’effacement du sujet, soit une stratégie « d’évitement du politique », de la conflictualité sociale et des rapports de force qui le définissent ».

A. G. – Ce que vous dites là vaut pour l’ensemble de la technologie moderne qui est une façon de nier les rapports de force. Nous nous projetons dans un avenir qui n’a plus aucun sens mais un seul objectif : le développement technologique pour le compte du marché libéral. On nous donne maintenant le modèle du numérique, issu de l’électricité, comme étant l’avenir de ce monde. Seulement, avons-nous envie d’être des objets numériques ? La technologie n’est pas neutre contrairement à ce que prétendent nombre de cercles bien-pensants. Les algorithmes nous imposent une logique binaire du comportement, une véritable morale qui est celle de l’ingénieur informaticien mais pas celle de l’humain ordinaire. Inutile de chercher bien loin, le distanciel numérique en est un exemple flagrant. Nous avons tous pu faire à cette occasion l’expérience que le monde « en distanciel » n’est plus celui de l’animal social que nous sommes. On nous fait perdre l’intérêt pour le jeu politique qui s’efface petit à petit derrière des contraintes apparemment objectives.

LVSL – Justement, la technologie nous est imposée, et il n’est plus possible de la remettre en cause.

A. G. – Absolument, il n’y a qu’à regarder la 5G. Il y avait un mouvement en Angleterre qui dégradait des antennes mais la crise sanitaire a très vite occulté cette question. On ne discute plus du tout de cette technologie, qui est pourtant un élément éminemment politique.  Nous sommes dans une période de rupture sur tous les plans. On a urgemment besoin d’un débat sur la technologie, de savoir où nous emmène la science. Je défends la technique tant qu’on la maîtrise. La technologie est fournie par la science qui est devenue, à mon sens, totalement anémique sur le plan éthique. Je pense qu’en réfléchissant à notre usage de la technologie comme peut le faire François Ruffin [député français affilié à la France Insoumise, ndlr.], on peut questionner sa rationalité scientifique. La science est perçue comme bonne et souhaitable en soi et le progrès scientifique trop souvent pensé comme un horizon immaculé, sans tâches.

Pour en savoir plus sur le dernier livre de François Ruffin, lire sur LVSL l’entretien réalisé par Arthur Beuvry : François Ruffin : « Emmanuel Macron poursuit une politique au service de sa classe »

LVSL – Comme vous l’analysez dans votre livre, la numérisation de nos activités n’est pas à voir d’un bon œil, tant pour des raisons écologiques que sociales. Les États se posent-t-il en protecteurs face à ce phénomène ou favorisent-ils son déploiement ?

A. G. – Avez-vous déjà entendu un État parler contre le numérique, contre le « progrès » technologique que nous apporte la numérisation du monde ? On n’en connaît aucun qui s’y oppose. Le RGPD – Règlement Général sur la Protection des Données, par exemple peut donner l’impression que les États ont le souci de protéger les libertés fondamentales des individus contre les géants du numériques comme les GAFAM – Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft. Mais entre ces fameux GAFAM, parfois présentés comme de dangereux prédateurs plus puissants que n’importe quel pays, et ces mêmes États, il y a plus qu’une connivence, un lien de parenté. Tout d’abord les États modernes partagent avec les GAFAM le même goût pour la puissance et la démesure. Ensuite leur puissance repose très largement sur leur capacité à compter, dénombrer, recenser tout ce qui existe. La même « quantophrénie », autrement dit la même fascination pour la quantification du réel les habite. À l’échelle moléculaire leur rivalité est donc en partie factice, sur jouée, puisqu’ils ne peuvent en réalité ni exister ni croître les uns sans les autres. Les États modernes ont besoin de la puissance algorithmique et des grands réseaux pour accroître leur contrôle des populations qu’ils administrent. Les GAFAM ont besoin d’eux pour installer et protéger leurs infrastructures vitales. On pense souvent ces dernières comme des entités déterritorialisées, mais elles sont pourtant physiquement implantées sur nos territoires. Nos paysages sont par ailleurs remodelés par des travaux de transformation titanesques engagés à l’occasion de chaque changement de standard technologique, comme le montre la 5G.  Les débats actuels sur le « passeport covid » ou la cybersécurité en apportent chaque jour de nouvelles preuves. Pour ne prendre que ce dernier exemple, les cyber-attaques récentes sur des centres hospitaliers français à Dax et Villefranche-sur-Saône, ont mis le doigt sur les dangers qui existent quant à la numérisation de nos données les plus personnelles. Mais rien n’y fait. En réponse à ces attaques, l’État français annonce le déblocage d’un milliard d’euros pour le financement des recherches en cybersécurité. Il valide et accélère à cette occasion le processus de numérisation de la santé et de l’intimité qui va avec. Les besoins en cybersécurité vont continuer à se faire sentir et vont directement provoquer une consolidation du système numérique qui entrainera à son tour de nouvelles menaces et de nouveaux besoins en protection. La seule manière de sortir ce cercle vicieux électro-numérique passe sans doute par la prise de conscience du caractère mortifère de cette puissance sécuritaire. Nous avons besoin pour ce faire d’opérer un travail sur les couches les plus enfouies de l’imaginaire social. Peut-être a-t-il déjà commencé ?

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