La lutte contre l’islamisme et ses obstacles



Le meurtre brutal d’un professeur à Conflans-Sainte-Honorine puis l’attaque d’une basilique à Nice ont recentré l’actualité autour de la question du djihadisme et du terrorisme islamiste. De manière prévisible, ministres et éditorialistes se relaient pour pointer du doigt des coupables et des complices imaginaires, passant sous silence leur propre responsabilité — pourtant non négligeable — dans la progression de ce phénomène. L’extrême droite souffle comme à son habitude sur les braises de la guerre civile, tandis qu’à gauche, certains choisissent la voie inverse et se solidarisent avec des forces religieuses réactionnaires sous couvert de lutte contre les discriminations. Les voix critiques de ces impasses mortifères deviennent inaudibles.


Il n’est pas inutile de rappeler certains faits trop souvent oubliés. Plus que de fantasmagoriques théories universitaires, la situation actuelle est largement due à l’opportunisme de dirigeants qui ont cru pouvoir utiliser à leur avantage l’islam politique. D’autre part, les convergences historiques entre courants réactionnaires concurrents ont accéléré les logiques de guerre sainte.

Mais le point de départ de toute analyse de cette situation devrait être une définition de l’islamisme : qu’entend-on par ce mot ? La diplomatie française vante régulièrement les mérites des régimes en place au Qatar, en Arabie Saoudite ou en Turquie (jusqu’aux récentes tensions), tout en entretenant à domicile des organisations liées à ces mêmes régimes. Comment alors interpréter la surenchère martiale du gouvernement comme des oppositions ? Les fausses naïvetés et le double discours assénés à longueur de journée nécessitent un retour aux fondamentaux pour démêler les fils de ce problème.

Les multiples visages de l’islam fondamentaliste

Rappelons que l’islamisme est une théorie politique considérant que l’islam, c’est-à-dire la religion musulmane, aurait vocation à diriger la société. L’État devrait suivre les principes du Coran, sa loi se fondant sur le droit religieux, la charia.

Le courant de l’islamisme sunnite le plus connu est le salafisme. Eux-mêmes subdivisés en de nombreux sous-courants, les salafistes ont pour objectif de revenir à la pureté des premiers temps de l’islam, les salaf salih, d’où ils tirent leur nom. Cette démarche est par définition profondément réactionnaire et antimoderne. Aujourd’hui, la majeure partie des salafistes en France se rattachent au courant dit « quiétiste ». Ils ne cherchent pas à renverser l’État laïc par la force : selon eux, celui-ci disparaîtra par la volonté de Dieu. Les salafistes considèrent pourtant que la démocratie est un régime idolâtre, remplaçant la volonté divine par celle du peuple.

Une minorité des salafistes (souvent issue du salafisme quiétiste) est djihadiste. Ce courant considère qu’il est du devoir des croyants de prendre les armes contre les mécréants s’adonnant au « culte des idoles », au taghut. Quiétistes et djihadistes entretiennent une concurrence et se traitent mutuellement de khawaridj, de déviants. Les djihadistes contemporains sont également appelés takfiri (ceux qui pratiquent à tort l’excommunication). Ce terme péjoratif désigne les extrémistes considérant toute personne ne partageant pas leur vision du monde et de la religion comme un mécréant à détruire.

Les différents courants du salafisme défendent ainsi des interprétations différentes des textes religieux. Leurs positions s’appuient sur des dalil (une sourate ou un verset du Coran) employés pour légitimer leur action. En cela, le salafisme constitue une aqida, une croyance religieuse unifiée appuyée sur des textes et des références historiques. Cette aqida entre en concurrence avec d’autres croyances — notamment des lectures pacifiques de l’islam — qu’elle tente de supplanter par des efforts de prosélytisme, portés par la propagande, l’organisation et l’action terroriste.

Sans avoir la portée spectaculaire des campagnes de terreur organisées par le salafisme djihadiste, son cousin quiétiste constitue cependant une autre forme de menace. Les différents courants salafistes refusant de recourir aux armes contre les États laïcs étendent leur influence d’autres manières. Leur objectif est de vivre une vie conforme à leur interprétation des premiers temps de l’islam. Ainsi, leur action se concentre sur le social et l’éducation. La stratégie consistant à occuper des terrains délaissés par un État n’assurant plus ou mal ses prérogatives n’est pas particulièrement innovante. Elle fut employée par de nombreuses forces politiques, des mouvements révolutionnaires aux partis chrétiens-démocrates en passant par les divers visages de la social-démocratie ouvrière. Mais les salafistes quiétistes ont acquis une certaine expertise dans le développement de réseaux, légaux ou non. Celle-ci leur permet d’avoir une influence dans divers lieux de culte, associations confessionnelles, groupes de soutien scolaire, ou organisations non gouvernementales assurant des services sociaux.

La récente fermeture administrative de six mois de la grande mosquée de Pantin illustre les liens troubles liant des islamistes opportunistes et des pouvoirs publics complaisants. La page Facebook de la mosquée avait diffusé une vidéo d’un parent d’élève appelant à se mobiliser contre Samuel Paty. Mais le lieu est surtout connu pour sa gestion affairiste tendant la main à la fois aux Frères musulmans et aux édiles locaux. La tolérance comme les subventions dont bénéficient les islamistes s’expliquent souvent moins par la naïveté que par une symbiose cynique : le salafisme quiétiste évite l’agitation sociale, désapprouve souvent les trafics et impose un mode de vie rigoriste compatible avec la paix sociale.

Leurs premières victimes sont les habitants des quartiers où ils sévissent. Les réseaux développés ou inspirés par les Frères musulmans ont notamment occupé une fonction de régulation. Valorisant l’entraide sociale et la probité, ils se présentent comme des hommes pieux, rejetant la société de consommation et ses dérives criminelles, tout en exerçant en retour une fonction répressive, particulièrement au niveau des mœurs, harcelant les personnes refusant leur loi. Les classes populaires sont donc les premières victimes des islamistes : c’est dans les quartiers où elles sont concentrées que leurs réseaux se structurent. Ils profitent ainsi du recul des services publics ainsi que des organisations politiques traditionnelles. Les femmes identifiées comme issues de familles musulmanes subissent une pression particulière. Et le salafisme quiétiste peut constituer un terreau idéologique propice à un basculement vers le djihadisme.

Romantisme du djihad

En France, le djihadisme organisé est bien sûr ultra-minoritaire dans la population : par son aspect criminel et clandestin, il ne peut exister que de manière souterraine. Cela n’a cependant pas d’importance significative pour les djihadistes. La stratégie d’organisations telles que Daesh se déploie à deux niveaux. D’une part, il s’agit de faire immédiatement la promotion de l’organisation en se positionnant en défenseurs de la communauté musulmane, l’Umma, en portant la guerre chez les mécréants. D’autre part, l’objectif à long terme est de créer et d’approfondir la défiance entre musulmans et non-musulmans, pour favoriser la diffusion de son aqida. Les attentats commis par quelques individus ou même par des personnes isolées suffisent à faire avancer cette stratégie, en entraînant une réaction politique disproportionnée par rapport aux très faibles moyens employés. Nombre de djihadistes choisissent de se cacher en pratiquant la taqîya, c’est-à-dire la dissimulation : au quotidien, ceux-ci ne pratiquent pas rigoureusement leur religion pour passer sous les radars, par exemple en évitant la fréquentation de mosquées connues pour être salafistes.

Faute de réseaux développés, la perspective la plus commune pour les djihadistes français se trouve dans l’exil, au moins temporaire. La construction embryonnaire d’un État islamique dans le cadre des guerres d’Irak et de Syrie a permis de donner une réalité aux fantasmes d’un retour aux temps du califat. Les jeunes salafistes qui répondent à l’appel font alors leur hijra, émigrant vers une terre promise et idéalisée.

Daesh propose à ces hommes et à ces femmes un modèle de société certes ultra-violent mais en rupture totale avec ce qu’ils ont pu connaître jusqu’alors, dans les barres d’immeubles et les banlieues pavillonnaires françaises. Certaines de ces recrues viennent de milieux éduqués et ont bénéficié d’une formation religieuse. Cependant, l’intérêt pour la théorie djihadiste vient souvent plus tard. Elle permet de justifier a posteriori un choix dû à des raisons très diverses : mauvaises rencontres, ascension sociale frustrée, dérive idéologique ou tout simplement ennui et recherche d’exotisme. Rompre avec la dunya, la vie terrestre corrompue par le matérialisme, permet en retour de s’approprier une ghanima. Cela désigne le butin pris aux khufars, aux infidèles. Le djihadisme légitime le pillage de pays en guerre.

Sous la rhétorique spirituelle se déploie ainsi un projet réactionnaire pragmatique. Les liens qu’entretiennent les djihadistes syriens avec le régime turc, les accords conclus entre le groupe Lafarge et des responsables de Daesh, comme la tolérance dont bénéficient en France les forces islamistes rattachées aux pays alliés que sont le Qatar et l’Arabie Saoudite illustrent une réalité faite d’alliances opportunistes. Une réalité bien éloignée des discours guerriers et des postures martiales auxquelles nous ont habitués deux décennies de « guerre contre le terrorisme ».

Il est également frappant de retrouver un militant d’extrême droite et informateur de police au profil trouble dans la logistique de l’attentat de l’Hypercasher. Le procès du vendeur d’armes Claude Hermant jette une lumière crue sur les réseaux où se rencontrent nationalistes et djihadistes. Les pratiques de ces derniers continuent d’influencer une mouvance identitaire pré-terroriste souhaitant faire advenir une guerre raciale ou religieuse, partageant en cela les buts à court terme du salafisme djihadiste.

Quand certains courants jouent la surenchère sécuritaire sous prétexte de laïcité, d’autres rattachés à l’antiracisme politique se positionnent à la remorque de réactionnaires islamistes, refusant toute critique de ceux-ci au nom du front contre « l’islamophobie ». Quitte à devenir leurs idiots utiles.

De la guerre froide à la guerre contre le terrorisme

En effet, l’histoire des nationalismes occidentaux est marquée par des relations ambiguës avec le monde musulman, tantôt considéré comme un ennemi civilisationnel, tantôt comme une source d’inspiration. Dès le XIXe siècle, divers penseurs et courants traditionalistes vont chercher dans l’islam une spiritualité porteuse de valeurs guerrières. Les années 1920 voient le rapprochement du salafisme et du wahhabisme, débouchant sur la constitution de courants de pensée antimodernes. En parallèle se développent diverses organisations tentant de régénérer l’islam autour d’un contenu conservateur, anticommuniste, et antilibéral. La plus connue de ces organisations est celle des Frères musulmans. Ce réseau panislamique sunnite fondé en 1928 entretient des liens complexes avec le panarabisme de Nasser et de Sadate, chaque camp tentant de manipuler l’autre à son avantage.

Au cours des années 1980, le triomphe de la Révolution islamique en Iran et le développement de la lutte palestinienne suscitent des rapprochements inattendus, accélérés par l’affaiblissement du bloc de l’Est. Au niveau mondial, l’effondrement du régime soviétique laisse le champ libre à la superpuissance nord-américaine tout en la privant d’un adversaire de référence. Les mouvements nationalistes ou indépendantistes perdent également ce soutien. En France, l’extrême droite reste jusque-là marquée par la décolonisation et ses conséquences. Le rejet des populations nord-africaines venues travailler en Europe s’inscrit encore dans la continuité du combat pour l’Algérie française. Pour contourner les lois interdisant les discours ouvertement racistes, le Front national remplace progressivement le rejet des populations non-européennes par un discours ciblant les musulmans, la religion venant remplacer l’origine ethnique sans que le fond n’évolue.

Nouvelle période, nouvelles convergences

Se faisant discrets, les rapprochements entre islamistes et nationalistes n’en restent pourtant pas là. La contestation du mariage pour tous à partir de 2012 constitue une séquence favorisant le dialogue entre réactionnaires et conservateurs de toutes obédiences religieuses. La participation de responsables du culte musulman et d’associations religieuses aux « manifs pour tous » aux côtés des diverses chapelles de l’extrême droite française n’est pas sans rappeler les combats partagés pour l’éducation confessionnelle. La cause palestinienne est une fois de plus instrumentalisée par divers courants partageant une lecture complotiste du monde. Le Collectif Cheikh Yassine (fondé en 2004 en hommage au père spirituel du Hamas, dissout le 21 octobre dernier en conseil des ministres) rapproche ainsi extrémistes de droite et islamistes autour d’une même obsession. Son dirigeant Abdelhakim Sefrioui a attisé la polémique des caricatures du Prophète s’étant soldée par l’assassinat de Samuel Paty. Également actif dans cette convergence, l’essayiste antisémite Alain Soral plaide pour une convergence des « musulmans patriotes » et du projet frontiste — avec un certain succès dans l’organisation du Jour de Colère en 2014, rapidement hypothéqué par les affrontements interpersonnels propres à cette mouvance.

Moins médiatisées, les menées d’autres groupes tels que les Loups Gris (Bozkurtlar en turc) ne doivent pas être sous-estimées. Ces néofascistes turcs, actifs depuis la fin des années 1960 et responsables de centaines d’opérations terroristes, bénéficient de solides assises en Europe, notamment dans l’Est de la France — particulièrement autour de Strasbourg et de Lyon. Leur fonctionnement à mi-chemin entre une mafia et une mouvance politique leur a permis d’étendre discrètement leur influence par le biais d’associations-écrans. Ce développement s’opère au détriment de la diaspora progressiste turque et des communautés kurdes ou arméniennes, régulièrement ciblées par leurs attaques — comme en octobre à Décines, en banlieue lyonnaise, quand plusieurs centaines de jeunes néofascistes turcs se sont livrés à une chasse aux Arméniens aux cris de « Ya’Allah, Bismillah, Allah akhbar  ». Omer Güney se définissait également comme un Loup Gris selon ses proches. Il est considéré comme l’assassin des trois militantes kurdes Fidan Doğan, Sakine Cansız et Leyla Söylemez, crime commis en plein Paris, en janvier 2013 — et dans lequel les services secrets turcs (le MIT) seraient impliqués.

Le soutien actuel apporté par les Loups Gris au gouvernement Erdogan via le Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) leur permet de bénéficier en retour d’une couverture institutionnelle inégalée depuis la période de la dictature militaire. En tentant de réaliser une fusion entre l’héritage nationaliste du kémalisme et l’islam politique, présenté comme une composante de l’identité turque, Erdogan a participé à briser les digues séparant traditionnellement l’extrême droite panturquiste et kémaliste des islamistes. Des rapprochements tactiques se sont ainsi opérés à la faveur des conflits au Kurdistan, en Syrie puis au Haut-Karabakh (conflit ayant vu une importante participation des Loups Gris durant les années 1990).

Des partenaires islamiques ?

Le cas turc illustre le soutien qu’apportent divers gouvernements et régimes se revendiquant de l’islamisme (modéré ou plus rigoriste) à des organisations présentes sur le territoire français. Celles-ci participent d’un soft power considérable. L’envoi par la Turquie d’un grand nombre d’imams pour pourvoir les mosquées hexagonales est un moyen de développer son influence tout en gardant un œil sur la diaspora turque sunnite. Avec des moyens et des stratégies différentes, l’Algérie, la Tunisie ou l’Arabie Saoudite en font de même. Les pouvoirs publics se sont longtemps accommodés de cet état de fait. Il leur permettait de déléguer l’encadrement du culte musulman à diverses structures affiliées à des régimes alliés. S’il fallait désigner des responsables de la progression du phénomène islamiste en France depuis plusieurs décennies, ce serait du côté des autorités municipales et nationales qu’il faudrait se tourner en premier lieu.

Le financement de mosquées au niveau municipal constitue bien un épineux problème : faut-il s’en charger pour assurer l’existence de lieux de cultes dignes — et la surveillance de ceux-ci ? Ou faut-il le laisser entièrement aux fidèles, au risque de voir des puissances étrangères subventionner les mosquées comme les imams, s’émancipant ainsi de tout contrôle ? Aujourd’hui, seule une minorité de mosquées bénéficierait de tels financements extérieurs — sans qu’il soit possible d’évaluer ces phénomènes avec précision. Il n’existe en effet pas de recensement exhaustif des lieux de culte musulmans, dont la définition varie.

Une fois de plus, la polémique autour de l’organisation et du modèle économique de l’islam en France s’oriente autour du contrôle des populations. Le but n’est pas tant de faire reculer l’influence des courants fondamentalistes que d’encadrer des groupes sociaux. L’optique clientéliste ayant permis jusqu’ici une convergence entre élus et représentants religieux est loin d’être abandonnée. Les projets de réforme d’une religion particulièrement décentralisée s’inscrivent dans cette logique pour le moins discutable.

Il est vrai que l’exercice d’un soft power ne se fait pas à sens unique. L’énorme marché des armes françaises a connu une expansion récente. En 2018, ce marché représentait 9,1 milliards d’euros. La moitié des ventes sont faites au Proche et au Moyen-Orient, notamment au Qatar et en Arabie Saoudite. Depuis le début de la guerre du Yémen, celles-ci ont atteint de nouveaux sommets, engendrant une polémique nationale sur l’emploi de ces armes. Au-delà des questions éthiques concernant des ventes d’armes à de tels régimes, se pose la question des rapports de dépendance vis-à-vis de tels marchés : il est inévitable que cette manne financière entraîne en retour une capacité d’action accrue en France de régimes défenseurs d’une lecture fondamentaliste de l’islam.

Islamisme et islamophobie, un jeu de dupes

Les campagnes médiatiques faisant de la population musulmane une cinquième colonne et un vivier de terroristes potentiels, ont déclenché des réponses très disparates. Le terme d’ « islamophobie » a ainsi été forgé – au prix d’une confusion certaine – pour désigner le rejet et les discriminations touchant cette partie de la population française particulièrement concentrée dans les quartiers populaires. Avec des usages parfois terriblement opportunistes : quand certains courants jouent la surenchère sécuritaire sous prétexte de laïcité, d’autres rattachés à l’antiracisme politique se positionnent à la remorque de réactionnaires islamistes, refusant toute critique de ceux-ci au nom du front contre l’islamophobie. Quitte à devenir leurs idiots utiles. Réduire les intérêts des Français musulmans à l’agenda politique de minorités réactionnaires conduit à renforcer ces dernières. Pire encore, qu’il s’agisse d’un discours de choc des civilisations ou d’une tentative d’union aveugle contre l’islamophobie, ces réductions sont une trahison de l’intérêt des classes populaires — musulmanes comme non-musulmanes.

En somme, il n’est pas inutile de rappeler que la majeure partie des courants islamistes restent porteurs d’un contenu fondamentalement réactionnaire. Leur rôle dans la répression des mouvements progressistes, leur conservatisme sur le plan des valeurs, comme leur rejet des formes démocratiques les positionnent politiquement. La prétention des islamistes à parler au nom de la population musulmane est cependant largement démentie par les faits. Il est donc d’autant plus tragique de constater que les associations-paravents qu’ils animent servent de références à divers militants, partis et élus, tout en amalgamant toute une partie de la population à un secteur activiste et réactionnaire.

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LPPR : vers une université au pas du pouvoir politique ?



Alors que la LPPR – Loi pour la programmation pluriannuelle de la recherche, doit être adoptée par l’Assemblée nationale ce mardi 17 novembre, puis par le Sénat le 20, les critiques fusent. En cause, une réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche publique jugée fatale par la profession. Mais c’est surtout autour de deux amendements que les tensions se cristallisent : l’un supprimant le CNU -Conseil national des universités, et l’autre pénalisant les étudiants qui voudraient se mobiliser sur les campus à des peines de prison. Un couperet tombé sur l’université, qui était encore un des derniers lieu privilégié d’indépendance et de libertés. Par Guillemette Magnin et Manon Milcent.  


Mardi 11 novembre, 170 enseignants-chercheurs lançaient l’idée d’une grève numérique de trois jours appelée « écrans noirs ». Sans image et sans son, cette forme confinée de la manifestation s’ajoute à la longue lutte contre la LPPR, qui devrait être définitivement adoptée ce vendredi 20 novembre au Sénat. La réforme, qui est loin de faire l’unanimité entend « porter la France à la pointe de la recherche mondiale » alors que beaucoup l’accusent d’entériner le retrait de l’investissement dans la recherche publique et d’accélérer la précarisation du personnel universitaire. Mais ce n’est pas la seule inquiétude émise par les enseignants-chercheurs. En effet, la progressive mise au ban du CNU, l’évocation d’une recherche devant se faire « dans le respect des valeurs de la République » ainsi que la pénalisation des futurs mouvements étudiants inquiètent. De quoi se questionner sur l’avenir de la démocratie dans les universités françaises. 

Une réforme précarisant la recherche et son personnel

Dès les premiers rapports parus au printemps dernier (voir l’article sur le sujet ici), les premières orientations de la loi laissaient craindre une coupe dans les budgets de la recherche et un appauvrissement de la profession. La version finale de la loi, malgré de nombreuses critiques, confirme bien les inquiétudes initiales. Les budgets d’abord, ne sont finalement revenus que très peu à la hausse, avec une progression qui ne devrait se faire ressentir qu’en 2028. Une augmentation qui, selon l’ancien député LREM de

Mardi 11 novembre, une mobilisation en ligne « écrans noirs » appelait les enseignants-chercheurs à ne pas donner de cours en ligne. ©Fred Sochard pour le collectif Université Ouverte

Haute-Garonne, Sébastien Nadot, ne serait « qu’un jeu de tiroirs dans le financement des retraites des personnels de la recherche »[1]. De plus, l’objectif d’atteindre les 3 % du PIB promis par la ministre de l’Enseignement Supérieur ne sera finalement respecté qu’à l’aube de 2030, atteignant ainsi les 20 milliards d’euros ; une somme jugée insuffisante par une grande partie du corps universitaire. D’autant que, comme le souligne Marie Sonnette, maître de conférence en sociologie à l’université d’Angers : « Ils sont prévus sur dix ans, autant dire qu’on ne sait pas du tout si l’argent arrivera un jour. Et cela reste en deçà de ce dont on a vraiment besoin compte tenu de l’augmentation du nombre d’étudiants » [2]. 

« Ce n’est que la vitrine de la recherche que l’on veut améliorer, pas la recherche. » Sébastien Nadot

Cette réforme n’est finalement ni plus ni moins que la traduction d’un désengagement de l’État dans l’investissement pour la recherche au profit du privé. En favorisant son financement « projet par projet », mais aussi en limitant les budgets alloués par l’ANR (Agence nationale de la recherche), cette réforme ne fait qu’accroître la concurrence déjà existante entre les laboratoires et également entre les disciplines. Selon une logique libérale désormais bien huilée, le gouvernement confirme sa vision court-termiste et sa quête de la meilleure rentabilité. Pourtant, l’abandon des recherches sur le coronavirus à l’université de Grenoble, faute de moyens, aurait pu faire changer cette trajectoire suicidaire. À défaut de redonner du pouvoir et du budget à la recherche, « ce n’est que la vitrine de la recherche que l’on veut améliorer, pas la recherche », comme le déplore Sébastien Nadot. 

Les orientations budgétaires vont aussi impacter directement les personnels universitaires. Aujourd’hui, la quête de rentabilité prend une place prépondérante au sein de l’université, alors même que l’on déplore 30 à 70 % de travailleurs précaires dans l’enseignement supérieur selon les secteurs [3]. Pourtant, plutôt que recruter de nouveaux maîtres de conférences, le gouvernement préfère créer de nouveaux statuts comme le CDI de mission scientifique ou encore « le Chair Junior ». Ce dernier, largement inspiré des « tenures tracks » à l’américaine, est en réalité un contrat de pré-titularisation, dans l’attente d’accéder à un poste de professeur des universités. Il permet de repousser le temps de la titularisation l’accès à une stabilité salariale. Face au rejet quasi-unanime de cette mesure, le gouvernement a néanmoins limité la part des« chairs juniors » à 15 % des prochains recrutements. 

Des questions sous tension

Mais les tensions se sont principalement cristallisées autour de trois principales questions. D’une part, le gouvernement prévoit de court-circuiter le CNU dans la qualification de maîtres de conférences et de professeurs. Auparavant, cet organe composé par 3480 membres, à deux-tiers élus et un tiers nommés, était chargé de se prononcer sur la « qualification » à la fonction de professeurs ou de maîtres de conférences par une procédure  nationale. Pour accéder à cette qualification, un docteur devait obligatoirement obtenir l’appui du CNU de sa discipline (52 personnes au total) puis postuler à un poste. Cela permettait d’harmoniser les thèses et les critères de sélection des candidats provenant de différentes universités, mais aussi de différents pays [4]. Désormais, il ne sera plus obligatoire de passer cette qualification, une décision qui facilitera le « copinage » plus que la valorisation des capacités des postulants. « C’est une évolution désastreuse, qui ouvre la voie à des recrutements et à des promotions motivés par des préoccupations éloignées des mérites scientifiques et académiques qui, seuls, devraient en principe animer l’accès aux corps des enseignants-chercheurs, que garantit l’existence d’une instance nationale, indépendante et impartiale », comme l’explique un collectif de quarante universitaires dans les colonnes du JDD [5].

Les sénateurs ont également donné une occasion aux universitaires de s’insurger, en proposant d’inscrire dans la loi que « les libertés académiques s’exercent dans le respect des valeurs de la République ». Cet amendement, qui avait pourtant reçu l’avis « extrêmement favorable » de la ministre Frédérique Vidal, a finalement été supprimé – une des rares mais non moins notables victoires des universitaires dans la lutte contre la LPPR. Il a été remplacé par un article plus consensuel, selon lequel « les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe à caractère constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs » [6].

« Cette loi restera peut-être dans l’histoire comme la loi qui aura réprimé le droit de manifester sur les campus. » Patrick Lemaire

Enfin, l’amendement 147 attire particulièrement l’attention, pour atteinte ouvertement portée à la liberté d’expression. Proposé en catimini lors de la commission mixte paritaire et alors même que la loi avait déjà effectué son aller-retour législatif, cet article sanctionne « d’une peine d’un an d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende […] le fait de pénétrer ou de se maintenir dans l’enceinte d’un [tel] établissement sans y être habilité […], dans le but d’entraver la tenue d’un débat organisé dans les locaux de celui-ci. » Ajoutons que la peine s’alourdit à trois ans d’emprisonnement et 45 000€ si l’entrave est considérée comme ayant été commise en réunion. Pour Patrick Lemaire, président de la société française de biologie du développement, cette «  loi restera peut-être dans l’histoire comme la loi qui aura réprimé le droit de manifester sur les campus » [7]

Un débat en catimini

Si, sur le fond, cette réforme signe la déliquescence du service public de la recherche, le gouvernement est aussi parfaitement critiquable sur la forme. Alors que Frédérique Vidal disait faire « le pari de la confiance » [8] dans les colonnes du Monde, au lendemain de l’adoption du texte par la commission mixte paritaire, cela ne s’est pourtant pas ressenti tout au long de son élaboration. À chacun de ses déplacements dans les établissements d’enseignement supérieur, la ministre s’est montrée frileuse au dialogue et à la concertation. Par ailleurs, le gouvernement a dûment ignoré le rapport du CESE (Conseil économique, social et environnemental), qui dénonçait un « décrochage français de l’effort de recherche » et un texte « pas à la hauteur des défis considérables auxquels notre pays doit faire face »[9]

Frédérique Vidal
Visite de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, sur le campus de Polytechnique.

Plus marquant encore, l’empressement avec lequel s’est effectuée l’étude de la loi. La ministre a ainsi choisi de faire passer le texte en procédure accélérée, qui conditionne l’adoption du texte à une seule lecture par chambre. L’avenir de la recherche publique française aura donc été scellé en trois jours de débats à l’Assemblée nationale et deux jours du côté du Sénat. Dans ce bref laps de temps, la Commission mixte paritaire – qui réunit à huis clos sept députés et sept sénateurs – aura non seulement adopté mais aussi amendé le texte, donnant lieu au désormais tristement célèbre amendement 147 et à la quasi-suppression du CNU.

Une mobilisation inédite de la profession

Sans surprise, nous assistons à une nouvelle levée de boucliers de la part des universitaires qui accusent ce coup supplémentaire porté à la profession. Dès octobre dernier, le ton monte entre le CNU et leur ministre de tutelle. Dans une lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron, les auteurs rappellent leurs inquiétudes, exprimées massivement depuis la publication du premier rapport en novembre 2019. Celles-ci n’avaient vraisemblablement pas été entendues puisque le texte, examiné en urgence le 19 juin dernier, n’a pas permis de rassurer les universitaires. Le gouvernement avait joué l’ignorance à la perfection lors de la grève des revues de sciences sociales, le 30 janvier 2020 [10] ou encore pendant la manifestation du 5 mars dernier, qui avait rassemblé plus de 25 000 personnes dans les seules rues parisiennes [11]. Pour cette raison, les signataires déclarent que « Mme Frédérique Vidal ne dispose plus de la légitimité nécessaire pour parler au nom de la communauté universitaire et pour agir en [sa faveur] »[12]. Face à l’ignorance du chef de l’État, de nombreuses pétitions ont été lancées sur les réseaux sociaux. Parmi elles, le collectif Rogue – en référence à la révolte des académiques états-uniens à l’occasion de la « march for science » – réclame la suspension pure et simple d’une loi vouée à augmenter les « déserts universitaires » et exacerber des inégalités territoriales et socio-économiques toujours plus profondes [13]. Le site Academia dénonce quant à lui « la fin pure et simple des contestations sur les campus et la porte ouverte à toutes les dérives autoritaires » [14]. En effet, le texte pose les bases d’une politique de la dissuasion par la répression des blocages et perturbations au sein des établissements, une définition volontairement floue des « entraves » désormais passibles de sanction ou encore la possibilité pour un procureur d’engager lui-même des poursuites à l’encontre des perturbateurs, indépendamment des présidents d’université. Par ailleurs, la SMF (Société mathématique de France), dénonce les ultimes amendements, adoptés sans la moindre concertation. Dans un communiqué de presse du 31 octobre 2020, elle réclamait leur retrait et rappelait que : « Les libertés académiques sont garantes d’une capacité d’analyse de notre monde, indépendante de toute pression économique, politique, religieuse ou autre » [15].  

Pourquoi ce tel décalage entre l’obstination de nos dirigeants à préserver le contenu du texte et les craintes maintes fois exprimées par la communauté universitaire ? Un simple désir autoritaire d’imposer une décision verticale et d’encadrer sans entrave une profession jugée trop indépendante et trop libre ? Probablement, aussi, la volonté d’aller au plus vite, tant pour masquer les voix discordantes que pour ignorer les besoins criants de financement des universités, dans un contexte que l’on sait particulièrement incertain et précaire. À ce titre, notons que la concession accordée cet été par la ministre Frédérique Vidal de répartir le budget prévu sur sept ans au lieu de dix a été finalement abandonnée. Inaudible dans les couloirs des assemblées, le corps enseignant entend une fois de plus faire entendre sa détresse par ses propres moyens. Malgré les tentatives de leur ministre de désamorcer les tensions, précisant par exemple que  l’amendement 147 « ne s’applique qu’aux personnes extérieures à l’établissement, et donc ni à ses étudiants, ni à ses personnels » [16], plusieurs organisations étudiantes et d’enseignants-chercheurs appellent à la manifestation ce mardi, 17 novembre, devant la Sorbonne. 

Une défiance du pouvoir envers les scientifiques

Comment ne pas faire le lien entre une loi ouvertement punitive et l’attaque adressée par Emmanuel Macron le 10 juin dernier, rendant l’université coupable de « l’ethnicisation de la question sociale » et de la prolifération de la pensée « sécessionniste » [16] ? La défiance du chef de l’État envers les sciences humaines et sociales a de quoi intriguer. Celui qui, candidat, se vantait d’avoir été un intime du philosophe Paul Ricœur, ne cache plus son aversion pour une profession d’intellectuels, accusée de véhiculer des idéologies et de « casser la République en deux ». Mais les désaccords entre le monde académique et le pouvoir politique ne datent pas d’aujourd’hui. En 2016, la formule du premier ministre Manuel Valls, « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser », visait déjà les chercheurs et le choix de leurs objets d’étude. Selon lui, certains travaux liés aux questions de religion, de laïcité, de radicalisation se risquaient à jouer le jeu du terrorisme et de le justifier dans le débat public. Dans le contexte agité des derniers attentats, qui ont donné lieu à un durcissement du discours dans les rangs de l’exécutif, le parallèle entre les deux prises de position n’est guère étonnant. Interrogée sur France culture, Sylvie Bauer, présidente de la commission permanente du CNU, y voit une forme de censure [17]. 

« Comment un texte qui remet ainsi en cause le débat public et l’expression du dissensus peut-il être adopté dans l’indifférence – ou du moins la méconnaissance – quasi-générale ? »

Surfer sur une interprétation purement idéologique et partisane de la recherche c’est, à l’image de Jean-Michel Blanquer et de ses propos contre « l’islamo-gauchisme », nier la dimension scientifique des travaux en sciences sociales. Une fois de plus, le gouvernement porte une loi lourde de sens et de conséquences, puisqu’elle délégitime tout savoir, expertise ou argumentation qui ne serait pas conforme à sa propre vision de la société. Comment un texte qui remet ainsi en cause le débat public et l’expression du dissensus peut-il être adopté dans l’indifférence – ou du moins la méconnaissance – quasi-générale ?  Pour la spécialiste de l’histoire des sciences à l’EHESS Christelle Rabier, cette loi constitue une menace inédite au principe de franchise universitaire, acquis en 1253 par Robert de Sorbon et permettant à l’université d’échapper au contrôle de l’État et de l’Église [18]. Garante de l’indépendance de l’université et de la liberté d’étudier et d’enseigner, la franchise universitaire risque bien d’être limitée à l’interprétation arbitraire du « délit d’entrave » au nom de la « tranquillité » et du « bon ordre » prônés par la nouvelle LPPR. 

Une actualisation des lois scélérates ?

De pareils textes, permettant au pouvoir de multiplier les mesures de contrainte et d’attenter aux libertés individuelles sans contrôle d’un juge sont apparues pendant la IIIe République sous le nom de « lois scélérates ». Ces lois d’exception qui visaient en 1893 et 1894 les anarchistes se sont étendues, dans les années suivantes, aux militants politiques de gauche dans leur ensemble. Au nom de la lutte contre les attentats, les mesures répressives se sont rapidement banalisées, visant toutes opinions et paroles discordantes.

Léon Blum
Léon Blum, fervant opposant aux lois limitant la liberté d’expression. ©Anefo

À l’instar de quelques personnalités publiques de l’époque, Léon Blum en a livré l’interprétation suivante : « Dirigées contre les anarchistes, elles ont eu pour résultat de mettre en péril les libertés élémentaires de tous les citoyens » [19]. Soulignant l’offense portée aux principes généraux de l’État de droit, celui qui n’était alors qu’un jeune auditeur au Conseil d’État craignait qu’aux termes de ce nouveau texte, « la simple résolution, l’entente même [prenne] un caractère de criminalité ». À l’heure des discours de fermeté et de la tension extrême entre la société civile et les forces de police générée par les luttes sociales de ces derniers mois et par le mépris affiché et croissant de nos dirigeants pour toutes formes de contestations, les mots de Blum trouvent un écho particulier. Nos élus s’apprêtent, peut-être, à poser une pierre supplémentaire à l’édifice prédateur du macronisme. 


[1] https://www.youtube.com/watch?v=9j__hGbT-tU&feature=youtu.be&ab_channel=S%C3%A9bastienNADOT%2CD%C3%A9put%C3%A9-France
[2] https://www.bastamag.net/Universites-LPPR-loi-enseignement-superieur-recherche-precarite-attaque-liberte-academique-petition
[3] https://universiteouverte.org/2020/02/10/la-precarite-dans-lenseignement-et-la-recherche/
[4] https://afs-socio.fr/la-qualification-par-le-cnu/
[5] https://www.lejdd.fr/Societe/Education/tribune-il-faut-defendre-le-conseil-national-des-universites-4005651
[6] https://www.franceinter.fr/societe/la-future-loi-programmation-de-la-recherche-va-t-elle-rendre-illegales-les-occupations-d-universites
[7] https://www.liberation.fr/france/2020/11/11/quand-le-gouvernement-prevoit-la-penalisation-des-mobilisations-etudiantes_1805266
[8] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/12/frederique-vidal-entre-instance-nationale-et-universites-autonomes-le-pari-de-la-confiance_6059511_3232.html
[9]https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2020/2020_13_programmation_pluriannuelle_recherche.pdf
[10] https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/le-journal-des-idees-emission-du-lundi-03-fevrier-2020 
[11] https://universiteouverte.org/2020/03/06/aujourdhui-luniversite-et-la-recherche-sarretent/
[12] https://www.liberation.fr/debats/2020/11/08/frederique-vidal-ne-dispose-plus-de-la-legitimite-necessaire-pour-agir-en-faveur-de-l-universite_1804958
[13] http://rogueesr.fr/une_autre_lpr/
[14] https://academia.hypotheses.org/28130
[15] https://smf.emath.fr/actualites-smf/311020-3-amendements-lppr
[16] https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/la-contestation-contre-le-projet-de-loi-recherche-relancee-dans-les-universites-1265195#utm_source=le%3Alec0f&utm_medium=click&utm_campaign=share-links_twitter
[17] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/06/30/comment-emmanuel-macron-s-est-aliene-le-monde-des-sciences-sociales_6044632_3224.html 
[18] https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-8-h/journal-de-8h-du-mercredi-11-novembre-2020
[19] https://djalil.chafai.net/blog/2020/03/09/franchise-universitaire/
[20] https://www.monde-diplomatique.fr/2020/01/KEMPF/61188

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« L’action de terrain est pour nous la continuation de la pensée politique » – Entretien avec Nouvelle Ère



Nouvelle Ère se présente comme « le mouvement de jeunesse qui s’engage pour les territoires en menant des actions de proximité ». Né il y a quelque mois, dans le sillage du déconfinement, cette organisation centrée sur la jeunesse de la France des gilets jaunes se déploie progressivement dans les différents départements. Nous avons voulu rencontrer ses représentants pour mieux comprendre cette initiative.


LVSL – Votre mouvement émane plus largement des grandes mobilisations de la jeunesse pour le climat. Comment cette initiative est-elle née plus précisément ?

Louna Mouret – Cette initiative est née d’une prise de conscience et de discussions entre amis. Des jeunes s’engagent et s’organisent pour se mobiliser autour des questions climatiques et sociales. Notre ambition est de porter les messages venant des territoires périphériques, alors qu’ils sont si peu écoutés. Nous avons ainsi créé Nouvelle Ère avec l’objectif de lancer une dynamique nouvelle, citoyenne et politique mais indépendante des structures partisanes.

Olivier Demoures – L’initiative part aussi d’un contexte : nos sociétés sont confrontées aux plus grands défis des dernières décennies, comme le changement climatique, le chômage de masse et une pandémie mondiale. Les jeunes doivent être à l’origine d’un changement vers une nouvelle ère que nous souhaitons aider à construire. Nous sommes environ une centaine, d’horizons divers, dont l’attachement pour leurs territoires d’origine et les valeurs portées par le mouvement les ont amenés à s’y investir. Depuis le début de sa création, le mouvement promeut de nouvelles solidarités partout en France et souhaite y faire émerger des idées afin de faire de la proximité une solution aux crises auxquelles notre société est confrontée.

LVSL – Justement, vous comptez une dizaine de délégations territoriales, impliquées auprès des acteurs locaux, mais comment se structure concrètement votre mouvement ? L’horizontalité est-elle un principe directeur dans votre organisation ?

OD – Nouvelle Ère est fondée sur l’engagement local. Notre objectif est de donner la parole à la jeunesse des territoires. Tous les membres du mouvement peuvent être force de propositions et d’actions. Chacun et chacune met en œuvre les actions qui lui tiennent à cœur et qui sont adaptées aux spécificités locales. Nous sommes un mouvement qui se veut participatif et donc horizontal, mais nous avons une colonne vertébrale et des valeurs qui fondent toutes nos actions.

LM – Effectivement, les actions sont décidées dans chaque département, au niveau des délégations territoriales, qui forment le cœur du mouvement. Les propositions et les actions menées dans les territoires sont ensuite portées à l’échelle nationale pour pouvoir peser dans le débat public. Finalement, c’est lier l’action citoyenne à la pensée politique.

LVSL – Vous vous présentez avant tout comme un mouvement de jeunesse. Dans quelle mesure cette identité générationnelle est-elle déterminante pour vous ? N’avez-vous pas peur que cette étiquette vous desserve à terme ?

OD – Mobiliser les jeunes est essentiel. Ils sont les premiers touchés par le chômage, par le dérèglement climatique, par la qualité de l’alimentation. Ils sont aussi ceux qui votent le moins. Mais avant tout, ils peuvent créer dans le reste de la société de nouvelles dynamiques. Si les jeunes se réconcilient avec l’engagement citoyen, n’est-ce pas une porte ouverte pour convaincre nos aînés de s’engager à leur tour ?

LM – J’ajouterais que dans les territoires, que ce soit les villes moyennes, les milieux ruraux ou périurbains, la mobilisation de la jeunesse a souvent un impact. Ces villes sont rarement universitaires, et des actions de proximité organisées par des jeunes à destination de tous et toutes sont l’occasion de réunir les plus âgés et les plus jeunes, ceux qui restent et ceux qui sont partis.

LVSL – Vous souhaitez partir d’initiatives locales pour peser plus largement dans le débat public à l’échelle nationale. Comment voyez-vous cette traduction du local au national ? De quelle nature serait « l’initiative politique indépendante » que vous appelez de vos vœux ?

LM – Nous menons des actions locales qui partent des réalités concrètes de ce que vivent les citoyens au quotidien et sont menées, dans la mesure du possible, en lien avec les acteurs locaux dans chaque département. En partant des préoccupations rencontrées sur le terrain, le mouvement porte au niveau national des idées et des propositions concrètes afin de peser dans le débat public et politique. Il s’agit par exemple d’aider à la création d’un jardin participatif dans les Yvelines pour promouvoir la sécurité sociale alimentaire ou créer un atelier de réparation à Chalon-sur-Saône pour porter l’idée de l’économie circulaire. L’action de terrain est pour nous la continuation de la pensée politique par d’autres moyens que le seul discours.

LVSL – Vous dites en même temps que vous êtes un « mouvement citoyen et politique mais qui n’est rattaché à aucun parti ». Quel constat faites-vous sur les organisations politiques, et la situation politique en général ?

OD – Le constat est limpide : 65 % d’abstention aux dernières élections municipales et la progression constante de l’extrême droite. Cela n’a pas attendu la COVID-19. Nous vivons dans une société où le sens et le récit politique manquent, où l’on parle plus de politiques publiques que d’idées et où les décisions et les propositions des personnalités politiques sont parfois perçues comme absurdes. Jamais les partis ne se sont vus autant reprochés d’être éloignés des réalités. Ce n’est peut-être pas vrai, c’est peut-être contestable, mais on ne peut pas le nier, ni y échapper. Jamais le politique n’a été aussi discrédité et le citoyen aussi peu écouté.

LM – Ce constat est d’autant plus vrai pendant ce deuxième confinement. L’engagement des plus jeunes dans notre société est indispensable, car la possibilité de participer au débat public n’a jamais été aussi prégnante. Certains nous avaient promis le « monde d’après », mais qui le redéfinira ? Nous croyons que la situation actuelle donne de l’intérêt à notre initiative : agir pour un monde de proximité, qui a plus de sens. On nous dit toujours qu’il est temps d’agir, et par « on » j’entends le personnel politique et les experts. Mais les paroles ne suffisent plus, il faut les transformer en engagement politique et en actes.

LVSL – L’urgence climatique est pour vous un défi majeur, au cœur de votre engagement. Quel rôle attribuez-vous à l’État dans ce contexte ? L’Etat stratège constitue-t-il un acteur capable de répondre à ces défis ?

LM – Les initiatives individuelles ne suffiront pas pour faire face à l’ampleur du dérèglement climatique. Bien au contraire, c’est un enjeu d’intérêt commun et l’État y joue une place essentielle, tout comme la coordination internationale. Il est le seul à pouvoir assurer les investissements nécessaires pour rendre les territoires écologiques. Sans État, on ne peut pas vivre dans une société de proximité : c’est un multiplicateur de forces puisque ce sont les citoyens qui font l’État. Or, sans action collective, nous ne pourrons pas lutter contre le dérèglement climatique.

OD – L’État doit assurer cette reconstruction, car on ne parle plus de transition. Mais pour cela, les citoyens doivent avoir confiance en l’État. Comment reconstruire si on ne part pas de ce que vivent les gens au quotidien ? Pour être stratège, encore faut-il que son action soit crédible. L’autre défi auquel l’État est confronté, c’est de pouvoir assurer une stratégie dans un contexte très mondialisé. On ne pourra pas réduire notre empreinte carbone sans une action étatique forte. Sans action nationale, on ne peut pas vivre dans un monde de proximité où l’emploi est proche, où l’économie est circulaire, où le lien social est fort et où le climat ne devient pas fou.

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Allongement du délai de recours à l’IVG : une loi insuffisante face à des problèmes d’accès persistants



La crise sanitaire liée au Covid-19 a révélé et mis en lumière les inégalités d’accès à l’avortement et le fossé considérable entre le droit à l’avortement et la possibilité effective d’y avoir recours. Pendant le confinement, les difficultés d’accès à l’IVG ont été exacerbées, avec une augmentation significative du nombre d’IVG hors délai. Cette situation avait amené médecins, associations et politiques à réclamer un allongement temporaire du délai légal d’IVG de 12 à 14 semaines et avait fait naître la réflexion de réformer l’accès à celui-ci. D’où la proposition de loi, présentée et votée à l’Assemblée le 8 octobre dernier, allongeant le délai d’IVG de 12 à 14 semaines. Cependant, cette loi n’est pas à la hauteur des enjeux d’accessibilité à l’IVG. Par Barbara Calliot et Louise Canaguier. 


Le 19 mars, lors des débats sur le projet de loi d’urgence sanitaire, la sénatrice socialiste Laurence Rossignol propose des amendements pour étendre temporairement les délais de recours à l’IVG. Cela permettrait aux femmes dans des situations compliquées de confinement de ne pas se retrouver hors délais. Les amendements sont rejetés mais Olivier Véran assouplit les règles pour le recours aux IMG (Interruption médicale de grossesse) par aspiration, les médecins pouvant mettre en avant la « détresse psycho-sociale » comme motif. Cependant, il n’aborde pas la question de la composition du collège des médecins. Or, cela constitue un obstacle majeur à son recours (la procédure de recours à l’IMG est dépendante de l’approbation de quatre médecins, dont un étant spécialiste de médecine fœtale). Le 14 avril, le gouvernement autorise une prolongation du délai des IVG médicamenteuses, lequel s’étend jusqu’à sept semaines de grossesse. La demande d’allonger de quinze jours le délai de recours à l’IVG est alors largement relayée par les associations. Une tribune, soutenue par une soixantaine de députés, est publiée dans Libération le 12 mai[1]

Dans un rapport adopté le 16 septembre, la Délégation aux droits des femmes à l’Assemblée Nationale recommande de porter de douze à quatorze semaines de grossesse la limite légale pour pratiquer l’IVG. Ce rapport avait pour objectif d’identifier les freins au droit à l’avortement et d’en proposer une réponse législative, à la lumière des inégalités territoriales en matière d’l’IVG et des refus des prises en charges tardives. Ces éléments avaient été à la source des revendications des militantes des droits des femmes. Les co-rapporteuses du rapport (Marie-Noelle Ballistel et Cécile Muschotti) avaient plaidé pour une protection de la santé des femmes souvent obligées, pour celles qui en ont les moyens, de fuir à l’étranger dans des pays où la législation est plus progressiste en la matière comme aux Pays-Bas ou en Espagne, où le délai de recours à l’IVG est respectivement de 22 semaines et 14 semaines (il s’agirait de 3000 à 5000 femmes par an concernées par ces départs à l’étranger)[2].

Les 25 recommandations présentées dans ce rapport ont abouti à une proposition de loi (n°3375), soutenue par de nombreux élus de la majorité, et votée en première lecture à l’Assemblée le jeudi 8 octobre, avec 86 voix pour et 59 contre[3]. Cette proposition de loi du groupe Écologie démocratie et solidarité, portée par la députée Albane Gaillot, prévoit l’allongement de deux semaines du délai légal de recours à l’IVG (passant donc de 12 à 14 semaines). Elle prévoit également dans son article 3 de supprimer la double clause de conscience en matière d’IVG pour les médecins[4], en modifiant l’article L.2212-8 du Code de la Santé Publique, dont la rédaction est actuellement la suivante : « un médecin ou une sage-femme qui refuse de pratiquer une interruption volontaire de grossesse doit informer, sans délai, l’intéressée de son refus et lui communiquer immédiatement le nom des praticiens ou des sages-femmes susceptibles de réaliser cette intervention […] », pour une formulation reposant sur l’obligation d’information et d’orientation des patientes[5].

Afin de renforcer l’offre médicale en matière d’IVG, l’article 2 du texte propose de modifier l’article 2213-1 du Code de la Santé Publique, qui, en l’état ne permet aux sages-femmes que de pratiquer l’IVG médicamenteuse. Il étendrait leurs compétences en leur permettant de réaliser les IVG chirurgicales jusqu’à la dixième semaine de grossesse. L’article 4[6], quant à lui, prévoit « le gage des dépenses éventuellement occasionnées par ces mesures pour les organismes de sécurité sociale ». [7]

La proposition est soutenue par l’ensemble de la gauche, et particulièrement par la France Insoumise. À droite, des critiques se sont fait entendre en matière de suppression de la clause de conscience spécifique qui serait, selon eux, un point important de la loi Veil de 1975. La volonté de suppression du délai de réflexion de deux jours pour confirmer l’IVG après l’entretien psycho-social pose également problème. Depuis 2016 et la suppression du temps de réflexion minimal entre la consultation d’information et le recueil du consentement de la femme, c’est le seul délai qui subsiste dans le droit français.

Si la proposition a reçu le soutien de la majorité LREM, le gouvernement s’est montré plus réservé à son sujet. Le Comité national consultatif d’éthique a été saisi par Olivier Véran pour rendre un avis avant le passage de la proposition de loi au Sénat [8]. Par ailleurs, l’Académie nationale de médecine s’est opposée dans un communiqué à l’allongement du délai légal d’accès à l’IVG, en soulignant le risque d’une augmentation du «  recours à des manœuvres chirurgicales qui peuvent être dangereuses pour les femmes  », avec une « augmentation significatives des complications à court ou à long termes  ». Ils s’opposent également au fait de déléguer des compétences supérieures aux sages-femmes en raison de leur « absence actuelle de qualification chirurgicale ».

L’Ordre des médecins s’est quant à lui opposé à la suppression de la clause de conscience spécifique à l’IVG, prévue par l’article 3 de la proposition de loi. Il met en avant le fait que celle-ci ne « permettra pas de répondre aux difficultés qui peuvent se poser à nos concitoyennes souhaitant avoir recours à une IVG »[9]. Le président du Collège national des gynécologues et obstétriciens de France (GNGOF), le professeur Israël Nisand, s’est également opposé à l’allongement du délai de recours à l’IVG. Dans un entretien accordé au Monde, il affirme que le véritable problème réside dans le délai d’obtention du rendez-vous qui, en raison de services hospitaliers débordés, place de nombreuses IVG hors-délais (le manque de moyens est en effet un obstacle considérable à l’application effective du droit à l’IVG). Il se montre dans ce sens favorable à l’idée de fixer un délai d’obtention de rendez-vous de cinq jours maximum. Il avance également le fait que cet allongement de deux semaines, qui change la technique d’extraction du fœtus, pourrait poser un problème de ressources humaines, avec des praticiens refusant de pratiquer l’IVG. Cela aurait pour effet de réduire encore plus l’accès à celui-ci. En effet, à douze semaines le fœtus mesure environ 85 millimètres contre 120 millimètres à 14 semaines ce qui exige de « couper le fœtus en morceaux et écraser sa tête pour le sortir du ventre » ce qui, selon le professeur, peut-être « assez difficile à réaliser pour beaucoup de professionnels »[10].

Ces réticences à l’égard de la proposition de loi, qui fait l’objet de nombreux débats éthiques et politiques, témoignent d’une hostilité et d’une méfiance structurelle par rapport aux avortements, et questionne sur leur accessibilité effective.

La loi Veil : acte fondateur du droit à l’avortement

En effet, le droit à l’avortement est le fruit d’une histoire de mobilisations et de luttes acharnées menées pour le droit à disposer de son corps, qui s’est heurté et se heurte encore aux réticences, aux blocages de nombreuses institutions, notamment religieuses, et au sexisme.

C’est avec l’adoption de la loi du 17 janvier 1975 que les femmes en France peuvent, pour la première fois, interrompre leur grossesse pour des motifs qui ne sont pas thérapeutiques.

C’est avec l’adoption de la loi du 17 janvier 1975 que les femmes en France peuvent pour la première fois interrompre leur grossesse pour des motifs qui ne sont pas thérapeutiques. Cette loi sera très médiatisée et suscitera la polémique, ainsi qu’une multitude d’actions des groupes anti-IVG. Elle fait suite à de nombreuses manifestations publiques, visant à défendre un meilleur accès à la contraception et à dépénaliser l’avortement, parmi celles-ci certaines représentent « un défi à l’ordre social comme l’emblématique ‘Manifeste des 343’ »[11].

Selon Nathalie Bajos et Michèle Ferrand, l’analyse des arguments avancés lors des débats sur la loi Veil « permet de saisir le sens social que va prendre l’IVG en France et de mettre au jour la construction normative qui en découle » [12]. Effectivement, ce texte est le fruit d’un compromis qui arrive après l’échec de plusieurs propositions de lois (dont le projet Messmer-Poniatowski de 1973). Elle ne crée pas de véritable droit des femmes à avorter (comme le montrent l’autorisation obligatoire des parents pour les mineures, ou le non-remboursement par la Sécurité Sociale), mais permet l’autonomie des femmes en matière d’IVG. Toutefois, l’article 4 section 1 stipule que c’est l’état de détresse qui permet son recours.

À l’instar des propos de Nathalie Bajos et Michèle Ferrand, les débats et les conflits autour de cette loi emblématique signent le sens social du recours à l’avortement : en effet, l’avortement est vu comme une exceptionnalité qui se doit d’être dramatique. Simone Veil déclare d’ailleurs le 26 novembre 1974 lors du débat introductif à l’Assemblée Nationale que : « l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issues […] c’est un drame et cela restera toujours un drame« . C’est l’argument de la santé publique, socialement plus recevable, qui est avancé pour défendre le projet (ce qui a instauré un dispositif de médicalisation permettant le contrôle social de la procréation). Associé aux différentes lois sur la contraception, l’objectif, était qu’il n’y ait plus, à terme,  besoin de faire d’IVG. Par la suite, la limitation de la clause de conscience est introduite lors du renouvellement de la loi Veil le 1er janvier 1980. Celle-ci acte le remboursement de l’IVG par la Sécurité Sociale (loi Roudy), et le délit d’entrave à l’IVG est créé par la loi du 5 décembre 1992.

La loi Aubry-Guigou du 4 juillet 2001 signe la reconnaissance d’un véritable droit des femmes à l’avortement, qui est considéré comme une liberté physique et corporelle protégée par le droit : la consultation psycho-sociale reste obligatoirement proposée mais devient facultative, le consentement parental n’est plus nécessaire pour les mineures, et le délai légal d’interruption de grossesse est porté de dix à douze semaines. En 2004, l’IVG médicamenteuse est autorisée en médecine de ville. Le 27 septembre 2013, Najat Vallaud-Belkacem lance un site dédié (ivg.gouv.fr), car de nombreux sites internet anti-IVG cherchant à dissuader les femmes par le biais de la désinformation ont fleuri sur le net. En 2014, la loi Vallaud-Belkacem supprime la condition de détresse avérée, présente dans la loi de 1975 : c’est un symbole fort. Le 1er décembre 2016 est présentée à l’Assemblée la proposition de loi sur le délit d’entrave numérique à l’IVG, votée définitivement le 16 février 2017. 

Cette nouvelle proposition de loi apporte certaines avancées en faveur d’une meilleure accessibilité à l’IVG. Néanmoins, les problèmes persistent encore. Ces mesures insuffisantes ne tendent qu’à estomper partiellement les difficultés d’accès à l’IVG, et posent la question du différentiel entre le droit à l’IVG formulé par la loi, et son accessibilité pratique pour les femmes.

Pour reprendre les termes de Sophie Divay, sociologue, le droit à l’avortement est indéniablement et malgré cette loi un « droit concédé, encore à conquérir »

En effet, si cette loi demeure insuffisante, c’est parce que les facteurs contraignant à l’IVG sont extérieurs et structurels. Entre le poids culpabilisateur de la société, appuyé par les institutions médicales, juridiques et les lobbies anti-avortement, ainsi que les difficultés d’accès matérielles et temporelles, faire le choix d’avorter demande encore aux femmes beaucoup de force, quand cela ne se transforme pas en parcours du combattant. 

Un accès restreint par les contraintes sociales

La liberté des femmes en matière d’IVG en France est, selon Lucile Olier, encore une liberté « sous contrainte » [14], largement dépendante du corps médical. Selon l’article L. 2212-2 du Code de santé publique [15], ancien article L.162-1 de la Loi Veil, « L’interruption volontaire de grossesse ne peut être pratiquée que par un médecin  ». La légitimité de l’IVG fut donc entièrement rattachée à la santé, sous l’influence du corps médical, cela afin d’éviter une banalisation de l’acte. Par la loi de 1975, le corps médical a ainsi pris possession du contrôle social de l’IVG. La « clause de conscience  » adoptée place les valeurs morales du médecin au-dessus de toute urgence, même sanitaire. L’avortement n’est plus interdit, il est un droit, mais sous influence et sous contrôle du médical. Cela a transformé l’IVG en un acte de désespoir, de dernier recours. 

Par la loi de 1975, le corps médical a ainsi pris possession du contrôle social de l’IVG.

Avec la massification des moyens de contraception, se met en place ce que Nathalie Bajos et Michèle Ferrand appellent la « norme contraceptive ». Elle place, intégralement et de façon très culpabilisatrice, la responsabilité de la contraception sur les femmes, dans la continuité de la norme patriarcale en matière de sexualité[16]. D’après l’enquête « Contexte de la Sexualité en France » de 2006, la très grande majorité des femmes (91 %) et des hommes (91 % également) entre 18 et 69 ans considèrent « qu’avec toutes les méthodes de contraception qui existent, les femmes devraient être capables d’éviter une grossesse dont elles ne veulent pas »[17], constituant de ce fait un déni des difficultés des femmes pour obtenir une contraception efficace et sans danger. 

La crainte d’une culpabilisation crée un véritable malaise psychologique. L’enquête de Sophie Divay, retraçant ses consultations psycho-sociales post-IVG, pour la revue Travail, Genre et sociétés, explicite le tabou qu’est cet acte pour un bon nombre de demandeuses. La peur du jugement social est récurrente durant les consultations, faisant de cet acte un non-dit, dans un but de protéger une relation amoureuse, familiale, ou encore une situation professionnelle, pour laquelle une IVG est un vrai frein à la carrière[18]. Pourtant, Nathalie Bajos et Michèle Ferrand montrent que 40 % des femmes y ont recours une fois dans leur vie[19]. Il y a donc un véritable paradoxe entre la récurrence du recours à l’acte et sa perception sociale. 

La culpabilisation vient aussi parfois du regard très variable des médecins, allant d’une attitude réconfortante à celle « d’entrepreneur de morale« , pour reprendre l’expression de Becker. Sophie Divay raconte ainsi comment une étudiante lui rapporta la pression psychologique exercée par son gynécologue pour qu’elle garde l’enfant. « En sortant de la visite, j’étais contente, parce qu’il avait accepté de faire l’IVG !« , raconte celle-ci, confirmant le pouvoir des médecins sur le choix des femmes[20]. Ce regard culpabilisateur rend l’IVG encore plus difficile mentalement. La suppression de la double clause de morale ne va pas changer ce poids psychologique, puisque les médecins peuvent toujours refuser de pratiquer l’IVG.

Pour Danielle Gaudry, gynécologue et militante au Planning familial : « il existe encore, 45 ans après la loi Veil, des freins idéologiques et aussi de fonctionnement dans l’accès à l’IVG en France »

De plus, l’article 4 de la loi Veil donne l’obligation au spécialiste d’ « informer celle-ci (la femme enceinte) des risques médicaux graves qu’elle encourt pour elle-même et ses maternités futures, et de la gravité biologique de l’interruption qu’elle sollicite« [22], ce sur quoi les médecins insistent plus que pour toute autre opération médicale[23]. Or l’article de Danielle Hassoun “Les conditions de l’interruption de grossesse en France”, de 1997, montre que la médicalisation de l’IVG a mis fin aux risques pour la santé de la personne enceinte, importants avant 1975[24]. Aujourd’hui, l’accent est mis d’avantage sur les traumatismes psychologiques possibles, créant l’idée que les personnes recourant à l’IVG ont forcément des problèmes postérieurs à l’acte. Les études scientifiques remettent pourtant cela fortement en question, notamment celle de Robinson G.E. et al. : « Is there an ‘abortion trauma syndrome’ ? Critiquing the evidence », parue en 2009 dans la revue Harvard Review of Psychiatry[25]. Cela replace l’IVG comme un acte de désespoir, et non comme un choix. Sophie Divay met également en lumière le rôle du regard des conseillers. De nombreux récits entendus révélaient la psychologisation constante de l’IVG, appréhendée comme le traumatisme de la perte d’un enfant. Pour Nathalie Bajos et Michèle Ferrand, le fait que l’IVG continue d’être rattachée aux centres médicaux dans le domaine de la grossesse et de la maternité, au lieu d’être pris en charge dans les structures traitant de la sexualité et de ses risques, est un poids symbolique fort et culpabilisateur[26]

Ainsi, le placement de l’IVG sous autorité médicale a cadenassé cette pratique autour de l’avis médical, en lui donnant une signification sociale particulière. La décision d’une IVG reste ainsi un choix stigmatisant. Un sondage de l’IFOP du 7 octobre 2020 affirme que pour 51 % des répondants, avoir recours à l’IVG est une « situation préoccupante car avorter reste un acte que l’on préférerait éviter« [27]. Cet acte reste donc socialement et moralement condamné. Si le droit à l’IVG est reconnu, son usage, fréquent ou pas, est critiqué. 

Le fait que l’IVG continue d’être rattaché aux centres médicaux dans le domaine de la grossesse et de la maternité, au lieu d’être pris en charge dans les structures traitant de la sexualité et de ses risques, est un poids symbolique fort et culpabilisateur.

Cette affirmation peut être imagée par la perpétuation des lobbies anti-avortement, agissant par l’action directe ou auprès du gouvernement. L’article « L’IVG, quarante ans après« , paru dans la revue Vacarme, met en avant les nouvelles techniques de ces groupes. Leur site « ivg.net » est le second résultat quand on tape « IVG » dans la barre de recherche. Il conduit vers un numéro vert menant à « un centre national d’écoute anonyme et gratuit ». Bien évidemment, tout est fait, du site aux conseillères au téléphone, pour dissuader explicitement l’IVG, reprenant les arguments d’une culpabilisation parfaitement intégrée socialement. À une autre échelle, les lobbies anti-avortement vont tenter d’influencer la Cour Européenne des droits de l’Homme. Au Parlement européen, le rapport Estrela, sur la santé et les droits sexuels, demandait le renforcement du droit à l’IVG, en lui donnant un cadre européen, mais il a été rejeté[28]

De plus, bien que l’IVG soit totalement soumise au corps médical, ce n’est pas une activité médicale comme les autres, et elle manque de reconnaissance dans le milieu médical. Ce problème vient du fonctionnement de l’hôpital français, contraignant indirectement le parcours vers l’IVG. 

L’avortement soumis à des enjeux économiques

Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, de 2002, confirme que, s’il y a du progrès dans l’acceptation sociétale de l’IVG, nombre de difficultés demeurent dans les délais, dans l’information, et l’accueil fait aux personnes souhaitant avorter[29]. Pour les médecins du centre dédié à l’IVG, de Colombes, cités dans l’article « l’IVG, quarante ans après » : « tous les centres se font grignoter lentement mais sûrement »[30]. La loi Bachelot de juillet 2009 a laissé pour trace une logique de rentabilité qui complique d’autant plus l’accès à l’IVG. Les budgets déficitaires de cette activité relèvent ainsi d’un régime spécifique, contribuant à sa mise à l’écart, loin de la logique des gouvernements depuis 1975.

Laurence Duchêne, Marie Fontana, Adèle Ponticelli, Anaïs Vaugelade, Lise Wajeman, et Aude Lalande affirment que l’IVG est « dévalorisée de toutes les manières imaginables, elle est jugée par les médecins « techniciens » comme inintéressante, aussi bien techniquement que financièrement, et sans prestige »[31].

La faible tarification de l’acte et, plus globalement, le problème du recrutement des médecins, ainsi que les moyens réduits affectés aux centres d’IVG posent d’ailleurs des problèmes récurrents, comme le montre l’Évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées et de prise en charge des interruptions volontaires de grossesse, suite à la loi du 4 juillet 2001, par l’IGAS[32]

De plus, le rapport suivant de l’IGAS, en 2009, critique la spécialisation forcée des établissements, dans un but de rentabilité, limitant le choix des femmes dans la méthode souhaitée[33]. Marc Collet montre que la cause est la subordination de l’IVG aux service des maternités, le rendant dépendant à ce secteur. L’évolution de l’accessibilité à l’IVG dépend de l’évolution de l’accès aux maternités.

Entre 1996 et 2007, le nombre d’établissements réalisant des IVG en France métropolitaine est ainsi passé de 747 à 588 tandis que le nombre de maternités diminuait de 814 à 572.

Le secteur privé, notamment lucratif, se désengage aussi de cette activité à cause du manque de rentabilité de celle-ci : « depuis 2003, on assiste à un retrait du privé de cette activité de plus en plus marqué, avec une diminution de 25 % du nombre d’IVG réalisées ». La concentration et la diminution des centres pratiquant l’IVG rallonge les délais de prise en charge. De plus l’accompagnement psychologique proposé dépend du statut de l’établissement[34]. Agnès Buzyn est resté sourde à l’état des lieux qu’elle avait commandé en septembre 2018, qui alarmait sur la fermeture de 8 % des centres pratiquant l’IVG en 10 ans[35].

En conséquence, le personnel médical se sent très peu valorisé par cette activité, que ce soit moralement, par le poids des académies médicales, ou financièrement, à cause des coupes budgétaires dans les services de santé publique.

Israël Nisand, dans son interview pour “Le Monde”, explique sa position contre l’allongement du délai : “Il y a un problème de mauvaise santé de l’hôpital. On manque de personnels et donc cela joue sur tout : l’accès aux césariennes, à l’accouchement et à l’avortement.”[36] 

La dévalorisation de cette activité et le poids des institutions médicales, comme l’académie de médecine, défavorable aux allongements de délais, pèse inconsciemment sur les choix des médecins, nombreux à refuser de pratiquer les IVG. L’allongement de la période d’IVG a entraîné chez certains médecins un retrait total de cette activité. Le problème est que, derrière les valeurs idéologiques des médecins, le temps est compté pour les personnes en demande.

Avec un taux de 200 000 IVG pratiquées en France chaque année, le nombre d’IVG reste stable depuis les années 2000[37]. Dorothée Bourgault-Coudevylle, dans l’article « L’interruption volontaire de grossesse en 2011. Réflexions sur un acte médical aux implications controversées« , soutient que la suppression du recours à l’IVG reste impensable, niant les inégalités et les problématiques liées à la contraception[38].

De plus, aucune politique publique ne pourrait permettre une maîtrise parfaite de la contraception[39]. Ainsi selon l’enquête de l’IGAS, l’IVG serait  « un comportement structurel de la vie sexuelle et reproductrice de la femme devant être pris en compte en tant que tel »[40]. L’accessibilité de cette pratique est donc un enjeu sanitaire fondamental, afin d’éviter tout danger physique et moral aux personnes détentrices d’un utérus, ce au nom de quoi les gouvernements successifs ont légiféré depuis 1975. Ainsi, la nouvelle loi est un progrès, mais demeurant insuffisant face à des contraintes d’accessibilité, conséquences doubles des effets du sexisme et du capitalisme. 


 [1] Solène, C., Olivier, F., Mariama, D. (2020, 07 octobre). Les députés examinent l’allongement du délai pour avorter Le Monde.
[2] Le Monde avec AFP. (2020, 16 septembre). Un rapport de l’Assemblée nationale recommande d’allonger la limite légale d’une IVG Le Monde.
[3] Le Monde avec AFP. (2020, 8 octobre). L’allongement du délai légal pour une IVG voté, en première lecture, à l’Assemblée Le Monde.
[4] Selon le texte de présentation de la loi sur le site de l’Assemblée nationale :  “Instauré par la loi du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de grossesse, le système de « double clause de conscience » correspond à la superposition d’une clause de conscience générale, de nature réglementaire, inscrite à l’article R. 4127‑328 du code de la santé publique, qui autorise les médecins à s’abstenir de pratiquer un acte médical et d’une clause spécifique à l’IVG, de nature législative, inscrite à l’article L. 2212‑8 du même code. La rédaction de cet article visait à rassurer les praticiens et à offrir une garantie aux patientes, en rappelant cette faculté en matière d’IVG et en conditionnant l’exercice de cette clause de conscience à une obligation d’information et d’orientation des patientes”.
[5] Selon le texte de proposition de loi n° 3375 : “cette proposition de loi prévoit de substituer à la rédaction actuelle de l’article L. 2212‑8 du code de la santé publique, redondante, une rédaction reposant sur l’obligation d’information et d’orientation des patientes. La rédaction proposée ne doublonne ni ne contredit la clause de conscience prévue à l’article R. 4127‑328 du même code mais elle en tire les conséquences.”
[6] site assemblée nationale
[7] article 4 de la proposition de loi n°3375  : “La charge pour les organismes de sécurité sociale est compensée, à due concurrence, par la création d’une taxe additionnelle aux droits mentionnés aux articles 575 et 575 A du code général des impôts”.
[8] Le Monde avec AFP. (2020, 8 octobre). L’allongement du délai légal pour une IVG voté, en première lecture, à l’Assemblée Le Monde.
[9] Marlène, T. (2020, 12 octobre). Projet de loi sur l’IVG : l’Académie de médecin et l’Ordre des médecins défavorables Libération.
[10] Propos recueillis par Solène Cordier. (2020, 07 octobre). Délai pour avorter : “Effectuer une IVG à quatorze semaines de grossesse n’a rien d’anodin” Le Monde.
[11] Bajos, N. & Ferrand, M. (2011). De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement. Revue française des affaires sociales, , 42-60.
[12] Ibid.
[13] Divay, S. (2003). L’ivg : un droit concédé encore à conquérir. Travail, genre et sociétés, 9(1), 197-222.
[14] Olier, L. (2011). Présentation du dossier. La prise en charge de l’IVG en France : évolution du droit et réalités d’aujourd’hui. Revue française des affaires sociales, , 5-15.
[15] Article L2212-2 du Code de la santé publique : “L’interruption volontaire d’une grossesse ne peut être pratiquée que par un médecin ou, pour les seuls cas où elle est réalisée par voie médicamenteuse, par une sage-femme.Elle ne peut avoir lieu que dans un établissement de santé, public ou privé, ou dans le cadre d’une convention conclue entre le praticien ou la sage-femme ou un centre de planification ou d’éducation familiale ou un centre de santé et un tel établissement, dans des conditions fixées par décret en Conseil d’Etat.”
[16] Bajos, N. & Ferrand, M. (2011). De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement. Revue française des affaires sociales, , 42-60.
[17] Enquête sur le contexte de la sexualité en France (CSF), conduite en 2006 auprès d’un échantillon aléatoire de 12384 femmes et hommes de 18-69 ans (Bajos et Bozon, 2008)Bajos N., Bozon M. (dir.) (2008), Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé, Paris, Éditions La Découverte.
[18] Divay, S. (2003). L’ivg : un droit concédé encore à conquérir. Travail, genre et sociétés, 9(1), 197-222.
[19] Bajos, N. & Ferrand, M. (2011). De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement. Revue française des affaires sociales, , 42-60.
[20] Divay, S. (2003). L’ivg : un droit concédé encore à conquérir. Travail, genre et sociétés, 9(1), 197-222.
[21] Solène, C., Olivier, F., Mariama, D. (2020, 07 octobre). Les députés examinent l’allongement du délai pour avorter Le Monde.
[22] Loi de 1975 sur le droit à l’avortement, 1975, art.4 – L162.3
[23] Divay, S. (2003). L’ivg : un droit concédé encore à conquérir. Travail, genre et sociétés, 9(1), 197-222.
[24] Hassoun, D. (2011). [Témoignage]. L’interruption volontaire de grossesse en Europe. Revue française des affaires sociales, , 213-221.
[25] Robinson G.E., Stotland N.L., Russo N.F., Lanf J.A. (2009), “Is there an ‘abortion trauma syndrome’ ? Critiquing the evidence”, Harvard Review of Psychiatry, 17 (4) : 268-90.
[26] Bajos, N. & Ferrand, M. (2011). De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement. Revue française des affaires sociales, , 42-60.
[27] IFOP. (2020). Les Français et l’IVG.
[28] Duchêne, L., Fontana, M., Ponticelli, A., Vaugelade, A., Wajeman, L. & Lalande, A. (2014). L’IVG, quarante ans après. Vacarme, 67(2), 1-23.
[29] E. Jeandet-Mengual (2002), Rapport d’activité du Groupe national d’appui à la mise en œuvre de la loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception, Inspection générale des Affaires sociales.
[30] Duchêne, L., Fontana, M., Ponticelli, A., Vaugelade, A., Wajeman, L. & Lalande, A. (2014). L’IVG, quarante ans après. Vacarme, 67(2), 1-23.
[31] Ibid
[32] E. Jeandet-Mengual (2002), Rapport d’activité du Groupe national d’appui à la mise en œuvre de la loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception, Inspection générale des Affaires sociales.
[33]Aubin C., Jourdain-Menninger D., Chambaud L. (2009a), Évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées et de prise en charge des interruptions volontaires de grossesse suite à la loi du 4 juillet 2001, Inspection générale des Affaires sociales.[34]Collet, M. (2011). Un panorama de l’offre en matière de prise en charge des IVG : caractéristiques, évolutions et apport de la médecine de ville. Revue française des affaires sociales, , 86-115.
[35] Annick Vilain (DREES), 2019, « 224 300 interruptions volontaires de grossesse en 2018 », Études et Résultats, n°1125, Drees, septembre.
[36] Solène, C., Olivier, F., Mariama, D. (2020, 07 octobre). Les députés examinent l’allongement du délai pour avorter Le Monde.
[37] Annick Vilain (DREES), 2019, « 224 300 interruptions volontaires de grossesse en 2018 », Études et Résultats, n°1125, Drees, septembre.
[38] Bourgault-Coudevylle, D. (2011). L’interruption volontaire de grossesse en 2011. Réflexions sur un acte médical aux implications controversées. Revue française des affaires sociales, , 22-41.
[39] Bajos, N. & Ferrand, M. (2011). De l’interdiction au contrôle : les enjeux contemporains de la légalisation de l’avortement. Revue française des affaires sociales, , 42-60.
[40] Aubin C., Jourdain-Menninger D., Chambaud L. (2009a), Évaluation des politiques de prévention des grossesses non désirées et de prise en charge des interruptions volontaires de grossesse suite à la loi du 4 juillet 2001, Inspection générale des Affaires sociales.

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Reconnaissance faciale, un remède miracle ?



Depuis quelques temps déjà, un débat autour de la reconnaissance faciale s’érige auprès des sphères politico-industrielles ainsi qu’au sein des organisations de défense des libertés, un développement technologique qui fascine autant qu’il inquiète. Vendue par ses promoteurs comme la solution miracle aux problèmes sécuritaires, la reconnaissance faciale est une véritable marotte contemporaine.


Confortablement installées sur un marché mondial qui se compte en plusieurs milliards de dollars, bon nombre d’entreprises ont fait le choix audacieux depuis maintenant quelques années d’investir le domaine de la reconnaissance faciale. Les principaux acteurs de cette industrie sont clairement identifiés et se nomment ASSA ABLOY AB, Aware Inc, Cognitec Systems GmbH, IDEMIA France SAS, NEC Corp, Safran SA, ou encore Thales Group. Ces compagnies plus ou moins spécialisées dans le domaine ne sont pas seules à se partager le gâteau : les GAFAM sont aussi dans la course, la reconnaissance faciale représentant un support et un outil indispensable de leur développement commercial. À ce sujet, Facebook annonçait dès 2014 le lancement du programme « DeepFace », capable de déterminer si deux visages photographiés appartenaient à la même personne. En 2015, Google lançait « FaceNet » et Amazon à peine deux ans plus tard lui emboîtait le pas et dévoilait « Rekognition », un service de reconnaissance basé sur son cloud et dont la firme de Jeff Bezos faisait activement la promotion auprès des forces de l’ordre américaines. Le géant annonçait au passage pouvoir distinguer jusqu’à 100 visages sur une seule image. L’identification était ensuite suivie d’une comparaison avec une base de données et permettait d’isoler les expressions et humeurs des individus.

Une offre commerciale en pleine expansion et qui selon les dernières estimations, devrait durant les quatre prochaines années croître de 3,35 milliard de dollars. Cette réussite s’explique notamment par la multiplication des applications et l’allongement de la liste des clients potentiels. Avec une technologie située au croisement de l’algorithmie, de l’intelligence artificielle et affichant des taux de correspondance avoisinant les 95 % voire 99,63 % pour l’outil Google sur le test de référence « Labeled Faces in the Wild » – un record en la matière – les plateformes ont une carte de visite flamboyante. Une prouesse qui s’explique également par la puissance que peut développer de tels agrégateurs de données passés experts dans l’art de la récolte et du traitement. En somme, plus l’intelligence artificielle consomme d’information, plus les modèles s’affinent et plus la précision augmente. Ces effets d’annonce couplés à un marketing et une rhétorique bien rodés suscitent l’intérêt à la fois à l’échelle des collectivités locales, des mairies mais aussi des États, seuls capables de déployer à grande échelle de tels dispositifs.

Un intérêt français

Depuis juin 2019, le gouvernement français a lancé ALICEM (Authentification en ligne certifiée mobile) en phase de test. Derrière cet acronyme se cache en réalité une application smartphone mis en place par le ministère de l’Intérieur, l’Agence Nationale des Titres Sécurisés (ANTS) et la société Gemalto. L’idée est de pouvoir à l’aide de son téléphone et d’une pièce d’identité, être à même de s’identifier pour accéder au portail administratif en ligne. Une application mise en avant par la communication gouvernementale pour son apport non-négligeable en terme d’ergonomie et de sécurité. Cette première européenne mise en place par décret, soulève pourtant quelques inquiétudes de la part des associations des défenses des droits et libertés sur internet.

La Quadrature du Net, plus réactive que la CNIL (Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés), avait attaqué cette décision dès le mois de juillet 2019. L’association dénonçait un véritable passage en force de la part du gouvernement Macron en rappelant que « À l’heure où les expérimentations de reconnaissance faciale se multiplient sans qu’aucune analyse ne soit réalisée sur les conséquences d’un tel dispositif pour notre société et nos libertés […] le gouvernement français cherche au contraire à l’imposer à tous les citoyens via des outils d’identification numérique ». En effet, mû par un pragmatisme à toute épreuve, le gouvernement, au travers de son secrétaire d’État au Numérique Cédric O, semble imperturbable.

La technologie vient rendre possible une automatisation et une interconnexion sans précédent.

Si ALICEM confère au dispositif des airs de jouet technologique superficiel et inoffensif, les réflexions se doivent d’anticiper les problématiques et d’étendre le débat sur un spectre élargit. La généralisation et l’acception de ces outils ne doivent pas faire oublier le reste de la machinerie et l’interaction de ses rouages. FPR (Fichier des Personnes Recherchées), TES (Titres Électroniques Sécurisés) ou encore le célèbre fichier TAJ (Traitement des Antécédents Judiciaires) qui répertorie les personnes visées par une enquête (qu’elles soient coupables, suspectes ou victimes) sont des éléments importants à considérer. Le fichier TAJ constitue une base de données d’environ 18,9 millions de personnes, 8 millions de photos et représente 6 téraoctets de données. Au-delà des critiques courantes d’une utilisation abusive, de doublon, de stockage ou encore d’exploitabilité des données, on comprend alors mieux l’attrait et l’enjeu pour les institutions de pouvoir exploiter de telles bases de données à travers l’intelligence artificielle. La technique mise au service de l’ordre permettrait « en direct » d’interroger ces bases à des fins d’identification et de comparaison des individus « potentiellement » dangereux. Si ces bases de données existaient déjà, c’est bien leur entrecroisement en « temps réel » couplé à la reconnaissance faciale qui confère une nouvelle dimension au dispositif.

L’État français est en première ligne dans ce domaine avec premièrement VOIE (Vidéo ouverte et intégrée) qui associe des industriels (Thales, Morpho et Deveryware), des transporteurs (SNCF, RATP) et la préfecture de police de Paris. Ce nouveau projet financé par la Banque publique d’investissement a pour objectif le suivi d’individus et l’analyse vidéo dans le cadre de réquisitions judiciaires. Un second projet dédié cette fois à la « gestion des foules » nommé S2ucre2 (Safety and Security of Urban Crowded Environments) mené conjointement avec l’Allemagne a vu le jour en 2017 et devrait s’achever en octobre 2020. Selon la communication officielle, l’expérimentation repose sur « de l’analyse vidéo avec des méthodes de simulation ». Outre la surveillance d’une foule, l’objectif est de prédire les comportements à court terme, de repérer des comportements suspects, détecter et géo-localiser des auteurs d’infraction et repérer les équipes de sécurité. Là encore les industriels cités en début d’article sont impliqués, avec en tête Idemia (ex Safran), ITlink et Deveryware le tout en partenariat avec la préfecture de police de Paris et le monde universitaire. En Europe, S2ucre fut déployé grandeur nature lors de deux expérimentations officielles, le festival du port de Hambourg (1,5 millions de visiteurs) et la démonstration du 1er mai à Paris (12 000 manifestants).

Domaines technologiques du projet S2ucre
Domaines technologiques du projet S2ucre. Source S2ucre.eu

Selon le site spécialisé Next Impact, le projet aurait tenté de contourner les barrières réglementaires françaises afin de mener davantage de tests. Les autorités auraient pour ce faire, passé un « accord » avec Singapour (la loi européenne RGPD limite fortement ce genre d’expérimentations de grande amplitude du fait de la demande le consentement systématique des participants). Une chose est sûre le partenariat numérique entre la France et la cité État est doté d’un cadre clairement délimité : « Les deux parties souhaitent approfondir le dialogue et le partage de bonnes pratiques en matière de e-government, et s’engagent à utiliser les données et les services numériques pour transformer les services apportés aux citoyens et aux entreprises. La transformation numérique de l’administration pourra être un domaine privilégié d’échanges dans le cadre de ce nouveau partenariat ». Une relation diplomatique qui interroge une nouvelle fois quand on sait ce que représente le modèle singapourien en matière de vidéo surveillance labellisé safe-city. Des projets qui continuent d’alimenter une rhétorique de la peur et trouvent inlassablement un écho certain en période électoral ou bien souvent les sujets sécuritaires ont le vent en poupe faisant en partie le succès actuel du marché de la reconnaissance faciale.

Nice, la safe city à la française

En France, Christian Estrosi le maire Républicain de la ville de Nice fait figure de pionner de la promotion de la reconnaissance faciale, convaincu des bienfaits du procédé. Véritable ville laboratoire, Nice est le lieu d’expérimentations et de nombreux partenariats en la matière. En décembre 2018, était adoptée par le conseil régional de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) une délibération autorisant l’expérimentation de portiques de reconnaissance faciale (portée par l’américain Cisco) dans deux lycées afin de « maîtriser les entrées et sorties » des élèves. Inconcevable pour la CNIL qui avait mis son veto entre temps. Depuis, la mairie ne semble pas avoir dit son dernier mot et veut asseoir son rôle de leader sur ces sujets. Le carnaval niçois de 2019 constitue en cela une date clef dans l’agenda. Bien que vivement critiqué, Christian Estrosi salue la réussite du projet. Selon la mairie, l’expérimentation a rencontré un franc succès notamment auprès des agents de police municipale. Ces derniers se disent « largement favorables à l’utilisation de ce type de technologie qui leur permettrait d’améliorer considérablement leur capacité d’anticipation, de détection et d’intervention ».

Thales, le principal acteur du projet, ne tarit pas non plus d’éloges à propos de ce tropisme sécuritaire « la ville de Nice sera très prochainement considérée comme l’une des premières SAFE-CITY d’Europe, toujours aussi agréable à vivre pour ses habitants, mieux protégée, plus résiliente et plus attractive ». Sur la plaquette de communication, on constate justement une modification du vocable. La « télé-surveillance » devient dans la bouche de l’industriel « télé-protection ». Un détail presque anodin, mais qui en dit long sur le discours mis en place pour forcer l’acceptation auprès des populations. Ces dernières sont au final bien souvent prises au dépourvu tout comme les autorités de contrôle telles la CNIL qui peine une nouvelle fois dans son rôle de régulateur en l’absence notamment de moyens conséquents. Un besoin de cadre qui émane également du maire de Nice, qui fait lui aussi savoir son souhait d’un nouvel appareil juridique adapté. Un vide qui permet pour le moment une certaine latitude auquel l’État français voudrait remédier dans les prochains mois. En attendant, et comme le rappelait très justement Félix Tréguer au Monde Diplomatique dans un article de juin 2019, ce type d’expérimentation devrait être considéré comme illégal au regard de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme.

La région PACA semble être à la pointe sur le sujet : Marseille et son projet de « vidéoprotection urbaine » (VPU) prends une tournure comparable au projet niçois. Plus récemment, Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France, plaide quant à elle pour la reconnaissance faciale dans les transports. Des idées qui étonnamment ne semblent pas être l’apanage de la droite puisque la marie écologique de Nantes a pour projet l’augmentation de 40 % du nombre de caméras de surveillance dans les transports. Comme pour la solution marseillaise, on ne parle pas encore de reconnaissance faciale en « temps réel » mais là encore, un verrou psychologique semble sur le point de lâcher. Autant dire que les élus semblent avoir adopté la rhétorique huilée des industriels. Les propositions vont donc aller bon train dans les prochains mois. Une aubaine pour les carnets de commandes.

Partenariat public-privé

La précédente énumération démontre également la prépondérance de certains acteurs. Thales est pour ainsi dire un des mastodontes en la matière, encouragé par l’État lui-même, qui en détient un tiers des parts. La démarche n’est pas anodine et fait suite à une volonté de souveraineté numérique toujours plus affirmée de la part des nations. Les concurrences chinoise et américaine restent féroces et poussent la France à soutenir ces projets sous l’égide de la recherche et du développement.

Preuve de sa bonne santé, l’entreprise tricolore vient d’acquérir Gemalto, société d’ingénierie bien connue du milieu et qui était entre autre responsable du développement d’ALICEM. Un objectif donnant-donnant et une politique des vases communicants entre État et industriel à peine dissimulée. Cédric O en est d’ailleurs l’exemple parfait, lui qui est « chargé de mission » pour le groupe Safran entre 2014 et 2017 comme en atteste sa déclaration. Même si l’actuel secrétaire n’a apparemment pas évolué dans la branche sécurité du groupe, il est intéressant de noter que ce dernier développe depuis quelques années une nouvelle solution « de reconnaissance faciale et de vérification d’identité » baptisée MorphoFACE, aujourd’hui passée sous la houlette d’Idemia, acteur majeur du projet S2ucre.

Il s’agit de ne pas rater le train de l’innovation. Le sociologue Dominique Boullier en 1985 évoquait le concept de « la tyrannie du retard ». Le récent discours d’Emmanuel Macron, opposant 5G et le modèle Amish, reste symptomatique de cette vision du monde. Renaud Vedel, en charge de la prospective numérique au ministère de l’Intérieur, lui emboîte le pas au dernier congrès Technopolice : « Il faut accepter de trouver un équilibre entre des usages régaliens et des mesures protectrices pour nos libertés. Car sinon, la technologie sera mûrie à l’étranger et nos industriels, pourtant leaders mondiaux, perdront cette course ». Dans la même veine, un colonel déclare sur une note récente de l’École des officiers de la gendarmerie nationale (CREOGN) : « Sous réserve d’algorithmes exempts de biais, elle pourrait mettre fin à des années de polémiques sur le contrôle au faciès puisque le contrôle d’identité serait permanent et général ». Une phrase également relevé par Olivier Tesquet, journaliste à Telerama et auteur d’À La Trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, dans un papier récent sur le même sujet.

On conçoit bien sûr que dans un cadre globalisé, où domine sans partage la loi du libre-échange, un retard pris par la France pénaliserait lourdement son économie. Mais plutôt que de questionner ce cadre globalisé et libre-échangiste, le gouvernement n’envisage d’autre horizon, pour la France, que l’adaptation à ses réquisits.

Neutralité des algorithmes ?

« L’algorithmie exempt de biais » : tel est le rêve des industriels du numérique. On gagnerait pourtant à ne pas oublier que les algorithmes, loin d’échapper à la subjectivité humaine, la reflète. On ne compte plus le nombre de retours d’expérience mettant en avant les biais racistes ou sexistes des algorithmes. En 2016, ProPublica menait justement une enquête sur la discrimination des personnes de couleur noire. Nouvel exemple avec l’outil de recrutement d’Amazon défavorable aux femmes. La CNIL, dans une note datant de novembre 2019, précisait « même si des travaux, et notamment l’auto-configuration des algorithmes, peuvent être mis en œuvre pour réduire ces biais, la nature même du traitement biométrique, quel que soit le degré de maturité de la technologie, implique que des biais continueront nécessairement d’être observés ».

Malgré ces remarques, cela n’a pas empêché la majorité d’inclure la reconnaissance faciale dans la première version du projet de loi vers une sécurité globale. Ce volet a depuis disparu du texte publié le 20 octobre, motivé par la crainte de voir le texte vidé de sa substance par un Conseil constitutionnel qui avait déjà sévi quelques mois plus tôt sur la loi Avia (propos haineux en ligne) et la loi de sûreté contre les ex-détenus terroristes. Rien n’est joué cependant, puisque le texte pourra être amandé abondamment en séance parlementaire. Un retour en force qui pourrait coïncider avec les grands évènements à venir comme les Jeux olympiques en 2024.

Du côté de la société civile, l’actualité récente a vu émerger de nouvelles initiatives pour dénoncer et sensibiliser sur ces sujets. La récente exposition sauvage dans les rues de Paris par l’artiste italien Paolo Cirio a fait grand bruit. Ce dernier a affiché pas moins de 4000 portraits de policiers pour sensibiliser aux dérives de tels dispositifs. L’action a le mérite de retourner le miroir vers nos institutions. Une initiative à laquelle la préfecture de police a très mal réagi. Comme le précise l’artiste : « l’absence de réglementation sur la protection de la vie privée de cette technologie se retourne finalement contre les mêmes autorités qui en recommandent l’utilisation ». Le sujet risque en tout cas de continuer à faire débat dans les prochains mois, la proposition de loi « sécurité globale » ayant pour ambition d’empêcher la diffusion des visages des fonctionnaires de police afin de ne pas porter atteinte à leur intégrité physique ou psychique.

Le temps de la réflexion

Gouverner c’est prévoir. Le célèbre adage pourrait alors être adapté en 2020 par « gouverner c’est prédire ». Une perspective prônée par ces dispositifs et dans laquelle semble se complaire certains dirigeants. Il y a toujours en toile de fond le rapport à cette technologie, comme vivre avec elle, quel rapport entretenir. Comme le rappelait Isabelle Stengers2, au-delà de la preuve, quelle pertinence. Dans un monde ou la fracture semble accélérée par la vitesse de l’information et des réseaux, comment reprendre le contrôle.

Il ne s’agit pas ici de fustiger ni de renier en bloc les avancées technologiques, mais plutôt d’esquisser les bases d’un débat public sur ces questions qui engagent le collectif. Les arguments en faveur et en défaveur de la numérisation des questions sécuritaires mériteraient d’être confrontés. En lieu et place de cela, le gouvernement agit sous l’unique pression des industriels du numérique et de contraintes internationales.

Notes :

  1. Olivier Tesquet, À la trace, enquête sur les nouveaux territoires de la surveillance, 2019, premier parelle
  2. Isabelle Stengers, Sciences et Pouvoirs, La démocratie face à la technoscience, 1997, La Découverte

 

 

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David Djaiz : « La guerre civile n’aura pas lieu »



David Djaiz est essayiste et haut fonctionnaire. En 2017, il publiait La guerre civile n’aura pas lieu, ouvrage qui portait sur la montée des discours de guerre civile liés à l’islamisme. À la suite des dernières attaques et de la décapitation de Samuel Paty, et en cet anniversaire des attentats du Bataclan, nous avons voulu l’interroger sur l’actualité de ce phénomène et sur les douloureux débats qui traversent la société française.


LVSL – La France sort de plusieurs semaines d’intenses débats sur l’islam, les caricatures et la laïcité. La séquence semble comparable à celle de Charlie Hebdo en 2015. À l’époque, contre les thuriféraires de l’affrontement, vous aviez publié La guerre civile n’aura pas lieu. La situation a-t-elle changé ?

David Djaiz – J’ai écrit La guerre civile n’aura pas lieu parce que j’avais le sentiment d’un manque très profond. Quelque chose m’étouffait… Il y avait une sorte de non-dit énorme. Mohamed Merah était Français. Les Frères Kouachi aussi, et la plupart des assaillants du 13 novembre 2015 étaient Belges ou Français. Il y avait quelque chose qui me sautait à la figure. Bon sang, que se passe-t-il pour que des gamins qui ont grandi dans notre société en viennent à commettre de tels actes ? Abattre à bout portant des civils désarmés, c’est d’une sauvagerie inouïe, inconcevable… Je me suis penché sur l’histoire contemporaine de la France pour essayer de voir dans quelles autres circonstances des Français avaient tué de sang-froid des compatriotes au nom d’une idéologie. C’est arrivé deux fois au XXe siècle. Entre 1943 et 1944, quand les miliciens fusillaient des résistants et durant les attentats de l’OAS en 1961-1962, qui sévissait en Algérie mais aussi en France, et s’en prenait à des civils. Deux configurations de guerre civile dans notre histoire contemporaine, à chaque fois éteintes par l’intervention décisive du général de Gaulle.

La troisième configuration me paraît être celle du djihadisme domestique. En 2012, avec Mohamed Merah, puis en 2015 ; nous avons été frappés par des attentats épouvantables. Ces attentats n’étaient plus commis par des commandos étrangers comme les Saoudiens du 11 septembre ; ils étaient souvent le produit d’une maturation dans un écosystème local, dans la société française même s’ils étaient parfois préparés de l’étranger, comme ce fut le cas du 13 novembre. Dès lors, la question ne pouvait plus être traitée uniquement comme un problème extérieur, avec ses déterminations géopolitiques ou stratégiques, mais aussi, et insécablement, comme un problème interne.

C’est pour cela que j’ai convoqué quelques configurations historiques de guerre civile qui me paraissaient sinon explicatives, du moins heuristiques. On y retrouve plusieurs traits inquiétants.

D’abord la rapidité avec laquelle une société bascule de la paix civile à la discorde civile. Au départ ce sont des actes isolés, mais peu à peu les composantes de la société sont sommées de choisir, la polarisation est extrême. C’est exactement le but recherché par les terroristes : désolidariser les français de confession ou de culture musulmane du reste du corps social français. La mécanique est implacable : ils commettent des actes atroces « au nom de l’islam ». Ils escomptent que la majorité des Français en conclura que tous les musulmans sont implicitement solidaires du djihadisme et les enverront dans leurs bras. Les musulmans qui refuseraient de s’associer à cette violence sont d’ailleurs regardés comme apostats. Il est difficile aujourd’hui d’être un citoyen français de confession ou de culture musulmane. Immanquablement on doit affronter le soupçon de certains concitoyens qui se disent que « tout de même, quelque chose ne tourne pas rond dans cette religion ». Et dans le même temps on fait face à des terroristes qui considèrent qu’il n’y a qu’une seule façon de pratiquer l’islam : dans la violence fanatique…

Autre élément dans les configurations de guerre civile : l’atrocité de la violence. La guerre à l’intérieur du corps social n’obéit à aucune règle : la guerre civile athénienne comme les guerres de religion mobilisèrent un niveau de violence inédit, dans deux contextes très différents. On a coupé des têtes et des mains en France au XVIe siècle et si la cruauté judiciaire existait encore à l’époque elle était extrêmement rare, cantonnée à des crimes bien définis comme le régicide, et en réalité déjà sur le déclin. Ainsi, des scènes de violence comme la nuit de la Saint-Barthélémy étaient inouïes et choquantes pour les contemporains presque autant que pour nous. Denis Crouzet a écrit un très beau livre là-dessus. Il n’y a qu’à voir ce qu’en disent les « consciences » de l’époque, comme Montaigne ou Agrippa d’Aubigné.

Un dernier élément extrêmement troublant, c’est le lien entre ces configurations de guerre civile et la réinvention du contrat social. En -403 av. J.-C. la totalité des citoyens athéniens sont appelés à un serment d’oubli, celui de ne pas se remémorer les atrocités passées. Bien sûr, cette amnésie forcée vaut en fait hypermnésie puisque tout le contrat social va être fondé sur ce serment d’oubli et ce refoulement. Je rappelle également que l’invention conceptuelle et opérationnelle de l’État moderne doit beaucoup au traumatisme des guerres civiles confessionnelles des XVIe et XVIIe siècles. L’opération conceptuelle de Hobbes dans le Léviathan consiste à retirer aux théologiens leur pouvoir de véridiction, à les réduire au silence. L’absolutisme revient à confier au seul souverain le monopole de la vérité religieuse, en plus de celui de la force publique.

 

LVSL – À l’instar de chaque épisode meurtrier, les dernières semaines ont débouché sur de nombreuses prises de position, à droite comme à gauche. D’un côté, on veut sortir de l’État de droit, de l’autre, on tente de rappeler la responsabilité de la France dans la production d’un djihadisme national à travers des facteurs sociaux. Quel regard portez-vous sur ces débats ?

D.D. – J’ai une grande confiance dans les capacités de résilience de la société française. Malgré la répétition de ces attentats ignobles et sordides, l’immense majorité de nos concitoyens a continué de faire la part des choses. Il y a eu très peu d’actes antimusulmans en rétorsion. En 2019, par exemple, on a recensé 154 faits à caractère antimusulman. Un chiffre préoccupant, mais qu’il faut rapprocher des 1 052 faits à caractère antichrétien et des 687 faits à caractère antisémite. Des associations militantes et des entrepreneurs politiques surfent sur une prétendue islamophobie montante de la société française et contribuent à alimenter un climat anxiogène. La réalité c’est que ces actes se maintiennent à un niveau relativement bas et que nos compatriotes de confession musulmane continuent à vivre paisiblement en France.

Ce serait cependant irénique et un peu rapide de s’en tenir à ça. Je sens monter dans la société française une usure, une lassitude. Les gens ne comprennent pas que des gens ordinaires soient victimes d’une telle violence pour une cause à laquelle ils ne comprennent rien. Le terrorisme de l’extrême gauche a fait beaucoup de victimes en Europe dans les années 1960-1970 : que l’on songe aux exactions des Brigades rouges en Italie, d’Action Directe en France, de la Bande à Baader en Allemagne, de Carlos partout en Europe… mais il s’inscrivait au moins dans une matrice qui, sans être excusable le moins du monde, était décryptable pour les gens : ces terroristes prétendaient attaquer les représentants du capitalisme ou de l’État. Là les gens se trouvent face à une boîte noire absolue : pourquoi des citoyens français, ou des immigrés, des demandeurs d’asile qui séjournent légalement sur le territoire français, s’en prennent-ils avec une telle sauvagerie à des gens ordinaires qui n’ont rien demandé et n’ont rien à voir avec tout ça ? C’est une énigme absolue pour la plupart des gens. D’où l’effet accru de sidération et de colère.

Il y a donc un sentiment de lassitude très fort qui monte et qui rend les Français de moins en moins aptes à démêler l’écheveau des causes et des contextes.

D’un autre côté, il est à craindre que l’ensemble des invectives que nous nous jetons à la face et qui tiennent hélas lieu de débat public ait un impact sur le ressenti des jeunes concitoyens de confession musulmane, surtout s’ils sont manipulés par des entrepreneurs identitaires qui font leur beurre sur le sécessionnisme. Que peut penser un jeune musulman à qui on répète toute la journée que la France est raciste, islamophobe et que les musulmans sont méprisés ?

C’est pourquoi il faut faire attention quand on lance des anathèmes sémantiques. Islamophobie : le terme suggère une peur panique de l’islam. Il y a peut-être des gens qui ont une peur panique de l’islam, comme il y a des gens qui ont une peur panique du judaïsme, qu’on appelle judéophobie, mais je crois que c’est une infime minorité de gens. C’est donc de la piraterie sémantique de dire que la République ou la société française sont islamophobes. De la même manière, islamogauchisme, son symétrique inversé, ne veut pas dire grand-chose. Ce sont des signifiants auxquels on fait « embarquer » beaucoup plus de sens qu’ils n’en ont réellement, des catégories dans lesquelles on veut englober beaucoup plus de gens qu’elles n’en accueillent réellement. Il est indéniable qu’il y a un certain nombre d’organisations d’extrême gauche qui ont eu une sympathie pour l’islamisme, car dans une certaine vulgate marxiste l’islam est vu comme la religion des opprimés, et l’islamisme a pu être perçu par certaines de ces mouvances comme un allié objectif du mouvement révolutionnaire. Il y a eu des ambiguïtés sur la révolution islamique d’Iran, mais quand Khomeini a fait emprisonner puis assassiner des centaines de militants communistes qui avaient contribué à renverser le Shah cela a vacciné beaucoup de monde. Il y a eu des ambiguïtés similaires au Proche-Orient. Israël étant vu par une partie de l’extrême gauche comme un poste avancé de l’Occident colonialiste dans la région, le Hamas, pourtant ouvertement islamiste, a bénéficié de sympathies. Si l’islamogauchisme a une quelconque signification elle est là, et n’est que là. En revanche, taxer des universitaires ou des journalistes américains d’islamogauchisme même quand ils racontent des bêtises sur la laïcité, je pense que cela n’a aucun sens… Nous devons faire très attention aux mots que nous employons, surtout si nous nous disons Républicains. Ce sujet est de la dynamite et les mots dans l’espace public sont des actes, « ils sont des pistolets chargés » comme disait Brice Parain. Le combat pour la justice est aussi un combat pour l’utilisation précise des termes.

Je pense que l’émotion collective n’y est pas pour rien dans ces débats hystérisés. Je le redis : nous sommes épuisés, sidérés mais aussi lassés par ces attentats ignobles et par des années de déni sur la gravité de la menace islamiste. On ne peut pas adopter le point de vue de Sirius sur ces sujets. Pourtant c’est en restant précis dans l’usage des mots, et aussi justes que possible dans nos jugements, que nous préserverons une chance de vivre ensemble – ces chances s’amenuisent aujourd’hui – et que nous rétablirons l’amitié civique. Il faut que les attentats cessent. Comme tous mes concitoyens, je ne veux plus que de tels actes se produisent, plus jamais. Il faut aussi que la complaisance cesse. En France, on doit obéir aux lois de la République, il n’existe pas d’« enclaves autonomes » qui jouiraient d’un privilège d’extraterritorialité. Mais il faut aussi nous donner une chance de vivre ensemble collectivement dans cette grande aventure et dans ce projet toujours à réinventer qu’est la République française. Pour cela il faut du calme et de la précision.

LVSL – La défaite de l’État islamique semblait avoir éloigné le spectre des attentats. Mais la menace parait avoir muté à travers un djihadisme local et individualisé. Comment interpréter ce phénomène ?

D.D. – Ce qui rend la chose très compliquée c’est l’intrication entre l’intérieur et l’extérieur.

Il y a une dynamique historique endogène à la religion musulmane, et de dimension mondiale, dont il importe de retracer la généalogie de manière assez précise. Elle commence à la fin du XIXe siècle avec le mouvement réformateur. Ce mouvement est ambigu. Animé essentiellement par des Arabes, de confession musulmane comme chrétienne, il vise à s’appuyer sur les ressources propres du Coran et de l’arabe langue du coran pour construire un système politique et un univers normatif autonome, alternatif à l’Empire ottoman décadent et aux appétits coloniaux occidentaux qui s’affirment. Dans la Nahda fin de siècle, la renaissance en arabe, il y a quelque chose à mon avis de profondément ambigu. D’un côté une volonté réformatrice très forte de retour à la langue arabe, au texte coranique comme à la prédication prophétique, et un bouillonnement intellectuel comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Cela ressemble par certains aspects aux mouvements réformateurs du XVIe siècle, fondés sur une volonté de retour au Pur Évangile, et qui n’ont pas joué un rôle négligeable dans la formation de la modernité occidentale. Mais d’un autre côté, il y a cette revendication que le retour à l’islam des origines suppose de couper le fil de la tradition, de rompre avec tout ce qui s’est déroulé entre les premières années de l’islam, celles de Muhammad et des premiers califes, et l’âge contemporain, ce qui revient à vouloir liquider tout ce que l’on appelle l’histoire et la civilisation islamiques. Or durant cette période de l’islam impérial il s’est opéré quelque chose de fascinant : la politique et la religion se sont peu à peu détachées l’une de l’autre. D’un côté les souverains, qui disposent de la force armée. De l’autre les clercs, les oulémas, qui ont le monopole de l’exégèse religieuse. Chacun chez soi, les vaches sont bien gardées. Cette césure s’approfondit d’ailleurs quand les  empires arabes des débuts tombèrent aux mains de tribus étrangères : berbères à l’Ouest, turques ou mameloukes à l’Est.

Cette négation farouche de l’histoire et de la civilisation et de toute une « culture d’empire », commune à toutes les branches de l’islamisme, cette volonté assumée de reconstituer l’unité perdue du politique et du religieux (et dont la séparation est vue comme la source de tous les malheurs ultérieurs) est dangereuse car elle essentialise et totalise profondément la religion musulmane. Elle la charge d’une exclusivité normative, sociale, organisationnelle qu’elle n’a pas vraiment eue durant quinze siècles d’expériences sociales et politiques bigarrées qu’a constitué l’histoire islamique.

On va retrouver cette nostalgie de l’unité dans le mouvement des Frères musulmans créé en Égypte pour dénoncer aussi bien l’oppression coloniale que le sécularisme et le matérialisme de l’État-nation vanté par le mouvement panarabe. On va également le retrouver dans le salafisme ainsi que dans le djihadisme takfiri. Il y a un point commun entre frères musulmans, salafistes non-violents et djihadistes takfiri : la nostalgie d’une unité du religieux et du politique, comme à l’époque du prophète et de ses compagnons, qui a pour conséquence la congélation de toute approche historique ou diachronique. L’origine remplace le commencement et une temporalité eschatologique remplace l’historicité. Exactement la même déviation que lors des guerres de religion au XVIe siècle, je vous renvoie aux travaux de Denis Crouzet sur l’eschatologie de la Ligue catholique par exemple.

Il y a un autre point commun entre toutes ces branches de l’islamisme : la survalorisation des pratiques. On entend souvent dire que le salafisme est une orthodoxie. Je crois que c’est surtout une orthopraxie, excessivement focalisée sur des pratiques alimentaires, vestimentaires, des « comportements identitaires » qui visent à se singulariser, à s’excepter du reste des musulmans, ou dans les sociétés occidentales de la masse des non-croyants. De ce point de vue, l’islamisme est aussi un sous-produit de l’apparente unification culturelle du monde. C’est une réaction chimique à la normalisation culturelle dont semble pourvoyeuse la mondialisation. Face à cette normalisation vécue comme une agression, l’islamiste doit surenchérir de symboles, il doit montrer qu’il fait un effort surhumain pour résister à la normalisation culturelle, il devient un « surmusulman » selon la jolie expression du psychanalyste Fethi Benslama. Cette hypothèse explique le succès dans le monde arabe comme en Occident de toutes ces surenchères identitaires qui n’existaient pas vraiment avant les années 1980.

Simplement, il y a des divergences stratégiques et même doctrinales majeures entre ces trois branches de l’islamisme. Les Frères musulmans sont partisans d’une stratégie que l’on pourrait dire gramscienne : mener le combat culturel, contrôler d’abord la société par le bas, ainsi qu’un certain nombre d’institutions comme l’école, avant de s’emparer du pouvoir d’État. Le califat n’est qu’un objectif lointain. Lorsque plusieurs pays musulmans sont devenus des républiques islamiques, on crée le califat sous forme de fédération. Les Frères musulmans sont encore dans l’histoire quand les salafistes et a fortiori les djihadistes takfiri sont dans la pure eschatologie. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de porosité entre les deux. Localement, dans certains territoires, il existe bien un écosystème islamiste qui mélange toutes ces approches, au sein duquel les individus circulent de l’une à l’autre avec beaucoup plus de facilité et porosité qu’on ne le croit.

Il y a une autre différence de taille. Le djihad suppose le recours à la violence, de manière quasiment consubstantielle. Cette violence est légitimée précisément par la cause, que Ibn Khaldûn appelait da’wa : la prédication religieuse, l’appel à la conversion. La violence est de ce point de vue aussi bien un acte de communication qu’un acte de foi. Cette banalisation de la violence la plus atroce est un des plus graves problèmes que nous ayons à résoudre. L’ennemi, qu’il soit un mécréant ou un apostat, mérite d’être écrabouillé. Plus c’est atroce, mieux c’est. Cela nous rappelle les accès de violence fanatiques durant les guerres de religion en France. Il ne faut pas oublier que le mouvement takfiri est au départ une sécession des Frères musulmans, auxquels était reproché leur non-violence.

Les djihadistes d’aujourd’hui sont donc un sous-produit de la mondialisation : ils opèrent en réseau, de manière déterritorialisée, réticulaire, grâce aux technologies de l’information, et surtout sont partisans de la violence la plus extrême. D’abord la violence de guérilla comme en Afghanistan ou en Bosnie, mais très rapidement cette violence devient terrorisme pur et simple. Le défi djihadiste est donc très lié à la mondialisation de l’information, à la nouvelle « forme du monde ». Au fond, le postmoderne et le prémoderne se rejoignent. L’insurrection djihadiste a besoin d’un fonctionnement tribal prémoderne, avec des relations d’allégeance et de vassalité entre les individus, mais paradoxalement la mondialisation offre l’occasion de dépasser les frontières nationales pour reconstituer ce type de relation. Surtout, les « asabiyya » (fraternités) djihadistes se constituent plus facilement là où il n’existe pas d’État-nation ni de division du travail social. On traduit parfois « asabiyya » par cohésion sociale, ce que j’ai toujours trouvé étrange : l’asabiyya c’est l’inverse de la cohésion sociale durkheimienne. C’est au contraire une solidarité tribale fantasmée.

Il y a donc ce mouvement transnational du djihad global. Il ressemble par certains aspects à la guerre civile mondiale décrite par Carl Schmitt. Ce concept est à manier avec précaution, car la pensée de Carl Schmitt est dangereuse si elle est mal utilisée. Cependant, il y a quelque chose de troublant : les djihadistes s’en prennent dans toutes les sociétés aux mécréants et aux apostats. Il y a une sorte de solidarité à la fois tribale et transnationale qui s’installe entre tous ces groupuscules. Il était fascinant de voir, avec l’éphémère territorialisation de l’État islamique, converger des Tchétchènes, des Tunisiens, des Somaliens, des Français et même des ressortissants des Maldives en très grand nombre pour aller vivre dans le prétendu nouveau califat… Le premier acte mis en scène par ces nouveaux arrivants était d’ailleurs de brûler leur passeport. Ils étaient obsédés par l’effacement des frontières. Ils parlaient souvent dans les vidéos de propagande de « Sayspiko ». Je ne comprenais pas au début. En fait cela faisait référence aux accords Sykes-Picot qui avaient partagé la Syrie et l’Irak modernes entre les deux puissances mandataires, la France et le Royaume-Uni.

Voilà pour la dimension globale. Mais il y a aussi une dimension locale, ou nationale, propre à la France et à l’Occident en général. Je suis très attentif à ces compositions d’échelles et à ces boucles de rétroaction global-local. C’est selon moi une clé de compréhension essentielle et insuffisamment mobilisée de ce qui se joue actuellement. Les pays occidentaux sont devenus multiculturels en raison de leur héritage colonial et de leur ouverture à l’immigration : ils possèdent une importante population de confession ou de culture musulmane. Or cette population musulmane est souvent désavantagée sur le plan économique, social et même institutionnel. Le nier serait hypocrite. C’est dans le terreau de cette inégalité que prospèrent certains entrepreneurs islamistes qui recrutent dans ces quartiers : à Toulouse, à Lunel, à Molenbeek en Belgique… Il est illusoire et naïf de penser qu’il n’y a aucune interaction entre l’intérieur et l’extérieur.

Nous avons eu la démonstration éclatante de cet enchevêtrement intérieur/extérieur après l’horrible assassinat du professeur Paty, qui nous a tous bouleversés. Le président de la République a fustigé l’islamisme dans son discours d’hommage. Or il n’existe pas vraiment de mot en arabe pour traduire islamisme. L’adjectif « islamiste » est souvent traduit par « islamique », et on ne prend pas toujours le soin d’accoler l’adjectif « radical », ou « extrémiste », qui existent pourtant en arabe. La dénonciation de l’islamisme a donc été présentée comme une dénonciation de l’islam dans des médias arabophones peu scrupuleux et cette fake news a été relayée et instrumentalisée par des dirigeants politiques, en Turquie, au Pakistan, en Malaisie, qui savaient très bien ce qu’ils faisaient. L’affaire a donc pris des proportions mondiales avec ces manifestations très spectaculaires de gens qui brûlaient des drapeaux français… Des manipulations analogues ont voulu donner le sentiment que l’exécutif français endossait normativement les caricatures de Charlie Hebdo, ce qui serait contradictoire avec la liberté d’expression puisque celle-ci n’est possible que si l’État respecte une forme d’indifférence normative à la pluralité des opinions exprimées dans la société civile. Le chef de l’État s’est contenté de rappeler notre attachement collectif à la liberté d’expression, à aucun moment il n’a pris philosophiquement ou politiquement parti sur le fond ou le projet de ces caricatures, si tant est qu’il y ait eu un quelconque projet car il s’agissait surtout d’une satire. Ce sont quelques dessins qui ont valu à une rédaction entière d’être massacrée, je le rappelle à tous les donneurs de leçons. Bien sûr, vu de l’extérieur, notamment dans des pays où le blasphème est un crime, cette distinction est incompréhensible, puisqu’il est hélas des pays où l’on risque la peine de mort si l’on se moque de la religion.

 

LVSL – Faut-il revoir la politique étrangère française ?

D.D. – S’il y a un problème français, ce n’est pas du tout celui de la laïcité ou de je ne sais quelle guerre étrangère comme le prétendent certains, c’est en réalité celui de la naïveté française sur le monde et la texture de la mondialisation culturelle. Nous sommes la patrie universaliste, nous nous sommes toujours pensés comme un monde en soi, qui inspire le reste du monde éventuellement. On part spontanément de la France pour aller vers le monde : n’avons-nous pas inspiré au XIXe siècle toutes ces républiques sœurs pétries de droits de l’homme ? Or aujourd’hui nous subissons le monde extérieur beaucoup plus que nous ne l’inspirons. Il faut donc s’astreindre à partir du monde tel qu’il est pour revenir vers la France. Le djihadisme est une des facettes les plus détestables de cette mondialisation que nous ne comprenons plus en France. Pourtant, elle a des répercussions immédiates sur notre vie sociale intérieure. Il me semble que nous nous sommes rétrécis dans notre compréhension du monde. La France était connue pour ses grands arabisants, de Renan à Bruno Etienne en passant par Jacques Berque ou Maxime Rodinson. Bien sûr, ces savants étaient parfois un peu orientalisants, mais c’étaient aussi d’immenses érudits. Il me semble que nous avons perdu beaucoup sur ce terrain-là, en partie à cause du sous-investissement dans la recherche.  Depuis quelques années, il y a un regain très lié à des modes universitaires. La sociologie et la science politique ont par exemple beaucoup investi le champ de la « djihadologie ». Mais pour comprendre ce phénomène complexe, il faudrait tout autant mobiliser les ressources de l’histoire médiévale ou encore de l’anthropologie du fait religieux. Ce sont souvent ceux qui ont les choses les plus intéressantes à dire qui sont les moins écoutés et considérés.

Je voudrais aussi que la France redevienne non pas ce pays qui subit les assauts d’une mondialisation qu’elle ne comprend plus, mais cette nation universaliste en dialogue exigeant avec le reste du monde. Pour ce faire, il faut se confronter à l’altérité. L’enseignement de l’arabe ou du chinois à l’école est une excellente occasion de se familiariser avec de grandes civilisations : arabo-islamique, chinoise, pourquoi pas indienne… Des civilisations très différentes de la civilisation européenne. Le dialogue des civilisations était un thème cher à André Malraux et au général de Gaulle. Cela m’amuse beaucoup de voir que l’on présente dans certains milieux de Gaulle comme un dirigeant nationaliste, alors que jamais autant la France n’avait porté aussi haut son exigence de compréhension du monde. Le président Chirac avait conservé quelque chose de gaullien de ce point de vue-là, qu’on retrouve avec la création du Quai Branly. Après, cela s’est complètement perdu…

 

LVSL – Les débats liés au terrorisme dévient immanquablement sur les banlieues et l’immigration. Les plaies des émeutes de 2005 ne semblent pas refermées et la France n’est toujours pas apaisée avec son modèle d’intégration. Que révèlent ces déplacements du débat ? Fallait-il un plan Borloo pour les banlieues ?

D.D. – La question que vous posez est celle de notre stratégie nationale face à ce fléau. Quelle doit-elle être ? Évidemment, une réponse policière et judiciaire impitoyable contre tous ceux qui prêchent la haine ou s’apprêtent à passer à l’acte. C’est tellement le nerf de la guerre que je ne m’appesantirai pas là-dessus. Et comme on dit dans le monde des services spécialisés, « ceux qui savent, savent. » Mais il est aussi urgent de lutter inlassablement contre toute forme d’inégalité, de relégation ou de discrimination qui peuvent alimenter le discours de certains entrepreneurs islamistes. Il importe enfin de mobiliser notre héritage républicain. Contrairement à certains journalistes anglo-saxons, je crois que la laïcité n’est pas un handicap pour l’avenir mais une force, et que ce modèle va être de plus en plus attractif pour des pays qui ont du mal à gérer les tensions propres à toute société multiculturelle. La laïcité a été imaginée par des « minoritaires », essentiellement des protestants et des libres penseurs, dans une société où la majorité catholique demeurait écrasante. Quel était son objectif ? Se ménager une chance de vivre ensemble, dans l’amitié civique, malgré la pluralisation des opinions religieuses. La société se pluralisait, il y avait plusieurs « absolus » en concurrence. L’opération de la laïcité est exactement l’inverse de celle de Hobbes. Il ne s’agit pas de dire que le politique monopolise un absolu religieux et l’impose à tous, il s’agit au contraire de dire que le politique se sépare du religieux et ce faisant ménage la possibilité pour des opinions religieuses différentes de coexister sans s’affronter, à condition que nul ne cherche à faire prévaloir son absolu au détriment d’autrui, par des pressions, de l’intimidation ou par la force. De ce point de vue, la laïcité n’est pas une simple loi de tolérance religieuse. Certes elle consacre l’absolue liberté de conscience : en son for intérieur, chacun est absolument libre de croire ce qu’il veut. Cependant elle est aussi un mode de régulation sociale des différentes croyances dans une société plurielle. Elle protège les individus de la pression des groupes puisqu’elle leur offre la possibilité de croire ou de ne pas croire, de changer d’avis, de se forger leur propre chemin critique… C’est pour cette raison que les agents publics sont tenus à la neutralité : pour ne pas faire pression d’une manière ou d’une autre sur les usagers du service public, à commencer par les gamins à l’école. De ce point de vue, je ne peux qu’emboîter le pas de ces intellectuels musulmans qui se déclaraient récemment « heureux comme un musulman en France » puisqu’en France mieux qu’ailleurs les citoyens de confession musulmane sont parfaitement libres de construire leur chemin de foi comme ils le souhaitent : ils peuvent être pratiquants, être croyants mais pas pratiquants, être simplement de culture musulmane sans être croyants, être agnostiques, ou être tout à tour tout cela durant leur vie.

Il est possible et nécessaire de faire la pédagogie de la laïcité auprès des enfants. Non pas en leur faisant réciter un catéchisme républicain mais en leur expliquant qu’ils sont les premiers bénéficiaires de ce dispositif. Par exemple, en expliquant à des jeunes musulmans que pour un intégriste chrétien, nier la nature divine du Christ est un blasphème. La laïcité protège le jeune musulman : il est libre de ne pas croire à la nature divine du Christ, il est libre de l’affirmer, la République ne tolèrera aucune intimidation verbale ou physique contre lui. La réciproque est évidemment vraie. La laïcité et la liberté d’expression ne sont donc pas un pistolet braqué sur les musulmans, c’est tout le contraire ! Voilà le genre de pédagogie qu’il faudrait à mon sens développer auprès des enfants. Bien sûr, cela emporte pour conséquence que ni le blasphème ni a fortiori l’apostasie n’ont droit de cité dans notre pays. Avec l’égalité femmes-hommes, cela fait partie des principes qui peuvent entrer en conflit avec des conceptions rigoristes de la religion.

Il faut également que tous les enfants de la République se sentent y appartenir par-delà leurs trajectoires et leurs appartenances. Pour cela il y a une arme imparable : l’éducation et en particulier l’enseignement de l’histoire. Comme le dit très justement Patrick Weil, comment pourrait-on imaginer enseigner l’histoire de France sans parler de l’affaire Dreyfus et du sort qui a été fait aux Juifs par une partie de l’opinion française ? Lorsqu’un jeune élève juif entend parler de l’affaire Dreyfus, il est normal qu’il se sente concerné à double titre : en tant que français et en tant que juif. De la même manière, il faut mieux enseigner l’histoire de la colonisation française, y compris dans ce qu’elle a eu de plus terrible : lorsqu’un jeune français d’origine marocaine ou algérienne entendra cette histoire, il se sentira également concerné deux fois. Comme le dit très joliment quelque part l’écrivain Alexis Jenni, il faut agrandir l’histoire de France plutôt que la rabougrir ou la nier. Je n’aime pas ceux qui sont partisans d’un roman national étriqué et identitaire. Mais je n’aime pas non plus ceux qui, déconstruisant tout, pensent que la France n’existe pas, et qu’il n’y a qu’une histoire-monde. Non, la France existe, c’est un projet constamment renouvelé et, pour continuer à se projeter dans l’avenir, elle doit associer tous ses enfants et assumer toutes les pages de son histoire, y compris les plus douloureuses.

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Yaël Benayoun et Irénée Régnault : « Le progrès technique n’est pas nécessairement synonyme de progrès social »



De la vidéosurveillance à l’automobile, des caisses automatiques à la 5G, chaque choix technologique est un choix de société. Alors que la décision nous échappe, nous en subissons les conséquences de plein fouet. De la smart city sécuritaire à l’ubérisation du travail, des conséquences environnementales à la surveillance diffuse, voilà un certain temps que la marche de l’innovation n’a pas de quoi faire l’unanimité. Comment s’emparer de la trajectoire du progrès, intervenir dans ces décisions technologiques et peser dans ces rapports de force qui décident de notre vie en commun ? Petit précis de techno-critique et de démocratie technique avec Yaël Benayoun et Irénée Régnauld, cofondateurs de l’association le Mouton Numérique et auteurs de Technologies partout, démocratie nulle part, publié chez FYP cet automne 2020. Propos recueillis lors de la présentation du livre à la librairie l’Attrape-Cœurs par Maud Barret Bertelloni.


LVSL – Vous commencez votre livre en vous attaquant à ce lieu commun qui voudrait que les technologies soient un donné à l’égard duquel nous ne pourrions que nous adapter. C’est un motif récurrent : le service public doit se mettre au pas des nouvelles technologies, les citoyens doivent suivre, la compétition mondiale presse… Qu’est-ce que cela a à voir avec notre conception de la technologie ?

Yaël Benayoun et Irénée Régnauld – Le mot technologie historiquement est né pour décrire une science de la technique, comme un regard posé sur les objets techniques et la façon dont on les construit. À certaines époques, la technologie a été enseignée comme une science politique. Il se trouve qu’on est aujourd’hui dans une période où la technologie a acquis la forme d’objet : quand on dit technologie, on pense à un iPhone, à une fusée spatiale… Alors que si l’on repart de l’étymologie : techno+logos, c’est le discours sur la technique. C’est essentiel dans la mesure où la plupart des gens qui font des technologies, qui sont souvent des ingénieurs, prennent ça comme des artefacts absolument neutres, qui ne revêtent aucune dimension politique. Or ce qu’ils font, à titre individuel comme collectif, est de l’ordre du politique.

Tout l’enjeu du début du livre, c’est de revenir sur le discours véhiculé sur la technique que l’on entend beaucoup dans les médias dominants : tous les « la technique est neutre », « ce n’est que l’usage qui compte », « on n’arrête pas le progrès »… Cette notion de progrès est sous l’emprise d’une vision très positiviste de la société, qui part du principe que le progrès technique est nécessairement synonyme de progrès social et que ce progrès est inéluctable et n’est donc pas questionnable. Comme si le développement technologique n’était pas le fait de choix et de stratégies et d’un jeu d’acteurs. Pour prendre un exemple : le réseau de tramways était bien installé aux États-Unis au début du XXe siècle. Les constructeurs d’automobiles ont alors développé des stratégies de rachat massif des compagnies de tramway pour démanteler les réseaux de transport concurrents. L’avenir de la mobilité et des transports aurait pu être différent que le tout automobile américain.

« Pour chaque choix technologique, il y a un rapport de forces et il faut peser sur ce rapport de forces pour l’orienter différemment. »

C’est ce qui passe aujourd’hui avec la « high tech ». Le terme de technologie de « pointe », de high tech est un terme qui introduit une hiérarchie entre ce qui n’est pas « high », à savoir occidental ou chinois, et le reste. Ces technologies occultent toute une série d’autres choix qui auraient pu être faits et qui ne l’ont pas été. C’est valable à la fois au niveau d’une réflexion globale sur la technique dans une civilisation, mais aussi pour n’importe quel objet technique. Pour chaque choix technologique, il y a un rapport de forces et il faut peser sur ce rapport de forces pour l’orienter différemment.

LVSL – Deux chapitres du livre illustrent ce en quoi les technologies constituent des choix de société. Il y a un premier chapitre consacré à la smart city comme politique de la ville sécuritaire ; un autre sur l’automatisation au travail et toutes ces technologies qui réduisent les travailleurs à de simples rouages dans un monde de machines. Mais en quoi les technologies elles-mêmes constituent des choix de société ?

YB et IR Les choix technologiques structurent la société et l’amènent dans une direction précise qui, sans la déterminer totalement, posent des infrastructures et des cadres dans lesquels on va évoluer. L’exemple typique est la 5G : c’est prendre la direction de l’explosion des équipements numériques et de leurs usages, ce qui porte à une augmentation des capteurs, qui mène vers une ultra-numérisation de la société…  Et il y a des acteurs dominants qui, par leurs investissements, par leurs moyens, par leurs efforts de lobbying, orientent massivement les choix de société. Les efforts de l’industrie de l’automobile ont conduit à la société de la voiture et donc à l’étalement urbain. Il en va de même avec l’introduction de certaines technologies qui brisent les collectifs de travail ou de l’introduction de la surveillance qui diminue la propension de chacun à aller manifester. C’est très concret.

LVSL – Revenons sur un exemple dont vous faites mention : s’il y a d’une part le logiciel et toute la technique d’organisation d’une plateforme de livraison comme Uber ou Deliveroo, qui soumettent les travailleurs à des conditions de travail dégradantes et d’exploitation, il y a aussi l’exemple d’une contre-ingénierie : le logiciel des livreurs de CoopCycle, dont les fonctionnalités sont en main aux travailleurs…

YB et IR – Pour remettre un peu de contexte, CoopCycle c’est une coopérative de livreurs créée en réponse au système de Uber, de Frichti, etc. pour fournir une alternative coopérative. Effectivement, ils utilisent aussi une plateforme logicielle pour organiser leur logistique. Mais précisément, ce n’est pas la même application : ils n’ont pas cherché à faire de la food tech, à livrer très rapidement le moins cher possible, mais de réorganiser la livraison sur un mode coopératif.

Dans le livre, nous ne partons pas du principe que toute technologie est mauvaise. Ce n’est juste pas le sujet. Ce qui est intéressant quand on regarde les deux applications de livraison, c’est que dans l’une vous avez les livreurs tracés, surveillés, notés, qui doivent rendre compte de leur temps et aller le plus vite possible, alors que dans l’autre le temps est discuté de manière coopérative. La technologie qui est développée n’a pas les mêmes caractéristiques, car elle incarne alors d’autres valeurs et d’autres objectifs. Notre problématique, au fond, concerne ces choix technologiques faits à différentes strates de la société (la ville, le travail, l’État, etc.) mais surtout les effets de ces choix sur la démocratie.

LVSL – Pour arbitrer entre ces technologies, leurs formes et leurs valeurs, on invoque souvent une approche « éthique » à la technologie : éthique de l’intelligence artificielle, éthique du design, etc. Quel est le problème avec ces approches ?

YB et IR – Il y a eu un retour de bâton à l’égard des technologies ces dix dernières années, notamment depuis l’affaire Snowden, et depuis les tentatives de manipulation électorale comme Cambridge Analytica. Et c’est précisément le moment où l’on voit apparaître un grand nombre de chartes éthiques des entreprises, qui arrivent pour réguler des projets technologiques. Malheureusement, cela n’advient qu’une fois qu’ils ont été créés, sans jamais – ou rarement – repenser la manière dont sont fabriqués les objets, touchant à la rigueur la façon de les déployer à la fin, un peu comme des cases à cocher. Alors, on regarde si l’objet fini est juste, s’il ne discrimine pas, etc. Mais, d’une part, on n’interroge jamais le bien-fondé de l’objet, pour savoir si celui-ci est utile. Et d’autre part, jamais vous ne trouverez mention des chaînes de production technologique dans ces chartes : rien sur les micro-travailleurs ou les travailleurs du clic qui entraînent les intelligences artificielles, rien sur les travailleurs à la chaîne, qui sont une fois de plus invisibilisés sous couvert d’éthique.

Et au même moment où apparaissent ces chartes éthiques, on constate un flétrissement des procédures démocratiques traditionnelles et un certain glissement du droit vers l’éthique. En termes de démocratie, c’est un problème. Un exemple très simple : dans l’État de Washington, aux États-Unis, Microsoft a fait du lobbying pendant des années via un salarié qui était simultanément congressman – pantouflage éhonté, conflit d’intérêts. Il a fait voter une loi qui encadre la reconnaissance faciale dans l’État de Washington, suivant un cadre « éthique », de telle sorte que les systèmes doivent reconnaître aussi bien les personnes noires que les personnes blanches. Pourtant, dans une ville comme Portland, les technologies de reconnaissance faciale ont bien été interdites, tant en ce qui concerne leur usage par les forces de police, que par les commerces. Plutôt que d’interdire, l’éthique a donc permis à Microsoft de plaquer des règles pour éviter les régulations. L’éthique, ce n’est pas contraignant, c’est une profession de foi.

« L’éthique, ce n’est pas contraignant, c’est une profession de foi. »

C’est pour cela qu’on a ironiquement intitulé une section : « Une 5G éthique est-elle possible ? » La 5G est en préparation depuis dix, quinze ans : il y a eu des brevets, des recherches, des investissements chez les opérateurs… Là ça arrive et on fait semblant d’avoir un débat sur quelque chose qui est déjà joué, sans jamais qu’on se soit posé collectivement la question des réseaux du futur. On pose une fois de plus la question à la fin… Et puis on va demander aux consommateurs d’être, eux, éthiques en faisant le bon choix. Mais quand il va en grande surface pour acheter une balance et il n’y a que des balances connectées, on ne peut pas responsabiliser le consommateur en lui demandant de se faire une balance tout seul.

LVSL – Outre cette perspective technocritique, votre livre porte un véritable projet lié à la démocratie technique. Celui-ci comporte plusieurs aspects : réinvestir le champ du progrès, introduire un contrôle démocratique, investir les instances nécessaires à ouvrir un débat de société sur les technologies… Comment les articuler ?

YB et IR – L’idée n’est pas de fournir un programme mais de montrer qu’il y a des initiatives et des projets qui sont déjà là. On n’est pas du tout aussi démunis qu’il n’y paraît. L’avenir technologique tel qu’on nous le vend n’est pas inéluctable. Toute une partie du livre recense justement tout un ensemble de luttes, des ingénieurs à la société civile, tous ces mouvements qui ont donné lieu à une première réponse : les entreprises font de « l’éthique » aujourd’hui parce qu’elles ont du mal à recruter ; le RGPD n’aurait pas eu lieu sans l’affaire Snowden.

La logique du projet est simple : pour chaque choix technologique, il y a des stratégies d’acteurs, la majorité de ces choix se font sur le long terme, à huis clos, avec des industriels et des politiques qui malgré toutes leurs bonnes intentions ont l’exclusivité sur ces décisions. Le rapport de force bascule clairement d’un côté. Il faut alors rééquilibrer ce rapport de forces pour avoir une vraie discussion sur la société qu’on veut. Et selon la société qu’on veut, on peut faire les technologies qui vont avec. Pour chacun de ces choix, il faut rajouter des acteurs dans la boucle de décision. A minima, c’est la société civile organisée, comme on le retrouve par exemple dans toutes les propositions de forums hybrides dans les projets de démocratie technique. Cela voudrait dire que vous ne mettez pas dans les groupes d’experts seulement des représentants du monde industriel et politique, mais aussi des représentants du monde associatif, avec le même poids que les autres, ce qui rééquilibre les décisions.

« Pour chaque choix technologique, il faut rajouter des acteurs dans la boucle de décision. »

Un exemple dont on a beaucoup parlé ces derniers temps est celui de la Convention citoyenne sur le climat. Cela consiste à mobiliser des personnes tirées aux sort, concernées par les projets et les technologies en question selon ses enjeux spécifiques (l’automatisation des caisses ou la 5G), qui vont interroger les experts, ce qui inclut les associations, les juristes, les journalistes spécialisés. Une fois que ces personnes sont informées et formées sur le sujet, elles formulent des recommandations. Nous proposons d’aller un cran plus loin que ce qui existe déjà actuellement et de faire en sorte que leurs recommandations ne soient pas seulement consultatives mais décisionnelles pour qu’elles aient un effet direct sur les politiques industrielles et l’orientation des investissements.

Cela fait vingt ans que de tels dispositifs participatifs existent, et les sociologues et les politistes qui étudient ce genre de procédés remarquent que ces dispositifs sont efficaces. Quand la méthodologie est bien respectée, les recommandations qui émergent sont de très grande qualité. Le problème relève plutôt du fait qu’il n’y a presque jamais d’effets par la suite, parce que ces instances de délibération sont déconnectées des instances de décision. Il y a des groupes qui travaillent pour produire ces recommandations, mais elles ne sont finalement pas écoutées. Le cas de la Convention citoyenne devait au départ être un peu exceptionnel, parce qu’elle était au reliée à une instance de décision : les recommandations devaient passer sans filtre soit par le parlement soit par référendum. Aujourd’hui on voit que tout est détricoté. La 5G est un bon exemple : les citoyens de la Convention ont demandé un moratoire et il n’y aura pas de moratoire. Or, si ces dispositifs peuvent fonctionner, il faut les systématiser et surtout leur donner un vrai rôle.

Il y a aussi des outils, comme le principe de précaution, qui permet de s’arrêter pour documenter, pour produire du savoir. Sans le principe de précaution, on n’aurait pas stabilisé le trou dans la couche d’ozone, on n’aurait pas documenté la maladie de la vache folle, on n’aurait pas avancé sur la construction du GIEC [Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, NDLR]. Bruno Latour résume tout ça par une belle formule selon laquelle le principe de précaution sert à « moderniser la modernité ». Notre livre promeut un principe de précaution beaucoup plus vaste, qui ne concerne pas exclusivement le climat ou la santé, mais qui inclut aussi la manière avec laquelle les technologies nous affectent, notamment dans notre rapport à la démocratie.

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Joe Biden, une victoire en trompe-l’oeil ?



À moins d’une intervention particulièrement improbable et injustifiable de la Cour suprême en faveur de Donald Trump, Joe Biden sera le 46e président des États-Unis. Sa victoire, obtenue avec une large avance à l’échelle nationale, masque un recul spectaculaire du Parti démocrate à tous les autres niveaux. Un constat qui annonce un futur compliqué pour la gauche américaine. Loin d’être répudié, le trumpisme semble promis à de belles années.  


S’il reste quelque dix millions de bulletins de vote à dépouiller dans les États les moins disputés, on peut déjà tirer de nombreux enseignements des élections américaines de 2020. Joe Biden obtient une large victoire à l’échelle nationale, avec six à sept millions de voix d’avance sur Donald Trump. Il double l’écart obtenu par Hillary Clinton en 2016, aidé par une participation record. Près de 160 millions d’électeurs se sont rendus aux urnes, soit 69 % des personnes en âge de voter. L’impression de victoire sur le fil s’explique par le collège électoral, que Joe Biden remporte avec des marges relativement étroites. Le démocrate reprend le Wisconsin et le Michigan à Donald Trump, le premier avec un écart identique à celui qui avait permis au milliardaire de le remporter en 2016, le second avec une marge plus confortable de 2,5 %. En Pennsylvanie, Biden échappe de justesse au recompte, imposé par la loi lorsque l’écart est inférieur à 0,5 %. L’Arizona et la Géorgie devraient également revenir au démocrate, bien que les faibles marges risquent de provoquer un recompte. A priori, Biden obtiendra un total de 306 grands électeurs, le même score que Donald Trump en 2016. [1]

Au Congrès, la situation est moins reluisante. Les démocrates ratent leur objectif de reconquête du Sénat, renouvelé au tiers, en dépit d’une carte électorale particulièrement favorable. Sur les huit sièges qu’ils espéraient conquérir, seuls deux basculent en leur faveur (Arizona et Colorado), alors qu’ils perdent l’unique sénateur à risque, en Alabama. En particulier, les démocrates échouent à prendre le siège de Susan Collins (dans le Maine) malgré la victoire confortable de Joe Biden dans cet État. Le Sénat restera sous contrôle républicain, avec une majorité de 50 sièges à 48, en attendant le second tour des élections sénatoriales de Géorgie le 5 janvier. Dans le meilleur des cas, les démocrates auront une majorité 50-50, arbitrée par le vote de la vice-présidente Kamala Harris. Dans le pire, ils seront toujours minoritaires à 52-48. 

Sans le vote anti-Trump, les démocrates auraient réussi le triste exploit de perdre sur tous les tableaux

La seconde chambre du congrès, dite Chambre des représentants, restera sous contrôle démocrate. Mais au lieu d’étendre leur majorité d’une vingtaine d’élus comme ils l’espéraient, ils perdent de nombreuses circonscriptions conquises en 2018, pour se retrouver avec une majorité particulièrement faible,  de cinq à dix sièges sur 435. Ceci  profile une perte du contrôle de la Chambre dès 2022, les élections de mi-mandat étant traditionnellement hostiles au président en exercice. Si les porte-drapeaux de la gauche américaine, tels qu’Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Rachida Tlaib et Ayanna Pressley sont réélus et recevront le renfort de quelques Democrat Socialist (Cori Bush, Jamal Bowman et Mondaire Jones), ils viennent tous de circonscriptions acquises au Parti démocrate. Les candidats Mike Siegel, Kara Eastman et Candice Valenzuela, proches de Bernie Sanders, échouent à faire basculer les sièges républicains qu’ils visaient. Les autres élus progressistes conservent néanmoins leurs mandats. Les pertes proviennent de sièges tenus par des démocrates centristes, ou néolibéraux. Joe Biden fait cependant mieux que l’ensemble des candidats démocrates aux Congrès. Autrement dit, sans le vote anti-Trump, le Parti démocrate aurait réussi le triste exploit de perdre sur tous les tableaux, malgré la gestion sanitaire et économique désastreuse de la Maison Blanche.

D’autant plus qu’à l’échelle locale, en particulier dans les parlements des États, les démocrates reculent davantage. Le site Politico qualifie ces résultats  « d’abyssaux », et rapporte que le Parti républicain considère cette élection comme son plus grand succès depuis 2002. Il renforce ses positions dans de nombreux États, reprend le contrôle du New Hampshire, conserve sa majorité au Texas et obtient une super-majorité en Floride. Les démocrates échouent à faire basculer le moindre parlement, à la potentielle exception de l’Arizona, et perdent la gouvernance du Montana. Cet échec va avoir de très graves conséquences pour les dix prochaines années, puisque ce sont les parlements locaux qui dessinent les contours des circonscriptions électorales. Politico estime que le Parti républicain aura la main libre pour redessiner 181 circonscriptions du Congrès (sur 435) contre seulement 76 pour les démocrates, le reste étant sujet à des mécanismes bipartisans. En clair, la Chambre des représentants, qui favorise déjà les républicains, va continuer d’être biaisée contre les démocrates jusqu’en 2031. [2]

Avec le pouvoir judiciaire durablement ancré à droite, la Cour suprême acquise aux conservateurs et le Sénat structurellement défavorable aux démocrates, tout espoir de changement progressiste aux États-Unis semble avoir été « tué » par cette élection. Comment expliquer une telle débâcle ?

Une élection imperdable, sur le papier

Le large succès électoral des démocrates aux élections de mi-mandat de 2018 et l’impopularité de Donald Trump suggérait une vague bleue capable de réduire le Parti républicain à l’état de force politique contestataire, miné par des mouvances extrémistes de type QAnon. Les manifestations contre les violences policières, les deux cents trente mille morts du coronavirus et la récession économique qui en a découlé constituent autant de faillites de la Maison-Blanche et du Parti républicain. 

Donald Trump a été pris la main dans le sac à mentir aux Américains, admettant en février au journaliste Bob Woodward : « Ce virus est un tueur, il est très dangereux, il est très contagieux, car aéroporté » avant de le comparer publiquement et pendant des mois à une simple grippe qui disparaitra rapidement. Dans une seconde entrevue, Trump reconnaît vouloir « toujours minimiser le virus pour ne pas provoquer la panique ». La publication de ces bandes sonores en septembre aurait dû enterrer le président.[3]

Dans le dernier débat présidentiel, Trump a admis que son opposition au second plan de relance économique était un pur calcul électoral. Ses déclarations d’impôts, qu’il a toujours refusé de rendre publiques, ont été obtenues par le New York Times trois semaines avant l’élection. Elles révèlent un homme d’affaires menacé de faillite, qui ne paye aucun impôt sur le revenu, et ayant mis en place un système de corruption et de détournement d’argent public d’ampleur inouïe. De quoi briser n’importe quelle autre candidature. [4]

Or, le président sortant a mené une campagne que d’aucuns qualifient de catastrophique, sans aucun programme ni message central. En plus de renier son positionnement populiste de 2016, il a pris une série de positions particulièrement impopulaires. Son obstination contre le port du masque, désapprouvé par un tiers de ses propres électeurs, sa stratégie visant à mettre de l’huile sur le feu des manifestations Black Lives Matter, décrié par deux Américains sur trois ou son refus de reconnaître la réalité du réchauffement climatique dans une campagne marquée par les catastrophes laissait présager une lourde défaite. Après un premier débat désastreux et un second annulé par ses soins, sa gestion catastrophique de son budget de campagne suggérait un niveau d’incompétence susceptible de renvoyer le trumpisme aux oubliettes. On parle d’un président se rendant en Iowa pour se plaindre que les inondations qui ont détruit les récoltes de cet État rural aient empêché les médias de parler de sa nomination pour le prix Nobel de la paix. Au lieu de faire campagne sur la reprise économique, il aura passé ses deux dernières semaines à essayer de monter en épingle les affaires impliquant le fils de Joe Biden. En 2016, Trump concluait ses meetings par la promesse de mettre fin à la corruption de Washington et de relocaliser les emplois manufacturiers. En 2020, il les termine par une danse sur le tube YMCA.

Loin de reculer, le trumpisme sort renforcé

Au lieu de subir une humiliation, Trump a réussi à obtenir sept millions de voix de plus qu’en 2016, pour un total de 72 millions, soit deux millions de plus que Barack Obama en 2008. Il semble progresser dans toutes les catégories d’électeurs, à l’exception des hommes blancs, et a délivré un succès électoral inespéré au Parti républicain. Comment expliquer ce résultat contre-intuitif  ? 

S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives, de nombreux journalistes indépendants pointent le fait qu’à rebours des indications fournies par les sondages, la majorité des Américains a pu ressentir une fatigue vis-à-vis des émeutes Black Lives Matter et, surtout, du confinement inhérent au Covid. Les médias conservateurs ont déjà fait preuve de leur capacité à orienter l’opinion, comme le montre les enquêtes post-électorales stipulant qu’un Américain sur deux approuve la gestion du Covid de Donald Trump.[5] Un paradoxe qui peut s’expliquer par le fait que la presse généraliste se soit décrédibilisée en promouvant une théorie complotiste absurde avec le RussiaGate, avant d’adopter une ligne éditoriale hypocrite. Non seulement ils ont approuvé les larges rassemblements de manifestants Black Lives Matter en période de confinement, après avoir moqué et décrié les manifestations pro-Trump, mais ils ont également produit leurs propres « faits alternatifs ». Lorsque CNN diffuse en bandeau « des manifestations intenses mais largement non violentes » et que son envoyé spécial parle de mouvement pacifique devant une ville en feu, on comprend qu’une partie de l’Amérique se rallie aux mensonges de Donald Trump.  

Sa gestion désastreuse du Covid a pu être relativisée par la seconde vague qui vient de frapper l’Europe, alors que les bons chiffres économiques de novembre valident en apparence sa stratégie. Comme on le voit chez nous, le confinement finit par provoquer un certain rejet de la population et attise les réflexes réactionnaires. Entre la sauvegarde de leur emploi et le risque de tomber malade, de nombreux Américains préfèrent la première option, d’autant plus que ni Joe Biden ni le congrès démocrate n’ont réussi à casser ce faux dilemme en proposant une alternative satisfaisante.[6]

Les données sur la sociologie du vote et les sondages sortis dans les jours qui ont précédé l’élection montrent que les électeurs ont d’abord voté en fonction de l’économie. Selon l’enquête de l’institut Edison, reposant sur 100 000 sondés, Trump obtient le vote de 82 % des 35 % d’électeurs préoccupés en priorité par l’économie. 72 % de ceux qui estiment que leur situation matérielle s’est améliorée depuis 2016 ont voté pour le président sortant. La plupart d’entre eux sont issus de milieux aisés, comme le suggèrent les enquêtes. Mais certains électeurs issus des classes populaires ayant bénéficié du premier plan de relance ont pu attribuer cette amélioration au président. 

Le fait que Joe Biden ne soit pas parvenu à gagner sur cette problématique, en pleine récession, en dit long sur l’inefficacité de sa campagne. Car la progression du trumpisme est avant tout un camouflet pour la stratégie d’opposition des élites démocrates, et de la candidature Biden. En période de forte mobilisation électorale, viser en priorité les diplômés dans un pays où les trois quarts de la population ne vont pas à l’université risquait de produire ce type de résultat. 

Joe Biden, un candidat par défaut, une campagne désastreuse  

L’establishment démocrate ne voulait pas de Joe Biden. Les donateurs l’avaient majoritairement boudé aux profits de candidats plus jeunes et éloquents, tels que Kamala Harris, Pete Buttigieg et Amy Klobuchar. Aucun ténor du parti ne lui avait apporté son soutien. Certains médias et candidats proches de l’establishment l’avaient accusé de sénilité. Après sa défaite dans le New Hampshire, la question de son abandon se posait. Ce n’est qu’une fois Bernie Sanders sur le point de remporter la nomination que l’establishment démocrate s’est rallié derrière le vice-président d’Obama, en partie sur instruction de ce dernier. Sa popularité auprès de l’électorat démocrate, sa victoire en Caroline du Nord en mars et un blitz médiatique en sa faveur auront fait le reste.[7] Mais malgré le soutien rapide de Bernie Sanders et le ralliement sans condition de l’aile progressiste, Joe Biden ne va pas mener une campagne dynamique, préférant saisir l’opportunité offerte par le coronavirus pour annuler tous ses meetings et refuser un nombre important de passages télévisés, jusqu’au mois de septembre. Au point de laisser planer un temps le doute sur son état de santé. Alors que Donald Trump levait une armée de 2,5 millions de militants capables de faire un million de portes à porte par semaine, et qui inscrivaient sur listes électorales des centaines de milliers de nouveaux électeurs, Biden a longtemps refusé de mettre en place un dispositif de terrain. Il faudra les cris d’alarme répétés des organisations militantes proches du Parti démocrate pour que Biden se ressaisisse. [8]

La campagne de Joe Biden estimait « ne pas avoir besoin des Hispaniques pour gagner »

En Géorgie, l’ancienne candidate afro-américaine au poste de gouverneur Stacey Abrams et les organisations pour les droits civiques ont inscrit huit cent mille nouveaux citoyens sur les listes électorales. [9] En Arizona, les organisations antiracistes telles que la LUCHA, ont construit pendant des années une dynamique locale. [10] Le fait que la légalisation de la marijuana était proposée par référendum expliquerait la forte mobilisation des Hispaniques dans cet État, un des rares où Biden améliore le score d’Hillary Clinton. Dans le Minnesota et le Michigan, les deux principales circonscriptions à avoir surperformé sont celles des élues socialistes Rachida Tlaib et Ilhan Omar, qui ont poursuivi le travail de terrain sans le soutien de la campagne Biden. [11] Dans les villes de Détroit (Michigan) et de Philadelphie (Pennsylvanie), le mouvement Black Live Matters a été particulièrement actif. Biden y a obtenu des scores écrasants. Tout cela s’est fait malgré la campagne de Joe Biden, qui estimait ne pas avoir besoin du vote latino pour gagner. [12] Le seul effort concédé envers cette minorité a tourné à l’insulte, lorsque Biden a joué quinze secondes du tube Despacito à l’aide de son téléphone portable pendant un meeting de campagne. De nombreux stratèges démocrates ont tiré des signaux d’alarme dans la presse dès le mois de septembre. Pourtant, le premier réflexe des cadres du parti a été de faire porter le chapeau de cette contre-performance à leur aile progressiste, à Black Lives Matter, et aux activistes. 

Une campagne au centre, qui perd sur tous les fronts

Au lieu de profiter de la pandémie pour porter un programme ambitieux, le vice-président d’Obama s’est contenté de critiquer son adversaire, tout en espérant qu’il s’autodétruise, comme Hillary Clinton quatre ans plus tôt. Les principaux enseignements de 2016 ont été ignorés par le vice-président, qui a répété les erreurs consistant à faire excessivement confiance aux sondages, à mener campagne dans les bastions républicains au lieu de se concentrer sur les États pivot et à prendre les électeurs Afro-américains et Hispaniques pour acquis, au lieu de les courtiser activement. [13] 

Le refus de défendre des positions impactant les conditions d’existence matérielles des Américains pour préférer des propositions  de centre droit censées récupérer des électeurs républicains restera un des faits marquants de cette campagne. Le Lincoln project, un groupe de soutien à Joe Biden lancé par des républicains anti-Trump ayant pignon sur rue dans les médias prodémocrates, a récolté 75 millions de dollars de financement en provenance des électeurs de Biden, qui ont été utilisés pour attaquer le président sortant. Cette stratégie, qui semble avoir produit l’effet inverse en mobilisant l’électorat trumpiste, a été insufflée par l’ancien directeur de cabinet de Barack Obama et maire de Chicago Rahm Emanuel. Les cadres du parti s’y sont tous rangés. Lors de la Convention, regardée par quarante millions d’Américains, les démocrates se sont efforcés de courtiser les électeurs conservateurs, allant jusqu’à mettre en avant le ralliement de l’ancien gouverneur républicain de l’Ohio John Kasich. Biden s’est vanté d’obtenir le soutien d’une flopée d’anciens membres de l’administration Bush et du gouverneur du Michigan responsable de l’empoisonnement au plomb de la ville de Flint.[14] Sans surprise, ce comté a pour la première fois depuis des décennies voté républicain, et massivement pour Donald Trump. Un militant pro-Biden s’en est ému sur Twitter, en écrivant : « Ils ne veulent pas d’eau potable ? ». Question à laquelle l’ancienne responsable presse de Bernie Sanders a répondu « Biden ne leur en a jamais proposé ». 

Mais c’est son obstination, partagée par Kamala Harris, à attaquer les positions populaires défendues par Sanders lors des débats télévisés, qui interroge le plus. Ils ont tous deux déployé des efforts considérables pour convaincre Trump et Mike Pence qu’ils étaient contre l’interdiction de la fracturation hydraulique, le Green New Deal et la nationalisation de l’assurance maladie. Des positions pourtant populaires, y compris auprès de l’électorat conservateur. Un sondage de Fox News réalisé en sortie des urnes sur cent mille électeurs montre qu’une majorité d’électeurs sont favorables au remplacement de l’assurance maladie privée par un système public (71 %), pour la régularisation des sans-papiers (72 %), inquiète par le climat (72 %), pour des investissements massifs dans la transition énergétique (70 %) et contre l’interdiction de l’avortement (75 %). [15] La Cour suprême était un autre enjeu majeur, où l’opinion publique plébiscite à 60 % la position démocrate. Biden et Harris ont pourtant refusé de mener cette bataille, alors que les démocrates du Congrès ont laissé les républicains installer un juge ultra conservateur de force et en temps record. Résultat, les démocrates perdent la Cour suprême et le Sénat. 

Le refus de défendre des choses aussi plébiscitées que la légalisation du cannabis (qui vient d’être autorisé par référendum dans les quatre États majoritairement conservateurs où elle était proposée) ne peut s’expliquer que par cette stratégie tournée vers les électeurs républicains. Or, que ce soit le Lincoln Project ou la campagne de Joe Biden, le résultat est désastreux. Seuls 6 % des électeurs se disant républicain ont voté Biden, contre 9 % en 2016. Certes, comme le reconnaît la revue socialiste Jacobin, le positionnement de Biden a probablement permis de réaliser des gains auprès des électeurs modérés ne se définissant pas ou plus comme républicains. Mais le coût de cette stratégie semble difficile à évaluer. 

La Floride a fortement basculé à droite et le Texas échappe de nouveau aux démocrates. Dans les deux cas, les Hispaniques ont voté en plus grand nombre pour Donald Trump. Or, il est frappant de constater qu’au Texas, les comtés de la vallée du Rio Grande, où Biden fait vingt à trente points de moins que Hillary Clinton, avait voté Bernie Sanders à la primaire. Même phénomène en Floride, où les Cubains de Miami avaient favorisé le socialiste. Certes, il ne faut pas confondre ces deux élections, mais la Floride a par ailleurs voté majoritairement pour la hausse du salaire minimum à 15 dollars de l’heure, une proposition combattue fermement par Donald Trump. Ces électorats sont conservateurs sur les valeurs, du fait de leur attachement à la religion et leur ressentiment envers les immigrés illégaux, mais sont connus pour être à gauche sur les questions économiques. Or, à l’échelle du pays, les médias et candidats démocrates ont peu ou prou fait l’inverse, en défendant des idées progressistes en termes de valeur et de sociétal, et modérée sur le plan économique.  

À sa décharge, Joe Biden a musclé son discours en faveur des classes populaires, comparé à Hillary Clinton, tout en se distançant de Black Lives Matter. En particulier, il a adopté la proposition d’augmentation du salaire minimum fédéral à 15 dollars de l’heure portée par Bernie Sanders, et défendu la mise en place d’une assurance maladie publique à laquelle tous les Américains auront l’option de souscrire. Ses spots télévisés ont mis davantage l’accent sur ces questions, comparé à Clinton en 2016. Pourtant, Biden lui-même a fait très peu campagne sur ces thèmes, en ne les mentionnant que dans certains discours et débats, et jamais de son propre chef ou plus d’une fois. À la place, Biden a matraqué l’idée que l’âme de l’Amérique était l’enjeu central de l’élection, et s’est focalisée sur la défense de l’Obamacare, une réforme de plus en plus impopulaire.[16] Comme l’écrivait Mediapart, le trumpisme ne se dissout pas dans l’eau tiède. 

Biden, un tremplin pour Trump 2024 ?

Joe Biden va hériter d’une situation sanitaire hors de contrôle et d’une économie fragilisée. Sans majorité claire au Congrès, il ne sera pas en mesure de gouverner de manière ambitieuse ni de réformer des institutions particulièrement antidémocratiques et biaisées en faveur des forces réactionnaires. En particulier, l’appareil judiciaire et la Cour suprême vont agir comme des verrous pour cadenasser toute ambition progressiste, tout en risquant de poursuivre par la voie des tribunaux la contre-révolution conservatrice dont Donald Trump constituait le cheval de Troie. Tout cela risque de paver la voie à un retour de Trump en 2024, ou un équivalent peut être moins narcissique, mais plus compétent et extrémiste. D’autant plus que le Parti démocrate a commencé à se fracturer dès l’annonce des résultats, alors que les républicains devraient être unifiés par une défaite que Trump refuse de reconnaitre en dépit des faits. Le président sortant à indiqué qu’il va repartir en campagne dès cette semaine, ce qui risque de prolonger son entreprise de solidification des forces réactionnaires. 

Biden pourrait faire mentir les pessimistes en utilisant avec la même vigueur que Donald Trump les pouvoirs de l’exécutif. Mais en est-il capable ? L’attribution des postes de son administration devrait nous livrer les premiers éléments de réponse. 

***

Sources et Références :

  1. https://abcnews.go.com/Elections/2020-us-presidential-election-results-live-map
  2. https://www.politico.com/news/2020/11/04/statehouse-elections-2020-434108
  3. https://www.nytimes.com/2020/09/09/us/politics/woodward-trump-book-virus.html
  4. https://www.nytimes.com/2020/10/31/us/donald-trump-taxes-guide.html
  5. https://www.dailyposter.com/p/six-takeaways-from-election-night?utm_campaign=post&utm_medium=web&utm_source=twitter
  6. https://lvsl.fr/covid-19-les-usa-flambent-wall-street-exulte/
  7. Lire https://lvsl.fr/pourquoi-bernie-sanders-a-perdu-son-pari/
  8. https://www.politico.com/news/2020/10/01/biden-flip-flops-on-door-knocking-with-33-days-left-424642
  9. https://www.politico.com/news/2020/11/08/stacey-abrams-believers-georgia-blue-434985
  10. https://theintercept.com/2020/11/04/arizona-democratic-latino-election/
  11. https://theintercept.com/2020/11/06/election-biden-democrats-progressives/
  12. https://www.politico.com/news/2020/05/14/joe-biden-latino-outreach-255282
  13. https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/nov/05/trump-should-have-lost-in-a-landslide-the-fact-that-he-didnt-speaks-volumes
  14. https://www.newsbreak.com/news/2055693122486/michael-moore-accuses-joe-biden-of-going-after-white-racist-redneck-votes-in-michigan-after-embracing-ex-gop-gov-endorsement
  15. https://www.foxnews.com/elections/2020/general-results/voter-analysis
  16. https://jacobinmag.com/2020/11/takeaways-election-night-trump-biden-democrats

 

 

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Enseigner la laïcité : le legs de la Révolution française



Comment enseigner la laïcité ? Près de cent-cinquante ans après les lois de Jules Ferry proclamant la gratuité, l’obligation et le caractère laïque de l’école, la mort du professeur d’Histoire Samuel Paty prouve tragiquement qu’une telle question reste toujours d’actualité. Si la personne de Ferdinand Buisson est souvent convoquée afin d’y répondre, il convient aujourd’hui de lever l’oubli dont d’autres figures et moments fondateurs de cette spécificité républicaine ont souvent été drapées.


Le 20 janvier 1793, à la veille de la mort de Louis XVI, un ancien garde du roi descend les marches de l’escalier du restaurant du Palais-Royal, « Février », en direction du sous-sol et poignarde au flanc le représentant de la Nation alors attablé, Louis-Michel Lepeletier Saint-Fargeau. Comme le relate son propre frère dans une édition complète de ses écrits et interventions à la Convention en 18261, à quelques centimètres de l’endroit où l’assassin planta son fer, un « gros cahier ployé en deux » protégeait son cœur. Ce cahier n’était autre que le plan d’éducation qu’il s’efforça de construire alors que la Convention était en pleine ébullition. Un des plans d’éducation les plus ambitieux de la période, répondant à ceux présentés la même année par Talleyrand ainsi que Condorcet. Défendu de manière posthume par Robespierre le 13 juillet 1793, la dimension fortement égalitariste du plan marqua l’imaginaire républicain à tel point que Jaurès le décrivit plus tard comme « le terme idéal vers lequel évolue l’organisation de l’enseignement dans la démocratie française »2.

Le projet révolutionnaire de Louis-Michel Lepeletier Saint-Fargeau

Défendre un enseignement élémentaire public, gratuit et obligatoire de 6 à 12 ans par la mise en place de Maisons d’éducation mais aussi d’un impôt progressif destiné à financer l’école de la nation apparaissait du temps de Lepeletier Saint Fargeau comme une utopie. Alors que de telles idées peuvent aujourd’hui nous sembler banales, ce sont d’autres éléments du plan de ce député montagnard qui conservent une force révolutionnaire intemporelle : abolir l’inégale naissance des enfants par le biais d’une éducation à l’entière charge de la nation, refuser de substituer à la société d’ordres de l’Ancien Régime un élitisme fondé sur un inégal accès au savoir, soustraire les enfants de l’emprise religieuse imposée par leurs parents pour en faire des citoyens libres de choisir de manière éveillée leur foi personnelle.

Un tel geste politique mais aussi philosophique, retirant au pouvoir spirituel de l’Église la prérogative éducative pour l’attribuer au pouvoir séculier en son sens le plus profond, celui d’une république laïque constituée par le peuple dans toutes ses composantes3, n’est que la tête de proue d’un mouvement de grande ampleur dont les premières vagues se firent ressentir plusieurs siècles auparavant.

Enseigner la laïcité, un double héritage

Un premier mouvement s’opère le 24 mai 1480, lorsque Laurent de Médicis décide de nommer le jeune professeur à peine âgé de 25 ans, Agnolo Poliziano (Ange Politien), professeur de poétique et de rhétorique à l’université de Florence. Une brèche s’ouvre dans la tradition pédagogique initiée au Moyen-Âge. Il n’est plus question de perpétuer l’enseignement scolastique désireux de concilier philosophie antique et religion chrétienne, raison et foi, mais d’affirmer un retour à l’éducation telle qu’elle était conçue dans l’Antiquité. Lectio (commentaire de texte) et disputatio (argumentation pro et contra sur un corpus restreint d’auteurs antiques et de textes bibliques), exercices dont nos « dissertations » et « commentaires » sont les lointains enfants, cèdent le pas à une étude du savoir là où il se trouve dans sa forme la plus originelle, non en tant que glose d’une glose précédente, mais en tant qu’objet : le texte d’un auteur, un corps humain, un astre.

Dans la brèche ouverte par Politien, s’engouffrent à la suite des guerres d’Italie (1494-1559) des auteurs français tels que Rabelais et Montaigne. De l’imitatio des Antiques naît une aemulatio, un désir de rivaliser et d’égaler le modèle. Les textes religieux ne déterminent plus intégralement la forme de l’enseignement, la manière d’éduquer les jeunes générations, mais deviennent un objet d’études, un fait qu’il convient d’analyser. Par cette critique de la scolastique (incarnée chez Rabelais dans sa description des « sorbonagres »), l’éducation humaniste de la Renaissance opère un premier mouvement de détachement vis-à-vis de l’autorité ecclésiale.

Ainsi, lorsque Lepeletier Saint-Fargeau rédige son Plan d’Éducation nationale, ce dernier renoue non seulement avec la tradition encore vivace des Lumières et sa critique de l’obscurantisme religieux bien connue, mais il s’inscrit également dans les pas des penseurs humanistes et de leurs réflexions sur le rapport du religieux à l’éducation. Toutefois, sa spécificité réside précisément dans sa radicalité. Écrire un plan d’ « éducation » et non d’ « instruction » nationale revêt un caractère politique notoire. Lepeletier entend soustraire pleinement l’enfant aux déterminations héritées de sa naissance, et en particulier celles du domaine religieux. Les Maisons d’éducation qu’il souhaite créer au sein d’anciennes propriétés nobles n’incluent pas de lieu de culte. Elles doivent permettre aux enfants d’êtres éduqués en dehors des influences exercées par les autorités religieuses afin de s’y rapporter ou non, à l’âge de douze ans, après un choix individuel éclairé.

« Je cherche une instruction générale pour tous, qui est la dette de la république envers tous ; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale »

Ce type de rapport singulier à la religion relève également d’une certaine conception héritée des Lumières, celle de la fameuse « Profession de foi du vicaire savoyard » de Jean-Jacques Rousseau au livre IV de L’Émile. Pour reprendre la dénomination de Kant, sur qui ce texte eut une influence déterminante : refuser l’hétéronomie (état de dépendance à l’égard d’une loi extérieure), pour accéder à l’autonomie nécessaire dans le domaine de la liberté morale. Cette exigence n’est pas qu’une preuve de sagesse philosophique, elle est un acte politique. Alors que Voltaire s’efforçait « d’écraser l’infâme » tout en prônant, dans le domaine politique, le contrôle du pouvoir par une élite éclairée, Rousseau fait naître en son esprit un système politique dans lequel les individus émancipés du dogmatisme religieux exerceraient, par leur existence sous forme de communauté politique, toute la souveraineté. D’une idée, Lepeletier entendait faire nation.

La morale républicaine de Jules Ferry et Ferdinand Buisson

La « grande fournaise » qu’était pour Hugo la Convention, accoucha pourtant d’une souris. Les différents plans élaborés pendant la Révolution ne purent bénéficier de financements, de structures et de personnel suffisants. En peu de temps, l’éducation, tout comme l’instruction, retournèrent dans le domaine privé. Avec la loi Falloux portant sur la « liberté de l’enseignement » du 15 mars 1850, les représentants du culte catholique sont invités à siéger au Conseil supérieur de l’instruction publique, plus haute instance consultative de l’instruction publique. Sans véritable contrôle de sa part, l’État permet aux congréganistes d’enseigner dans toutes les écoles de « l’enseignement libre » et instaure le retour d’une « éducation morale et religieuse » au sein des écoles publiques. Comme le soulignait, encore une fois, Hugo, pourtant élu du parti de l’Ordre, à la tribune de l’Assemblée le 15 janvier 1850, l’objectif recherché par cette loi est clair. Après avoir réprimé dans le sang les journées de juin 1848, il faut enseigner aux enfants la résignation et le respect des hiérarchies sociales et tuer dans l’œuf toute idée de révolte, mettre « un jésuite partout où il n’y a pas de gendarme »4.

C’est dans cet horizon que les lois de Jules Ferry doivent être considérées. Les lois de juin 1881 et mars 1882 doivent rompre avec celles de Falloux, remettre l’Église chez elle et l’État chez lui. Rendre l’enseignement primaire gratuit, instaurer l’obligation scolaire de 7 à 13 ans et supprimer l’enseignement religieux. Or un problème de poids fait ici son apparition : par quoi remplacer, dans une école laïque, l’enseignement de la morale qui prévalut pendant plusieurs décennies et instruisit de nombreuses générations ?

Un homme fut chargé d’y répondre par Jules Ferry, Ferdinand Buisson, philosophe et directeur de l’enseignement primaire. Dans son grand-œuvre, Le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, Buisson entend remplacer l’enseignement religieux de la morale par une pratique laïque de celle-ci. Aux articles « Laïcité » et « Morale civique (instruction) »5, ce républicain et protestant libéral dévoile la matrice de sa conception, la philosophie morale d’Emmanuel Kant. Le Dieu de l’éducation morale et religieuse de Falloux et du parti clérical se voit remplacé par l’impératif catégorique du philosophe d’outre-Rhin.

La morale républicaine alors proposée par L’instruction ministérielle, en tête des programmes d’éducation morale destinés aux écoles maternelles et primaires dès 1882, fut souvent raillée et qualifiée de « Décalogue sans Dieu », mais elle témoignait également d’un problème plus profond. Enseigner la morale consiste toujours à enseigner une morale, historiquement et socialement définie. Le seul moyen d’éviter de considérer que la morale alors présente dans la société était d’influence judéo-chrétienne revenait à enseigner les conditions a priori de formation du jugement moral. Enseigner une morale sans contenu doit alors se faire avant tout par la pratique, par l’exemple, celui de l’instituteur en l’occurrence, et une telle situation explique l’absence progressive de définition claire de ce qu’est la morale républicaine dans le cadre des programmes destinés aux instituteurs de la IIIe république.

Repenser le rapport de l’école au religieux

Mais enseigner une morale laïque, est-ce enseigner la laïcité, transmettre ses valeurs, son histoire et instituer l’enfant à la condition de citoyen ? Les différents débats, depuis le début du XXe siècle, autour du bien-fondé d’une instruction morale dans les programmes scolaires démontrent cette ambiguïté fondamentale. Enseigner la morale à l’école présente deux risques : détourner cet enseignement pour en faire un endoctrinement (pensons à « l’enseignement moral et patriotique » mis en place par le régime de Vichy) ; ou le reléguer à un catalogue de bonnes-manières (reproche qui aboutit, après 1968, à la suppression du cours d’instruction civique dans l’enseignement primaire).

La laïcité de l’enseignement ne doit pas être perçue comme un paravent permettant de masquer la présence du religieux dans la société, mais comme un outil pour que le futur citoyen puisse aborder la religion d’un regard éclairé et faisant place à la raison.

Comme l’indiquait déjà Louis Michel Lepeletier Saint Fargeau par son Plan, la laïcité ne peut être transmise que dans le cadre d’une éducation. La laïcité de l’enseignement ne doit pas être perçue comme un paravent permettant de masquer la présence du religieux dans la société, mais comme un outil pour que le futur citoyen puisse aborder la religion d’un regard éclairé et faisant place à la raison. Si l’instruction morale mais surtout civique est indispensable à la formation de futurs citoyens – comme en fit le constat Jean-Pierre Chevènement en 1985 lorsqu’il choisit de la réintroduire parmi les enseignements du primaire et du secondaire –, elle ne doit pas nous dispenser d’une transmission et d’une compréhension fine de ce que sont les religions dans nos sociétés, de leur histoire et de leur géographie.

Renouer avec l’héritage de Lepeletier Saint Fargeau, mais aussi avec celui des penseurs de la tradition humaniste ainsi que de celle des Lumières, consisterait alors à renforcer un enseignement laïque du « fait religieux ». Fait social autant qu’historique et anthropologique, il est, ainsi que le soulignait Régis Debray dans son rapport de 2002 sur « L’enseignement du fait religieux dans l’École laïque »6, indispensable de doter les jeunes générations des clés pour le comprendre et l’analyser dans toutes ses manifestations. Cette capacité ne doit pas insulter la foi des croyants, mais bien au contraire permettre leur respect. Elle doit aussi donner les moyens de comprendre le rapport spécifique qu’entretient notre régime républicain au religieux. Faire vivre la laïcité commence par transmettre son acte de naissance, de la première idée philosophique l’ayant permise aux combats politiques qui s’ensuivirent. Éduquer à la laïcité pour faire exister l’universalisme républicain, voici la leçon que nous offrait Lepeletier Saint-Fargeau il y a plus de deux siècles et dont la portée doit encore nous inspirer. « Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir… »7

1. Œuvres de Michel Lepeletier de Saint-Fargeau,… précédées de sa vie, par Félix Lepeletier, son frère, suivies de documents historiques relatifs à sa personne, à sa mort et à l’époque, Arnold Lacrosse Imprimeur-Libraire, Bruxelles, 1826.

2. Histoire socialiste de la France contemporaine 1789-1900, Tome IV : La Convention II (1793-1794-9 thermidor), « Les idées sociales de la Convention et le gouvernement révolutionnaire » p.1465-1490, Jules Rouff éditeur Paris 1901

3. Λαϊκός est, en grec ancien, un dérivé du substantif λαός désignant « le peuple » dans son ensemble. Par la suite, le latin laicus renvoie à la partie du peuple vivant dans le siècle, celle qui n’assure pas de fonction au sein d’une institution religieuse.

4. Hugo orateur (anthologie), Victor Hugo (dossier et notes réalisés par Myriam Roman), Folioplus classiques, Paris, 2015.

7. « À qui la faute ? » Victor Hugo, 1872.

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Inégalités femmes-hommes : de la stagnation économique à l’inertie politique



« En 2022, les femmes seront aussi bien payées que les hommes dans les entreprises ». Voilà la promesse que Muriel Pénicaud, alors ministre du Travail, a formulé le mardi 23 octobre 2018 sur France Info. Cette promesse a été réitérée par la nouvelle ministre Elisabeth Borne le 5 octobre 2020 sur France Inter. Au service de la « grande cause du quinquennat » qu’est l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, la fin de l’inégalité salariale, qui s’élève encore à 25,7 %, est pourtant très loin d’être atteinte.


Les obstacles à l’égalisation sont persistants

La stagnation professionnelle générale des femmes est due à plusieurs phénomènes visibles et invisibles, inhérents au marché du travail actuel. D’abord, les freins visibles : les femmes sont encore en trop grand nombre victimes de carrières hachées liées aux inégalités de conditions initiales (moins formées, moins confiantes) et de vie (enfants à charge). Ainsi, 30 % des femmes travaillent encore à temps partiel et représentent 80 % des salariés dans ces conditions (INSEE). Elles occupent encore trop souvent des emplois précaires, petits boulots ou métiers de sous-traitance aux conditions particulièrement défavorables à l’instar de la lutte des femmes de chambre de l’hôtel Ibis, toujours en grève, qui nous fournit un exemple suffisamment éloquent.

À ce rythme, ce n’est qu’en 2168 que l’égalité salariale sera atteinte.

Ensuite, les freins invisibles : les femmes sont encore trop souvent victimes d’une différence de traitement dans les promotions professionnelles fonctionnelles, notamment en début de carrière. Elles se voient plus souvent exclues des niveaux hiérarchiques les plus élevés, valorisant, qualifiés et rémunérés des entreprises (le fameux « plafond de verre »). Lorsqu’elles y accèdent, ce sont souvent dans des secteurs non stratégiques ou de support (administration et communication principalement – « paroi de verre »). En bref, les inégalités poursuivent toutes les femmes sur le marché du travail : qu’elles soient éloignées de l’emploi, précaires dans l’emploi, cadres, etc.

Rappelons aussi qu’une mère sur deux interrompt ou cesse son activité professionnelle, contre seulement un père sur neuf (INSEE). Les femmes intègrent très tôt que l’arrivée d’un enfant dans leur vie signe aussi la fin de leur évolution professionnelle : une mère gagnera ainsi un salaire inférieur de 25 % à celui qu’elle aurait eu sans enfant, cinq ans après une naissance (INSEE). Et quand elles accèdent à la retraite, du fait des inégalités dans l’emploi tout au long de leur vie d’actives, elles touchent une pension de droit direct réduite de 42 % par rapport aux hommes. À ce rythme, ce n’est qu’en 2168 que l’égalité salariale sera atteinte. 

Premières sollicitées, premières abandonnées

La crise de la Covid-19 a pourtant dévoilé un paradoxe violent : les femmes sont moins payées alors qu’elles ont été (et sont encore) les plus exposées à la maladie du fait qu’elles occupent majoritairement les métiers du soin et du service. Elles représentent environ 73 % des effectifs dans l’éducation, la santé et l’action sociale, 90 % des personnels aux caisses des magasins qui assurent le ravitaillement, 67 % du personnel d’entretien qui désinfecte quotidiennement les lieux publics et privés (DREES, Les Echos).

Les femmes sont les plus exposées aux conséquences que la crise actuelle porte sur le marché du travail.

Celles qui ne sont pas en première ligne ne sont pas pour autant épargnées : les femmes ont été les plus exposées aux problématiques professionnelles et psychologiques liées au confinement. Pendant cette période en France, 83 % des femmes vivant avec enfants leur ont consacré plus de 4h par jour, contre 57 % des hommes. Parmi les personnes en emploi, les mères ont deux fois plus souvent que les pères renoncé à travailler pour garder leurs enfants (21 % contre 12 %), au risque de perdre leur emploi. Plus grave encore : parmi les personnes en emploi n’ayant pas bénéficié de l’autorisation spéciale d’absence pour garde d’enfant, 80 % des femmes passaient plus de 4h quotidiennes avec les enfants (contre 52 % des hommes) et 45 % assuraient une double journée (contre 29 % des hommes) selon l’INSEE.

Le pire reste que cette situation nouvelle risque d’accroître des inégalités économiques à venir. Les femmes sont en effet les plus exposées aux conséquences que la crise actuelle porte sur le marché du travail. Du fait même du renforcement de la part du travail domestique non rémunéré dans l’organisation de leur journée pendant le confinement, le retour des femmes au travail est d’autant plus incertain. Par ailleurs, le risque de perdre leur emploi est 1,8 fois plus important pour les femmes que pour les hommes du fait de la surreprésentation des femmes dans certains secteurs dont l’activité devrait le plus reculer (hôtellerie, restauration, commerce). En ce sens, 54 % des postes menacés dans le monde concernent les femmes (McKinsey). Une tendance déjà constatée aux États-Unis où le taux de chômage des femmes a été supérieur de 2 % à celui des hommes au printemps 2020 (FMI). Enfin, les biais sexistes inhérents au marché du travail sont tels que les hommes sont globalement considérés comme prioritaires dans l’accès à l’emploi en cas de pénurie de travail (enquête World Values Survey).

La tendance à long terme est particulièrement défavorable aux femmes dans l’emploi

Cette tendance vient s’ajouter à celle, plus structurelle, de la répartition sexuée des métiers d’avenir, qui perpétue les écarts de salaire horaire sur le long terme : dans l’emploi, les femmes ne représentent qu’un tiers des salariés des secteurs de l’ingénierie, de l’informatique et du numérique, et ce principalement dans les fonctions support (ressources humaines, administration, marketing, communication, etc, et non pas dans les branches dites « qualifiées »). Du côté employeurs, seulement 7 % des start-up françaises sont dirigées par des femmes.

L’éloignement des jeunes femmes est encore plus marqué concernant la formation aux métiers du numérique (la proportion de femmes diplômées dans ce secteur a baissé de 2 % en France entre 2013 et 2017, marquant un peu plus cet éloignement selon l’étude Gender Scan 2019) et ce alors que l’on estime à plus de 50 % la part des métiers du numérique en 2030. Couplée à l’automatisation des métiers principalement occupés par des femmes (caissières et secrétaires), et à la généralisation du télétravail qui cantonnera davantage les femmes dans la sphère domestique dans laquelle elles subissent les risques économiques sus-mentionnés, cette tendance du marché du travail de demain est particulièrement inquiétante.

Compter sur la bonne volonté des entreprises ou des femmes ne suffit pas

Or, la seule mesure « forte » du gouvernement pour tenir sa promesse initiale, c’est « l’index égalité salariale ». Un index dont les modalités de calcul sont tout à fait favorables aux entreprises, donc défavorables à l’évolution professionnelle réelle des femmes qui y travaillent. Les entreprises disposent par ailleurs de trois années pour agir et leur inaction est assortie d’une mesure coercitive pas vraiment radicale : une sanction financière équivalente à 1 % de leur chiffre d’affaires, uniquement si leur notation (pourtant biaisée de base[1]) demeure en dessous de 75 points sur 100. Pas vraiment révolutionnaire.

Les femmes de leur côté disposent de nouvelles capacités d’agir, notamment à travers l’action de groupe – ou « class action » – qui offre un cadre collectif facilitant la révélation de discriminations systémiques que ne permettent pas assez souvent les actions isolées et ouvre la possibilité de négociations collectives à partir d’un diagnostic précis des inégalités. Cependant, ces actions collectives même par accumulation ne permettront jamais de réguler l’ensemble d’un territoire et faire loi, précisément parce que ce n’est pas leur rôle, tout comme ce n’est pas le rôle d’une entreprise de s’auto-réguler sur la base du volontariat.

L’indispensable mise en place de politiques publiques volontaristes 

Si l’on agrège l’ensemble de ces analyses, l’objectif de 0 % d’inégalité à la fin du quinquennat tel que promis par le gouvernement est donc tout bonnement inatteignable. Cela n’est pas l’objectif mais la logique des mesures pour l’atteindre qui pèche : l’État ne peut pas se contenter de mener des politiques de régulation du marché qui reposent sur une logique d’incitation des entreprises et un système de bonus/malus.

C’est au contraire seulement en déployant des politiques volontaristes et actives pour favoriser l’emploi des femmes, son maintien et sa valorisation, que l’on peut espérer voir les choses bouger. Parmi elles, l’allongement du congé paternité à 28 jours est une première. Il s’agira de mesurer et contrôler son application réelle par les employeurs, mais aussi de le revaloriser progressivement à la hausse (la Suède et la Norvège offrent environ 420 jours, à titre comparatif).

L’État ne peut pas se contenter de mener des politiques de régulation du marché qui reposent sur une logique d’incitation des entreprises et un système de bonus/malus.

L’augmentation des moyens du service public de la petite enfance, la réévaluation des aides financières à la garde des enfants, l’ouverture de places en crèche sont autant de moyens de sortir de l’organisation encore largement patriarcale de la société. Ces réformes permettraient de sortir progressivement la charge des enfants du « domaine réservé » des femmes et rendraient plus linéaires leurs carrières professionnelles, encore systématiquement conditionnées à l’arrivée d’un enfant signant leur éloignement – partiel, temporaire ou définitif – du marché du travail.

La réduction des inégalités sur le marché du travail doit nécessairement passer par une revalorisation des métiers majoritairement occupés par des femmes pour résorber l’écart monstrueux entre les bénéfices sociaux qu’ils génèrent (métiers du « care » à forte valeur sociale et externalités positives [2], métiers de service, éducation, travail invisible) et leur niveau de rémunération. L’obligation de représentation des femmes dans les conseils d’administration (CA) des entreprises doit aussi être appliquée et réévaluée : pour rappel, la France bloque comme le reste des États européens la directive européenne en faveur d’une plus grande place des femmes dans les CA, depuis 8 ans[3].

L’État ne saurait espérer en finir avec les violences faites aux femmes sans conduire des politiques bien plus radicales, holistiques et ambitieuses pour sortir de la domination économique et sociale qu’elles subissent structurellement, en premier lieu sur le marché du travail. La logique néolibérale qui sous-tend la timidité des manœuvres et la méthode d’incitation aux acteurs privés ne conduira pas seulement à la perpétuation de cette domination, mais conduira à l’aggraver.


[1] Voir L’action de groupe, nouveau moyen de combattre les inégalités entre femmes et hommes au travail, Médiapart, 5 octobre 2020 : « Cet index repose sur cinq indicateurs notés sur 100 points : l’écart de rémunération par âge et catégorie professionnelle ; l’écart entre la part des femmes et des hommes augmentés ; l’écart entre la part des femmes et des hommes promus ; la part des femmes ayant bénéficié d’une augmentation au retour de congé maternité ; et la présence d’au moins 4 femmes dans les 10 plus hautes rémunérations. En-dessous de 75 points, l’entreprise a trois ans pour s’améliorer sous peine de sanctions.

Du fait d’un barème et d’un système de pondération et de seuils, il est possible d’obtenir une bonne note même avec des écarts femmes-hommes élevés sur les trois premiers indicateurs. Par exemple, le niveau de promotion ou d’augmentation n’est pas pris en compte : il suffit d’augmenter toutes les femmes de 10 € et tous les hommes de 100 € pour obtenir la note maximale. La priorité du ministère du Travail semble être d’améliorer la place des femmes au plus haut niveau de l’entreprise… Comme s’il suffisait qu’une poignée de femmes cadres supérieures arrive au sommet pour que l’égalité professionnelle soit garantie ! L’index est donc loin de refléter la réalité des inégalités femmes-hommes dans l’entreprise ».

[2] Exemple : on sait que les services d’aide à la personne réduisent drastiquement les prises en charge à l’hôpital public dont le séjour coûte environ 2000€ par jour, autant d’économies pour la puissance publique.

L’article Inégalités femmes-hommes : de la stagnation économique à l’inertie politique est apparu en premier sur Le Vent Se Lève.

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