Décryptage – Jusqu’où ira la K-pop ?

Le phénomène n’est pas nouveau mais il semble prendre de plus en plus d’ampleur. La K-pop -comme pop coréenne- génère aujourd’hui des dizaines de millions de fans à travers le monde.Mouvement musical ou mouvement sociétal ? En quoi la K-pop bouleverse les codes ? Peut-elle s’exporter et s’inscrire dans le temps ? 

Avec notre invitée, Claire Solery experte en pop culture coréenne

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La numérisation et la concurrence entre les grandes puissances

Il y a dix ans, le programme allemand Industrie 4.0 a été lancé, promettant une « quatrième révolution industrielle » qui changerait notre façon de travailler et qui offrirait des potentiels de croissances considérable aux entreprises. Avec cette « quatrième révolution industrielle » et la transformation de l’organisation du travail, les entreprises allemandes poursuivent l’objectif primordial de maintenir et de consolider la position de l’Allemagne en tant que leader international de la production industrielle. L’Etat allemand, dont la puissance est fondée sur le succès économique de ses entreprises, les soutient comme il peut dans cette démarche. Mais que signifie cela, quand une nation réclame une position de leader dans le domaine économique ? Quels sont les rapports de force à laquelle elle se heurte en poursuivant cet objectif ? Enfin, quelles sont les évolutions et retombées de ce programme allemand dans la concurrence internationale ?

Le point de départ du programme allemand Industrie 4.0 est la sphère de la production industrielle. La mise en œuvre de la numérisation dans celle-ci est prometteuse pour les entreprises capitalistes : si les technologies numériques permettant d’économiser du travail, elles ne sont pas utilisées pour réduire la charge de travail, mais afin d’augmenter la rentabilité du travail et d’accélérer le processus de production ce qui soumet les employés à une discipline de travail encore plus stricte. La mise en œuvre de la numérisation répond donc à des impératifs capitalistes très anciens, c’est-à-dire l’augmentation de la productivité capitaliste et non l’amélioration des conditions de travail. On pourrait croire que tout cela serait déjà assez inconfortable pour les salariés. Mais à cette nouvelle réalité économique désagréable avec laquelle le capital confronte le travail, s’ajoute la dimension politique du programme Industrie 4.0.

Ambitions et contradictions du programme allemand devenu européen

Depuis 2011, les responsables politiques allemands ont fait de ces nouvelles technologies et de leur utilisation économique une priorité absolue : des millions d’euros sont investis pour fournir des infrastructures numériques et pour faire avancer la recherche. En outre, une alliance s’est formée entre l’industrie, les institutions de recherche, l’État et désormais aussi les syndicats : la Plate-forme pour l’industrie 4.0. Ce réseau a pour objectif de créer les conditions-cadres, juridiques ou en termes d’infrastructure, les plus favorables pour les ambitions globales du capital allemand. Ainsi, l’Industrie 4.0 désigne un programme du gouvernement allemand qui vise à catapulter le capital allemand au sommet du marché mondial grâce aux technologies numériques. C’est ce que l’on appelle un programme politico-économique.

L’Allemagne n’est pas le seul pays à avoir lancé un programme de numérisation. Le projet concurrent américain Industrial Internet Consortium a été lancé trois ans plus tard, en mars 2014, l’équivalent français, l’Alliance Industrie du Futur en juillet 2015. Le programme chinois Made in China 2025 voit également le jour en 2015.

Les grandes ambitions que l’Allemagne poursuit à l’échelle mondiale avec sa stratégique numérique, l’amènent à faire de son programme national un programme européen. En effet, l’année 2014 a vu le lancement de la « stratégie numérique » de l’Europe. Six ans plus tard, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proclamé l’objectif de la « souveraineté numérique ». Cet objectif nécessite non seulement l’expansion de l’infrastructure numérique dans toute l’Europe, mais aussi un cadre juridique européen commun. L’objectif est d’unifier le marché européen du numérique afin que de développer des champions européens dans ce domaine. En effet, l’UE est pour l’instant totalement dominée par les entreprises étrangères, en particulier les GAFAM américains (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et de plus en plus par des géants chinois comme Alibaba.

Si les droits nationaux sont normalisés au niveau européen, les entreprises les plus puissantes en termes de capital l’emporteront sur le nouveau marché unique, surtout les allemandes. Toutefois, ce faisant, l’Allemagne se heurte à une opposition croissante au sein même de l’UE. et à un ressentiment de ses partenaires européens. Michael Roth, ministre adjoint chargé des affaires européennes au ministère fédéral des affaires étrangères, a écrit en octobre 2020 ce qu’il pensait des objections des petits pays de l’UE : Il leur faut « surmonter l’esprit des particularismes nationaux et regrouper la multitude de programmes et de stratégies à travers l’Europe dans une politique commune ».

Avec une certaine élégance, Roth assimile les intérêts allemands et européens et dénigre toute objection au projet de capital allemand en la qualifiant de « particularisme national ». Les petits États ont le choix cynique : soit ils tournent le dos à l’UE et à sa première nation, l’Allemagne, et renoncent ainsi immédiatement à la concurrence sur le marché mondial, soit ils acceptent leur rôle minable de marché de vente pour les produits allemands ou d’atelier pour les entreprises allemandes afin de « participer » aux gains potentiels du marché mondial.

Et la France ? Elle est, selon son Président, « en train de rattraper son retard », tout en attaquant «  le marché français, le marché européen et le marché mondial ». Le secrétaire d’Etat chargé du numérique, Cédric O, affirmait le 3 décembre 2020 « nous avons la responsabilité de ne pas nous laisser entraîner dans une situation où il nous faudrait choisir entre ces deux superpuissances : c’est à nous d’inventer la superpuissance européenne numérique de demain. » Alors que la France et l’Allemagne poursuivent toutes les deux des objectifs ambitieux visant à la souveraineté numérique de l’Europe, ces deux pays entament une concurrence autour de la définition de cette souveraineté : chacune des deux nations veut que la souveraineté numérique européenne fasse avancer ses propres entreprises.

Des lois strictes sur la protection des données comme stratégie économique

La contradiction qui existe entre les Etats européens a également lieu donc dans la concurrence avec les Etats-Unis et la Chine. L’Allemagne et la France aiment se vanter de ses lois relativement strictes en matière de protection des données, mais il est intéressant d’en comprendre les raisons. Alors que l’industrie 4.0 allemande repose surtout sur la mise en réseau des usines, les États-Unis, avec Amazon, Facebook, Apple, Google et Microsoft, sont loin devant en matière de technologie business-to-consumer – l’utilisation des données des consommateurs pour les entreprises. Cela explique pourquoi l’Europe s’est dotée de règles particulièrement strictes en ce domaine.

Le marché intérieur de l’Union européen signifie avant tout que les capitaux et les marchandises peuvent sans entraves, librement entre les pays membres. Les capitaux les plus forts ont le plus profité de la création du marché unique car ils avaient désormais une sphère d’investissement, de production et de vente beaucoup plus important. Avec le marché commun, l’Allemagne pouvait donc faire en sorte à ce que le capital allemand emporte sur les autres capitaux européens et se retrouve renforcé. Ainsi, l’Allemagne s’assure de la compétitivité de ses capitaux dans le monde entier. 

Dans le domaine de la numérisation, il peut être observé que l’Allemagne poursuit l’objectif d’établir au niveau européen les conditions nécessaires à ses ambitions globales. Le gouvernement allemand considère que la législation de ses partenaires reflète une « mentalité de petit État ». Les entreprises allemandes utilisant le marché intérieur afin de créer et de consolider leur poids économique global sont gênées par le manque de cadre juridique uniforme ou de normes communes qu’ils considèrent être un frein à leur croissance.

Ces « champions européens », c’est-à-dire des capitaux compétitifs au niveau mondial, que l’Allemagne veut créer seront bien sûr sous la direction d’entreprises allemandes. Les législations des autres États membres, avec lesquelles ceux-ci veulent rendre leurs sites attractifs pour les capitaux, entre autres les grandes entreprises du numérique, comme l’Irlande ou les Pays-Bas avec des impôts sur les sociétés peu élevés, sont accusées de « dumping fiscal » et de « petit esprit ». En revanche, là où le capital américain est supérieur, l’Europe défend ses propres règles contre les États-Unis – mais cela ne doit pas être considéré comme un particularisme européen borné face au reste du monde, mais plutôt comme un signe d’adhésion à des « principes éthiques ». C’est par exemple le cas pour les données industrielles, pas exploitées par les GAFAM. 

C’est du moins l’impression que l’on a en écoutant le ministre allemand des affaires européennes : « Notre chemin doit être centré sur l’individu, s’appuyer sur des principes éthiques clairs, des normes élevées de protection des données et de sécurité ainsi que sur la liberté d’expression, tout en contribuant à plus de participation démocratique, de prospérité et de liberté. Ce faisant, nous nous différencions clairement du capitalisme des données des géants américains de la technologie et du modèle chinois basé sur le contrôle de l’État et la répression numérique. » Car nulle part ailleurs l’accent n’est mis davantage sur l’individu qu’en Europe, où Daimler organise sa production via les systèmes allemands SAP et non via Microsoft. 

Faute d’accord international, la France est d’ailleurs allée de l’avant en annonçant « une taxe sur les géants du numérique » à partir de décembre 2020 – pour la deuxième fois. Dès juillet 2019, la France avait adopté la « taxe GAFA » pour taxer les géants du numérique américains. L’ancien Président américain D. Trump avait alors menacé la France de sanctions qui devraient entrer en vigueur en janvier 2021. Suspendues pour le moment par la nouvelle administration, la France se donne jusqu’à cet été pour la convaincre « de souscrire à cette taxation », sinon « il faudra revenir à une solution européenne ». Celle-ci s’annonce difficile : de son côté, l’Allemagne n’a pas rejoint les projets français en 2019 et 2020, appréhendant des sanctions américaines contre son industrie automobile.

L’UE, les États-Unis et la Chine se disputent la domination du marché mondial 

Cependant, au cours de la dernière décennie, ce n’est pas seulement l’industrie 4.0 qui a été complétée par le projet européen de « souveraineté numérique ». Partout dans le monde, les nations soutiennent leur capital national dans la compétition pour la croissance avec des programmes dédiés. Aux États-Unis, l’internet industriel a pris son envol peu après son homologue allemand.  Sous D. Trump, de nombreux États américains sont alors devenus de vastes champs d’expérimentation pour les véhicules autonomes, l’une des technologies numériques les plus prometteuses. Les capitaux accumulant le plus de kilomètres d’essai sont susceptibles d’avoir les meilleures chances de dominer le marché automobile à l’avenir.

Sous l’administration Trump, les attaques contre les capitaux chinois se sont multipliées. L’offensive du gouvernement américain contre TikTok en est un exemple frappant dans le secteur des technologies de l’information. L’interdiction de la plate-forme, qui compte plusieurs millions d’utilisateurs aux États-Unis, a été évitée uniquement parce que Trump a « convenu » avec le propriétaire chinois Bytedance le transfert de ses activités américaines à une société dont le siège sera vraisemblablement au Texas. Le nouveau Président américan Joe Biden, alors qu’il révise la politique de son prédécesseur dans d’autres domaines, poursuit explicitement une ligne dure contre la Chine. 

Ces dernières années, la Chine est passée du statut d’atelier de l’Occident à celui de son concurrent le plus féroce. Avec son programme « Chine 2025 » et sa récente mise à jour en 2020, l’Empire du Milieu vise le sommet. Avec sa stratégie de « doubles circulation », la Chine veut renforcer son marché intérieur (première circulation) et intensifier sa coopération avec d’autres pays asiatiques dans le domaine de la numérisation (deuxième circulation) afin d’intensifier la guerre commerciale contre les États-Unis. Avec toutes ces mesures, la Chine poursuit le même objectif que l’Union européenne et les États-Unis : dominer le marché mondial en tant que puissance technologique de premier plan.

Avec son programme Industrie 4.0, l’Etat et les entreprises allemandes poursuivent un programme politico-économique, un programme de concurrence avec lequel ils visent à consolider leur place en tant que puissance économique de premier rang. Pour atteindre ses ambitions de grande puissance, l’Allemagne fait de son programme national un programme européen en essayant d’aligner derrière son programme les autres Etats-membres. Cela constitue une affaire de concurrence à l’intérieur de l’Europe où plusieurs intérêts nationaux se disputent les gains de la politique européenne commune. Au niveau international, le programme allemand devenu européen se confronte aux deux plus grandes puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine. Le programme Industrie 4.0 est donc un instrument dans une concurrence impérialiste qui s’intensifie. 

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« Rendre visibles les protagonistes de cette insurrection exemplaire » qu’est la Commune

Pour les 150 ans de la Commune, nombreux sont les ouvrages qui reviennent sur cet évènement de l’histoire française encore relativement méconnu. Régis Léger, alias Dugudus, affichiste, illustrateur et street artiste engagé ainsi qu’Hugo Rouselle, doctorant en histoire du droit ont souhaité mettre en avant, d’abord dans une exposition, puis dans un livre, les cinquante personnages qui se sont illustrés durant le printemps 1871 à Paris. Nous la Commune ! est né lors d’une promenade sur la Butte Montmartre entre deux périodes de confinement. Ce jour-là, comme au matin du 18 mars 1871, « Le soleil s’était fait communard ». Les rêves de bivouacs poétiques et révolutionnaires étaient au rendez-vous. La décision fut immédiate : représenter cinquante figures pour illustrer la Commune. Nous publions ici quatre des cinquante personnages dessinés par Dugudus et présentés par Hugo Rousselle.

Lorsque Marx envoie Elisabeth Dmitrieff à Paris comme correspondante de l’AIT, pouvait-il se douter que celle qu’il nommait « The russian lady » y jouerait un tel rôle ?

ELISABETH DMITRIEFF : 

1851-1910 ?

Fondatrice le 11 avril 1871 de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés

Journaliste révolutionnaire

Internationaliste

C’est la fougue révolutionnaire qui anime l’âme d’Elisabeth Dmitrieff, passionaria russe qui, à vingt-et-un ans, a déjà parcouru l’Europe. Après son incarcération à Saint-Pétersbourg pour son activisme socialiste, elle rejoint la Suisse en 1868 et y codirige le journal La Cause du peuple. À Londres, en 1870, elle dialogue avec Marx sur la notion de populisme et le fonctionnement des communes rurales russes. Le 25 mars 1871, elle rejoint la Commune. Avec Nathalie Lemel, elle fonde l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés. Elle assume cette fonction avec fermeté, toujours ceinte d’une écharpe rouge à frange d’or dans laquelle elle loge ses pistolets. Sa beauté envoûte et sa verve foudroie les légions coalisées des tyrans de l’Europe. Pour elle, la Commune n’est qu’une étape vers la révolution mondiale qui doit soustraire « le travail au joug du capital exploiteur ». 

« Ce vertige fratricide qui s’empare de la France, ce combat à mort, c’est l’acte final de l’éternel antagonisme du droit et de la force, du travail et de l’exploitation, du peuple et de ses bourreaux ! », 8 avril 1871.

Elisabeth Dmitrieff

Elle défend le droit au travail, les associations productives, la diminution du temps de travail et des tâches répétitives, « l’anéantissement de toute concurrence entre travailleurs des deux sexes » et leur égalité salariale. Socialisme et féminisme sont donc un seul et même combat. « Le gant est jeté, il faut vaincre ou mourir ! », déclare-t-elle quand le conflit avec Versailles devient inévitable. Lors de la Semaine sanglante1, elle sauve Léo Frankel sur la barricade de la Bastille, mais son destin romanesque ne l’y fait pourtant pas périr. Elle fonde à Genève une section russe de l’Internationale. En 1876, de retour en Russie, elle épouse le chef de la bande de hors-la-loi les Valets de cœur afin de lui éviter une condamnation à mort commuée en un exil en Sibérie. Elisabeth Dmitrieff y finit ses jours à une date inconnue.

Louis-Nathaniel Rossel est le seul officier supérieur militaire de la Commune. Son patriotisme inspirera le général De Gaulle.

LOUIS NATHANIEL ROSSEL :

(1844-1871)

Colonel du génie

Délégué à la guerre

Patriotisme populaire

Louis Nathaniel Rossel est lui-même fils d’un colonel officier de la légion d’honneur. Issu d’une famille bourgeoise protestante et républicaine nîmoise, ses études au collège du Prytanée national militaire La Flèche le mènent à Polytechnique. Cette école parisienne, née sous la Révolution, a une forte tradition libérale que Rossel cultive conjointement à son attrait pour Napoléon. Il développe une fibre sociale en se rapprochant de la Ligue de l’Enseignement fondée en 1866 par Jean Macé, en délivrant des cours aux enfants du peuple. C’est en temps que capitaine du génie qu’il combat à Metz en 1870. Il assiste, désespéré, à la trahison du général Bazaine qui capitule et s’enfuit à Tours pour en référer à Gambetta. Cet entrevue n’ayant aucun effet il se range du côté de ceux qui refusent la paix et décline la légion d’honneur qu’on veut lui remettre.

«  En haine de ceux qui ont livré ma patrie, en haine du vieil ordre social, je suis venu me ranger sous le drapeau des ouvriers de Paris. »

Louis Rossel

Le 19 mars 1871, Rossel rejoint Paris insurgé, il est nommé chef de la 17e légion de la Commune. Il est le contraire d’un courtisan. éloquent, il est froid et direct, les bavardages et divisions de la Commune l’irritent. Il cherche à restaurer une discipline militaire qui se heurte à une organisation approximative des troupes comme en témoigne, le 1er avril, l’échec de la sortie pour reprendre le Rond-point de Courbevoie. Ses qualités militaires imposent le puritain Rossel à l’aventurier général Cluseret en tant que chef d’état-major. Le courant passe mal avec cet ancien des guerres garibaldiennes, irlandaises et américaines. Rossel lui succède comme délégué à la guerre. Une partie de la presse le soutient mais Rossel démissionne avec fracas le 9 mai, arrêté par la Commune des amis le libère. Les Versaillais l’arrête également et Thiers lui propose de s’exiler. Impassible il préfère la mort et est fusillé le 28 novembre 1871.

Vallès l’irrégulier, Vallès le réfractaire, Vallès l’insurgé est sans nul doute le pilier d’un outil majeur en Révolution : la presse.

JULES VALLÈS

1832-1885

Journaliste

Élu du XVe

Proudhonien

Franc-maçon

Jules Vallès est fortement marqué par une enfance difficile qu’il relate dans L’Enfant, premier des trois romans de sa trilogie les Mémoires d’un révolté. Fils d’instituteur, élève brillant devenu bachelier, il monte à la Capitale en 1850 où il fréquente la Sorbonne. Contre le coup d’Etat de 1851, il manifeste place de la Bastille et son père le fait interner de force comme les parents en avaient alors arbitrairement le droit. À peine libéré, il retourne au Quartier latin, se passionne pour les idées de Proudhon et commence sa vie de bohème en enchaînant les postes de pion et en écrivant des articles au ton sarcastique. Sa plume remarquée et appréciée lui permet de devenir journaliste. En 1867, il lance le quotidien La Rue qui documente la vie pittoresque et populaire mais le journal est rapidement interdit. À l’élection au Corps législatif de 1869, il se revendique avocat des pauvres, candidat du travail et député de la misère mais il est finalement défait face au républicain Jules Simon.

« Fils des désespérés, tu seras un homme libre ! », Le Cri du Peuple, 28 mars 1871.

Jules Vallès

Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1871, il conçoit la célèbre Affiche Rouge avec Gustave Tridon, Édouard Vaillant et Émile Leverdays. Au petit matin, il trouve ces mots de conclusion : « Place au peuple ! Place à la Commune ! ». Le 22 janvier, il fonde le quotidien Le Cri du Peuple tiré à cent mille exemplaires lequel, avec Le Père Duchesne, est le journal le plus lu durant la Commune. La vocation de celui-ci est de parler du peuple au peuple, de redonner une histoire aux déshérités tout en propageant le patriotisme, le fédéralisme et l’idée de République sociale. En abolissant les moyens de contrôle de la presse (le cautionnement et le droit de timbre), la Commune en rétablit la liberté. Une liberté qu’elle réduit cependant à mesure que les Versaillais s’approchent de Paris. Pendant la terreur tricolore, Vallès réussit à se cacher puis à gagner Londres. Après l’amnistie, il fait renaître de ses cendres Le Cri du Peuple.

« Pendant le siège et la Commune, les Clubs permettent de faire émerger des orateurs mais surtout des oratrices. »

SOPHIE POIRIER :

1830-1879 : 49 ans

Couturière

Présidente du Comité de vigilance de Montmartre

Patriotisme populaire

Condamnée le 10 avril 1872 par le 26e conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée

Comme Louise Michel, Sophie Doctrinal est originaire de Haute-Marne. Arrivée à Paris en 1868, elle épouse un artisan couvreur du nom de Poirier qui décède en 1870. Pendant le siège, cette couturière ouvre un atelier national de couture employant de soixante-dix à quatre-vingts ouvrières. Ces dernières ne touchaient aucun salaire et s’investissaient ainsi au service de la défense nationale. Le 10 mars 1871, l’atelier est reconverti en ambulance*, mais Sophie Poirier poursuit son activité militante. Elle avait déjà signé le manifeste féministe d’André Léo, Revendication des droits de la femme. Le 4 septembre 1870, sous l’impulsion du maire de Montmartre Georges Clemenceau, le Comité de vigilance du XVIIIearrondissement est fondé rue de Clignancourt. Sophie Poirier en prend la présidence. Ce comité joue un rôle moteur dans la défense des canons le 18 mars. On y retrouve Paul Mincke, Anna Jaclard, Jules Bergeret, Théophile Ferré et Louise Michel. C’est Madame Barrois, l’une de ses membres assesseurs, qui dépose la motion réclamant l’échange du révolutionnaire Blanqui (prisonnier des Versaillais) contre l’archevêque de Paris Monseigneur Darboy.

« Il est temps d’appeler à la démocratie la femme, dont on a fait l’adversaire par une exclusion insensée », Programme du journal de la section La République des Travailleurs, 8 janvier 1871.

Sophie Poirier

Sophie Poirier fonde avec la Républicaine Béatrix Excoffon le club, exclusivement féminin, de la Boule Noire qui siège au 32 rue des Acacias dans le XVIIIe arrondissement. Les clubs adoptent souvent les noms des lieux où ils tiennent réunion (Folies-BergèrePré aux ClercsReine Blanche). D’autres se veulent ouvertement explicites comme en témoigne celui de La Patrie en danger fondé par Blanqui à Belleville. Ils jouent un rôle décisif dans la mesure où ils participent à l’élaboration de programmes politiques et font remonter les problèmes de la vie quotidienne. Les femmes qui sont interdites de vote, et ne peuvent donc être élues, y trouvent le droit à la parole et des tribunes pour leurs idées. 

Notes :

1 – La Semaine sanglante définit le massacre des communards par les Versaillais du 21 au 28 mai 1871.

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Débat du jour – Après l’opération séduction de Macron que vote la jeunesse ?

Le compteur youtube de Mc Fly et Carlito affiche ce soir 10 millions de vue. Statistiquement, 1 français sur 6 a donc vu leur prestation avec Emmanuel Macron a l’Elysée, un « concours d’anecdotes » du président   émaillé d’un appel à Kylian Mbappé et terminé par un mini-concert de musique metal dans les jardins du palais. Avant cela le chef de l’État avait lancé le Pass Sport, une aide de 50 € par enfant destinée à faciliter l’inscription dans un club affilié à une fédération. 

Lancement aussi du pass culture doté de 300 € et destiné aux 800 000 jeunes âgés de 18 ans pour acheter des billets de cinéma ou de concert. À moins d’un an de la présidentielle, Emmanuel Macron multiplie les signaux envers les jeunes. Mais le citoyen d’aujourd’hui et l’électeur de demain est il au rendez vous ? Rien n’est moins sur car les sondages indiquent que les jeunes votent non plus a gauche comme ce fut longtemps le cas mais a l’extrême droite.

 

Pour qui votent les jeunes Français ? Et pourquoi ? 

Avec nos invités : 

– Jean-Philippe Dubrulle, directeur des études politiques à l’IFOP 

– Emma Rafowicz, adjointe au maire du 11e et déléguée nationale du PS chargée de la mobilisation des jeunes 

– Gaëtan Dussausaye, membre du conseil national du RN et ancien directeur national

– Henri Weill, journaliste et historien, auteur de  “Résister à 20 ans. L’engagement des compagnons de la libération.”  édition Privat  

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Populismes en Inde et au Brésil : l’indigence des analyses médiatiques

Quel est le point commun entre l’Inde et le Brésil ? A priori, aucun : tout semble séparer ces deux pays. Leur traitement médiatique récent tend pourtant à les rapprocher. Il s’agirait dans les deux cas de grandes démocraties, dirigées depuis peu par des personnages autoritaires, et confrontées à une catastrophe sanitaire sans précédent face à la pandémie de Covid-19. De là à présenter l’hécatombe comme une conséquence logique de l’élection de « populistes » tels que Narendra Modi et Jair Bolsonaro, il n’y a qu’un pas, que certains médias franchissent allègrement. Les peuples seraient ainsi punis par là où ils auraient péchés. Mais une comparaison des deux pays questionne ce lien de causalité au profit d’un autre : autoritarisme et désastre sanitaire apparaissent plutôt comme deux symptômes de contradictions profondes.

Aux racines des maux contemporains

Culture, religion, démographie, géographie, langue ou histoire nationale : inutile de lister les différences évidentes entre l’Inde et le Brésil. Des points communs existent pourtant bien entre ces deux membres des « BRICS », promis au début du siècle à un brillant avenir économique. Leur rapide croissance a pu faire oublier un temps le fossé abyssal dans la répartition des richesses. Celles-ci se trouvent extrêmement concentrées, au détriment de l’immense majorité de la population, produisant de facto des conditions d’existence radicalement différentes d’un lieu à l’autre, d’une classe à l’autre. En 2017, un classement mondial des inégalités positionnait d’ailleurs ces deux pays au même niveau : 10% de la population indienne détenait 77% de la richesse nationale, alors que 73% de la richesse générée cette année avait été acquise par le 1% des plus riches. Oxfam notait qu’au Brésil, les 5% les plus riches bénéficiaient d’un revenu équivalent au 95% restant.

De telles disparités se trouvent renforcées par un dynamisme démographique qui a mis en lumière les graves faiblesses de nombreuses infrastructures publiques (en particulier le système hospitalier public, gratuit et universel, mais vétuste). Celles-ci n’ont pas ou peu profité du récent développement économique. Au contraire même, la dépendance à l’étranger continue d’être marquante dans bien des domaines, de la défense à l’industrie pharmaceutique. Le secteur privé prend alors le relai pour les parties de la population ayant les moyens d’y accéder.

Ce contexte favorise également une accentuation des contradictions entre villes et campagnes. Il est important de noter que l’Inde comme le Brésil sont deux Etats fédéraux, fortement décentralisés. L’existence d’Etats fédérés pourrait contribuer à développer les territoires. Au contraire, les ressources se trouvent concentrées dans les métropoles, accueillant des millions de travailleurs migrants issus de l’exode rural. La question de la réforme agraire reste en suspens depuis la période coloniale dans ces deux pays. Au Brésil, le modèle latifundiaire prédomine lorsque l’on s’éloigne de la côte. Les grandes exploitations emploient des milices privées pour réprimer leur main d’œuvre, qui s’organise et occupe des terres cultivées avec des structures telles que la Ligue des paysans pauvres (LCP), débouchant aujourd’hui sur une situation explosive dans des États comme la Rondônia. Les contestataires sont régulièrement assassinés – parfois par la police. Dans la seule ville de Rio, 1 239 personnes ont été tuées par cette dernière durant l’année 2020. Soit plus que dans tous les Etats-Unis.

En Inde, ce sont les zones rurales qui concentrent les basses castes telles que les Dalits ainsi que les populations autochtones Adivasis. L’agriculture traditionnelle est bousculée dans le sillage de la « révolution verte » et la condition paysanne ne s’est guère améliorée sous les récents gouvernements. La récente révolte ayant mobilisé des millions d’indiens pauvres contre la libéralisation du marché promue par le gouvernement Modi  n’est que la dernière d’une série de soulèvements. De vastes régions reculées allant du Bengale au Kerala échappent au contrôle gouvernemental, régies par le mouvement révolutionnaire naxalite, héritier de la révolte de Naxalbari de 1967. Le déploiement de centaines de milliers de policiers et de paramilitaires et les exactions sans nombre qui en découlent entretiennent un climat de violence dans l’Inde profonde. Pour contrer ce phénomène qualifié de première menace pour la sécurité nationale, le gouvernement fédéral a aujourd’hui recours aux hélicoptères et aux drones. Il organise également des milices locales responsables de massacres réguliers de supposés rebelles – telles que la Salwa Judun, finalement démantelée en 2011. Sur les vingt dernières années, le bilan humain dépasserait les 10 000 morts.

Bolsonaro, Modi : des politiciens accidentels ?

L’arrivée au pouvoir d’hommes forts aux agendas néolibéraux et à la rhétorique nationaliste et anticommuniste n’a donc rien d’un hasard. Narendra Modi s’appuie sur un solide appareil partisan : le BJP, rassemblant une grande partie de la droite indienne jusqu’aux extrémistes hindouistes. Il s’agit d’un parti de masse chapeautant diverses structures, parmi lesquelles une aile paramilitaire, l’Organisation nationale des volontaires (RSS), revendiquant six millions de membres. Bien que multinationale, l’Inde est marquée par des épisodes de violences de masse visant les opposants politiques ou les communautés non-hindouistes. Des violences tolérées, attisées ou directement organisées par les nationalistes aujourd’hui au pouvoir.

Jair Bolsonaro semble avoir un parcours différent. Ses affiliations partisanes ont toujours été fluctuantes, et son parcours politique de trublion antisystème est souvent comparé à celui de Donald Trump. Mais la dimension multiculturelle du Brésil ne doit pas conduire à minimiser le poids de l’extrême droite dans le pays. Avant même les vingt années de dictature militaire (mise en place en 1964 avec l’appui des Etats-Unis dans le cadre de l’opération Brother Sam), ce pays voit naître le plus important mouvement fasciste des années 30 hors d’Europe : l’intégralisme brésilien, déjà à l’origine d’une tentative de coup d’Etat en 1938.

L’actuel président brésilien s’inscrit directement dans la filiation de ces périodes troublées. Appuyé sur le lobby agraire et sur l’armée, soutenu par des églises évangélistes en pleine expansion, Jair Bolsonaro a bénéficié de sa position d’outsider tout en se trouvant aujourd’hui affaibli par cette même absence de structure partisane. Son opposition radicale aux écologistes et aux paysans sans terre s’explique par l’importance de l’agrobusiness dans un gouvernement ayant ouvert la voie à une déforestation accélérée de l’Amazonie au profit des grands exploitants. Le BJP de Narendra Modi semble quant à lui bien plus solidement implanté dans la société indienne. Mais la réforme agricole ayant entrainé une contestation historique à la fin de l’année 2020 est pourtant un cadeau aux quelques entreprises dominant le secteur. Le démantèlement des marchés d’État prive les paysans pauvres d’un prix minimal pour les denrées produites, au risque de couper leurs moyens de subsistance. Jair Bolsonaro comme Narendra Modi représentent les intérêts économiques des grands exploitants agricoles. Dans les deux cas traités, ces leaders ont mobilisé un clivage politique majeur en se présentant en recours face aux précédents gouvernements de gauche réformiste, du Parti du congrès indien comme du PT brésilien. La stratégie est d’une ironie mordante : malgré la modération de ces deux grands partis qui auront finalement déçus les espoirs des classes populaires et appliqué les politiques de restructuration néolibérale, leurs adversaires les présentent comme des agents du péril rouge.

Construction d’un ennemi intérieur, hystérisation du débat public autour de thématiques identitaires, passage en force de réformes favorables aux classes dominantes accompagnées de mesures liberticides… Et, bien sûr, destruction systématique de l’environnement. Le bilan provisoire de Jair Bolsonaro comme de Narendra Modi ne diffère pas dans ses grandes lignes de celui des droites européennes. Leur travail de restructuration réactionnaire se nourrit de l’échec des sociaux-démocrates les ayant précédés. Dans le sous-continent indien comme dans de nombreux pays d’Amérique latine, l’apparition progressive d’une classe moyenne urbaine permise par leurs politiques redistributives s’est retournée contre eux : des candidats nationalistes sont parvenus à agréger un électorat hétérogène et transversal en incarnant une contestation des gouvernements antérieurs.

La pandémie de Covid-19 apparaît comme un révélateur des  faiblesses de tels dirigeants, politiciens talentueux mais piètres gestionnaires, perdant pied avec la réalité populaire en temps de crise. Cependant, le bilan humain catastrophique est également dû aux défaillances majeures de ces Etats. Les gouvernants actuels ne font qu’aggraver une situation nationale déjà singulièrement difficile. Si les défis conjoncturels pourront se résoudre avec le temps, une transformation sociale d’ampleur restera nécessaire pour traiter les problèmes structurels affectant l’Inde comme le Brésil – parmi bien d’autres pays.

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Débat du jour – Comment lutter contre la progression du complotisme ?

Ce sont des théories qui se transmettent via les réseaux sociaux, les applications de messageries instantanées, ou tout simplement par courrier électronique.

Tous les pays, et notamment les démocraties, sont touchés à des degrés ou à des titres divers par ces théories qui expliquent que la vérité est cachée au profit des élites au pouvoir. Récemment, en France, c’est un film qui prétend révéler la vérité sur la pandémie de Covid-19, quand aux États-Unis, et dans le reste du monde, depuis plusieurs mois, le mouvement conspirationniste QAnon ne cesse de gagner du terrain au point d’inquiéter les agences de sécurité. Comme lutter contre la progression du complotisme ? C’est la question du jour.

Avec :

Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’Université de Paris, spécialiste des cultures numériques et collaborateur à l’observatoire du conspirationnisme

François Jost, sémiologue, professeur émérite en Sciences de l’information et de la communication à l’Université Sorbonne-Nouvelle. auteur de nombreux livres, entre autres La Méchanceté en actes à l’ère numérique et Médias: sortir de la haine ?, CNRS Éditions

Thomas Huchon, journaliste, documentariste, professeur à Sciences-po,  auteur d’un documentaire, Infodemic  à voir sur le site Spicee.

Rediffusion

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Décryptage – Migrants : une nouvelle crise s’annonce-t-elle ?

En début de semaine dernière, 8000 migrants sont arrivés dans l’enclave espagnole de Ceuta au nord du Maroc. Cet événement a renforcé les tensions entre Madrid et Rabat, et soulevé de nombreuses inquiétudes. Un afflux inédit de migrants est craint avec la réouverture des frontières.

A quoi faut-il s’attendre ? Comment l’Europe se prépare-t-elle ? Quels sont les outils aujourd’hui à sa disposition et quels sont les projets en cours ? Comment dépasser les habituels clivages et parvenir à une politique de « solidarité » comme l’a demandé le chef du gouvernement italien Mario Draghi en début de semaine ?

Avec Aldo Liga, analyste indépendant sur les questions migratoires en Méditerranée. 

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Marie-Noëlle Lienemann : « Soutenir une politique d’intelligence économique, c’est un des moyens du redressement de la France »

En dépit de nombreux rapports et travaux sur la question ainsi que de rachats d’actifs stratégiques, l’intelligence économique ne semble toujours pas être une priorité pour Emmanuel Macron et le gouvernement français. Ce dernier ne suit pas les recommandations préconisées et se conforte dans une vision naïve de la mondialisation, à savoir des marchés ouverts sans aucune contrepartie. Alors que la domination des GAFAM et du droit américain se renforce et que la Chine commence à racheter des entreprises stratégiques, l’enjeu est considérable pour la France de ne pas finir étique. Pour sortir de cet état de catalepsie, la sénatrice Marie-Noëlle Lienemann ainsi que ses collègues du groupe CRCE ont déposé une proposition de loi début avril portant création d’un programme d’intelligence économique. Nous avons souhaité revenir avec elle sur la genèse de cette loi, la capacité de la France à disposer d’une telle organisation, l’importance de former les générations futures et sur les limites qu’elle rencontre au vu du laissez-faire de l’Union européenne. Entretien réalisé par Valentin Chevallier. Retranscrit par Dany Meyniel.

LVSL – Vous avez déposé avec vos collègues du groupe du CRCE une proposition de loi portant création d’un programme national d’intelligence économique. Quelle est la genèse de cette loi ? 

Marie-Noëlle Lienemann – La question de l’intelligence économique m’est apparue depuis de nombreuses années comme un enjeu majeur parce que, dans la mondialisation et l’Europe libérale actuelle, nous ne défendons pas sérieusement et suffisamment l’intérêt de la France et des Français, nos emplois et nos entreprises. Évidemment j’estime urgent et indispensable de transformer les règles des échanges mondiaux et le cadre de la construction européenne. D’ailleurs je crois que s’ouvre un nouveau cycle, après ces quarante années de domination du néolibéralisme, qui offre des opportunités, mais aussi conforte des risques à savoir la financiarisation, la domination des GAFAM etc. Il faut saisir cette opportunité historique. Mais surtout quel que soit le cadre qui nous entoure et en attendant d’avoir pu le modifier, nous ne devons pas rester l’arme au pied. Il faut prendre la mesure de la guerre économique que nous devons affronter. En France, nous sommes forts pour dire que nous ne sommes pas d’accord avec les règles, sans pour autant créer un rapport de force sérieux dans le but de les modifier. Mais plus encore, cette posture est souvent le prétexte à une grave paralysie pour agir dans le cadre existant, à sous-estimation de nos marges de manœuvre.

Pendant de nombreuses années, comme députée européenne, j’ai hélas vu comment les gouvernements français laissaient s’installer une construction européenne déséquilibrée en sa défaveur, ne réagissaient pas aux graves menaces sur son industrie, ses emplois et tombaient dans une sorte de fatalisme et d’impuissance redoutables. J’ai observé que les autres pays, plus organisés et déterminés comme l’Allemagne, savaient mieux, notamment quand il s’agissait de défendre leurs industries, agir de concert entre toutes les forces pour porter dans les institutions européennes des normes, des politiques qui leur étaient favorables. Ils avaient anticipé, construit des choix en amont des décisions. Hélas en France, nous sommes souvent mal préparés, pas offensifs, on ne voit pas venir les problèmes où on refuse de les voir. Je l’ai vécu s’agissant de l’édiction des normes environnementales. Nous sommes insuffisamment en veille, insuffisamment pro-actifs et coordonnés pour pouvoir, tout en défendant des causes justes comme la question environnementale ou sociale, peser réellement et préparer les entreprises françaises à des mutations, notamment les PME qui sont moins informées. Tout cela m’avait mis en colère.

Je citerai un exemple : alors que nous avions voté en Europe l’interdiction du cadmium – très polluant –, qu’une PME française avait mis eu point une batterie nickel-zinc pouvant en partie se substituer à celle du nickel-cadmium, elle n’a pu trouver, après de nombreuses démarches, les soutiens capitalistiques et industriels en France pour sa production dans l’Hexagone. Elle a pu le faire dans le Land de Sarre en Allemagne, où le coût du travail n’est pas plus bas qu’en France. Cela a manifesté de manière concrète qu’il nous manque des outils permettant d’agir, indépendamment des contraintes dans lesquelles nous vivons.

Mais plus encore, des affaires comme Alstom, Technip ou Nokia montrent à quel point les pouvoirs publics ont failli, laissé notre pays abandonné des pans entiers de sa souveraineté économique, perdu des emplois et des entreprises majeures. Si nous avions une stratégie sérieuse d’intelligence économique, nous aurions pu décoder la stratégie américaine pour prendre le contrôle d’activités d’Alstom ou de Technip que les Américains convoitaient, ne pas être tributaire de décisions de chefs d’entreprises sous pression ou peu motivés par les intérêts de la France. L’intelligence économique permet d’anticiper mais aussi d’agir très vite. En rencontrant les organisations syndicales, j’ai mesuré que ces désastres étaient évitables, que l’on pouvait réagir pour veiller à ce que de telles dérives ne se reproduisent pas et j’ai découvert le travail important qui était fait autour de l’École de pensée de guerre économique, avec Christian Harbulot, Nicolas Moinet, Ali Laïdi et Nicolas Ravailhe que je connais depuis longtemps. 

Lire sur LVSL l’entretien de Nicolas Moinet : « Nous sommes en guerre économique. On ne peut pas répondre aux dynamiques de réseaux par une simple logique de bureau. »

Voilà ce qui m’a amené à préparer et déposer cette proposition de loi. Pourquoi une loi ? Depuis de nombreuses années, se sont multipliés des rapports sur l’intelligence économique souvent très intéressants mais qui n’ont pas été suivi d’effets, et en tout cas ni d’initiatives suffisantes, ni de structures et de politiques globales, pérennes nous mettant à hauteur de ce que font les grands pays développés. La France n’a pas engagé un travail de longue haleine qui, quel que soit le gouvernement, mobilise largement les forces économiques et sociales du pays de manière concertée, opérationnelle pour être suffisamment efficace. Bien sûr, fort heureusement il y a quand même eu des success stories dans certains domaines. Trop peu et c’est cela qu’il faut changer. Il fallait donc aller au-delà d’un énième rapport, du dépôt de questions parlementaires au gouvernement ou des protestations. C’en est assez de voir les syndicalistes, les élus, constatant une prédation ou une fermeture d’entreprise, revenir bredouille d’un rendez-vous avec les services de Bercy où ils se sont entendu dire que tout cela est terrible, qu’ils regrettent, alors qu’ils laissent faire, n’ont pas voulu agir, ou n’ont pas pu agir car c’était trop tard.

Pour que les choses avancent, il faut donc une politique publique inscrite dans la loi, pérenniser une ou des structures qui auront la charge de la mettre en œuvre. C’est une condition essentielle pour s’inscrire dans la durée et atteindre nos objectifs. Il nous faut assurer que l’intelligence économique, l’attention à la défense de notre intérêt national et territorial devienne une véritable culture collective. C’est pourquoi la proposition de loi instaure le principe d’un programme national de l’intelligence économique associant largement les différents ministères, les collectivités territoriales, les forces économiques et syndicales, les chercheurs etc. Ce programme national doit faire l’objet d’une évaluation, d’un suivi parlementaire afin que le sujet ne soit mis sous l’édredon en fonction des circonstances.

J’ai hélas vu comment les gouvernements français laissaient s’installer une construction européenne déséquilibrée en sa défaveur, ne réagissaient pas aux graves menaces sur son industrie, ses emplois.

Bien sûr, le concept d’intelligence économique peut paraître assez flou et allie plusieurs domaines. Elle ne se confond pas avec la seule sécurité économique et dépasse cette idée avec la veille, la collecte et le traitement d’informations, l’anticipation, l’organisation de notre réactivité et les capacités d’influence de la France. Le soft power, dans les sociétés contemporaines, notamment au niveau international, est quelque chose de fondamental, qu’on ne peut pas laisser aux seules multinationales françaises. C’est même parfois contre-performant si on s’en tient à cela. Il y a un problème d’éducation, d’agriculture, etc. C’est un champ large. Et comme c’est un champ large, on ne peut pas le déléguer à un seul département ministériel.

LVSL – Vous proposez la création d’un Secrétariat général à l’intelligence économique (SGIE) qui serait rattaché directement au Premier ministre. N’avez-vous pas une crainte que les nombreux autres services existants comme le SISSE, que vous ne proposez de pas de supprimer, viennent à nouveau ralentir l’aspect offensif de la France en matière d’intelligence économique ? De plus, ce ne devrait pas être à l’Élysée de piloter le SGIE ?

M-N. L. – L’Élysée, ce n’est pas l’exécutif, l’exécutif c’est le gouvernement. L’Élysée n’est pas contrôlé par le parlement. Or, il est fondamental que ce soit sous le regard et avec la coopération du parlement. Aussi, c’est une structure qui relève de l’administration. Ce n’est pas une énième structure de prospective, de pensée théorique qui va phosphorer. On est très bon lorsqu’il s’agit de phosphorer, de faire des textes, etc. Au contraire, lorsqu’il s’agit de mettre en mouvement des acteurs qui peuvent agir, et au bon moment, coordonner les informations et analyses pour établir des stratégies, ce n’est pas le cas. Le SGIE ne doit pas se substituer aux autres administrations quand on doit mener des actions du ressort de tel ou tel ministère, par exemple lorsqu’il s’agit de faire évoluer des éléments de notre fiscalité, nos textes juridiques, afin de réagir face aux menaces sur notre tissu productif. En revanche, ce service doit veiller à la bonne exécution des décisions prises. Nous le voyons avec le Covid-19 : la France est en crise de savoir-faire. Nous savons inventer des dispositifs. En revanche, veiller à ce que les gens le concrétisent, zéro – j’exagère un peu.

Est-ce un service de plus ou pas ? Je n’arbitre pas pour savoir s’il faut faire disparaître le SISSE ou s’il faut l’intégrer sous l’égide de ce service. La loi n’organise pas l’administration en détail. Elle crée une structure qui a vocation à ne pas nous enfermer dans un seul volet de l’intelligence économique, dans un silo de pensée, à savoir celui de Bercy et du Trésor dont je doute de l’efficacité. Il n’y a pas seulement un manque de moyens, il y a une vision trop étroite et un vrai problème culturel. Les élites bercyennes ont accompagné pour ne pas dire provoqué la désindustrialisation de la France, en zélateurs aveugles de la prétendue libre concurrence, en refusant l’intervention de l’État dans le cadre d’une économie mixte, en étant plus royaliste que le roi sur les directives libérales de l’Union européenne. Sans compter la lourde influence des banques et multinationales françaises sur leurs choix et parfois leurs carrières. Même lorsque les politiques le prônaient, Ils n’ont jamais soutenu l’idée de la souveraineté économique, ce qui ne veut en rien dire le repli sur soi, le protectionnisme généraliséIdem pour la réindustrialisation de la France et de nos territoires. Alors pour le SGIE doit rassembler des gens qui portent une culture nouvelle, sur la manière de concevoir notre réindustrialisation, notre développement économique. Lorsque je dis « nouvelle », c’est être tout à la fois conscients de cette guerre économique, des grandes mutations dans le monde, lucides, voyant loin et volontaires. 

Il y a bien sûr ce qui se passe en Asie, en Chine et qui doit être observé et traité avec beaucoup de constance et en se projetant dans l’avenir, car les Chinois eux ont des programmes et visées à long terme qu’il faut bien décoder. Mais, il y a des sujets plus immédiats. J’ai en mémoire le cas d’une PME française d’instruments utilisés dans le secteur du champagne, innovante, bien gérée, dans un domaine qui ne connaît pas la crise, qui en moins de six mois a dû fermer car son concurrent est allé en Pologne grâce à 85 % de cofinancement de fonds européens, a augmenté son volume de production, a bénéficié un peu du dumping social – mais en l’occurrence, là, ce n’était pas décisif – et ensuite sans barrière douanière a pu revenir sur nos marchés. 

Avec les entreprises, la collectivité publique aurait dû surveiller les concurrents, voir les risques de délocalisations selon les activités, anticiper, prévoir d’investir à l’Est pour sauver l’emploi chez nous, avoir des relais de croissance pas pour délocaliser mais contrer ce que d’autres pourraient faire. On peut même dans un tel cas envisager d’acheter le concurrent. On peut dans ce genre de situation, mobiliser des fonds européens et même des fonds publics français. Bref, là où d’autres savent trouver des stratégies – en particulier les Allemands – sachons nous aussi définir les nôtres et ne pas laisser disparaitre des emplois, les activités que l’on pouvait sauver voire même les développer.

Devant de tous ces enjeux, il faut qu’il y ait non seulement de l’interministériel, raison pour laquelle je propose qu’il y ait un représentant dans chaque ministère, mais aussi des liens étroits avec les partenaires sociaux, patronat et syndicats, ainsi qu’avec les collectivités territoriales. 

LVSL – Un ressentiment demeure entre les acteurs économiques et syndicaux avec les acteurs de l’État en matière d’intelligence économique. Pensez-vous que le pilotage au plus près du terrain par le préfet du département sera suffisant pour créer des synergies et à la fois se défendre et être offensifs ? 

M-N. L. – Le travail dans les communes, départements et régions doit se faire à travers la déconcentration mais aussi par un mouvement de bas en haut, avec des fonctionnaires affectés aux préfectures qui se consacrent à bien connaitre le tissu économique local, les acteurs concernés et pouvoir avec eux, anticiper regarder les activités qui pourraient être menacées, celles qui pourraient saisir des opportunités nouvelles, etc. Je peux donner un exemple étranger : la filière italienne de production de raisins. Le libre-échange s’est ouvert entre l’Europe et l’Égypte dans ce secteur et cela a engendré d’importants volume d’importation de raisins égyptiens. On a pu observer qu’un importateur des Pays-Bas a pu, après avoir recruté un ancien salarié de la filière italienne ou éventuellement pirater des fichiers clients, couler une grande partie de production de la filière italienne sans qu’elle ne voit venir le coup.  Entre dumping sur les coûts et démarchage sur sa clientèle, la filière italienne s’est retrouvée en extrême difficulté. La leçon que l’on peut en tirer pour la France est de suivre les accords de libre-échange, mesurer les risques concrets, simuler ceux-ci, dialoguer avec les entreprises locales sur tout cela et créer un réflexe de vigilance et d’action. Beaucoup doit partir du terrain mais il faut aussi regarder ce qui, au niveau national, peut avoir un impact local. L’État déconcentré en la matière doit entretenir un double mouvement de bas en haut et de haut en bas. Mais il faut aussi soutenir les initiatives des collectivités locales, assurer une bonne complémentarité avec elles et avec l’État. Car les collectivités territoriales ont un rôle éminent à jouer. Elles sont très attachées au maintien des activités industrielles locales. Elles voient des choses que d’autres ne voient pas. Il faut leur laisser leur autonomie d’action, il faut qu’elles puissent y être associées et avoir accès aux informations, faire monter les informations qu’elles souhaitent, etc. Le rôle de ce Secrétariat général à l’Intelligence économique est donc différent des fonctions du SISSE.

Les élites bercyennes ont accompagné pour ne pas dire provoqué la désindustrialisation de la France, en zélateurs aveugles de la prétendue libre concurrence.

Prévue dans la proposition de loi, la création du Conseil national de l’intelligence économique associant partenaires sociaux, représentants des collectivités territoriales, universitaires et des chercheurs, différents services concernés de l’État, branches industrielles etc, permettra aussi de rétablir une confiance mutuelle entre État et collectivités territoriales, car si nous avançons ensemble, si nous marquons des progrès, le travail en commun et les convergences seront plus évidents.

LVSL – La France est très en retard, même par rapport à d’autres pays européens comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni. L’idée d’associer directement les préfets de départements, tout comme chaque ministère, ainsi que de nombreux fonctionnaires dédiés nécessitent un investissement important de l’État. Avez-vous réfléchi avec votre groupe à la dimension budgétaire de la loi et pensez-vous que le gouvernement sera favorable à votre proposition de loi ? 

M-N. L. – A minima, je pense qu’il faut 200 à 300 personnes dans ces services, entre les services déconcentrés et les services centraux. Un des grands enjeux, outre l’enjeu budgétaire, est de savoir quel type de profil il faut former et/ou recruter. Il faut des gens, pas tous mais une partie, qui aient déjà mis les mains dans le cambouis : il faut des avocats, des syndicalistes – notamment ceux d’Alstom, Technip, Nokia qui ont vu des choses et savent bien agir en la matière – mais aussi une grande diversité : des gens qui travaillent ou ont travaillé à l’étranger dans ces domaines, des gens qui viennent des collectivités territoriales, etc. Le changement culturel des fonctionnaires ou futurs fonctionnaires doit être net. Mais il faut garantir la neutralité, l’indépendance de ces fonctionnaires, et veiller à ce qu’ils aient chevillé au corps le sens de l’État et de l’intérêt national. La proposition de loi comprend tout un chapitre sur l’anti-pantouflage, le refus des allers-retours vers le privé et tout ce qui favorise des liens d’intérêts. Il faut des gens prêts à défendre un patriotisme économique, avec une diversité de compétences acquises.

Je prends le chiffre de 200-300 personnes car il faut au moins une personne par département, ainsi qu’un réseau de cadres. Des redéploiements de postes sont aussi possibles en formant les agents. Ce n’est pas insurmontable pour la République française. Il pourrait aussi être opportun de faire des économies en réduisant la sous-traitance en millions d’euros confiée par l’État à des cabinets anglo-saxons, – cela a été particulièrement le cas à l’apogée de la crise pandémique avec McKinsey à titre d’exemple – pour renforcer les capacités d’action de la puissance publique. L’Allemagne, afin d’éviter les appels d’offres internationaux en matière d’expertise, internalise dans la fonction publique ces savoir-faire et fractionne avec ses territoires. 

Une proposition de loi ne doit pas comprendre d’inscriptions budgétaires. Mais c’est une bataille à mener lors des lois de finances et en parallèle avec cette PPL je déposerai lors de l’examen du budget 2022 des amendements pour renforcer notre action dans le domaine de l’IE. 

J’insiste sur la proposition prévue dans la PPL de création d’une délégation parlementaire comprenant 10 députés et 10 sénateurs, comme cela existe pour le renseignement afin que le parlement joue pleinement son pouvoir de contrôle de l’exécutif et de l’application des lois. Plus encore depuis la crise du Covid, on se rend compte que ce qui pose problème aujourd’hui en France n’est pas toujours les textes législatifs mais très souvent la mise en œuvre effective des politiques, et ce dans de très nombreux domaine. L’exécutif considère qu’il a les pleins-pouvoirs, les mains libres en la matière, ce qui me paraît aberrant et s’avère trop fréquemment défaillant. Il faut sortir de cette ornière. Néanmoins, le parlement peut contrôler, être mieux informé, porter des préconisations. D’où l’importance de cette structure parlementaire.

Je vais donner un exemple qui en dit long sur la nature patriotique des Allemands : quand vous prenez les cantines françaises, il y a un nombre important de produits, qui viennent de l’étranger : en Allemagne, tout, ou presque, vient d’Allemagne.

La loi 4D peut aussi être l’occasion d’avancer à travers des amendements en particulier pour bien mettre l’intelligence économique comme compétence à différents niveaux et dans l’action déconcentrée. Par ailleurs je soutiendrai la restauration de la compétence économique aux départements car même si la région a des compétences en la matière et que la strate départementale est intéressante, le lien entre des PME très locales et l’instance régionale, notamment depuis qu’on a fait des plus grandes régions, est plus compliqué à mettre en œuvre. Mes collègues sénateurs m’ont fait observer que certains départements qui s’engageaient fortement et apportaient suivi à des secteurs d’avenir – je pense à la chimie du bois dans la Nièvre par exemple – avait bien des difficultés pour mobiliser la région, car celle-ci est trop vaste et se limite aux gros enjeux industriels. Or, en France, on a besoin de consolider l’émergence d’ETI. La force de l’Allemagne c’est tout de même ses ETI. Nous on a misé stratégiquement sur des multinationales – qui d’ailleurs ont été privatisées, et sont souvent passées sous contrôle étranger – et pas assez sur les ETI. Les départements sont le premier échelon où l’entreprise potentiellement capable de devenir ETI peut être repérée.

Concernant le gouvernement, je ne suis pas sûre qu’il y ait une réelle hostilité à cette proposition de loi. À Bercy sans doute, j’en veux pour preuve la réponse de la ministre Agnès Panier-Runacher lors du débat au Sénat sur la souveraineté économique. C’était du genre : on a le SISSE, tout va bien, circulez il n’y a rien à dire. En réalité, l’avis de l’exécutif en privé est beaucoup plus nuancé et moins homogène. Au sein du gouvernement, les propos et intentions sont très contradictoires. Le discours du Bruno Le Maire reste quand même très libéral et dans le même temps, on y trouve des accents de patriotisme économique, un peu à géométrie variable, sans qu’il y ait une vraie stratégie. Chez Le Maire, ce concept parait plutôt défensif, justifie le « sauve-qui-peut » en période de crise, avant de revenir au « bon libéralisme » qui serait salvateur. C’est plutôt une notion de transition face à la crise qu’une pensée économique nouvelle fondée sur une nouvelle organisation entre le privé, le public et le champ de l’économie sociale, qui je crois est plus apte à répondre aux enjeux de la période et de notre réindustrialisation.

Lire sur LVSL l’entretien avec Ali Laïdi : « Le but de la réflexion sur la guerre économique, c’est un objectif d’écologie humaine ».

Il faut retrouver une articulation intelligente entre le capital public ou l’intervention publique et les initiatives privées. Notre programme de relance par des investissements publics est très insuffisant en comparaison des États-Unis. Chez Emmanuel Macron, on entend des propos volontiers plus volontaristes sans qu’on en voit réellement les concrétisations en regardant les dossiers les uns après les autres. C’est plus souvent l’inverse. Il a été l’homme du dépeçage d’Alstom et de Technip ! Heureusement, Photonis a évité la prédation américaine, même si est impliqué un fond du Luxembourg et que la vigilance s’impose. La vente des chantiers de l’Atlantique à Fincantieri a été de justesse refusée. Il y a beaucoup de laisser-faire là où on pourrait réagir. En tout cas, je ne désespère pas de trouver des parlementaires LREM favorables à une stratégie française d’intelligence économique. Mais je souhaite vivement qu’un très grand nombre de parlementaires au-delà des désaccords politiques nécessaires en démocratie s’investissent pour faire aboutir une loi structurante pour l’intelligence en France, car il en va de l’intérêt national. Je travaille à ces convergences.

LVSL – L’Union européenne, dont les traités favorisent la libre concurrence questionne pourtant depuis quelques mois sa capacité d’autonomie sur le plan stratégique. La France n’aurait-elle pas intérêt d’avancer seule sur ce sujet pour se prémunir des attaques de certains États membres et des carences des traités européens ? 

M-N. L. – L’un des freins chez Macron c’est aussi l’eurobéatitude. Rien ne saurait se faire sans l’Europe et la France seule ne pourrait rien ! Grave erreur. Agir au niveau européen c’est mieux mais cela ne saurait suffire. Loin de là. Car si l’on parle beaucoup de la menace chinoise, c’est au sein du marché européen que la France a le plus perdu de parts de marché et cela se poursuit d’années en années. Et ce pour différentes raisons. Évidemment, pour les libéraux et le patronat français l’alpha et l’oméga serait la baisse du « coût du travail » et de la fiscalité. Je ne vais pas polémiquer sur ce point car j’observe que ces baisses ne sont jamais suffisantes depuis 30 ans, qu’on nous promet des millions d’emplois avec le CICE mais que la désindustrialisation, inexorablement, continue. En revanche, quoi qu’on pense de la compétitivité dite coût, force est de constater que s’agissant du hors coût, des politiques de modernisation de l’outil productif, la montée en gamme de nos produits, des politiques de filières, des stratégies industrielles nous sommes très défaillants. Il faut que cela change et c’est très important. Le gouvernement sous-estime notre vulnérabilité intra-européenne.

Le discours, selon lequel la France ne peut pas agir seule et que le salut ne vient que de l’Union européenne ne permet pas d’avancer ; car comme l’Europe n’agit pas, on n’agit pas en France non plus. Disons plutôt qu’on va se battre en Europe, mais que dans le même temps, on prend des initiatives françaises et même des partenariats ou des coopérations avec d’autres États et entreprises européennes. Ces partenariats peuvent être intra-européens mais sans s’obliger à prendre toute l’Europe dans son ensemble. L’intelligence économique doit nous aider aussi à voir comment ces partenariats peuvent être menés. Cela ne doit pas forcément être toujours des partenariats franco-allemands car, jusqu’à aujourd’hui, c’est tout de même l’Allemagne qui a été le grand bénéficiaire de la désindustrialisation française. Je ne dis pas qu’il faut être anti-allemand. Je vais donner un exemple qui en dit long sur la nature patriotique des Allemands : quand vous prenez les cantines françaises, il y a un nombre important de produits, qui viennent de l’étranger : en Allemagne, tout, ou presque, vient d’Allemagne. La France est le pays de la bonne nourriture, le pays de l’agriculture et on trouve le moyen d’importer pour manger dans nos cantines… Il y a quand même un problème ! D’autant que l’Allemagne a les mêmes règles européennes que nous : donc le problème dans ce cas-là ne vient pas de là. 

Ce n’est pas un hasard que la présidence allemande de l’Union européenne se conclue le 23 décembre 2020 par la signature d’un traité d’investissements avec la Chine !

Bercy a un dogmatisme : le marché public doit être ouvert, sans critère de localisation. Je ne sais pas comment font les Allemands, mais en tout cas ils y arrivent. Il faut donc qu’on trouve nous aussi les moyens d’y arriver. Cet exemple permet de montrer qu’il n’y a pas de fatalisme à notre déclin. Certes, cela va être long de remonter la pente. C’est pour cela qu’il faut une structure pérenne. Ce qui me déprime c’est l’esprit munichois des élites françaises quant à la possible réindustrialisation de la France et leur inertie, leur manque de volontarisme. Évidemment, tout ce qui sera entrepris ne marchera pas à 100%. Mais les mêmes qui vante la culture du risque dans les entreprises et se refusent à imaginer qu’on pourrait prendre pour notre pays des risques collectifs sur un certain nombre de terrains. Évidemment il faut des choix raisonnés et le plus partagés possibles, ça évite mieux les déboires. De toute façon, leur immobilisme, leur choix libéraux, la désindustrialisation qu’ils ont provoquée, nous coûtent très cher ! C’est pour cela qu’il faut un changement culturel et dans l’État, la stratégie nationale de l’intelligence économique peut constituer un levier.

Bien sûr, la question de la révisions des traités, du rééquilibrage au sein de l’Europe où les inégalités ne cessent de s’accroitre, le refus des dumpings sociaux et fiscaux au sein de l’Union européenne sans compter les paradis fiscaux intra européens comme les Pays-Bas, l’Irlande ou le Luxembourg, la révision de la doctrine sur les aides d’État constituent des enjeux politiques de premier ordre et sont pour moi très importants mais cette PPL n’embrasse pas tous les changements nécessaires et avec pragmatisme nous arme dans cette guerre économique et nous permet de prendre l’offensive. 

Lire sur LVSL l’article de Valentin Chevallier : « L’autonomie géopolitique de l’Union européenne : une fable à l’épreuve de l’accord avec la Chine. »

Oui l’Europe affirme sa volonté d’autonomie stratégique mais quand je vois que l’Allemagne a un excédent commercial annuel de plus de 70 milliards de dollars avec les États-Unis, j’ai les plus grands doutes sur son intention de tenir tête aux États-Unis au sujet des GAFAM ou de l’extra territorialité du droit américain. Idem côté Chinois. Ce n’est pas un hasard que la présidence allemande de l’Union européenne se conclue le 23 décembre 2020 par la signature d’un traité d’investissements avec la Chine ! Alors, oui, menons des combats en Europe, trouvons des alliés parmi les Vingt-Sept pour sortir de cette complaisance en faveur de la concurrence prétendument libre et non faussée mais n’entretenons pas des chimères, ne nous berçons pas de fausses illusions et prenons le plus souvent possible notre destin en main.

LVSL – Vous faites une proposition audacieuse, à savoir la création d’un module pour l’ensemble des étudiants de l’enseignement supérieur. Justement, davantage que des pratiques, la reconquête de notre souveraineté économique et industrielle ne passe-t-elle par un changement des consciences ? Ce module ne devrait-il pas être envisagé comme une des épreuves aux concours de la fonction publique ? 

M-N. L. – La première étape, c’est de former les gens. Ainsi la PPL prévoit que les établissements d’enseignement supérieur créent un module d’enseignement en matière d’intelligence économique à destination de l’ensemble des formations, sans préjudice d’approche spécifique inhérente à chaque type de formation. Évidemment il va falloir adapter ce module en fonction des spécialités. Mais cela doit concerner aussi bien les scientifiques que les juristes ou la plupart des cursus. Par ailleurs nous proposons de créer un institut national d’études de l’intelligence économique. Il a pour but de former les partenaires sociaux et les différents milieux économiques et sociaux issus des secteurs publics et privés au service de l’influence de la France. Oui je pense que la reconquête de notre souveraineté économique et industrielle passe par une prise de conscience, un regard lucide, une culture partagée. Mais j’insiste, il ne s’agit pas de fermer ni le pays, ni les esprits. À titre personnel j’ai toujours pensé que la France n’était grande que lorsqu’elle se préoccupait du monde, y prenait toute sa part et défendait les valeurs républicaines et l’universalisme. C’est d’ailleurs particulièrement d’actualité avec l’urgence climatique. Mais cela n’est pas possible si nous subissons et si nous déclinons. Je crois que les jeunes générations peuvent s’enthousiasmer pour ces deux perspectives.

Ne nous leurrons pas ! La France subit des attaques sous forme de guerre de l’information, notamment contre son modèle républicain. Les impacts sont importants pour notre pacte social et notre efficacité économique. Le pays se divise dangereusement au lieu d’œuvrer collectivement aux enjeux actuels comme celui des transitions numériques et écologiques. L’intelligence économique permet d’avoir des grilles de lecture pour étudier la guerre de l’information, analyser les risques et organiser des contre-offensives. 

LVSL – La coopération entre les services du renseignement, de la justice et de la veille économique et stratégique sont l’une des clefs du succès des États-Unis. Ne devrait-on pas renforcer cette synergie y compris en France ? Quels freins voyez-vous ?

M-N. L. – C’est également pour cela que notre proposition prévoit un « Monsieur ou une Madame Intelligence économique » dans chaque ministère. Oui la question judiciaire est très importante, d’où la nécessité de sensibiliser et former les magistrats. Bien penser et utiliser le droit est une des clefs. Sachant par ailleurs que le droit américain permet davantage d’agir que le droit européen et français en la matière. Le lien entre le SGIE et le ministère de la Justice doit être permanent pour aussi mieux outiller juridiquement les entreprises et singulièrement les petites. 

Je pense qu’il y a déjà beaucoup de travail effectué par nos services de renseignements. Les services de renseignements français, sur un certain nombre de sujets, voient venir les choses. Et si parfois, dans certains cas, ils ne font pas de recherches complémentaires, c’est peut-être parce qu’on ne leur demande pas et qu’ils n’ont pas le sentiment que notre pays pourrait agir. Quand les services de renseignement voient qu’il y a des lieux où ils peuvent expliquer ce qu’ils observent, que cela peut être utile pour agir, que peuvent leur être demandé des informations complémentaires, je pense qu’ils seront plus valorisés dans ce qu’ils font. Il ne s’agit pas de le claironner tous les matins. Il faut qu’il y ait des gens, dans ces services de l’IE, qui sachent avoir l’indispensable discrétion qui s’impose, si on veut être efficace. Je ne l’ai pas mis dans la loi parce que je pense que le côté espionnage intelligent, échange d’information de l’espionnage, de l’information recueillie, est potentiellement déjà existante en France. C’est plus la valorisation de ce qu’ils ont recueilli qui doit être amélioré. Je ne veux pas que les gens pensent que l’intelligence économique se limite à avoir de l’espionnage.

De la même manière, la cybersécurité est très importante. La manière dont on va chercher les informations, dont les gens qui ont ces informations savent que cela peut être utile à l’action, c’est déterminant. On verra à ce moment s’il y a des coordinations à structurer davantage. Parfois, les structures trop rigides empêchent des transmissions d’informations qui sont parfois meilleures quand il s’agit d’échanges informels. Il faut se méfier de vouloir tout codifier. Ce que je veux, c’est qu’il y ait un lieu où on échange et où on sait qu’on peut échanger, où non seulement on échange mais où l’on réfléchit comment changer les comportements, anticiper, faire valoir une vision française dans certains domaines, etc.

Pour conclure, j’insiste sur le caractère opératif de cette proposition de loi. La France est est un pays qui a de grandes ressources, à commencer par le talent de ses citoyens mais qui s’est appauvri et affaibli en Europe. Le PIB par habitant a chuté par rapport à la moyenne européenne. Il est en dessous dans toutes nos régions sauf en Île-de-France. En Europe, les pays qui s’en sortent le mieux ne sont pas ceux qui pratiquent le moins-disant social. Depuis des années, nos gouvernants ont failli là où on nous promettait l’essor économique. Notre pays oscille maintenant entre colères, sentiments d’humiliation et d’impuissance face aux problèmes. Soutenir une politique d’intelligence économique, c’est un des moyens du redressement, et cela sera aussi utile pour financer la santé, l’éducation, la sécurité, la justice, la défense, pour ne citer que ces sujets.

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Décryptage – Émission spéciale – Mobilités douces: le vélo a le vent dans le dos

Avec le changement climatique et les préoccupations sur la consommation d’hydrocarbures, les politiques de transport cherchent à favoriser des alternatives à la voiture, notamment dans des villes qui étouffent dans les gaz d’échappement. Les mobilités douces ont donc le vent en poupe, et en premier lieu, le vélo. En selle avec les radios partenaires des médias francophones publics, Radio France, Radio Canada, la RTBF, Radio-Télévision Belge Francophone, la RTS, Radio-Télévision Suisse, et bien sûr RFI.

La vidéo

 

►À écouter aussi : Série «Les vacances des Français»: un été à vélo

– La crise sanitaire du Covid-19 favorise l’usage du vélo à Paris et en banlieue

►À lire : À bicyclette: tout ce que vous devez savoir pour être un cycliste des années 2020

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Débat du jour – Pourquoi le thème de la sécurité cannibalise les campagnes électorales?

C’est un grand classique des campagnes électorales françaises depuis toujours et, notamment, depuis une vingtaine d’années. Le thème de la sécurité est en train de prendre une place prépondérante avant les élections régionales du mois prochain (juin 2021), et sans doute aussi de la présidentielle de l’an prochain (2022). Ce thème de la sécurité est placé en tête des préoccupations des personnes interrogées dans les enquêtes d’opinion, au point de faire un peu oublier le reste. Pourquoi le thème de la sécurité cannibalise les campagnes électorales ? C’est la question du jour.

Pour en débattre :

– Frédéric Micheau, directeur général adjoint d’OpinionWay

– Jacques de Maillard, professeur de Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin, directeur du CESDIP (Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales)

– Mariette Darrigrand, sémiologue, spécialiste de l’analyse du discours médiatique et politique, chargée de cours à l’Université Paris 13, et auteur du blog « L’Observatoire des mots ».

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