« On va essayer de créer une sorte d’écosystème autour de ce média » – Entretien avec Denis Robert

Nous avons rencontré le journaliste Denis Robert à l’occasion du lancement de sa nouvelle plateforme d’information en ligne « Blast », marquée par un traitement indépendant de l’actualité et de l’investigation. Dans cet entretien, il nous expose la structure éditoriale et financière de ce nouveau titre de presse. Nous sommes également revenus sur son dernier ouvrage, Larry et moi, comment Black Rock nous aime, nous surveille et nous détruit (paru aux éditions Massot en octobre dernier). Nous avons ainsi discuté avec lui des mouvements financiers entre Black Rock et les Big pharma, dans le cadre de la crise sanitaire. Entretien réalisé par Eugène Favier-Baron et Simon Woillet.

LVSL – Comment s’organise votre nouveau média et quelle en est la ligne éditoriale ?

Denis Robert – Mon ambition est de faire du journalisme, ce qui n’est pas une ambition idéologique. Faire du journalisme est une tâche très compliquée : c’est déjà une ligne éditoriale en soi, qui porte des valeurs connues – antiracisme, égalité des sexes, lutte contre la corruption. Nous ne sommes pas un média partisan, nous ne soutiendrons aucun candidat, ni aucun parti.

Mon premier objectif pour ce média est d’être le plus généraliste possible. Nous allons commencer par ce que nous savons faire – des enquêtes, des débats, des entretiens, des chroniques, des reportages, des live, des éditos –, pour ensuite aller vite sur le terrain culturel. Nous voulons être un média qui parle au plus grand nombre. Notre ambition est immense, je le reconnais et ne cherche pas à faire preuve de vantardise en énonçant cela. Les propos que je tiens aujourd’hui ne seront pas perçus de la même manière que ceux que j’aurais tenus avant la campagne. Personne n’aurait parié sur un tel démarrage. J’étais confiant, mais pas à ce point-là.

Pour le moment, on a touché 90 000 personnes, avec un taux de conversion entre 7 et 8%. Le don moyen est de 90 €. Nous avons réalisé qu’il y a une très forte attente d’un public pour un média différent, accessible gratuitement au plus grand nombre. Nous voulons une très grande transparence dans notre fonctionnement. Des personnalités importantes vont nous rejoindre bientôt, tandis que nous avons déjà envoyé des signaux forts avec l’arrivée de Gaël Giraud, Sabrina Ali Benali… C’est plutôt positif de parvenir à lancer un média avec cette ambition généraliste, car les gens ont besoin d’une autre source d’information, comme celle qu’ils trouvent à LVSL ou auprès d’autres sites indépendants. Notre ambition est d’être un moteur pour créer des convergences avec les autres médias indépendants. Les gens qui nous financent le savent : ils financent un média d’intérêt général.

Ils s’abonnent surtout pour que Blast s’ouvre à un large public, pour que les informations publiées sur le site aient le plus grand impact possible. Leur confiance renforce notre volonté et nous oblige à respecter la promesse faite. C’est très excitant de voir qu’on est soutenu par autant de gens en moins d’un mois de campagne. Notre modèle économique établit que pour avoir les moyens de nos ambitions, à savoir l’embauche d’une vingtaine de journalistes et autant de pigistes sur l’année, il nous faut autour de 40 000 abonnés. On en compte 7 000 au moment où je vous parle

LVSL – Pour votre modèle économique, vous êtes-vous inspiré des modèles de sociétés de presse à but non lucratif  ?

D. R. – Nous avons créé une Société coopérative d’intérêt collectif – une SCIC, sans but lucratif, c’est-à-dire que nous ne versons pas de dividendes aux sociétaires. L’argent gagné et les dons perçus sont entièrement réinvestis dans les outils de travail, la production d’informations, les salaires, et les embauches. Il n’y a aucun enrichissement possible. C’est une coopérative avec 5 collèges. Pour participer au fonctionnement de Blast, il faut être sociétaire. Une part sociale c’est 5 €. 

Il y a 5 types de membres : 12 membres fondateurs (dont 9 seront aussi salariés de Blast) détiennent 50% des parts ; cette limite a été fixée pour que nous gardions la maîtrise de notre outil de travail. Les membres du collège des salariés possèdent 15% des parts, les membres du collège des sociétaires abonnés 15%, et les partenaires (maisons d’éditions, sociétés de production de cinéma, etc.) 10%. Les mécènes (aux dons supérieurs à 5 000 €) en détiennent 10%.

Tout est bien entendu défini dans les statuts ; tous les collèges sont représentés au sein du conseil d’administration. Les comptes seront publiés chaque année. C’est un exercice de transparence et de lien avec nos sociétaires. 

Ce statut de SCIC doublé du statut de presse solidaire (rendu possible depuis Charlie Hebdo) nous permet d’offrir, à ceux qui le peuvent, une défiscalisation. Les sociétés peuvent bénéficier de 25% de réduction et les particuliers 50% sur la part investie. Seule obligation pour bénéficier de cette défiscalisation, les parts sociales doivent être investies au moins cinq années. En s’appuyant sur ce modèle, notre mission est de faire du journalisme, donc de publier des informations originales, sourcées, recoupées.

LVSL – La simple volonté de faire du journalisme est selon votre expression « une ligne éditoriale en soi ». Pour vous, quels sont les problèmes rencontrés par le journalisme d’investigation aujourd’hui ? Tant du point de vue éditorial qu’économique ?

D. R. – Tout dans le journalisme ne devrait être qu’investigation et recherche. Ça coûte très cher de mener des enquêtes et ça prend beaucoup de temps, sans compter des charges qui augmentent encore avec les procès et les procédures baillons. Il faut une bonne résistance quand on publie certaines informations. Je l’ai suffisamment expérimenté dans ma vie. Encore récemment quand j’étais au Média, j’ai vu comment cela se passait. On a eu droit à notre lot de pression. Ce travail et cette liberté, dans le respect de la loi, est pourtant indispensable en démocratie. Le pôle rédactionnel de Blast est en train de se constituer. Ce pool sera constitué d’une douzaine de personnes salariés et autant de pigistes réguliers. Le groupe est pluridisciplinaire. Il y aura des journalistes, des lanceurs d’alertes, des chercheurs, des avocats. Le pool enquête sera constitué de professionnels qui se réuniront régulièrement. Nous allons être porteurs d’alertes à long terme. Dans de nombreux cas, nos enquêtes déboucheront judiciairement. À côté de cette équipe aspirant à un travail au long cours, il y aura un pool d’actualités très rubriqué avec de l’ économie, de la politique, des faits de société, de l’écologie, mes éditos, des tribunes, des entretiens. Tout sera organisé autour de vidéo et donc d’une webtélé qui sera intégré à un site. Même si notre terrain de prédilection  ce sont les réseaux sociaux, nous allons au maximum essayer de ne pas dépendre des Gafam. C’est un combat que nous allons mener. On fera sûrement des erreurs mais on tiendra bon.

Nous souhaitons développer beaucoup de partenariats avec des médias indépendants. Nous avons déjà acté des enquêtes avec Basta !Mag et nous sommes en pourparlers avec d’autres médias  et services de presse en ligne. Des accords seront conclus. Nous pourrons par exemple mener conjointement une enquête avec LVSL, puis avec Basta et publier les deux enquêtes sur le site en même temps. Nous sommes en train de travailler à la création d’un club de la presse indépendante que nous espérons hebdomadaire. Pour toutes ces raisons, ce début de campagne est très encourageant. De plus en plus de monde parle de nous en regardant le compteur de Kisskiss, il y a bien un phénomène en train de prendre. Alors que les médias « mainstream » ne s’intéressaient même pas à Blast, on reçoit maintenant de plus en plus d’appels de collègues qui se demandent ce qu’on va faire de toute cette énergie. Il faut les rassurer, on fera au mieux et il y a du boulot pour tout le monde.

LVSL – Vous avez sorti en novembre 2020, un livre-enquête sur le fonds d’investissement nord-américain Black Rock, où vous retracez aussi l’histoire de son PDG Larry Fink. De votre point de vue expérimenté, pensez-vous que ce fonds d’investissement américain qui a lorgné sur notre système social depuis plusieurs années, à l’occasion de la réforme des retraites, a tiré profit des gains spectaculaires de la finance avec le Covid ?

D. R. – Evidemment, ces fonds américains sont à l’origine de la Big pharma. Black Rock avec Vanguard possèdent par exemple, à eux deux, , grâce à des participations croisées, 15% de Pfizer. Et plus d’un tiers de Pfizer appartient à des fonds spéculatifs. Il y a un énorme jeu occulte sur le vaccin. Et ça va même au-delà des paris boursiers. Tous les moyens sont bons pour enrichir les actionnaires de Pfizer. Volontairement, Pfizer a diminué l’ARN dans le concentré de ses vaccins. Ils ont compensé ainsi leur impréparation à l’industrialisation. Il leur fallait vendre plus, donc se faire plus de marge. Ils se sont fait épingler par l’agence européenne du médicament… Pfizer appartient à des des fonds spéculatifs et on voit bien que ces gens sont là pour faire du profit, y compris dans un domaine impliquant la santé des personnes. On peut parler du numérique aussi, des GAFAM : Black Rock est actionnaire d’Apple, de Google…. Ils sont partout. Mais, pour rester sur Big pharma, Pfizer a communiqué en disant que sur l’année 2021, ils allaient vendre 2 milliards de doses à 30 €, ce qui représente théoriquement 60 milliards de chiffre d’affaires. Ils ont négocié avec la commission européenne, imaginons donc que leurs gains s’élèvent à 40 ou 50 milliards, quel bénéfice vont-ils faire ? En tout état de cause, ce sera très un chiffre colossal et on nous le cachera. Les initiés que j’ai interrogés sur le sujet me disent que la marge en fin d’année dépassera les 15 milliards. Le marché du médicament est très intéressant. C’est un marché qui a été financé en partie par l’Europe, et beaucoup par les États-Unis. L’argent des impôts américains ou des sociétés américaines ont payé les études sur les vaccins, parce que l’industrie était aux abois. On leur a garanti une prise de risque ultra-limitée. Ils étaient sûrs de vendre leurs doses. Ils ont signé. En dépit des conditions hors du commun dans lesquelles les protocoles d’élaboration de ces vaccins se sont déroulés, ils n’ont quasiment aucune responsabilité pénale.

Admettons qu’ils fassent 15 milliards de bénéfices – ce qui représente une fourchette basse – à la fin de l’année, quelle part de cette somme sera distribuée aux actionnaires ? Black Rock et consorts vont gagner 1 ou 2 milliards uniquement sur la vente du vaccin. Et cette pratique est commune à tous les domaines d’activités. Black Rock c’est « l’hyper hyper libéralisme », et Larry Fink est un hyper « faux-cul ». J’emploie ce terme à dessein. À Davos, il a fait une campagne de communication hallucinante, parce qu’elle est reprise dans toute la presse économique : il a adressé une lettre aux 17 000 PDG des entreprises dont il est actionnaire, dans le monde. Pour rappel, en France, Black Rock est propriétaire d’environ 4% du CAC40. Dans cette lettre, il leur demande de « décarboner », privilégier la finance verte, faire du greenwashing, etc. En parallèle, Larry Fink investit à tout va dans l’industrie pétrolière au Mexique, dans les mines de charbon, et reste le premier actionnaire des compagnies pétrolières texanes, etc.

Larry Fink est un exemple extrême de duplicité. Il est reçu à l’Élysée, il est un influenceur très important un peu partout dans le monde et particulièrement en France, qui est la porte d’entrée de l’Europe. Sur le débat des retraites, la France est le dernier pays à résister. Il y a quelque temps, j’ai fait un entretien avec Raoul Hedebouw, qui est le secrétaire général du Parti du travail de Belgique. Il expliquait très bien comment, par des luttes et des manifestations, la Belgique a réussi à maintenir un plan en équilibre sur les retraites. Mais si la France lâche, la Belgique lâchera tout de suite derrière. L’enjeu est donc considérable. La stratégie de Larry Fink est très séductrice vis-à-vis de la France. Cet homme qui se dit écologiste possède 3 jets privés qui consomment cent fois plus que les avions de lignes régulières. Il est venu 7 fois en France depuis qu’Emmanuel Macron est président : il est le premier homme d’affaire / banquier à avoir arpenté la cour de l’Elysée pour rencontrer Macron.

C’est aussi pour ça qu’on fait Blast. Les chaînes dominantes ne transmettent pas un tel discours, ne mettent pas suffisamment en avant l’information sur ces personnalités financières qui imposent par des méthodes anti-démocratiques des choix de société violents. Il n’est jamais rappelé qu’à la seconde où Ronald Reagan était président, les retraités américains ont commencé à placer leur argent en bourse. Mais, le temps que s’écoule le mandat de Reagan, le pouvoir d’achat de ces retraités-là s’est retrouvé réduit de 30%. Et aujourd’hui c’est pire. Au début, c’est comme une pyramide de Ponzi : ils gagnent beaucoup d’argent ; et puis à un moment donné, les retraités se font avoir. La bourse est devenue une immense arnaque, et, même si en ce moment elle a le vent en poupe, on attend tous le prochain krach boursier. La privatisation des retraites doit servir in fine à recapitaliser les bourses. Personne ne le dit, mais c’est ça le but de la manœuvre. Sauver non pas le capitalisme, mais le capitalisme financier. Les retraités vont morfler, mais l’industrie aussi. Regardez ce qu’ils ont fait en France. Où en est la sidérurgie ? Macron est sur cette crête. Tout privatiser. L’hôpital comme les retraites… 

LVSL – Récemment, un discours tend à s’imposer avec le trumpisme et le post trumpisme autour de la montée des théories des complots, des QAnon, et des phénomènes de cet ordre-là. Depuis votre vision de la parole journalistique, de la mission citoyenne d’information engagée, comment percevez-vous la façon avec laquelle on doit traiter sérieusement ces phénomènes tout en évitant cette espèce de morgue de classe, assez facilement identifiable, qui réduit dans un même bloc le discours critique du pouvoir et le complotisme ? Comment gère-t-on la balance ?

D. R. – C’est une question qui me préoccupe parce que le complotisme tout comme l’anti-complotisme me font horreur, mais sont aussi et avant tout des sujets journalistiques. L’anti-complotisme primaire entrave la liberté, dénature une manière de penser, de réfléchir. Moi-même, quand j’étais au cœur des affaires Clearstream, j’ai été taxé de complotiste parce que je m’attaquais à la grande finance, alors que s’il y a bien eu un complot. C’est avéré aujourd’hui. On a dérobé mes listings, on a monté tout un mur autour du dossier initial pour empêcher d’aller fouiller à Luxembourg. Il y a quinze ans, quand je dénonçais sur la base de documents indiscutables, l’opacité luxembourgeoise et les privilèges accordés aux banques et aux fraudeurs, je me faisais traiter de conspi par ceux-là même qui font leur gros titres aujourd’hui avec les mêmes infos. Disons que la vérité prend du temps. Actuellement, ce débat autour du conspirationnisme refait surface, car la lutte contre le complotisme donne un label à des journalistes un petit peu frileux qui ne veulent pas aller sur des terrains marécageux. Le courage c’est pourtant de s’y frotter. Dès qu’il y a une information qui remet en cause l’ordre établi, qui cherche à dévoiler quelque chose, on crie au complot, on accuse la personne d’être complotiste. Souvent c’est faux. C’est un réflexe de peur que de traiter les gens de complotistes. Ce qui ne veut pas dire que les complotistes n’existent pas. Ils n’ont jamais été aussi nombreux. mais ils sont d’abord le symptôme d’une faiblesse structurelle du journalisme.

Plus généralement, et par rapport à ces phénomènes de complotisme, depuis que nous avons lancé  Blast, je reçois en moyenne entre 10 dossiers par semaine. Des types m’envoient un dossier sur la pédophilie, d’autres sur la centrale nucléaire qui craque, d’autres sur des pots de vin dans l’armement…

Quand je reçois ce type d’informations, en premier lieu, je l’accueille. Face à une dénonciation, il faut faire preuve d’humilité et de curiosité. Je demande un peu de temps et je commence à travailler, à appeler les gens. Il faut essayer de comprendre, car finalement le décryptage d’un mensonge ou d’un complot est presque aussi intéressant que la révélation d’un complot. D’un point de vue journalistique, toute affaire est intéressante à décrypter. Par ailleurs, il est indispensable de pouvoir compter sur des gens de confiance qui possèdent une matière que, vous, vous n’avez pas. Par exemple sur les questions médicales, un de mes amis est anesthésiste. Face à des choses que j’ignore, je l’appelle, ou bien quand j’ai un doute j’appelle Sabrina Ali Benali, qui est médecin urgentiste et qui va venir chroniquer chez nous.

Actuellement la seule réponse au complotisme, c’est le journalisme indépendant ! Et le journalisme, c’est une grande affaire, c’est aller creuser, c’est dévoiler. C’est ne jamais croire ce qu’on vous dit. Parce qu’on parle toujours pour de bonnes raisons. Par exemple, pendant cet entretien, je n’ai pas grand-chose à défendre sinon mon nouveau projet. Pourtant, vous n’êtes pas obligé de croire ce que je vous dis, vous pouvez vérifier ce que j’ai affirmé tout à l’heure sur la répartition des parts par exemple ou notre transparence.

LVSL – Gaël Giraud a rejoint récemment votre équipe. Pouvez-vous présenter à nos lecteurs en quoi consistera son rôle ? Par ailleurs, pensez-vous que Blast, à l’instar du travail de synthèse qu’il opère lui-même dans son activité d’économiste et dans sa parole publique, devrait intégrer la réflexion écologique, non plus comme un élément à part des autres discours et à part des autres éléments d’analyse, mais comme une grille d’interprétation systémique des troubles politiques et sociaux des systèmes capitalistes contemporains ?

D. R. – Absolument, tout comme, à un autre niveau, la réflexion sur l’égalité des genres. La maison est en feu. Les climatosceptiques qui avaient encore un tout petit peu d’audience, –d’ailleurs à certains endroits, je pense à CNEWS, ils ont encore table ouverte –, n’ont plus tellement d’influence aujourd’hui. On voit donc bien que le réchauffement se trouve au cœur de tout. Certes, le COVID crée une brume sur cette situation. Mais on est à l’aube de catastrophes. Et le Covid est aussi le fait d’une attaque en règle contre la biodiversité.

Gaël Giraud part à Washington D.C. Il était trop à l’étroit en France, où on retrouve le même système de mandarins en économie qu’en médecine. Il a besoin je pense de convertir en décisions opérationnelles l’urgence climatique. C’est quelqu’un que j’apprécie humainement. Nous ne sommes sans doute pas d’accord sur tout mais il y a une fraternité entre nous. Quand je l’ai appelé, quand on a abordé l’idée d’une collaboration il y a quelques mois, je ne savais pas qu’il était nommé patron d’un labo à Washington, dont le travail essentiel va être de faire le lien entre l’économie et le réchauffement climatique. Là, ça devient vraiment passionnant car il va nous faire part deux fois par mois de l’avancée de ses travaux et de ses réflexions. Et quand la situation économique et politique le réclamera, il interviendra pour nous donner son avis sur tel ou tel phénomène politique ou économique en rapport avec ce qu’il fait. Peut-être que d’autres chercheurs interviendront à la suite de son initiative. On va essayer de créer une sorte d’écosystème autour de Blast. L’idée force de ce média, c’est l’ouverture, le partage. Ça ne veut pas dire le consensus. Nous serons forcément dissonants. Le bruit médiatique est tellement assourdissant. L’enjeu de cette campagne de financement puis de Blast sera de faire entendre notre petite musique. J’ai hâte d’y être et de monter le son.

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Le 14e amendement peut-il barrer la route à Donald Trump ?

Acquitté pour la seconde fois par le Sénat, l’ancien président Donald Trump n’entend pas tirer un trait sur la vie politique et a plusieurs fois laissé entendre qu’il pourrait briguer la prochaine élection présidentielle. Le camp démocrate, quant à lui, envisage de recourir à la Section 3 du 14e amendement pour lui barrer la route en raison de son implication dans les événements survenus au Congrès le 6 janvier. 

À nouveau acquitté, le premier président à avoir été visé par deux procédures d’impeachments s’est fendu d’un communiqué de presse plutôt révélateur sur ses ambitions futures et celles de ses fidèles. Non seulement l’ancien locataire de la Maison-Blanche ne dément pas son désir de revenir aux affaires, mais il semble tout à fait disposé à continuer à s’investir d’une manière ou d’une autre sur le terrain politique : « Notre historique, patriotique et merveilleux mouvement Make America Great Again ne fait que commencer », a-t-il déclaré à l’issue de son second procès.

De son côté, la majorité démocrate laisse la porte ouverte à un recours à la Section 3 du 14e amendement, qui dispose que toute personne ayant pris part à une insurrection ou rébellion après avoir prêté serment ne pourra assumer une charge civile ou militaire. Ce recours, envisagé par le sénateur Schumer, leader de la majorité démocrate au Sénat, pose néanmoins de nombreuses questions quant à son applicabilité concrète.

L’amendement de la Reconstruction

« Vestige de la Constitution » selon le professeur Gerard N. Magliocca, la Section 3 du 14e amendement est un héritage de la période de la Reconstruction, période ayant succédé à la guerre de Sécession (1861 – 1865). Elle visait à exclure les anciens Confédérés de toute charge publique fédérale ou étatique. Ratifiée en 1868, trois ans après la fin de la guerre de Sécession, la Section 3 n’a été utilisée que quelques fois pendant la courte période entre sa ratification et la promulgation de la loi d’amnistie de 1872 (Amnesty Act). Depuis, elle n’a été invoquée qu’à une unique reprise en 1919, à l’encontre du socialiste Victor L. Berger. Le 14e amendement est en effet plus connu pour ses clauses d’Equal Protection et de Due Process. Ceux-ci ont joué un rôle décisif dans les décisions de la Cour suprême relatives aux droits civiques en donnant naissance, dans la première moitié du XXe siècle, à la doctrine de l’incorporation, permettant d’appliquer les dix premiers amendements (connus sous le nom de Déclaration des Droits — Bill of Rights) aux États fédérés.

Trump disqualifié à la majorité simple ?

L’amendement, dans sa Section 5, précise simplement : « Le Congrès aura le pouvoir de donner effet aux dispositions du présent article par une législation appropriée ». Il est dès lors aisé d’imaginer que le Congrès peut, à la majorité simple, voter une législation signée du président afin d’appliquer les dispositions de la Section 3 et disqualifier une personne. Néanmoins, comme le rappelle le professeur Daniel Hemel de la Chicago Law School dans une tribune publiée dans le Washington Post, cette théorie pourrait venir se heurter à une disposition de la Constitution (Article 1, Section 9, Clause 3) prohibant toute bill of attainder. Dans la décision Cummings v. State of Missouri (1866), la Cour suprême définit une bill of attainder comme « tout acte législatif qui inflige une sanction sans procès judiciaire ». Cette théorie divise, comme souvent, les constitutionnalistes : selon le professeur Magliocca, la Section 3 du 14e amendement est une exception à la bill of attainder clause. À l’inverse, pour le Chief Justice Salmon P. Chase, la Section 3 « cherche à confirmer et à améliorer, plutôt qu’à affaiblir et à altérer l’esprit général de la Constitution ». 

Ces mots de Salmon P. Chase, issus de la décision nommée Griffin’s Case (1869), ont été suivis d’une loi permettant d’appliquer la Section 3 (First Ku Klux Klan Act) après que le Chief Justice eut, dans la même décision, affirmé que la Section 3 n’était pas auto-exécutoire. Le First Ku Klux Klan Act a ainsi permis à des procureurs fédéraux de poursuivre et disqualifier un nombre important de fonctionnaires inéligibles. Comme le note le professeur Hemel, si Donald Trump venait à être déclaré inéligible par une loi du Congrès, nul doute que cela donnerait lieu à une bataille judiciaire au cours de laquelle l’ancien président avancerait que ladite loi viole la clause dite de la bill of attainder. En outre, le camp républicain ne parviendrait très probablement pas à réunir deux-tiers des voix de chaque chambre, condition nécessaire à lever l’inéligibilité prévue par la Section 3 du 14e amendement. L’exemple du First Ku Klux Klan Act semble en conséquence indiquer que l’application de la Section 3 requiert davantage une réponse de la branche judiciaire que de la branche législative. A contrario, le professeur Mark A. Graber, dans son ouvrage The Forgotten Fourteenth Amendment avance une interprétation originelle compatible avec le vote d’une loi nominative.

« Les républicains ont vigoureusement rejeté les affirmations selon lesquelles la section 3 était une bill of attainder »

Dans un échange avec Just Security, média basé au sein du Reiss Center de l’école de droit de l’Université de New York, le professeur Mark A. Graber rappelle, à travers ce qu’il appelle une approche « originaliste historique », que l’intention originelle des auteurs du 14e amendement était de pouvoir disqualifier tout individu s’étant prêté à un acte insurrectionnel à travers une législation idoine. Une législation, qui, au regard de son analyse historique, ne constituerait pas une bill of attainder pour peu que l’on considère, à l’instar des auteurs de l’amendement, qu’une disqualification n’est pas une sanction mais une modification des qualifications requises pour assumer une fonction publique. L’auteur cite à ce titre le sénateur Waitman T. Willey, pour qui l’inéligibilité n’est « pas intrinsèquement pénale mais préventive. Elle ne se tourne pas vers le passé, mais elle se réfère, selon ma compréhension, entièrement à l’avenir. C’est une mesure d’autodéfense. Elle est conçue pour empêcher la répétition de la trahison par ces hommes, et étant une disposition permanente de la Constitution, elle est destinée à fonctionner comme un moyen de prévention de la trahison dans l’avenir en faisant comprendre au peuple des États-Unis que telle sera la peine s’ils osent commettre cette infraction. Il ne s’agit donc pas d’une mesure de punition, mais d’une mesure de légitime défense ». Toutefois, au regard de certains précédents tels que Nixon v. Administrator of General Services (1976), est considéré comme critère de sanction l’intention de punir du législateur (motivational test). Joanna R. Lampe rappelle dans une note du Congressional Research Service que « les tribunaux qui appliquent ce critère examinent le projet de loi le texte et l’historique législatif pour déterminer si le législateur a exprimé une intention punitive ». Après une seconde procédure d’impeachment, comment le Congrès pourrait-il nier l’intention de punir l’ex-président Trump en le rendant inéligible pour les faits qui lui sont reprochés à la suite des événements du 6 janvier ?

« Le président Trump doit être poursuivi en vertu du Titre 18 de l’US Code »

La réponse judiciaire est celle privilégiée par Sam Liccardo, ancien procureur fédéral et actuel maire de San José, dans l’État de Californie. Dans un communiqué daté du 8 janvier, l’édile demande que Donald Trump soit poursuivi et condamné en vertu du 18 USC § 2383, lequel « implémente » en quelque sorte la Section 3 du 14e amendement en disposant que « Quiconque incite, met en œuvre, assiste ou se livre à une rébellion contre les États-Unis ou ses lois […] sera condamné à une amende en vertu du présent titre ou à une peine de prison maximale de dix ans […] et sera incapable d’exercer une fonction quelconque sous l’autorité des États-Unis ».

Interrogé sur les alternatives envisageables, le constitutionnaliste de la Harvard Law School, Laurence Tribe, précise qu’« une législation appropriée adoptée en vertu de la section 5 du 14e amendement pourrait bien inclure la création d’une procédure civile plutôt que pénale ». De cette manière, une partie privée lésée pourrait demander à un juge d’émettre un writ de quo warranto afin d’empêcher toute personne s’étant livrée à des activités pouvant être disqualifiantes. Néanmoins, note la juriste Jennifer K. Elsea pour le Congressional Research Service, des doutes persisteraient sur qui aurait une qualité à agir (standing) pour intenter une telle action.

Dans sa tribune, le professeur Hemel plaide ainsi pour la mise en œuvre d’un mécanisme juridique de disqualification plutôt qu’une loi nominative votée à la majorité simple qui rendrait Donald Trump inéligible. Fort d’une solide majorité conservatrice à la Cour suprême, une telle loi ne résisterait probablement pas à l’interprétation très « originaliste » de ladite majorité constituée des juges Roberts, Gorsuch, Kavanaugh, Alito, Thomas et Barrett. Une exception à la bill of attainder clause pourrait être interprétée comme contraire à l’intention initiale des Pères fondateurs comme en témoigne Alexander Hamilton qui, dans l’un des Federalist Papers, disait : « Par constitution limitée, j’entends une constitution qui contient certaines exceptions précises à l’autorité législative, par exemple le fait qu’elle ne doit pas adopter de bills of attainder, de lois ex-post facto […] ». De même, la volonté des démocrates de « punir » l’ex-président pourrait être retenue. La voie judiciaire semble en conclusion la plus sûre si les démocrates veulent s’appuyer sur le 14e amendement pour empêcher un éventuel retour de Donald Trump aux affaires publiques. Ce qui fait dire au professeur Daniel Hemel : « Ce sera peut-être un long travail, mais il montrera le respect des processus constitutionnels qui fait défaut de manière si flagrante à Trump lui-même ».

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Débat du jour – L’Europe de l’armement est-elle possible ?

Les 27 chefs d’état et de gouvernement européens se retrouvent aujourd’hui et demain pour un sommet européen extraordinaire en visioconférence. A l’ordre du jour, en autres, les questions de défense et de sécurité. C’est l’un des horizons européens depuis longtemps. Mais le propre de l’horizon, c’est que plus on avance, plus il semble s’éloigner. Cela vaut en particulier pour les questions de défense et d’armement. Il y a des déclarations d’intention, des cadres politiques, financiers et des projets dans l’aérien et dans les chars, mais les différences d’approche sur ces questions de souveraineté semblent encore importantes. L’Europe de l’armement est-elle possible ? C’est la question du jour

Pour en débattre :

Fanny Coulomb, maître de conférences en économie à Sciences Po Grenoble, chercheuse au centre d’Études sur la Sécurité internationale et les coopérations européennes (CESICE), et auteure de « Industries de la défense dans le monde » Presses universitaires Grenoble

 

Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations Internationales et stratégiques (IRIS) , responsable des questions liées à l’industrie d’armement et aux ventes d’armes

Jean-Dominique Merchet, journaliste à l’opinion et auteur du blog « Secret défense »

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Décryptage – Le retard de la France en matière climatique est-il inéluctable?

Les rapports et les mises en demeure  se multiplient pour pointer l’incapacité de la France à tenir ses objectifs climatiques. Le Conseil d’Etat, dernier en date, a sommé le gouvernement de lui prouver qu’il pourra atteindre son objectif de réduction des gaz à effet de serre pour 2030. Autre décision historique, le 3 février dernier, du tribunal administratif de Paris qui juge illégal l’inaction climatique de l’Etat.  

Ou en est la France en matière climatique et son retard est-il inéluctable ? 

Invitée :

– Lola Vallejo, directrice du programme climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) et spécialiste des politiques d’atténuation et d’adaptation au changement climatique

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Trump et les médias : l’illusion d’une guerre – par Alexis Pichard

« La guerre que Donald Trump mène aux médias traditionnels de tendance progressiste a une réalité concrète. Elle est théorisée, rationalisée selon des motifs clairs : Trump les accuse d’être à la solde des démocrates, de fabriquer et de propager des contrevérités visant à durcir le climat politique et social et à le renverser ». D’une supposée guerre que mènerait depuis des années Donald Trump aux médias progressistes, Alexis Pichard, chercheur en civilisation américaine à l’Université Paris-Nanterre et professeur agrégé montre comment dans Trump et les médias : l’illusion d’une guerre (VA Press) l’ancien président et ses adversaires médiatiques se nourrissent mutuellement. Davantage qu’une guerre, Donald Trump a cherché à mobiliser et rassembler sa base et les médias traditionnels et progressistes ont servi de fusible par l’entremise des réseaux sociaux avant que ceux-ci prennent des mesures de rétorsion contre l’ancien président. Les lignes suivantes sont extraites de son ouvrage.

Trump est loin d’être le premier président à employer le terme « guerre » de manière métaphorique pour évoquer « un combat intense, animé par une forte volonté politique1». On se souvient notamment de la « guerre contre la pauvreté » déclarée par le démocrate Lyndon Johnson, de la « guerre contre le cancer » engagée par le républicain Richard Nixon, voire la « guerre contre la drogue » décrétée à la même période et relancée en grande pompe par les républicains Ronald Reagan et George H.W. Bush au cours des années 1980. Dans tous ces cas, il s’agissait de s’attaquer de front à des problèmes sociaux en associant à l’action gouvernementale toutes les représentations positives contenues dans l’idée de guerre (efficacité, ampleur, télicité, etc.). À la différence de ses prédécesseurs, Trump ne déclare pas la guerre à un fléau social, mais à une institution vitale à la démocratie dont la liberté est d’ailleurs garantie par la Constitution. Cette rupture rhétorique apparaît d’autant plus inouïe que le président fraîchement investi déclare les hostilités de manière publique sans redouter les retombées négatives que connut, par exemple, Nixon qui, lui aussi, s’en prit à la presse, mais de manière nettement moins visible.

Pour Trump, les médias sont donc des opposants politiques et constituent un danger pour la démocratie américaine : ils menacent la stabilité du pays et la cohésion nationale en colportant rumeurs et fausses informations (fake news), et en déformant l’opinion des citoyens au lieu de l’informer dans le but de les diviser. Il s’érige ainsi en soldat de la vérité, parti en croisade contre les professionnels de l’information (gatekeepers) qui ont cherché à torpiller sa candidature des mois durant et qui tentent à présent de nuire à sa présidence. Trump affirme que cette entreprise de déstabilisation est déjà en cours : dans ses déclarations du 21 janvier 2017, il accuse la presse d’avoir ourdi un complot visant à créer des ten- sions entre les services de renseignement et lui pour ledéstabiliser. Néanmoins, ces tensions existent bel et bien et elles ne sont pas le fait des médias : peu de temps après son élection, Trump a honni ces mêmes services de renseignement, en particulier la CIA, après leurs révélations sur l’immixtion russe dans la campagne présidentielle2. Cette ingérence aurait profité au candidat républicain, ce que ce dernier réfute en bloc. Le 11 janvier 2017, soit dix jours avant sa prise de fonction, il est allé jusqu’à comparer les agences du renseignement au régime nazi de l’Allemagne des années 1940 à la suite de la diffusion par les médias de nouveaux éléments témoignant de sa proximité avec Moscou.

Au fil de son discours devant les employés de la CIA, Trump revient également sur la couverture de son investiture en affirmant que les médias ont fait preuve d’une grande malhonnêteté lors du décompte des spectateurs présents. Il assure que l’affluence a dépassé les 250 000 personnes (en comparaison, Obama avait réuni 1 million de personnes en 2013), chiffre avancé, photographies à l’appui, par la plupart des chaînes d’information et des titres de presse. L’enjeu est de taille pour le nouveau président : accusé d’être un vainqueur illégitime du fait d’un vote populaire très largement en faveur de sa rivale démocrate Hillary Clinton, il cherche à montrer qu’il bénéficie d’un état de grâce et que ses partisans sont nombreux et audibles. Or, les photos et les données disponibles diffusées par les médias tendent à renforcer l’idée qu’il est un président sans légitimité, fragilisant de fait les fondations de sa présidence.

L’emploi du mot guerre par le président pour définir ses relations avec les médias interpelle les journalistes qui sont prompts à relever le caractère inédit et inquiétant d’une telle hostilité. « Aucun président n’a déclaré ce que Donald Trump a déclaré, encore moins au lendemain de son investiture », écrit Paul Fahri du Washington Post avant de préciser que cet excès sémantique n’est pas une surprise au regard de la campagne passée : « Ces déclarations (…) n’ont rien de surprenant pour les médias, qui n’ont pas déclaré la guerre en retour. Mais elles viennent expliciter ce qui est évident depuis des mois, voire des années : Trump a consolidé le soutiende sa base électorale pour partie en désignant les journalistes comme opposants politiques3. » Le New York Times observe pour sa part que « les médias d’information sont en état de choc » et que « pour les défenseurs du premier amendement à la Constitution, les 48 premières heures de Trump à la Maison-Blanche sont pour le moins déconcertantes4 ». Même Fox News, pourtant solide soutien de Trump durant la campagne, certifie sans afféterie que « Trump a tort5 » lorsqu’il avance que l’affluence lors de son investiture était bien plus forte que ce que les médias ont donné à voir. Malgré tout, contrairement aux autres organes de presse, la chaîne d’information de tendance conservatrice ne commente pas la déclaration de guerre aux médias faite par le président républicain.

Depuis lors, l’offensive de Trump à l’encontre des médias s’est intensifiée et a conduit à des situations extrêmes dont on peine à trouver des précédents dans l’histoire américaine. Si un certain nombre de présidents ont entretenu par le passé des relations houleuses avec la presse – on pense en premier lieu à Nixon –, aucun d’entre eux ne s’en est pris si ouvertement et avec un tel acharnement aux journalistes. Au cours de son premier mandat,  Trump n’a pas hésité à qualifier ces derniers « d’ennemis du peuple », à les intimider par l’insulte sur Twitter ou encore à les désigner à la vindicte populaire à chacun de ses meetings. Cette dernière habitude, née durant la campagne, est sans doute celle qui interroge le plus, car elle donne lieu à des séquences surréalistes où il suffit que le chef de l’exécutif pointe du doigt les reporters regroupés dans leur pool en face de lui pour que la foule de ses supporters se retourne et se mette à les huer et à leur adresser des pouces baissés. Lors de ces meetings, les médias se voient accusés de tous les maux : ils ne seraient pas intègres, ils ne filmeraient pas les images flatteuses pour le président, ils conspireraient aux côtés des démocrates pour le destituer, etc. Ce climat délétère a eu une incidence indiscutable sur les relations entre les médias et l’électorat de Trump. Depuis le début de sa présidence, les violences verbales ou physiques commises sur les journalistes ont atteint des niveaux records, à tel point que pour certains événements comme les meetings de Trump, la sécurité des pools de presse a dû être renforcée et certains reporters préfèrent désormais s’y rendre avec leur propre garde du corps.

Si tous les médias d’information sont la cible de l’ire du président américain, une différence de traitement notable existe selon qu’ils sont progressistes (ou liberal6), ou bien conservateurs. Ces derniers sont globalement épargnés, car ils sont loyaux envers Trump : ce sont eux qui organisent sa défense à chaque nouvelle polémique envers et contre tout. Parmi ces médias se trouve la chaîne d’information en continu Fox News qui affiche un tel soutien au président républicain qu’elle est souvent accusée d’être un relais de propagande ou une antenne de la Maison- Blanche. Cela n’empêche pas Trump de se retourner contre ces mêmes médias dès lors qu’ils publient ou diffusent un contenu qui écorne son image.

Les véritables ennemis de l’actuel président, ceux contre lesquels il est en guerre, ce sont les médias progressistes qui commandent aujourd’hui le secteur de l’information et qui ont, par conséquent, une influence cardi- nale surla société. Ce sont ces médias qui cadrent et hiérarchisent l’information et qui imposent une lecture des faits et de l’actualité. Bien que cette lecture fasse l’objet d’une négociation cognitive par le public-récepteur qui intègre croyances personnelles, rapport à l’autorité et capital socioculturel, elle reste un cadre repère qui façonne une vision dominante du monde7. On trouve parmi ces médias des journaux de renom comme le New York Times, créé en 1851, et le Washington Post, né en 1877, qui font office d’institutions et dont l’histoire représente à elle seule la raison d’être et le rôle traditionnellement attribués à la presse en général, et à la presse progressiste en particulier : garantir la viabilité de la démocratie américaine en mettant en lumière ses dysfonctionnements par une vigilance constante et un journalisme d’investigation éthique qui retranscrit les faits avec objectivité. Le peuple est ainsi informé des agis- sements de son gouvernement et peut donc mieux le contrôler. Cet esprit demission est revendiqué par la presse progressiste qui a à cœur d’incarner un contrepoids face aux trois pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire – qui régissent les États-Unis. C’est ainsi qu’à diverses occasions par le passé, les organes de presse progressiste ont révélé de grands scandales d’État comme l’affaire des Pentagon Papers ou celle du Watergate dans les années 1970, ou plus récemment, dans les années 2000, les exactions perpétrées en Irak par l’administration Bush dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. C’est cette même presse – qui coexiste depuis les années 1990 avec des chaînes d’information de même sensibilité, quoique partisanes, comme CNN et MSNBC – qui se montre particuliè- rement critique envers l’actuel locataire de la Maison-Blanche et qui, enretour, a reçu de la part de ce dernier une avalanche de sobriquets et d’insultes. En témoigne l’exemple du New York Times que Trump prend régulièrement pour cible en le qualifiant de « croulant » et de « corrompu ».

Fondamentalement, Trump reproche aux organes de presse progressistes d’être malhonnêtes, de relayer des mensonges en permanence, de cher- cher à lui nuire. Pour lui, l’appellation de guerre n’est pas excessive dans la mesure où il interprète chaque critique comme une hostilité, peu importe si celle-ci est fondée ou si les faits rapportés sont avérés. Il se sent martyrisé par ces médias et cherche par conséquent à les contourner et à les réduire au silence, soucieux de l’influence qu’ils pourraient avoir sur son électorat, mais aussi, et surtout, sur sa présidence. L’objectif de sa guerre apparaît double : d’un point de vue politique, il s’agit de pérenniser sa popularité auprès de ses partisans en vue des échéances futures, et peut-être de gouverner sans opposition ; d’un point de vue plus personnel, Trump cherche à imposer un récit de sa présidence dont il est lui-même l’auteur. 

Narcissique patenté8, Trump est depuis longtemps le conteur de son propre mythe, entreprise qu’il a d’ailleurs menée par le biais des médias. On se souvient par exemple de l’émission The Apprentice (NBC, 2004-2017), téléréalité à sa gloire qu’il anima pendant une décennie et qui le dépeignit semaine après semaine comme un homme d’affaires implacable et talentueux, représentation que la réalité est à moult reprises venue infirmer. Aussi, Trump est, depuis son élection, obnubilé par le roman de sa présidence, celui qui sera à jamais consigné dans les livres d’histoire, qu’il souhaite à son image, tout en grandeur : « Obsédé est le terme employé par un ancien membre de la Maison-Blanche pour décrire l’état d’esprit de Trump concernant la façon dont les gens se souviendront de lui9 », écrit le site Politico. Ainsi, sa guerre aux médias ne vise pas tant à établir un régime dictatorial dans lequel la presse libre aurait été remplacée par une presse d’État, mais plutôt à garantir les conditions favorables à la circulation et à la pénétration de son récit présidentiel. Le politique se confond plus que jamais avec le personnel pour celui qui se voit intronisé comme le plus grand président de l’histoire américaine. De manière probante, Trump ne manque jamais une occasion devanter son bilan « extraordinaire », et de se présenter comme « le meilleur président de tous les temps », celui qui « en moins de deux ans (…) a accompli plus que quasiment toute autre administration dans l’histoire de notre pays », en d’autres mots l’envoyé de Dieu, « l’Élu ».

Pour Trump, les médias devraient être aussi serviles qu’ils l’ont été par le passé et lui permettre de solidifier le roman présidentiel qu’il s’écrit. Néanmoins, depuis le lancement de sa campagne en juin 2015, ces médias jadis complices se sont retournés contre lui au gré de ses déclarations infamantes sur les immigrés, les femmes, les handicapés, ou encore les musulmans, qui bafouent leurs idéaux. Les médias progressistes mettent ainsi en péril le récit présidentiel en (sur) jouant leur rôle de contre- pouvoir, de gardien de la démocratie cherchant à faire triompher la vérité : les révélations en cascade dans le cadre des affaires russe et ukrainienne ont notablement miné son mandat en allant jusqu’à provoquer sa mise en accusation par le Congrès. Si la procédure n’a pas conduit à sa destitution – il a finalement été acquitté par le Sénat à majorité républicaine –, elle a néanmoins entamé son prestige et, donc, sa postérité. L’hagiographie présidentielle n’en sortira pas indemne : « L’image qu’il renvoie est extrêmement importante à ses yeux. La destitution le rend dingue, car il veut rentrer dans les annales comme le plus grand président américain – plus grand encore que Lincoln ou Washington », ajoute l’ex-cadre de la Maison-Blanche cité par Politico. Or, comme le prédisent l’ensemble des médias, l’histoire retiendra en premier lieu que Trump fut le troisième président des États-Unis à avoir été mis en accusation par le Congrès.

Ainsi, sa guerre aux médias apparaît davantage comme un moyen qu’une fin en soi : elle se subsume en fait sous une guerre globale qu’il livre au réel, plus particulièrement aux faits et aux vérités qui le dérangent. Parce qu’ils relaient ce réel, les médias progressistes ne deviennent pas tant les ennemis du peuple comme il l’affirme, mais ses propres ennemis en empêchant notamment la concrétion d’une narration lisse à la gloire de sa politique et de sa personne. Il demeure néanmoins que la réalité de la guerre que Trump prétend mener contre les médias progressistes est sujette à caution pour une raison essentielle : sa communication, sa rhétorique et donc, in fine, sa survie politique dépendent de ces réseaux. Sans eux, il n’aurait sans doute pas été élu.

D’abord, ces médias ont consacré à sa campagne une couverture démesurée du fait des passions qu’il a excitées chez leurs publics, ce qui s’est traduit par des records d’audience et de ventes. Bien qu’ils aient un temps hésité sur la réaction à adopter face à l’enfilade quotidienne de ses dérapages verbaux, les médias progressistes se sont rapidement soumis au rythme imposé par le candidat républicain quitte à lui accorder toute l’attention. Ses déclarations incendiaires ont à ce point été relayées et commentées sur les antennes de CNN et MSNBC qu’elles ont repoussé la campagne d’Hillary Clinton, pourtant en avance dans les sondages, au second plan. Parce qu’il a permis de générer d’importantes rentrées publicitaires, Trump est parvenu à piéger les médias progressistes et il a dicté le tempo de la présidentielle.

Le véritable objectif de la guerre aux médias s’éloigne à l’évidence du fantasme eschatologique articulé par Trump pour mobiliser ses partisans les plus radicaux. Tout au long de notre étude, nous avons démontré que cette guerre est instrumentalisée dans le but premier de recomposer le réel afin d’imposer et de défendre un récit présidentiel qui se déploie sur deux niveaux : le niveau micro, c’est-à-dire les événements et crises du quotidien,et le niveau macro, la présidence perçue dans sa globalité. Les deux niveaux sont bien sûr enchâssés : le macro-récit naît de l’agrégation et de l’organisation des microrécits. Concrètement, le macro-récit produit et déroulé par Trump depuis son élection est celui d’une présidence exceptionnelle qui a restauré le prestige de l’Amérique dans tous les do- maines. Il fait en cela écho à son slogan de campagne « Make America Great Again » qui, au lendemain de sa victoire, devient « Keep America Great », annonçant prématurément la réussite du nouveau locataire de la Maison-Blanche alors que son mandat vient seulement de commencer. Dès le début, Trump construit et fait circuler un message de réussite totale qui marque déjà le lancement de sa campagne en vue de la présidentielle de 2020. Le macro-récit auto-hagiographique qu’il tisse relève ainsi d’une stratégie politique visant à convaincre ses électeurs de son efficacité exceptionnelle entant que président. Nous soulignons le terme « exceptionnel », car Trump entretient l’obsession narcissique d’être reconnu comme le meilleur président de l’histoire américaine. Il n’attend d’ailleurs pas que les historiens évaluent son action rétrospectivement pour s’attribuer ce statut en mettant en avant un bilan qu’il juge sans fausse note10 bien que les sondages le contredisent : en effet, 41 % des Américains interrogés s’accordent à dire qu’il est le pire président depuis la Deuxième Guerre mondiale11.

S’adonnant constamment à une lecture de sa politique par le prisme déformant de « l’hyperbole véridique », Trump a fait plus et mieux que tous ses prédécesseurs en matière d’économie (« l’économie du pays n’a jamais été aussi bonne »), de chômage (« les meilleurs chiffres du chômage de tous les temps »), ou encore de réduction des inégalités raciales (« mon administration a fait plus pour la communauté noire que n’importe quel président par le passé depuis Abraham Lincoln »). Pour lui, tout ce qu’il accomplit est une réussite historique, d’où la déferlante de superlatifs dans ses déclarations, qui relègue au second rang, voire efface, les victoires majeures obtenues par ceux qui l’ont précédé. Ainsi, s’il a raison de se féliciter de la bonne santé économique du pays qui, pour l’année 2019, a affiché une croissance de 2,3 % du PIB, soit le double de la zone euro, Trump est dans l’exagération caractérisée lors- qu’il poste sur Twitter le 11 février 2020 : « LA MEILLEURE ÉCONOMIE DE TOUTE L’HISTOIRE DES ÉTATS-UNIS ! » (majuscules d’origine).

Il semble faire peu cas de la réalité de l’histoire, même récente : sous Obama, la croissance économique avait atteint des records, jusqu’à progresser de 5,5 % courant 2014. Par ailleurs, celui qui s’était présenté comme « le plus grand président de tous les temps en matière d’emploi » lors de l’élection de 2016 a créé 6,6 millions d’emplois durant ses trois premières années à la Maison-Blanche, un chiffre considérable qui s’avère cependant en deçà de ses prédécesseurs : sur la même période (36 mois), 7,9 millions d’emplois supplémentaires avaient été générés sous Obama, 8,5 millions sous Clinton et même 10,1 millions sous Carter. Enfin, lorsqu’il affirme, par exemple, qu’aucune administration n’a fait plus que la sienne en faveur des Afro-Américains depuis Lincoln, Trump « oublie » de citer les textes de loi fondateurs votés sous le démocrate Lyndon Johnson, à savoir le Civil Rights Act de 1964 qui déclara illégale la discrimination raciale et abolit les lois ségrégationnistes du Sud, et le Voting Right Act de 1965 qui généralisa le droit de vote aux Noirs. Et surtout, il passe sous silence les revers de sa présidence sur cette question qui a vu la libération de la parole et des actes racistes, l’accroissement des violences policières à l’encontre des communautés afro-américaines avec pour illustration stupéfiante le meurtre filmé de George Floyd en mai 2020, et le maintien des inégalités raciales en termes d’accès aux soins qui ont été exacerbées et révélées au grand jour durant la pandémie du coronavirus. 

Trump est un formidable narrateur. Son talent réside dans sa capacité à produire et à asséner des contre-récits en permanence qui viennent contester et concurrencer les faits, et à transformer ces segments sémantiques autonomes en un macro-récit cohérent. Tout ce qui pourrait lui nuire politiquement est ainsi réécrit et reformaté pour se fondre dans le grand récit de sa présidence. Ce double travail narratif est opéré par Trump avec le concours de son administration, des élus républicains, et surtout des médias conservateurs. Comme nous l’avons vu, le président républicain bénéficie notamment de l’aide des chaînes d’information Fox News et OANN12 pour diffuser et solidifier ses récits alternatifs auprès de son électorat qui se retrouve ainsi plongé dans un univers parallèle à l’abri du réel.

Cependant, nous avons montré que les narrations présidentielles ne sont pas reçues avec la même crédulité au-delà de ces chambres d’écho conservatrices du fait de l’intervention des médias progressistes qui agissent comme un bouclier ou un rempart. Si ces médias relaient les récits alternatifs produits par le président, c’est pour les déconstruire et les contredire en procédant notamment à un fact checking systématique. Dans l’absolu, Trump semble avoir peu de raisons de se soucier des informations relayées par la presse et les chaînes d’information progressistes puisque leur public est composé en majorité d’électeurs démocrates qu’il ne peut conquérir. Pourtant, il ne cesse de leur donner une visibilité sur Twitter ou lors de ses points presse en les mentionnant pour mieux les discréditer. Tout ce qui est dit sur lui par les médias dominants ne serait que « fake news », des mensonges et contrevérités diffusés dans le seul but de l’affaiblir politiquement. S’il se sent dans l’obligation d’avoir constamment à contre-attaquer, c’est précisément parce qu’il veut apparaître comme un président au combat et aussi parce qu’il craint une contagion, même limitée, de ces vérités dérangeantes à sa base avec le risque attenant de la voir s’étioler. Or, pour l’emporter face à Biden, il sait que son électorat doit être total, soudé et mobilisé.

La guerre de Trump aux médias progressistes a ainsi pour objectif de sécuriser ses contre-récits et conserver sa base électorale. Ce n’est pour- tant pas là sa seule fonction : elle constitue l’un des piliers fondamentaux de sa rhétorique anti-élite et l’un des moyens de maintenir ses partisans sous tension. Trump ne cesse de déclarer que sa présidence est en danger, qu’il lutte contre une coalition de forces politiques et médiatiques de gauche qui cherchent à provoquer sa chute. C’est cette coalition qui l’a injustement mis en accusation fin 2019 et qui conspire à présent afin qu’il ne soit pas réélu : ces thèses populistes paranoïaques laissent une fois de plus entendre que les démocrates et les médias progressistes veulent voler l’élection et nier le vote du peuple. Elles ont récemment été revigorées par le changement de politique de Twitter vis-à-vis des désinformations. Depuis quelques mois, Trump a vu certaines de ses publications censurées ou marquées d’avertissements par les modérateurs du réseau social. Le 26 mai 2020, ses affirmations selon lesquelles le vote par correspondance entraînerait une fraude électorale massive sont requalifiées de « potentiellement trompeuses » et assorties de liens vers des articles du Washington Post, de CNN et d’autres médias que Trump abhorre. Ulcéré par ce signalement, ce dernier crie à la censure, à la persécution et accuse Twitter d’interférer dans l’élection présidentielle. En guise de représailles, il menace de fermer la plateforme et signe un décret deux jours plus tard pour tenter de restreindre la liberté des réseaux sociaux à modérer les contenus publiés sur leurs plateformes. Ce décret a immédiatement fait l’objet d’une action en justice du fait de son caractère anticonstitutionnel : il serait un affront à la liberté d’expression garantie par le premier amendement.

Notes :

1 : Bruno Tertrais, La guerre, Paris, PUF, 2010, 7.

2 : Sur les relations entre Trump et les services de renseignement, voir Gildas Le Voguer, « Donald Trump et les services de renseignement : une relation sous tension », Revue LISA/LISA e-journal, vol. XVI-n° 2, 2018.

3 : Paul Fahri, « Trump’s ‘war’ with the media (and the facts) forces journalists to ques- tion their role », The Washington Post, 26 janvier 2017.

4 : Sydney Ember et Michael M. Grynbaum, « News Media, Target of Trump’s Declara- tion of War, Expresses Alarm », The New York Times, 22 janvier 2017.

5 : « FACT CHECK: Trump overstates crowd size at inaugural », Fox News, 21 janvier 2017.

6 : Nous choisissons de garder le terme anglais non traduit, étant convaincus que l’équivalent français « libéral » renvoie avant tout au libéralisme économique tandis que liberal évoque surtout le progrès social et humain. Pour lever toute ambiguïté, nous emploierons donc les adjectifs « progressiste » ou liberal sans distinction au fil de cet ouvrage.

7 : Voir Stuart Hall, « Codage/Décodage », trad. De M. Albaret et M.-C. Gamberini, Ré- seaux, vol. 12, n° 68, 1994 (1973), 27-39.

8 : Marie-France Hirigoyen, Les Narcisse. Ils ont pris le pouvoir, Paris, La Découverte, 2019, 15-49.

9 : Meridith McGraw et Daniel Lippman, « Trump ‘going crazy’ over impeachment lega- cy », Politico, 18 décembre 2019.

10 : Il a d’ailleurs érigé l’expression « promesse faite, promesse tenue » (« Promise made, promise kept ») en slogan permanent de son premier mandat pour signaler la pleine réalisation de son programme de campagne.

11 : Résultat d’une étude YouGov/The Economist menée du 19 au 21 août 2018. Dans le classement des pires présidents de l’histoire des États-Unis, Trump est suivi par Obama (28 %) puis, à égalité, par George W. Bush et Richard Nixon (5 %).

12 : One America News Network, chaîne de télévision très à droite qui est recommandée par Donald Trump.

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Décryptage – L’humanité à la conquête de Mars

Le 18 février 2021, le robot de la NASA Persévérance atteignait la planète Mars après plusieurs mois de voyage à haut risque. Après s’être posé sans encombre, le robot a envoyé, en début de semaine, ses premières photos en couleur de la planète rouge, et même les premiers sons de Mars. Au même moment, trois autres missions chinoise et émiratie sont en route vers la planète rouge. Au-delà du rêve, quels sont les enjeux scientifiques, mais aussi géopolitiques de cette conquête spatiale ?

Invitée :

– Isabelle Sourbès-Verger, géographe, chercheuse au CNRS Centre Alexandre Koyré, spécialiste des questions de géopolitique de l’espace et des politiques spatiales, auteure du livre Un empire très céleste. La Chine à la conquête de l’espace (éditions Dunod, 2008) et co-auteure du livre L’espace, nouveau territoire : atlas des satellites et des politiques spatiales (Belin, 2002).

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Habitat et grand âge : les défis du vieillissement

Bien que la gestion du « vivre chez soi » et de la dépendance soient l’une des préoccupations majeures des politiques publiques, la France possède une vision catastrophiste du vieillissement. Malgré l’hétérogénéité des nouveaux « visages » de la vieillesse, les pratiques institutionnelles et les politiques sociales s’obstinent dans une lecture des vieillissements sous la dualité autonomie/dépendance. Trop souvent s’opèrent des formes de ségrégation et de mépris fondés sur l’âge, tandis que la décision d’un plan d’aide s’effectue à partir d’une vision solutionniste et médicale de la personne en s’appuyant sur ses incapacités plutôt que sur ses capacités. De ce fait, l’allongement de l’espérance de vie motive une injonction normative du vieillissement, celle du « bien vieillir ». Les habitats dédiés aux personnes âgées s’inscrivent dans cette démarche de prévention du vieillissement et promettent à leurs résidents de bien vieillir, mais l’architecture ne résout pas tout. Quoiqu’examiner le supposé impact des lieux habités sur le vieillissement de la personne soit une nécessité, comment innover dans une société qui vieillit ? Quelles approches pour quelles vieillesses ? Comment adopter, collectivement, une démarche territoriale et intégrée en provoquant des logiques d’opportunités urbaines ?

La loi « grand âge et autonomie » est-elle définitivement enterrée ? Attendue depuis quatre ans, elle vient à nouveau d’être reportée par le gouvernement. La ministre déléguée en charge de l’Autonomie, Brigitte Bourguignon, a confirmé le 20 janvier 2021 lors d’un colloque sur les politiques vieillesse, organisé par la FNADEPA (Fédération nationale des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées), que cette loi serait votée « avant la fin du quinquennat », mais « après la crise sanitaire ».

Le message est fort : « Vous ne pourrez bientôt plus choisir de rester à domicile ». Faute de moyens et de personnels, il n’est déjà plus possible d’honorer toutes les demandes d’accompagnement à domicile, explique une campagne lancée par les quatre principales fédérations d’aide et de soins à domicile. Ce cri d’alarme d’une profession à bout de souffle pointe les manques de moyens et de reconnaissance pour leurs métiers, surtout lorsque l’on sait que 80% des Français souhaitent pouvoir vieillir chez eux.

Un rapport remis en 2013 par l’Agence nationale de l’habitat (ANAH) et la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV) démontre que la France accuse un grand retard en matière d’adaptation de son parc de logements. Le parc privé résidentiel, c’est 28 millions de résidences principales dont seulement 6 % sont adaptées au vieillissement ou au handicap. Et pour le moment, la part de rénovation réalisée est ridiculement faible. En 2019, l’ANAH a financé seulement 16 443 dossiers d’adaptation. À ce rythme (construction et réhabilitation comprises), il faudrait un demi-siècle pour que le parc résidentiel français soit adapté. Pourtant, les concepts ne manquent pas …

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Et dès lors, pourquoi persistons-nous à travestir un lieu de vie par des termes historicisés, teintés d’anglicisme marketé, tantôt de néologisme et d’innovation lexicale insipide ou encore de référence sémantico-conceptuelle ? Ne s’agit-il pas de simples « habitats » ? Au-delà de cette cacophonie informationnelle et commerciale, le champ du vieillissement est depuis longtemps dominé par des modèles explicatifs biomédicaux, responsables d’une vision déficitaire de l’âge avancé. Vieillir, ce serait forcément à tous les coups perdre sa vitalité, ses fonctions cognitives et motrices, et devenir dépendant des autres.

On parle d’inclusif comme s’il existait un habitat exclusif, on parle de quartiers sensibles comme s’il existait des quartiers insensibles, de quartiers chauds comme s’il y avait des quartiers froids. On va même jusqu’à parler de villes intelligentes comme si elles étaient le remède aux villes bêtes. Il est fréquent de voir apparaître un mot à la mode qui, comme toute chose prisée, comporte le risque d’un usage excessif ou galvaudé.

Loin d’apporter plus de précision que les mots qu’ils remplacent à chaque nouvelle réforme ou crise, ils constituent des mots passe-partout transmettant peu d’informations, mais dont l’aspect sérieux doit intimider l’auditoire. Leur utilisation donne l’impression qu’il s’agit de quelque chose d’important et à la mode ainsi qu’une impression de compétence auprès du public. Alors que, in fine, la participation des personnes concernées est quasi-invisible dans ce corpus et qu’on a tendance à populariser plus le slogan que les habitants eux-mêmes.

En trouvant racine dans une volonté de « bricoler » sans cesse de nouvelle forme d’habiter (du latin habitare, fréquentatif de habere « avoir, posséder »), en bricolant notre « avoir » on ne possède plus rien, on n’est plus chez soi. Lorsque les personnes font face à des choix complexes et contradictoires, ils peuvent se montrer incapables de décider ou de choisir. Cela peut affecter l’autonomie décisionnelle ou participationnelle sur la prise de décision.

Arrêtons alors de penser à leur place, mais à la place de qui ? Derrière l’hypertechnicité et l’effet de mode se cache une perte de sens inquiétante. Comme l’illustre assez justement Fany Cerese, docteure en architecture et Colette Eynard, consultante en gérontologie sociale, « pensons à l’usage plutôt qu’à la fonction dans une logique de projet et non de concept (1)».

Ce contexte se traduit d’autant plus par une opposition binaire : d’une part de trop nombreux colloques et groupe de réflexion qui proposent avec force l’injonction normative au « bien vieillir » quand d’autre part certains laboratoires d’idées expliquent comment procéder à un développement d’une culture décomplexée de la mort en EHPAD. On peut alors légitimement s’interroger sur l’ultimatum entre emprise normative et déprise suggérée (2) : d’un côté, on nous demande de « bien vieillir » quand de l’autre on nous conseille d’apprendre à « bien mourir ». En définitive, parler « des vieux » semble donc toujours plus efficace que de laisser parler ces « vieux ». L’archétype de la responsabilisation conduit d’une certaine manière à une « forme inédite d’intériorisation des catégories de l’échec (3) ». Ainsi, les politiques préventives, bien qu’elles soient officiellement centrées sur les individus, ignorent parfois la diversité des itinéraires individuels.

Dès lors, il s’agira d’appréhender les enjeux du grand âge à l’épreuve de la « cité ». En partant « des habiter » – depuis les résidences services jusqu’aux lieux « tiers » –, cet article s’interrogera sur les modalités « des vieillir » en décrivant comment des personnes se retrouvent soit subordonnées à un lieu, soit en action de renégocier elles-mêmes et de réinventer leur attachement à leur lieu de vie.

De nombreuses initiatives se font jour ; à partir d’une approche comparative en France et à l’étranger, il s’agira de découvrir des espaces de vie alternatifs, de saisir les approches de l’expérimentation sociale dans ses rapports à l’institué. Ces lieux alternatifs constituent un laboratoire d’observation qui apporte un éclairage sur le vieillissement, les représentations qui lui sont liées et leurs effets potentiels sur l’expérience subjective du vieillir.

Et si l’habitat n’était qu’un faux problème, un alibi ? On se risquerait à le penser et c’est tout l’enjeu de ce billet.

Egon Schiele, Périphérie de la ville (Krumau Town Crescent), Huile sur toile, 1918. ©Wikisource

L’injonction normative au « bien vieillir » dans l’espace public

La mise en œuvre des politiques sociales destinées à « traiter » la problématique du vieillissement remonte, en Europe, à la fin du XIXe siècle. Directement liée à la naissance et à l’affirmation des États-Nations, elle répondait à des préoccupations démographiques et sociales.

Dans cette continuité et pour faire face aux besoins de main d’œuvre, la révolution industrielle française va entraîner un afflux de populations vers les villes. Devant le développement anarchique et insalubre des faubourgs se développeront des analyses critiques et théoriques sur la ville visant à améliorer le « vivre ensemble », avec notamment Charles Fourier, ou encore l’urbaniste britannique Ebenezer Howard. L’émergence massive de la « catégorie » du salariat a conduit à placer la question des conditions d’existence des travailleurs âgés au cœur des débats politiques.

Suite à cette première période des politiques vieillesse axées sur le « niveau de vie », les années 1960 marqueront l’émergence d’une seconde impulsion politique centrée sur le « mode de vie » des populations âgées, politique qui s’inscrit dans le contexte plus général du développement des politiques sociales. celles-ci comportent un volet assuranciel (l’assurance vieillesse), et un volet assistanciel dont le lancement remonte au célèbre rapport Laroque, publié en 1962.

Ce rapport fut rédigé par le conseiller d’État Pierre Laroque, l’un des pères fondateurs de la Sécurité sociale en 1945. Il a permis de dresser le constat d’une paupérisation de plus en plus importante des personnes âgées et il est considéré comme l’acte de naissance de la politique vieillesse en France.

« Sous couvert d’une volonté “d’autonomisation”, se dessine un modèle quelque peu culpabilisateur puisqu’il repose sur une injonction forte qui impose aux individus âgés de rester actifs. »

Ainsi, les portraits et la signification du vieillissement ont été considérablement remaniés sous l’effet conjugué des mécanismes distributifs de l’État-providence, de l’évolution des politiques publiques, de l’allongement de la durée de vie, et des bouleversements sociaux et culturels des années 1960. Les mutations qui en résultent impactèrent les rapports intrafamiliaux, les modes de vie et la participation à la vie sociale et culturelle. De fait, elles ont eu une incidence sur les institutions de prise en charge de la vieillesse qui se sont elles aussi transformées.

Les politiques orientées sur le « mode de vie » ne s’adressent plus seulement aux populations les plus démunies. L’originalité du rapport Laroque demeure dans sa finalité éthique. Pour la première fois, il est entendu de repenser les fondements des rapports entre société et vieillissement en vue d’assurer aux personnes âgées une place dans la société. Les enjeux relatifs au mode de vie deviennent centraux. Ils conduisent à la prescription d’une nouvelle ligne de conduite. Ainsi, d’immobile et dépendante, la vieillesse deviendrait active, autonome, responsable (4).

Cette promotion du « bien vieillir » et du « vieillissement actif » s’inscrira certes dans une valorisation des libertés individuelles des personnes âgées, mais elle peut également être appréhendée comme une forme d’injonction normative.

Le bien-être personnel se transforme progressivement comme un objectif, et la capacité à rester actif est exposée comme la condition de ce bien-être. Pourtant, sous couvert d’une volonté d’« autonomisation», se dessine un modèle quelque peu culpabilisateur puisqu’il repose sur une injonction forte qui impose aux individus âgés de rester actifs (5).

Affiche promotionnelle colloque « Peut-on vieillir sans devenir vieux » ©GPM

Ainsi, dans l’espace public, peut-on relever de nombreuses opérations, dispositifs et labels veillant à promouvoir le vieillissement réussi, le vieillissement actif ou le bien-vieillir. Par exemple, le plan national « Bien vieillir » (2007-2009), tentait de répondre à l’enjeu de l’avancée en âge et au défi de la longévité.

Dix-huit villes et agglomérations urbaines ont ainsi porté cette action de prévention en gérontologie. Devenu un véritable plan de santé publique en 2007, ce plan national fut placé sous l’égide du ministère de la Santé, de la jeunesse, des sports et de la vie associative, et du Ministère de travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité. Ils s’adressaient aux seniors âgés de 50 à 75 ans.

Mais, même si ce plan national a eu le mérite de formaliser des mesures préventives, de les financer et de les évaluer, il a fait émerger un certain nombre d’imperfections : tout d’abord, l’injonction à rester actif impose d’une certaine manière aux personnes âgées la charge de contribuer au bien-être économique de la collectivité. Ensuite, elle tend à instaurer une norme du bien-être identique pour tous. Enfin, la volonté de mesure et d’objectivation du bien-être, que ce soit au niveau politique ou scientifique, tend à occulter la subjectivité des individus.

Les associations s’en font l’écho : « 7 territoires, 7 clés pour booster le bien-vieillir des seniors en ville » titrait le petit guide édité conjointement par « Vivons en Forme » et « Villes de France ». Sous couvert d’amélioration de la prise en compte de l’individu vieillissant dans sa totalité, la notion de bien-être impose des normes de sociabilisation et des pratiques urbaines ; elle contribue à occulter les différences individuelles et sociales, conséquences de parcours de vie d’une grande hétérogénéité.

Dans un autre esprit, un article paru dans la rubrique « Bien-être et Santé », publié en septembre 2018, titrait « 6 conseils pour bien vieillir ». La première phrase donnait le ton : « Pour la plupart des personnes, vieillir n’est pas un sujet agréable : les rides font leur apparition, les mouvements deviennent de plus en plus incertains et la vue diminue… Mais bonne nouvelle : être senior et bien vieillir, c’est possible ! ». Autrement dit, pour « la plupart des personnes » le relâchement cutané entraînant l’apparition de ridules suggère que c’est mal de vieillir. 

« Le “brave” vieux, de par son activisme, aura réussi son vieillissement dans la cité s’il n’a pas besoin d’aides extérieures, ne coûte rien en attirails sanitaires, ne pèse ni sur les solidarités familiales et intergénérationnelles, ni sur les financements publics. »

Les conseils en tout genre ne s’arrêtent pas là : « Vous avez besoin de services à domicile ? Découvrez le site silveralliance.fr. Vous écrivez ce dont vous avez besoin, ou envie, et le site vous trouve la solution et l’entreprise à contacter ! Ou n’hésitez pas à nous demander le guide papier. ». Ainsi en parcourant le site, dans l’onglet « Nos solutions pour bien vieillir », on découvre que toutes les solutions sont payantes et/ou servicielles adossées dans certains cas à une souscription annuelle obligatoire, le tout érigé en obligation de santé publique… On vous propose même des allégements fiscaux en cas d’abonnement à la carte.

Cette notion d’« injonction normative » définit pernicieusement un comportement souhaitable, et tend à imposer un contenu de pensée qui, pour le coup, est marketé : les prescriptions font office de régulation des comportements, et leur transgression entraîne une sanction sociale. Cette sanction, révélée à travers l’injonction normative de « bien vieillir », sous-entendrait donc, en miroir, la possibilité de « mal vieillir » ?

Pour Danilo Martuccelli, professeur de sociologie à l’Université Paris-Descartes, le « souci d’impliquer les individus en tant qu’acteurs à leur « redressement », leur « amélioration », leur « soin », leur « rattrapage », leur « épanouissement » ou leur « développement » » s’exprime de manière flagrante dans les orientations des politiques sociales où l’affirmation de l’indépendance de l’individu est le corollaire de l’affaiblissement de ses droits et protections, en somme des « supports divers lui permettant justement d’y faire face ».

On peut donc aisément identifier les orientations en faveur du « bien vieillir » comme le reflet d’une volonté politique, commerciale ou urbaine ; celle-ci organise institutionnellement une prise en charge qui se garde bien d’abandonner les individus à leur seule liberté mais la gère de manières diverses, selon les différents secteurs d’activité, tout en renvoyant la responsabilité aux seuls individus.

Le “brave” vieux, de par son activisme, aura réussi son vieillissement dans la cité s’il n’a pas besoin d’aides extérieures, ne coûte rien en attirails sanitaires, ne pèse ni sur les solidarités familiales et intergénérationnelles, ni sur les financements publics. In fine, s’il agit en conformité des attentes et des enjeux sociétaux l’enjoignant tacitement à ne pas être un fardeau. Au-delà d’une certaine injonction à l’indépendance, la contrainte qui pèse sur les populations âgées dans la ville ou leur logement peut être effectivement appréhendée sous l’aspect de la responsabilisation ou de la culpabilisation.

Start-up américaine en promotion dans une Ehpad, avec son slogan «Rendever surmonte l’isolement social grâce à la puissance de la réalité virtuelle» ©Rendever

L’intensification des établissements serviciels

Historiquement, la prise en charge des personnes âgées relève d’abord de la responsabilité des familles, c’est en cela une affaire privée. Mais l’évolution des structures familiales, l’élévation du niveau de vie, les besoins de professionnalisation face à des polypathologies, amènent les familles à externaliser les services. Dès lors, et sous l’effet du vieillissement massif de la population, une véritable industrie des services à la personne est en train d’émerger.

Au 1er Janvier 2060, la France métropolitaine comptera 73,6 millions d’habitants, soit 11,8 millions de plus qu’en 2007. Le nombre de personnes de plus de 60 ans augmentera, à lui seul, de plus de 10 millions (6). En 2060, une personne sur trois aura ainsi plus de 60 ans. Jusqu’en 2035, la proportion de personnes âgées de 60 ans ou plus progressera fortement, quelles que soient les hypothèses retenues sur l’évolution de la fécondité, des migrations ou de la mortalité.

Ainsi, le marché des résidences médicalisées repose sur une tendance lourde : le vieillissement de la population française. Au point que certains professionnels, portés par un souffle lyrique, parlent déjà d’«or gris».

« La silver économie est l’équivalent de la troisième puissance économique de la planète, derrière les Etats-Unis et la Chine »

Natixis

La « silver économie (7) », c’est-à-dire l’ensemble des marchés, activités de services et ventes de produits liés aux personnes de plus de 60 ans, représente aujourd’hui environ 8 040 milliards d’euros par an en associant l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l’Italie. Ce qui (virtuellement) en fait l’équivalent de la troisième puissance économique de la planète, derrière les Etats-Unis et la Chine, selon Natixis (8). Ce business pourrait atteindre 24 500 milliards de dollars d’ici à 2050. Le Monde titrait même : « Les seniors, un eldorado économique à conquérir », ou encore « La ruée vers l’or gris des seniors ».

Selon Frédéric Serrière, il existe deux visions économiques du sujet. La vision « marché du grand âge » – celle des services à la personne, de la santé liée au grand âge –, et puis la vision « marché des seniors » – les plus de 60 ans qui sont en moyenne plus riches que dans le passé. Le vieillissement de la population mondiale est donc considéré comme une opportunité de développement économique et immobilier avec notamment le tourisme, la culture, le commerce de détail, les services financiers et les services ménagers à l’instar des fabricants d’objets connectés.

Un constat empirique montre que le taux d’épargne tend à croître avec l’âge. La solvabilité moyenne des retraités issus des Trente Glorieuses n’a jamais été aussi élevée, et elle pourrait perdurer voire se développer. On observe cette gérontocroissance, à des échelles différentes, sur presque toute la planète. Elle est induite par l’accroissement de l’espérance de vie et dans certains pays (dont la France) par le phénomène démographique du Papy-boom.

Selon le rapport Bernard (2013), les seniors sont souvent distingués en tant que consommateurs selon leur état de santé ou de dépendance et selon leur niveau supposé de revenus. On les classe aussi sur l’échelle des extrêmes de revenus avec des seniors très riches ou très pauvres de part et d’autre d’une « mass market (9) ». Un des axes de développement de la silver économie passe par l’hospitalisation à domicile, dit « Home care », en particulier dans les maisons de retraites et autres formes d’habitats collectifs pour personnes âgées.

Aujourd’hui en France, en matière d’offre résidentielles, les personnes âgées peuvent être principalement accueillies dans trois types d’établissements. Il y a tout d’abord les EPHA, Établissements d’hébergement pour personnes agées. Ce sont des résidences (foyers ou logements), où les personnes peuvent vivre de manière autonome. Elles sont majoritairement gérées par des structures publiques ou privées à but non lucratif. Ensuite, il existe les USLD, Unités de soins de longue durée. Ces établissements dépendent des centres hospitaliers. Ils offrent environ 36 000 lits en France après que plus de 40 000 ont été transférés des hôpitaux vers les EHPAD. Enfin, les EHPAD, Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, plus ou moins médicalisés selon le niveau de pathologie de leurs résidents. Ce type d’hébergement représente 70 % des hébergements disponibles pour les personnes âgées. Ils peuvent être privés à but lucratif, privés à but non lucratif (comme par exemple La Croix-Rouge), ou publics. En 2014, L’Insee estimait qu’on comptait 7 258 EHPAD pour 557 648 lits en France.

« Le secteur des maisons de retraite commerciales ne s’est jamais aussi bien porté, une maison de retraite est même plus rentable qu’un centre commercial. »

Cabinet de conseil en immobilier Savills

Ainsi, le très fort développement du secteur privé lucratif des EHPAD s’est accompagné d’une longue série de fusions-acquisitions qui se sont accélérées dans le secteur privé commercial avec l’émergence de trois géants européens de l’hébergement pour personnes âgées : Korian, Orpea et DomusVi. À eux seuls, ils possèdent neuf cents établissements, soit plus de la moitié du parc immobilier. Korian le plus influent, a réalisé en 2016, plus de 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 15,5 % de marge, un bénéfice de 38 millions d’euros, et a multiplié en cinq ans les dividendes versés à ses actionnaires.

Grand âge et vieillissement VS « or gris ?» ©gestion-retraite.fr

Le secteur des maisons de retraite commerciales ne s’est jamais aussi bien porté. Selon une étude du cabinet de conseil en immobilier Savills, une maison de retraite est même plus rentable qu’un centre commercial. Après une explosion des investissements à partir de 2012, le secteur a enregistré une nouvelle hausse de 60 % au premier semestre 2016 par rapport à la même période en 2015, soit 1,3 milliard d’euros. Ce qui place la France au rang de premier investisseur et premier opérateur européen de résidences pour personnes âgées. « Etant donné l’évolution démographique et la stabilité de cet investissement, il s’agit d’un très bon choix à long terme », estime Lydia Brissy, responsable des études européennes à Savills.

Le classement 2018 des cinq cents plus grandes fortunes de France publié par l’hebdomadaire Challenges comprend six propriétaires de groupes d’EHPAD. Le secteur attire des fonds d’investissement (Intermediate Capital Group pour DomusVi), des banques (Crédit agricole pour Korian et Domidep), des fonds de retraite (Canada Pension Plan Investment Board pour Orpea) et même des fonds souverains des Émirats arabes unis (10). Six groupes sont désormais côtés en Bourse. Les EHPAD commerciaux sont aussi devenus très attractifs pour les courtiers, qui revendent des chambres à des investisseurs particuliers attirés par une rentabilité des locations de 4 à 6 %. D’autant que le statut LMNP (loueur de meublé non professionnel) permet de bénéficier d’une fiscalité des loyers attractive par le biais du bail commercial sécurisé ou d’un contrat de séjour ou d’hébergement souvent à durée indéterminée.

« L’hyper spécialisation d’un bâtiment s’accompagne d’une vulnérabilité́ forte face aux évolutions futures. »

Certains établissements vont même au-delà du nombre de places autorisées par l’Agence régionale de santé. Explication d’un ancien directeur de site : pour pouvoir toucher une « prime de remplissage » de 535 € mensuels, les directeurs doivent obtenir un taux de remplissage de leur établissement d’au moins 99,5 %. Pour arriver à un tel résultat, ils sont contraints, du fait des départs, des décès de résidents, de dépasser le chiffre autorisé. Dès lors, certains établissements affichent même des taux de remplissage supérieurs à 100 %, ce qui leur permet de dégager des marges supplémentaires sans vacance locative.

De plus, la demande grandissante et le ralentissement des autorisations de construction viennent encore alourdir ce scénario, car un système de liste d’attente pour intégrer une résidence EHPAD est dorénavant quasiment obligatoire. Ce constat est valable dans les établissements privés, associatifs et publics. D’où une ingénierie foncière et juridique qui tient autant aux conséquences légales et fiscales dans le montage d’opération immobilière avec des évolutions de mode de prise en charge depuis le domicile jusqu’à la vie en établissement ou vice-versa. La différence est en outre de plus en plus nette au sein des groupes d’EHPAD entre le métier d’opérateur de services («OpCo»), et celui de promoteur-gestionnaire immobilier (« PropCo ») (11).

Dès lors, de nouveaux mécanismes préoccupants touchent certaines résidences EHPAD ; par exemple la défaisance (ou désendettement de fait). Ainsi, comme le souligne Céline Mahinc, fondatrice du cabinet Eden Finances, le gestionnaire, ne pouvant ou ne souhaitant pas effectuer les mises aux normes requises, ou ne trouvant pas d’accord avec les copropriétaires, abandonne les lieux, partant avec son agrément pour établir une nouvelle résidence médicalisée sur le même périmètre commercial. Le propriétaire se retrouve alors dans une situation problématique du fait de la monovalence d’utilisation de cet investissement : il s’agit d’une chambre et non pas d’un appartement (12) ! L’hyper spécialisation d’un bâtiment s’accompagne d’une vulnérabilité́ forte face aux évolutions futures.

Ainsi, l’État ne délivre désormais que très peu d’autorisations de permis de construire d’Ehpad, car elles possèdent un cadre réglementaire contraignant et source de nombreux dysfonctionnements favorisant les exploitants, mais qui ne permet pas d’avoir une croissance puisque la Sécurité sociale à court de finance freine l’ouverture de nouveaux lits dont elle aura à charge la partie soins.

Des résidences en charge d’une spatialité disciplinaire ?

Par-delà l’augmentation en nombre de ces établissements serviciels, ceux-ci, on le voit, ont peu à peu été marqués par une approche presqu’exclusivement soignante, contribuant à en faire des lieux de soin plus que des lieux d’habitation. On peut donc se demander si l’approche capitalistique et immobilière de la résidence pour personnes âgées n’est pas sans conséquence. Et questionner l’équation qui souhaite concilier la nécessité des personnes âgées à se loger et l’exigence de rentabilité immobilière d’un actionnaire.

Plan des étages de l’EHPAD (84 unités de vieillissements) Les hauts de l’Aure à Bayeux ©immo-investir.com

Ainsi, de nombreuses résidences se dirigent vers un modèle de prestations de services en octroyant un rôle central à la rentabilité et à « l’hyper médicalisé ». En conséquence, ces modèles relevant d’une performance servicielle intègrent une plus grande part des nouvelles technologies, assaillies par une myriade de solutions logicielles. Malgré les efforts de certains établissements, nous restons loin de la logique domiciliaire de l’habiter, et c’est en cela que l’incarnation du modèle hospicial de prise en charge est toujours prégnant.

« Le risque, c’est d’étendre à tous des mesures en principe réservées aux plus vulnérables. On ferme la porte d’entrée pour les personnes ayant des troubles cognitifs puis on finit par “boucler” tous les résidents. »

Marie-Jo Guisset

Actuellement, le « grand âge » est surprotégé et tous les aspects de la vie en EHPAD sont impactés par une conception du soin tellement globalisante qu’elle ne laisse aucune place à la vie ordinaire et à la liberté des personnes (13). Tout semble thérapeutique, chronométré, aseptisé, analysé, soumis à un devoir de l’éveil comme du coucher en passant par l’impératif des diners, les jeux, et la réception des proches.

Est-ce le souci de protéger les personnes ou la peur de poursuites en cas d’accident ? Ces dernières années, les EHPAD ont largement développé les mesures restrictives. C’est ce que montre une enquête auprès de 5 690 établissements, menée par la Fondation Médéric Alzheimer : 88 % des EHPAD avaient alors déclaré avoir instauré des mesures de protection, principalement des digicodes à la porte (65 % des établissements) mais aussi des systèmes de géolocalisation par bracelets ou puces (18 %), ou de la vidéosurveillance (9 %). Des outils instaurés avant tout pour prévenir les risques de fugues, affirment 88 % des établissements. « C’est fondamental de protéger mais attention à ne pas transformer les maisons de retraite en quartiers de haute sécurité », lance Marie-Jo Guisset à la Fondation Médéric Alzheimer. « Le risque, c’est d’étendre à tous des mesures en principe réservées aux plus vulnérables. On ferme la porte d’entrée pour les personnes ayant des troubles cognitifs puis on finit par “boucler” tous les résidents », indique-t-elle.

Ainsi, il n’est pas exagéré de parler de spatialité disciplinaire ou coercitive qui contraint un comportement pour le rendre conforme aux attentes demandées, soit un ensemble d’interactions sociales organisées autour d’équipements médicalisés. C’est ce qu’Erving Goffman théorisa comme une « institution totale », c’est-à-dire un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées.

Une organisation trop rigide des institutions induite par la rationalisation de la gestion des moyens humains, alliée à un souci d’écarter tout risque de mise en cause de la responsabilité des professionnels peut conduire à la négation de la liberté ou du droit de prendre des risques et d’effectuer des choix (14). Si les personnes accueillies sont de plus en plus âgées, handicapées et vulnérables, ces caractéristiques rendent plus difficiles l’expression et le recueil d’un consentement ou d’un choix, ce qui peut pousser les professionnels à sombrer dans une forme de toute puissance conduisant à l’excès de pouvoir et à l’abus de faiblesse.

Ce contexte est ainsi propice au « syndrome de glissement » qui est défini par la détérioration rapide de l’état général : anorexie, désorientation, désir de mort plus ou moins directement exprimé, il s’agit d’un renoncement passif à la vie passant par un refus actif des soins et de l’alimentation. Il est de déclenché par des événements physiques (maladies aiguës, opération, traumatisme) ou psychiques (décès d’un proche, abandon du domicile, déménagement, hospitalisation).

C’est en cela que la complexité de ces institutions, si elles ne veulent pas sombrer dans une gestion rationnalisante des corps de « vieillards » réduits au statut de simples objets de soins, doivent refonder leur projet de vie et leur cadre architectural et spatial.

« Lieux de vie et soin ne devraient plus être confondus, les soins médicaux et paramédicaux étant disponibles dans la ville, le quartier ou le village, et ceci quel que soit le lieu où habite la personne. »

Mais la vraie question suppose d’être ailleurs : est-ce qu’en définitive l’accompagnement des personnes dont l’âge entraîne des incapacités de tous ordres est la seule affaire des soignants ? Est-ce que le lieu idéal pour cet accompagnement est uniquement l’EHPAD ? Comme le précise assez justement Colette Eynard : « Il ne suffit pas en effet que la réglementation en vigueur stipule que « la chambre en Ehpad est le domicile de la personne » pour que cela soit ressenti comme tel et vérifié dans les faits. À partir du moment où une instance extérieure, quelle qu’elle soit, organise et gère ce lieu de vie, il est difficile que ceux qui y vivent en fassent spontanément un lieu d’habitation (15). »

Puisque la majorité des personnes qui vieillissent souhaitent continuer à vivre chez elles (16), ou dans un domicile collectif et/ou alternatif qui leur assurerait les conditions d’un véritable chez soi, c’est-à-dire l’assurance de pouvoir y vivre comme elles l’entendent, cela suppose un changement radical. Lieux de vie et de soins ne devraient plus être confondus, les soins médicaux et paramédicaux étant disponibles dans la ville, le quartier ou le village, et ceci quel que soit le lieu où habite la personne.

Le modèle du soin à domicile parait en effet préférable à celui du soin en EHPAD dont l’organisation dans un seul lieu semble susceptible de provoquer des dérives autoritaires. Même si un lieu spécialisé peut être nécessaire, il ne peut être confondu avec le domicile. L’insertion se fait dans une logique d’aménagement du territoire, et celui-ci doit être partagé par l’ensemble de ses habitants, quel que soit leur âge.

Habiter chez soi : peut-on réinventer les « lieux du vieillir » ?

Dans un tel contexte, la question des « lieux du vieillir » apparait comme fondamentale. Elle s’inscrit sans nul doute dans le prolongement des enjeux éthiques, culturels, sociaux et politiques du vieillissement de la population.

Parallèlement, le rétrécissement « des politiques vieillesse » et la normalisation autour des enjeux liés à la dépendance ont créé un appel d’air dans lequel se sont intercalés nombre d’acteurs qui promeuvent des habitats ou des lieux intermédiaires ne relevant, pour une grande part, ni du secteur médico-social, ni de la politique vieillesse à proprement parler.

Ainsi, en France comme à l’étranger, émergent des initiatives cherchant à inventer de nouveaux modèles d’habitat et de lieux alternatifs. Premièrement, leur caractère novateur ouvre des pistes de réflexion sur des moyens d’accompagner « autrement », avec une vision résolument collective et collaborative. Ces lieux fédératifs expérimentent de nouvelles modalités de l’habiter qui apparaissent comme des expériences riches en perspectives, tant pour les acteurs politiques de terrain, les professionnels du soin, les architectes ou urbanistes susceptibles de s’engager, que – surtout et en premier lieu –, pour les usagers eux-mêmes.

Quatre exemples pour illustrer ce propos : en France, en Espagne, en Italie et au Japon. De par leur diversité, ces projets appartiennent pour une partie au champ du logement et de l’habitat alternatif, pour d’autres au secteur social et médico-social mais aussi, quand ils expriment une recherche d’intériorité, à la lisière du spirituel. Ils se situent dans un « ailleurs (17) » car ils misent sur des postures hétéroclites opposant l’hébergement, comme lieu d’enfermement spécialisé et ségrégatif, à l’habitat, entendu comme lieu ouvert et intégré à la vie sociale ordinaire.

Inaugurée en février 2013 (18), la maison des Babayagas est une création originale de résidence pour femmes âgées située à Montreuil en Seine-Saint-Denis. Portant un regard différent sur le vieillissement, son nom provient d’une figure de vieille sorcière de conte russe. Elle est pensée comme une « anti-maison de retraite » permettant aux femmes qui l’habitent de se prendre en charge et de s’entraider pour bien vieillir. Menée par une association, elle se veut un lieu de vie privilégiant l’autonomie et la démocratie participative.

Thérèse Clerc dans le documentaire « Nous vieillirons ensemble La saga des Babayagas » ©Jean-Marc La Rocca

Il s’agit pour le collectif de faire vivre un lieu dans la ville et pour la ville, largement destiné aux femmes. De cette double volonté de créer un lieu de vie ouvert sur le quartier et un espace de rencontre et de militantisme, est né un programme architectural qui associe logements et espaces collectifs. La maison se compose d’un immeuble comportant 25 logements sociaux, 21 pour les Babayagas et 4 pour des jeunes de moins de 30 ans. Elle dispose de deux salles réservées aux activités collectives ainsi que de trois jardins.

Ces femmes partagent un idéal autogestionnaire puisque la démarche est menée, de bout en bout, par les habitantes elles-mêmes, depuis le choix du lieu, celui de l’architecte avec lequel sont pensés les espaces et les matériaux, celui des différents partenaires immobiliers, financiers, juridiques, jusqu’à la gestion du quotidien, une fois dans les lieux. Aucune délégation de gestion, d’entretien, de sécurité n’est envisagée, tout devant être assuré par les habitantes elles-mêmes. Une charte engage ainsi chacune à donner de son temps à la collectivité (dix heures par semaine).

Qu’en attendent les femmes qui participent à ce projet ? Leurs récits posent au premier chef la question de la préservation de l’autonomie, refusant avec force l’infantilisation qui leur semble souvent aller de pair avec le vieillissement en institution. Les maisons de retraite sont ici le modèle repoussoir auquel il faut à tout prix échapper. Les Babayagas associent ainsi à leur maison un projet d’université du savoir sur les vieux (UNISAVIE) et aimeraient contribuer à changer le regard de la société sur « les vieilles ».

En cela, les projets ressemblent là aussi aux femmes qui les portent, mais cette volonté d’autonomie citoyenne qui fut, dans les années post soixante-huit, politiquement pensée (Rosanvallon 1976), prend ici une nouvelle résonance, plus proche de « L’éthique de la sollicitude », souvent appelée éthique du care (de l’anglais ethics of care). Cette réflexion morale de la fin du XXe siècle est issue des pays anglophones, d’approches et de recherches féministes dans ce domaine. Puisqu’il s’agit finalement de montrer que les « vieux » sont capables de prendre soin d’eux-mêmes.

Cet esprit engagé se retrouve d’une certaine manière à Madrid, qui est la première ville à ouvrir une maison de retraite LGBT (lesbienne, gay, bisexuel, transgenre) publique en Espagne. Selon Federico Armenteros, le fondateur et président de « la Fundacion 26 de Diciembre », « on estime à 160 000 le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans qui sont LGBT rien qu’à Madrid ». Ouvrir une maison de retraite LGBTQIA+ publique permet aux seniors de vivre leur retraite dans un endroit où ils n’auront pas « à rester dans le mensonge ».

Federico Armenteros à la Fundación 26 de Diciembre ©Pepo Jiménez

La Fundacion 26 de Diciembre est une organisation à but non lucratif créée par et pour les personnes âgées LGBTQIA+. « Nous servons environ 800 personnes chaque année. Avec eux, nous travaillons pour la dignité, l’inclusion et la visibilité dans une approche intergénérationnelle. Nous favorisons la recherche, la formation à la diversité et la récupération de la mémoire historique de notre communauté. »

La création de cette maison de retraite publique LGBTQIA+, vient en réaction à une législation très critiquée en Espagne : « La loi sur les fainéants et les malfaiteurs » a été une loi du Code pénal espagnol du 4 août 1933 qui portait sur le traitement des vagabonds, nomades, proxénètes et tout autre groupe considéré comme antisocial, postérieurement modifiée pour réprimer également les homosexuels. Aussi connue sous le nom populaire de « la Gandula » (« la tire-au-flanc »), la loi a été approuvée par consensus de tous les groupes politiques de la Seconde République pour le contrôle des mendiants, vauriens sans métier connu et proxénètes. Cette loi comportait des mesures de contrôle et de rétention utilisées arbitrairement pour la répression des personnes sans ressources supposément dangereuses.

« De nombreuses personnes LGBTQIA+ ont été emprisonnées, torturées, maltraitées, persécutées, harcelées ou soumises à des traitements de choc. Simplement en ayant une orientation sexuelle qui ne correspondait pas à ce que le régime voulait. »

La loi fut modifiée par le régime franquiste pour y inclure la répression des homosexuels le 15 juillet 1954. En 1970, elle a été remplacée par la loi sur la dangerosité et la réhabilitation sociale, votée dans des termes très semblables, mais qui comportait des peines allant jusqu’à cinq années d’emprisonnement dans les prisons ou des asiles pour les homosexuels et autres individus considérés dangereux.

En vertu de cette règle, de nombreuses personnes LGBTQIA+ ont été emprisonnées, torturées, maltraitées, persécutées, harcelées ou soumises à des traitements de choc. Simplement en ayant une orientation sexuelle ou une identité sexuelle ou de genre qui ne correspondait pas à ce que le régime voulait. La date symbolique du 26 décembre 1978 (date à laquelle le gouvernement d’Adolfo Suárez mit fin à l’illégalité de l’homosexualité en Espagne) est donc importante dans l’histoire de la communauté LGTBQIA+ espagnole.

La Fundacion 26 de Diciembre est en cela un projet inédit dans la capitale espagnole : ouvrir une maison de retraite LGBTQIA+ publique. Du personnel au politique, il a fallu 10 ans de travail pour monter cette structure. L’isolement des seniors LGBT est un réel problème en Espagne, ils ne souhaitent pas « retourner au placard et j’ai constaté qu’ils étaient isolés et que beaucoup pensaient au suicide », ajoute Federico Armenteros.

La résidence de 3300 m2, en cours d’achèvement, est située dans le quartier de Villaverde Alto et pourra accueillir environ 100 personnes, dont les 2/3 seront des internes. Un centre de jour pourra accueillir 30 personnes âgées et une crèche. Comme le précise Frédérico Armenteros, la résidence est ouverte à tous : « beaucoup de personnes âgées du quartier nous ont dit vouloir venir dans ce centre et nous précisons qu’il est ouvert à tous ».

L’intérêt du projet provient aussi du fait qu’il s’agisse d’une maison de retraite financée par des fonds publics, accessible aux seniors dotés des faibles ressources financières. « Le projet a été bien reçu. Après tout, nous demandons quelque chose qui existe déjà en Allemagne, en Hollande, au Danemark… Seulement, nous avons rendu la résidence publique pour qu’elle soit accessible aux personnes âgées qui ont peu de ressources ». Pour lui, cette démarche se situe au-delà même du politique : « c’est une histoire de droits ».

Ce fondement éthique se perçoit également en Italie dans « La casa di riposo per musicisti » (maison de retraite des musiciens), construite à l’initiative du compositeur romantique italien Giuseppe Verdi et destinée à des artistes ayant consacré leur vie à l’art de la musique et qui sont en difficulté.

Casa Verdi oeuvre de l’architecte Camillo Boito ©Casa Verdi

Verdi, qui décida à la fin du XIXe siècle de créer une « maison de repos » sur la Piazza Michelangelo Buonarroti à Milan, l’appelait « l’œuvre la plus belle » de sa vie. Elle avait pour objectif de permettre aux musiciens indigents de finir leur vie décemment.

L’édifice, achevé le 16 décembre 1899, est l’œuvre de l’architecte Camillo Boito. De style néo-gothique, utilisant des éléments gréco-romains types, colonnes, fronton, et proportions harmonieuses, il se compose de deux étages auxquels un troisième sera ajouté dans les années 1930. Mais la Casa Verdi n’ouvrira qu’en 1902, après la mort du musicien à 87 ans, ce dernier refusant qu’on puisse le remercier. Et 119 ans plus tard, elle fonctionne comme au premier jour, sans dette ni soutien public, un « vrai miracle », selon son président Roberto Ruozi.

Les usagers versent une contribution mensuelle, calculée en fonction de leurs revenus, mais qui représente moins d’un cinquième du coût réel de leur séjour, « grâce à l’argent généré par le patrimoine que nous possédons », explique Roberto Ruozi. « Verdi a laissé à la Casa Verdi tous ses droits d’auteur, ce qui pendant 60 ans a représenté des sommes non négligeables, qui ont été en partie investies » dans 120 appartements, aujourd’hui loués par une soixantaine de personnes, ajoute-t-il.

La Casa Verdi possède ainsi des installations et un personnel qualifié pour répondre aux besoins de ses musiciens retraités. La « Musicians Home Foundation » se charge de mettre en place un système efficace de prise en charge des droits et des besoins de ses résidents et d’améliorer la qualité de ses services. La Fondation poursuit plusieurs objectifs : préserver l’indépendance personnelle en encourageant les initiatives de chacun, respecter le droit à la vie privée, reconnaître et maintenir le rôle des résidents dans la société en favorisant leurs liens avec la famille et les amis. Les personnes logées se retrouvent donc dans un environnement où ils peuvent se sentir partie intégrante d’une société, où l’on encourage leur participation à des événements culturels et artistiques promus par les institutions de la ville et où, enfin, ils passent cette période de leur vie paisiblement.

« C’est comme être dans une maison pleine de souvenirs, une maison que l’on aimerait laisser intacte, toujours, et dont on prend soin avec affection.»

Lorenzo Arruga

La Casa Verdi a aussi bénéficié de donations de bienfaiteurs, « On est logés, nourris, il y a une assistance médicale. On s’occupe de nous merveilleusement et il y a tout : des salles pour travailler le piano, la salle de concert… », souligne Raimondo Campisi, un pianiste de 71 ans arrivé il y a quatre ans à la Casa Verdi.

L’institution héberge aussi une quinzaine d’étudiants, venus de toute l’Italie, du Japon ou de Corée, du conservatoire et de l’académie de la Scala à Milan. Une initiative lancée en 1999 afin de permettre un échange et des transmissions entre générations.

Habitants de la Casa Verdi lors d’une improvisation d’opérette ©Casa Verdi

Pour Lorenzo Arruga, critique musical et librettiste : « Il y a quelque chose de sévère mais somptueux, d’imparfait mais ordonné et symbolique – un peu comme l’opéra lui-même – et en entrant, vous souhaitez pouvoir chanter des extraits d’opéra comme une façon de prier, tout comme lui : il était non religieux et plein de doute, mais il devait admettre la nécessité de prier précisément pendant qu’il faisait chanter les gens. Vous entrez, et vous ressentez une histoire qui ne vieillit pas. C’est une continuité historique. Là, dans ce vaste et magnifique environnement du XIXe siècle, au milieu de grandes fenêtres, d’un espace abondant et de meubles qui peuvent nous rappeler qui sont peut-être dans nos maisons depuis des générations. Mais avec un soupçon supplémentaire de quelque chose d’important, d’intime et de solennel, on se trouve à l’aise. C’est comme être dans une maison pleine de souvenirs, une maison que l’on aimerait laisser intacte, toujours, et dont on prend soin avec affection. »

Cet esprit du « chez soi », du sentiment de maîtrise d’un lieu se reflète également dans le travail de Masue Katayama. Cette entrepreneuse sociale de 81 ans a passé toute sa vie à changer le système de garde d’enfants et de soins infirmiers dans ce qui est aujourd’hui le pays le plus âgé du monde. Elle a d’abord eu l’idée d’acheter des bâtiments abandonnés et d’embaucher des soignants non japonais traditionnellement exclus de la société, comme des personnes handicapées, des sans-abris et des Asiatiques non japonais. Elle propose également un emploi aux femmes asiatiques non japonaises mariées à des ressortissants japonais, à qui l’on accorde des permis de travail, mais qui, par rapport aux ressortissants japonais, reçoivent des salaires inférieurs et sont traitées comme persona non grata sur le lieu de travail.

Au début des années 1980, alors que commence la « révolution grise (19) » du Japon, Masue Katayama a l’idée de créer des maisons de retraite abordables pour les familles de la classe moyenne au Japon en réhabilitant des bâtiments vacants, tels que d’anciens dortoirs d’entreprises. Son modèle est alors novateur car il n’existe que deux options disponibles : des maisons publiques de très mauvaise qualité et perçues négativement par la société, ou des maisons privées extravagantes que seules les familles aisées peuvent s’offrir. La société japonaise ne propose pas d’options viables pour les familles de la classe moyenne.

Masue Katayama préparant le déjeuner chaque mercredi dans l’une de ses maisons du grand âge ©Noel Rojo

Tout commence en 1986 quand Masue Katayama loue une ferme à bas prix. Elle contracte un prêt bancaire de 100 000 $ US pour la rénover en une maison de retraite de seize unités de logements. Celles-ci sont remplies instantanément grâce au bouche-à-oreille, ce qui confirme l’intuition initiale d’un grand besoin en maisons de retraite de qualité et à des prix équitables. Après avoir ouvert la première maison, elle se rend compte qu’il existe des milliers de dortoirs abandonnés, construits par des sociétés pendant la période économiquement prospère (1984 à 1991), mais évacués après la chute économique.

Elle met ainsi en place la Shinko Fukushikai Social Welfare Corporation, qui gère désormais 36 communautés de retraités et 8 garderies d’enfants au Japon (en 2017) tout en développant une approche contextuelle pour changer les attitudes et les valeurs concernant les soins infirmiers (20). Sa méthode d’emploi, le traitement des soignants et le service aux personnes âgées ont transformé l’industrie de la prestation de soins au Japon.

Pour Masue Katayama : « Quand je crée des maisons de retraite, j’y pense constamment comme un lieu où les enfants et les autres membres de la famille peuvent se retrouver. Je ne veux pas étiqueter ces endroits comme étant réservés aux personnes âgées ou comme étant un endroit de luxe. Par exemple, tout jeune peut venir dans nos maisons de retraite et prendre une tasse de thé, ou un enfant peut venir et il y a une place pour jouer. Je veux créer des espaces où les gens se sentent à l’aise, où les gens peuvent naturellement être ce qu’ils sont sans en avoir conscience. Des espaces centrés sur l’humain ! »

Elle précise : « Tout est réglementé, mais ces règles ne correspondent pas nécessairement à ce que les clients et leurs familles veulent et ont besoin. C’est pourquoi je suis toujours un peu éloignée de ce que le gouvernement dicte, que ce soit en ce qui concerne les maisons de retraite ou les garderies. Je me concentre sur les besoins des gens. Et ainsi, je peux me développer et grandir. Et il arrive souvent que le gouvernement dise : « D’accord, cela ne correspond pas aux normes, mais tout le monde dit que c’est pratique » ».

Maison pour personnes âgées Crossheart Saiwai Kawasaki. ©Saiwai Kawasaki

Sa pratique se distingue pour une autre raison : dans une nation partagée entre le Bouddhisme et le Shintoïsme, elle s’inspire de l’Église catholique. « Il y avait un prêtre en particulier qui a eu beaucoup d’influence sur moi, il m’a appris qu’en tant qu’êtres humains, nous sommes très petits et qu’il existe un plus grand pouvoir. Et c’est ce pouvoir qui m’a soutenu dans ce que je fais ».

Le vieillissement est un préjugé

Finalement, les diverses publications et colloques scientifiques orchestrés ces dernières années autour de la thématique « territoires et vieillissement », constituent un indicateur de développement d’une stratégie plus territorialisée des politiques et des pratiques liées à l’avancée en âge.

C’est aussi dans cet esprit que diverses initiatives se font jour et se caractérisent par une grande diversité d’actions qui empruntent habilement des logiques échappatoires au contrôle de l’État ou aux intérêts privés. La politique vieillesse semble ainsi perdre de sa cohérence. Pourtant comme le souligne Vincent Caradec, Professeur de sociologie à l’Université de Lille, il est possible qu’à travers l’action menée de manière non coordonnée sur les territoires locaux, se dessine une redéfinition des bases de la politique vieillesse. En effet, nous l’avons vu, nombre de projets en France, comme à l’étranger, fleurissent dans un souci de mieux prendre en compte les aspirations des personnes et d’inventer plus de réponses transversales.

En réalité, la fonction repoussoir exercée par le secteur médico-social sur un certain nombre de personnes peut conduire à dissocier plusieurs publics : d’un côté, les personnes qui seraient destinataires des politiques du « bien vieillir », et de l’autre, ceux qui dépendraient des dispositifs de prise en charge médico-sociale (21). C’est ce qui se produit précisément dans le domaine de l’habitat où prédomine une vision binaire opposant les nouvelles formes d’habitat aux EHPAD. Une telle représentation, qui occulte le processus complexe et non linéaire du vieillissement, reviendrait alors à diffuser une pensée manichéenne de la vieillesse et des lieux de vie correspondants.

Cette structuration sectorisée des fonctions, des lieux de vie, au sens serviciel, commercial et domanial du terme, et les mécanismes d’individuation programmée de l’habitat s’affirme historiquement dans le modèle urbanistique français. À l’image du plan radioconcentrique (22), archétype de croissance prédominant dans la majorité des grandes villes historiques. Ce processus de sectorisation urbaine, source de ségrégations, de zonages économiques et sociaux, accentue le passage obligé par la voiture et alimente encore plus la sanctuarisation des centres historiques via son système routier et l’éparpillement des logiques domiciliaires individuelles et collectives. De fait, la généralisation de la voiture a provoqué un maillage du territoire à la fois très dense et paradoxalement diffus, devenu ségrégatif pour les personnes âgées.

La question de la proximité des transports publics et des services, qu’il s’agisse des magasins ou des services de santé, permet de contrer l’exclusion territoriale, donnant ainsi le sentiment de maîtriser son espace de vie et sa conscience d’autonomie. Et c’est en cela que la complexité de la politique du vieillissement doit être débattue, négociée et renégociée en permanence dans un « tout », dans son ensemble. Vieillesse et vie urbaine peuvent être complémentaires et le visage de l’aîné ne doit en aucun cas y apparaitre comme un « impensé urbain ».

Vue aérienne de Sun City ville habitat des séniors, construite au milieu du désert Californien ©wikisource

Le rejet s’est traduit par de l’entre-soi exacerbé, comme le projet urbain Sun City (littéralement « La ville du soleil ») en témoigne. Cette ville privée américaine pour seniors aisés, qui compte 37 499 habitants, située dans l’État de l’Arizona, fut créée dans les années 1960. Elle est réservée aux retraités, la moyenne d’âge est de 75 ans et on n’y trouve ni enfants, ni école. C’est une « unincorporated area », c’est-à-dire qu’elle ne dépend d’aucune ville et est autogérée par ses habitants. Elle est également protégée de l’extérieur par une enceinte et un accès contrôlé. Il s’agit donc d’une résidence fermée à l’échelle d’une ville.

Ses habitants, qui ont choisi l’autoségrégation et la sécession, mettent en avant des méthodes de sécurisation extrême. Sun City, c’est la recherche de l’entre-soi, du repli communautaire et une certaine autonomie vis-à-vis de la politique locale en ce qui concerne la gestion du quartier, la vidéosurveillance, les grillages disposants d’équipements de protection qui l’isolent du tissu urbain et rural environnant. Ses administrateurs sélectionnent de façon discrétionnaire les candidatures, avec des critères d’accès portant sur l’âge et la couleur de peau… La ville se compose ainsi de 98,44% de Blancs, 0,51% de Noirs, 0,13% d’Amérindiens, 0,30% d’Asiatiques.

Évolue-t-on vers une américanisation ? Les villages séniors fermés et sécurisés existent déjà en France. Dans une société toujours plus complexe et judiciarisée, comment élaborer des liens ou du « vivre ensemble », lorsque la surenchère des discours est de plus en plus sécuritaire ? Lorsque la croyance dans la « solution miracle » est le tout curatif ou le dématérialisé ? Le discours de la peur est récurrent et plus encore quand il est question de la ville, de l’habitat mais surtout de ses usagers. La ségrégation spatiale est de plus en plus à l’image de la ségrégation sociale.

Les questions du grand âge et de l’habitat ne légitiment plus les approximations, car des efforts méthodologiques importants ont été consentis. Elles légitiment encore moins les exagérations. C’est pourquoi la participation des personnes, de toutes les personnes sans différence d’âge ou de genre, dans une réflexion globale et partenariale, offre un appui réflexif immense pour saisir l’ensemble des contextes et les multiples horizons à fabriquer.

Finalement, au regard de l’ensemble des postures analysées, l’habitat au sens large du terme n’est pas exclusivement porteur d’une plus-value au service de la ville et de ses habitants. Il se pourrait même que l’habitat soit un faux problème, car, nous l’avons vu, les initiatives d’habitats sont hétérogènes et difficiles à mesurer. Néanmoins des réponses « en marge » sont porteuses d’espoir, ce sont plutôt des « lieux-tiers » qui tirent leur épingle du jeu.

Des lieux où des agrégateurs de services de proximité améliorent la prise en charge tout en côtoyant l’engagement civique, sans accorder aucune importance au statut d’un individu. Des lieux à petite échelle qui maximisent les circonstances de sociabilité et de service à la personne en soi. Ces différentes formes peuvent être considérées comme des expériences interstitielles, dans la mesure où elles détournent les usages, recréent un nouvel espace en allant à la marge pour retrouver du sens dans les villes fragmentées.

D’où l’hypothèse d’une sensibilité architecturale, gérontologique ou tout simplement humaine des acteurs, afin de développer l’aptitude au travail partenarial, qui peut alors s’hybrider avec la dynamique de « lieux-tiers » afin de produire une démarche innovante. Cela permettrait également de sortir d’un cadre figé où ce sont les experts du savoir médical et les experts gestionnaires qui définissent les politiques publiques et l’action à porter sur le vieillissement.

L’identification de clés de réussite de ces « lieux-tiers » ne signifie bien évidemment pas qu’une telle démarche soit nécessairement vouée au succès indéfini ou duplicable. Mais on dit assez souvent que chaque démocratie possède son débat, en associant démocratie représentative et démocratie délibérative. La recherche du profit et de l’opportunisme technologique n’est pas antinomique avec la qualité sociétale d’un projet.

Proposer des lieux incitant à se côtoyer ne suffit pas pour créer des liens, un changement des mentalités dans la société semble donc nécessaire pour avancer et repenser conjointement la santé et le social. L’habitat se vit. Il crée des souvenirs pour l’avenir, construit des repères. C’est un lieu traversé par le regard de la mémoire et des vestiges olfactifs. Ne le négligeons pas !

Notes :

(1) L’intervention de Fany Cerese et Colette Eynard : « Être chez soi en institution » dans le Grand Entretien présenté par Frédéric Serriere est intéressante sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=iJH-ESNS398

(2) Pour reprendre les termes de l’ouvrage « Figures du vieillir et formes de déprise » de Anastasia Meidani, Stefano Cavalli, 2019, Collection : L’âge et la vie. Éditeur : ERES

(3) Pour reprendre le propos de Danilo Martuccelli, « Figures de la domination », Revue française de sociologie, 2004.

(4) Voir la thèse de Cécile Rosenfelder, « Les habitats alternatifs aux dispositifs gérontologiques institués ».

(5) « L’injonction au bien-être dans les programmes de prévention du vieillissement » de Cécile Collinet et Matthieu Delalandre.

(6) Chiffres : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1281151#:~:text=exercice%20de%202006-,12%20millions%20d’habitants%20en%20plus%20en%20France%20m%C3%A9tropolitaine%20en,2007%2C%20date%20du%20dernier%20recensement.

(7) Ou économie des séniors, est une notion récente apparue au début des années 2000.

(8) Natixis est une banque de financement, de gestion et de services financiers, créée en 2006, filiale du groupe BPCE.

(9) Le terme « marché de masse » fait référence à un marché de biens produits à grande échelle pour un nombre important de consommateurs finaux.

(10) C’est dans ce contexte que les groupes commerciaux français se sont tournés vers l’étranger. Korian a acquis des groupes en Belgique et en Allemagne, DomusVi domine en Espagne et Orpea a acquis des groupes en Pologne, en République tchèque, en Allemagne, et est présent en Amérique du Sud. Et tous lorgnent un marché mirifique qui est en train de s’ouvrir : la Chine.

(11) Ce que décrira parfaitement Gilles Duthil dans son livre « L’arrivée du privé dans la prise en charge des personnes âgées ».

(12) Voir : https://ift.tt/39mVOTn

(13) Voir l’intervention de Colette Eynard : https://ift.tt/2ZOy0ET

(14) Source : « EHPAD La crise des modèles » de Alain Villez

(15) Voir : https://ift.tt/2ZOy0ET

(16) 85% des personnes âgées déclarent préférer continuer à vivre chez elles plutôt que d’entrer en maison de retraite, selon une étude réalisée en France en 2019 par l’IFOP.

(17) L’ouvrage d’Hugo Bertillot et Noémie Rapegno intitulé L’habitat inclusif pour personnes âgées ou handicapées comme problème public, Gérontologie et société, 2019, est particulièrement lucide sur le sujet.

(18) Fondé par la féministe et militante Thérèse Clerc (1927-2016).

(19) Pour reprendre le terme de la Banque Mondiale : https://ift.tt/3pSxjVJ.

(20) Voir : https://ift.tt/3uwvlxW

(21) L’article de Dominique Argoud « Territoires et vieillissement : vers la fin de la politique vieillesse ? » est pertinent sur le sujet.

(22) On dit qu’une ville a un plan radioconcentrique lorsque ses quartiers s’organisent en cercles concentriques, du centre-ville à la périphérie.

L’article Habitat et grand âge : les défis du vieillissement est apparu en premier sur lvsl.fr – Tout reconstruire, tout réinventer.

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Débat du jour – Où en est la menace des mouvements politiques radicaux en France ?

La procédure est lancée par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin, le décret est prêt, et le groupe radical d’extrême-droite Génération identitaire pourrait bien être dissout dans les prochains jours. Ce groupe, héritier plus ou moins direct de plusieurs groupuscules extrémistes parfois violents est coutumier des opérations de communication coup de poing, occasionnellement avec recours à l’intimidation. Il est présenté comme une menace à l’ordre public. Il n’est pas le seul  à être suivi de près. D’autres groupes ou individus plus ou moins organisés, de toutes tendances sont également surveillés. Où en est la menace des mouvement politiques radicaux en France ? C’est la question du jour.

Pour en débattre :

Thomas Rudigoz, député du Rhône (LREM),  membre de la commission de lois, vice-président de  la commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’ultradroite, plaide pour la dissolution du mouvement

Jean-Yves Camus, politologue, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès, chercheur rattaché à l’IRIS, auteur de nombreux livres dont Les Droites extrêmes en Europe, Paris, Le Seuil, 2015, co-écrit avec Nicolas Lebourg

Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême droite et du fascisme. Chercheur au CEPEL (CNRS-Université de Montpellier), Université de Montpellier.

 

                                                                                       

 

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Alexandre Langlois : « Il y a ceux qui dirigent un pays avec une garde de citoyens et ceux qui dirigent avec une garde contre les citoyens »

Alexandre Langlois, du syndicat Vigi police, a choisi de protester contre la gestion politique violente et délétère des effectifs de police en présentant sa démission de ses fonctions de gardien de la paix. Sous le coup d’une nouvelle procédure administrative lancée en dépit de sa décision, nous l’avons interrogé sur les motivations de son geste, ainsi que sur sa vision des réformes nécessaires à l’amélioration des conditions de vie et de travail des policiers et à la reconstitution des liens entre cette institution et la population, que le pouvoir, par son instrumentalisation de la brutalité, semble avoir rompu.

LVSL – Vous avez récemment décidé de démissionner pour protester contre les manquements de la hiérarchie administrative au devoir de protection des fonctionnaires et de bonne gestion des personnels, accompagné de votre collègue Noam Anouar du syndicat VIGI Police. Vous dénoncez conjointement l’utilisation brutale de la répression en manifestation, ainsi que les conditions de travail poussant vos collègues au suicide. Quels évènements spécifiques vont ont conduit à cette décision ?

Alexandre Langlois – Pour être précis, c’est une rupture conventionnelle, que le ministère, en toute illégalité, à commencer à traiter à partir du 1er janvier 2021. La suite d’événements qui l’a précipité est la concomitance entre l’affaire Michel Zecler, où ce producteur a été tabassé par plusieurs policiers, suivi par des tirs de grenades, et le projet de loi sécurité globale, notamment l’article 24, sur la non-diffusion des visages des policiers, mais pas uniquement. Cela a été accéléré par la rhétorique gouvernementale : conjointement, Monsieur Darmanin et Monsieur Macron ont dit que dans cette affaire, ce qui les a choqué, ce sont les images du tabassage. Ce qui m’a choqué, c’est le tabassage, pas les images. La loi qui est défendue par Gérald Darmanin permettra de ne plus voir ces images, or cela semble être précisément ce qu’ils veulent. Nous sommes sur la négation des valeurs de la République. Nous ne voulons plus protéger les gens, mais cacher les déviances du gouvernement. Cette loi sur la sécurité globale va encore plus loin, parce que de façon générale, elle légalise l’affaire Benalla. Le syndicat VIGI – qui est partie civile au tribunal dans l’affaire Benalla — avait porté plainte pour tous les manquements qui ont été découverts, et nous sommes contents que la procédure commence à avancer avec le procureur de la République. Mais pourquoi disons-nous que cette loi permet la légalisation de ces pratiques dangereuses ?

crédits photos : Pablo Porlan/Hans Lucas

Demain, les Benalla, les personnels privés pourront se déguiser en policiers, et plus personne ne pourra dire s’il en existe. Il y a une volonté de privatiser les missions régaliennes de l’État, avec le transfert de pouvoirs de police judiciaire à des sociétés privées. Ces entreprises n’ont pas à cœur l’intérêt général, mais faire de l’argent. C’est bien quand on vend une voiture, mais quand on assure une mission de l’État, cela pose un problème, notamment sur la question d’à qui va la fidélité. Dans l’affaire Benalla, Macron voulait privatiser sa sécurité. Nous avions des spécialistes de gendarmerie et de police qui ont assuré la sécurité de tous les présidents de la 5e République, sans jamais faillir à leur mission. Mais Macron voulait une sécurité privée. Pourquoi ? Parce qu’il y en a qui sont pour l’intérêt général, et d’autres dont la loyauté est achetée par l’argent. Comme disait Aristote, « il y a ceux qui dirigent un pays avec une garde de citoyens, et d’autres avec une garde contre les citoyens ». Tout cela fait fond sur un désengagement de l’État vers les polices municipales, qui pose un problème d’égalité des citoyens quant à la sécurité sur le territoire. Chaque commune, en fonction de ses budgets et de ses possibilités, n’aura pas la même police municipale. Toute commune, tout citoyen a un droit constitutionnel à une égale qualité du service public.

LVSL – Est-ce que vous avez des nouvelles par rapport à votre procédure disciplinaire en dépit de votre demande de démission ?

A. L. – J’ai écrit au ministre pour demander ma démission, en précisant que je ne voulais pas que cela prenne trop de temps, pour éviter que cela ne donne prise à une éventuelle sanction en termes de calendrier… La réponse du ministre a été de m’envoyer en conseil de discipline un mois après. Ce qui est assez amusant, c’est qu’après deux mois sans réponse, tout agent peut considérer que son administration accepte le départ, ce qui a d’ailleurs été confirmé par Mr. Darmanin. Une question lui a été posée quand il était ministre des comptes publics, au Sénat, pour connaître la nouvelle réglementation sur le silence de l’administration. Il a alors répondu qu’il n’y a pas de cadre précis, donc cela veut automatiquement dire qu’il y a une acceptation par l’administration dans ce genre de circonstances. Au lieu de quoi, il m’a donc envoyé en conseil de discipline. Ce conseil de discipline s’est bien passé, autant qu’il était possible. Dans la fonction publique, un conseil de discipline rend un avis, c’est au ministre d’avoir le dernier mot. En général, l’avis rendu est conforme à celui du conseil de discipline, pour avoir un paravent si l’une des parties prenantes est en désaccord avec cette décision.

Dans mon cas, tous les syndicats ont décidé de ne pas prendre part au vote, considérant que leur rôle n’est pas de juger la liberté d’expression syndicale. Il y a donc eu un front syndical. J’ai eu la chance d’être accompagné par des personnes ayant des profils totalement différents : un syndicaliste du FPIP qui est également au Rassemblement National, par Gérard Miller, et par David Dufresne. Ce dernier, pour l’anecdote, m’a appelé quelques jours avant ma convocation, parce qu’il veut faire un nouveau documentaire sur la police, et notamment sur ce qu’il se passe en interne, quand un policier dénonce certains agissements. Je l’ai donc rappelé pour qu’il puisse venir voir un cas concret. Il a accepté et il était content de venir. Finalement, aucune décision n’a été prise lors de ce conseil de discipline, c’est au ministre de trancher.

Par rapport à la première affaire et l’expérience que j’ai déjà eu, pour des motifs similaires de liberté d’expression syndicale, le conseil de discipline ne s’était pas non plus prononcé, et Mr. Castaner avait estimé que cela méritait une exclusion de 12 mois de fonction, dont 6 fermes. Mr. Darmanin a le choix, soit de légaliser la rupture conventionnelle qu’il a acceptée par sa non-réponse, soit de me sanctionner, en me renvoyant, me révoquant. C’est entre ses mains, donc je suis toujours en attente. Selon la jurisprudence, il a environ un mois pour se décider, ce qui nous amène aux alentours du 20 février. Le respect de la légalité par le ministère de l’Intérieur n’est cependant pas sa plus grande spécialité. 

LVSL – Quelles mesures immédiates dans l’emploi et la gestion des effectifs de police recommanderiez-vous pour renouer le lien de confiance qui semble brisé entre ce corps d’État et la population ?

A. L. – La première chose à faire serait de réformer l’IGPN, l’inspection générale de la police nationale. Toutes les démocraties européennes ont un organisme de contrôle indépendant. En quoi cela recrée-t-il le lien entre police et les citoyens ? Cela a trois effets immédiats. Premièrement, il y a une transparence vis-à-vis de la population. Quand on se reporte à l’interview de la directrice de l’IGPN, Brigitte Julien, par Envoyé Spécial, on constante que quand elle est interrogée sur les plus de 300 affaires de violence sur les Gilets Jaunes, elle n’en considère que 2, avec un sourire narquois. Cela pose quand même un problème. En second lieu, cela pose également un problème sur la gestion en interne des dossiers concernant la discipline. Nous avons également eu un cas récemment, d’intelligence avec un pays étranger, concernant des ventes de fichiers de renseignement français au services de renseignements marocains à l’aéroport d’Orly. L’IGPN, alors sous la responsabilité de l’ancienne directrice, Madame Guillemard, semblerait avoir orienté l’enquête, à tel point que le juge d’instruction s’en est plaint dans les colonnes du Parisien, en effet, le directeur de la police des frontières d’Orly était son mari.

Il fallait donc le couvrir, trouver un responsable sans remonter trop haut. Cela pose des problèmes graves de fonctionnement interne de cette administration. Par ailleurs, cela permet de libérer la parole des policiers. Souvent, on se demande pourquoi les policiers ne dénoncent pas les faits qui se passent, les faits de violence illégale, de racisme, ou la mauvaise gestion. Ils ne le font pas, tout simplement parce que lorsqu’un policier veut le faire, il est envoyé en disciplinaire, pour manque de loyauté envers ses chefs, pour avoir porté atteinte au crédit et renom de la police nationale. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai été sanctionné notamment, pour discrédit et atteinte au renom de la police nationale : pour le directeur, en ayant médiatisé certains manquements et dysfonctionnements graves en interne, c’est de ma faute si l’image de la police a été ternie. A cela, j’ai opposé le fait que si jamais l’ordre avait été rétabli au sein de la police nationale, je n’aurai pas eu besoin de médiatiser. Nos collègues du syndicat avaient déjà averti. Pour nous, c’est eux les fautifs. Cela sera au tribunal administratif de statuer.

crédits photo : Pablo Porlan/Hans Lucas

Cela libérerait donc la parole, parce que si les policiers n’avaient plus peur d’être envoyés en conseil de discipline pour avoir dénoncé des manquements de leur hiérarchie, et qu’un organe de contrôle indépendant est mis en place, ils pourront décrire plus librement les dysfonctionnements multiples dont ils peuvent être témoins. La hiérarchie sera peut-être plus encline à ne plus donner des ordres illégaux. Enfin, l’IGPN a également un rôle d’audit et d’amélioration du service public. Comment cela se passe-t-il aujourd’hui ? Le commissaire qui est à l’IGPN va échanger avec un commissaire dans un autre service, souvent ami, pour lui demander de bien le noter. C’est ce qui construit le discours officiel suivant lequel « dans la police française, tout va bien, circulez, il n’y a rien à constater ». Si ces évaluations étaient effectuées par un contrôle indépendant, comme en Angleterre, nous n’en serions pas là. Pour avoir discuté avec des collègues anglais, qui m’ont confié avoir agi avec précipitation sur certains sujets lors des émeutes de 2012. Ils ont commis des erreurs, les ont reconnues, et se sont demandés comment faire la prochaine fois pour que cela ne se reproduise pas. Cela permet une amélioration du service public, conjointement avec des personnes qui sont à la fois des professionnels et des usagers. Parce que souvent, notamment avec le Beauveau de la Sécurité, on parle de beaucoup de gens sauf des premiers concernés, sauf des usagers des services publics. Cela serait donc le premier et plus important maillon de la chaîne d’une grande réforme d’amélioration du fonctionnement de l’institution.

LVSL – Quel regard portez-vous sur la récente polémique autour de la Loi de Sécurité globale et son fameux article 24 concernant la captation d’images de policiers en manifestation ?

A. L. – Au sujet de l’article 24, il y a eu une hypocrisie terrible de la part du gouvernement et plus particulièrement de Monsieur Darmanin, qui a instrumentalisé la souffrance des policiers pour faire pleurer dans les chaumières et faire accepter l’inacceptable. Il a dit, par exemple, qu’il y a eu un attentat à Magnanville où deux policiers se sont fait assassiner chez eux par un terroriste, et que c’était à cause des réseaux sociaux et de la circulation numérique des images. C’est complètement faux. La cause principale est une fuite de données RH du ministère de l’Intérieur sur une clé USB. Est-ce que depuis ce problème a été résolu ? Non, donc cela peut se reproduire. Le ministre a également dit qu’il y a des policiers qui se suicident ou qui sont en dépression à cause de tout ce qui est diffusé sur les réseaux sociaux. Faux. Les policiers se suicident et partent en dépression parce qu’il y a un management délétère, une perte de sens de leurs métiers, une destruction de leur vie personnelle par des horaires atypiques et beaucoup d’heures supplémentaires (dont une part considérable mal ou non payée). Une fois de plus, le ministère n’a rien fait pour régler ce problème.

Par ailleurs, avec cette loi, on pourra sanctionner de 12 mois de prison ceux qui filment les policiers avec de mauvaises intentions. La loi ordinaire, pour tout justiciable, permet déjà de protéger contre ce type d’action malveillante. Une collègue policière, à Versailles, a été suivie par un individu qui avait une intention manifeste de lui nuire. Elle a été filmée, a vu certaines de ses informations personnelles être diffusées. La personne qui a commis ces actes a été condamnée à 17 mois de prison ferme, —  cinq mois de mieux que la loi de Monsieur Darmanin à son plafond —, si le juge applique la peine maximale.

Enfin, il a dit que, parfois, certains agents peuvent être identifiés sur le net et poursuivis jusque chez eux. La seule fois où des policiers ont reçu des menaces de mort chez eux, avec des courriers, les lettres mentionnaient : « on ne vous connaît pas, on ne vous a jamais vu, par contre, on sait où vous habitez et on peut venir vous tuer ». Comment ces personnes ont pu avoir l’adresse ? Grâce au Journal officiel, parce qu’ils avaient relevé les informations personnelles de tous les régisseurs des CRS, ont regardé leurs lieux d’affectation, ont cherché dans les pages blanches et les ont contactés. C’est une fois plus, une non-sécurisation des données à un niveau administratif, en interne, qui dans certains cas, pour la sécurité des agents ne devraient pas être diffusées au public. Rien n’a été fait non plus de ce côté-là. Nous sommes sur quelque chose d’assez abject : l’instrumentalisation de la souffrance des policiers, leurs suicides, le fait qu’ils peuvent être poursuivis chez eux, pour des motifs de politique politicienne, pour quelque chose qui n’a rien à voir avec la protection des policiers. C’est ce qui est scandaleux avec cet article de loi et sa défense par le gouvernement. Ce qu’il y a d’encore plus scandaleux, et c’est en cela qu’ils sont forts, c’est qu’ils l’ont remis dans la loi sur le séparatisme, dans l’article 18. C’est quasiment le même article reparu dans la loi qui a été votée le mardi 16 février.

LVSL – On assiste depuis plusieurs années à une transformation des doctrines et méthodes de la sécurité intérieure liée à la transformation numérique (reconnaissance faciale, usage des drones…). Il y a une récente décision de mai 2020, du Conseil d’État, d’interdire l’usage des drones pour motif de police administrative notamment sur la surveillance des manifestations. Cela témoigne de la profondeur des clivages liés à cette transformation. Craignez-vous que la technologie, une fois de plus, serve de justification aux dérives sécuritaires, et surtout, austéritaires du gouvernement ?

A. L. – C’est le cas depuis longtemps, même si cela s’est aggravé avec le mandat de Monsieur Macron. J’en veux pour preuve, par exemple, ce qui s’est passé à Viry-Châtillon. Des collègues ont été brûlés dans leur voiture parce qu’ils surveillaient une caméra de surveillance, qui elle-même surveillait un trafic de drogue. Dans un État normal, on se sert plutôt des policiers pour surveiller directement le trafic de drogue et interpeller les gens responsables, plutôt que de surveiller la caméra qui surveille le trafic de drogue… Une fois que cela est arrivé, ils ont renvoyé des CRS, pour continuer de surveiller la caméra de surveillance plutôt que de régler le problème. Pourquoi surveiller une caméra de surveillance plutôt que de régler le problème par des moyens humains traditionnels ? Est-ce que l’on veut surveiller plus largement, est-ce que l’on veut contrôler d’autres types de personnes ? Cet acharnement à défendre l’option technologique contre l’option humaine pose des questions légitimes sur les libertés publiques. Deuxième chose, qui était dans la loi sécurité globale, concernant les drones, il est déjà difficile d’avoir un accès pour rectifier les informations quand on est filmé par des caméras de vidéosurveillance. Il y a bien des panneaux qui l’indiquent, mais on ne fait pas forcément attention. Avec un drone, il est impossible de savoir quand il va nous filmer. L’idée du gouvernement et de l’administration actuelle est d’enregistrer ce qu’ils veulent où ils veulent. Dans cette loi, sur les drones, c’est le seul article de la loi dans lequel il n’y a pas de sanction. Ils disent comment doivent être conservées les vidéos, comment doivent être utilisées les vidéos, mais ils n’évoquent jamais les procédures si la loi et les libertés constitutionnelles ne sont pas respectées.

Finalement, nous sommes en train de remplacer l’être humain par des moyens technologiques, alors que normalement, le moyen technologique doit être au service de l’humain. Des caméras de surveillance peuvent être utiles dans certains endroits, mais il faut que des patrouilles de police puissent intervenir. Là, nous avons juste des films à des fins de propagande politique, mais qui n’ont rien avoir sur la sécurité des usagers. Nous en revenons à l’affaire Benalla, au cours de laquelle les vidéos de surveillance de la préfecture de Paris ont été utilisés par l’Élysée, par un de ses conseillers spéciaux, et diffusées sur des comptes twitter anonymes. Par ailleurs, le directeur de la DOPC, direction de l’ordre public sur Paris, a conservé les vidéos plus de trois mois, alors que le délai légal est seulement d’un mois. Dans la loi, il est prévu un délai d’un mois, mais il n’y a aucune sanction si cela n’est pas respecté.

Concernant la surveillance faciale, quand c’est arrivé en Chine, de nombreux observateurs avaient dit que cela n’arriverait jamais en France. Et pourtant, c’est ce qui est en train de se développer à présent. Quand on voit ce qu’il se passe en Chine, la prochaine étape pourrait bien être le système de notation sociale numérique si on laisse les idéologues qui nous dirigent avec les mains libres… C’est donc inquiétant sur la dérive sécuritaire et autoritaire de l’État et de la classe politique, qui veut la main mise sur des moyens technologiques, car contrairement à des êtres humains, les technologies ne se rebelleront jamais.

Par ailleurs, nous avons numérisé la plupart des données, des fichiers, des services… Nous avons également crée des outils dont la prise de plainte en ligne. Cela crée aussi une coupure importante avec une partie de la population. Pour donner un exemple très concret, ma grand-mère n’a pas internet et n’a donc pas accès à ce service. Cela permet d’éviter certaines affaires et de faire baisser artificiellement le taux de délinquance parce que les gens n’ont pas accès à ces droits. Il y a un gros problème avec cette numérisation accélérée, on coupe le lien humain, dans un moment où on en aurait besoin, notamment dans l’accompagnement. On met en place une barrière numérique, pour faire de l’austérité sur le lien humain nécessaire au service public. Avec la numérisation des plaintes, il n’y aura pas d’accompagnement des victimes, ce qui est quand même assez dramatique dans les missions de la police…

Sur l’utilisation de matériel, cela ne se limite pas au numérique, on essaie de remplacer les êtres humains qui vont dans les manifestations, par exemple, par de l’armement. L’armement sert, normalement, en cas de problème parce qu’on n’a pas assez d’effectifs humains. On a pris la logique inverse, on a renvoyé des effectifs pour les remplacer par de l’armement et cela conduit à augmenter la quantité des blessures graves, des mutilés, parce que les effectifs humains ne sont plus suffisants pour maîtriser une situation de façon moins violente. Il y a toutes ces dérives, qui mènent à plus de sécuritaire, plus de contrôle, et surtout, avec le moins de gens possible. L’objectif lisible derrière ces choix est une société de surveillance généralisée où tous les fichiers peuvent être pilotés au niveau central, demandant un cercle restreint de personnes de confiance, verrouillé en fonction d’objectifs soustraits à la vue des institutions démocratiques et des citoyens. La CNIL rends certes des avis, mais comme nous l’avons vu dans le cadre du fichage centralisé « Gendnotes » portant sur des opinions politiques, religieuses, syndicales, sexuelles, y compris certaines données de santé normalement protégées par le secret médical, ce genre de décisions liberticides passent tout de même facilement. Ce qui est assez inquiétant quant à l’état de notre système politique.

Un député avait proposé dans le cadre des débats sur la loi contre le séparatisme, que le ministre de l’Intérieur puisse décider tout seul des assignations à résidence, sans contrôle du juge. Heureusement, l’amendement a été écarté, car inconstitutionnel, mais on voit l’idée du projet. La dérive autoritaire est bel et bien installée au cœur de la classe politique actuelle…

LVSL – Allez-vous continuer votre démarche civique autour des questions de sécurité à suite de votre démission ? Quelle forme va prendre votre engagement à présent ?

A. L. – Oui, je vais continuer. J’aimais mon métier, mais il a été dénaturé. J’avais décidé de quitter la police quand il n’y aurait plus de moyen de résister en interne. En interne, à chaque fois que l’on fait quelque chose, nous subissons un conseil de discipline, des sanctions, et même quand on gagne au tribunal, cela prend trois ans. Au bout d’un moment, dans la vie de tous les jours, cela devient compliqué de boucler les fins de mois. J’ai donc décidé de quitter cet endroit anxiogène, délétère et que je peux continuer à suivre de l’extérieur, fort de mon expérience. Il y a un premier projet qui s’est mis en place, l’association « IGPN citoyen », de laquelle je suis président. Nous cherchons à faire tomber ce premier domino. Nous avons imaginé un modèle participatif inspiré des jurys d’assises. Si nous avons deux tiers de citoyens non policiers, tirés au sort et un tiers de policiers, également tirés au sort, nous avons un certain équilibrage. En général, les jurys d’assises donnent des décisions qui sont en adéquation avec l’attente populaire, et cela permet de la transparence. C’est donc un premier combat, et je pense que si ce domino tombe, cela permettra de redonner de la confiance dans la police, et d’aider les gens et les policiers qui sont anonymes, qui résistent à des ordres illégaux et aux pressions qu’ils reçoivent de leurs supérieurs hiérarchiques. 

crédits photos : Pablo Porlan/Hans Lucas

Soit je me résigne à changer complètement de secteur professionnel, soit je trouve un moyen de continuer le combat en en faisant mon activité principale, par exemple par de l’associatif, avec des budgets, ou du conseil politique. Il y a plusieurs options. Et si ce n’est pas possible, je continuerai en trouvant un travail alimentaire en complément tout en continuant le combat. Je n’ai pas envie de laisser la police dans cet état, parce qu’elle est garante des libertés individuelles, celles que nos dirigeants abîment, en permettant l’oppression du peuple plutôt que de permettre son épanouissement, et je n’ai pas envie que mes enfants grandissent dans un monde pareil. Le combat va donc continuer.

Pour qu’il y ait un débat démocratique en France, il faut qu’il y ait des limites, parce qu’on ne peut pas faire usage de violence ou de mensonge, comme l’avait pourtant dit Sibeth Ndiaye, qui assumait le recours au mensonge pour faire passer les réformes pour lesquelles la majorité a été élue. Non seulement ces gens ne vont pas sur le terrain, mais pire encore, les réformes pour lesquelles ils ont été élus ont été savamment camouflées dans une rhétorique creuse autour de l’énergie entrepreneuriale, la « start up nation ». On assiste à une inversion des valeurs.

Je vais quoi qu’il arrive continuer le combat contre ces injustices, mais je ne sais pas définitivement sous quelle forme. La seule corde que j’ai à mon arc, c’est que j’avais prévu une reconversion comme détective privé, au cas où !

L’article Alexandre Langlois : « Il y a ceux qui dirigent un pays avec une garde de citoyens et ceux qui dirigent avec une garde contre les citoyens » est apparu en premier sur lvsl.fr – Tout reconstruire, tout réinventer.

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Ali Laïdi : « Le but de la réflexion sur la guerre économique, c’est un objectif d’écologie humaine »

Journaliste pour France 24 où il anime l’émission le Journal de l’Intelligence économique, chercheur associé à l’IRIS, docteur en sciences politiques et membre fondateur de l’École de pensée sur la guerre économique, Ali Laïdi a publié plusieurs ouvrages consacrés aux guerres économiques dont l’Histoire mondiale de la guerre économique. En 2019, il a publié Le Droit, nouvelle arme de guerre économique : comment les États-Unis déstabilisent les entreprises européennes chez Actes Sud, dans lequel le journaliste et chercheur revient sur le développement de l’extraterritorialité du droit américain au moyen de luttes contre la corruption et visant à empêcher de commercer avec des régimes hostiles aux États-Unis comme Cuba ou l’Iran. Dans cet entretien best-of, réalisé en novembre 2019, nous avons souhaité revenir avec Ali Laïdi sur la situation géopolitique en matière de guerre économique ainsi que sur la stratégie de la France en la matière. Nous revenons également sur les nouvelles armes fournies par les États-Unis en matière d’extraterritorialité du droit ainsi que sur l’insuffisante réponse de l’Union européenne.

LVSL – Quel est votre opinion, votre interprétation de l’entretien d’Emmanuel Macron à The Economist en 2019 concernant l’état de mort cérébral de l’OTAN mis en perspective de son rapprochement, son dégel avec Vladimir Poutine au G7 ?

Ali Laïdi – Nous vivons une phase assez intéressante dans la problématique de l’affrontement économique. Cela fait vingt-deux ans que je travaille sur le terrain en tant que journaliste et que chercheur. Ce que j’entends depuis un ou deux ans, ce sont des choses que je ne pensais pas entendre avant des années. Il y a vraiment des choses qui sont en train de bouger dans la perception des élites politiques, économiques et administratives. Est-ce que cela va déboucher sur quelque chose de très concret ? Je ne sais pas, mais il y a néanmoins une évolution.

La sortie d’Emmanuel Macron sur la mort cérébrale de l’OTAN s’intègre dans une compréhension du monde qu’il a eu, je pense, à partir du moment où il arrive au pouvoir. Ce n’est pas quelqu’un qui est franchement anti-américain : on s’attend plutôt à ce que ses relations avec les États-Unis soient apaisées. Mais je pense qu’il a tout de suite vu qu’il y avait un gros problème avec nos relations transatlantiques, avec le personnage de Trump, qui, en soi, ne révèle rien d’autre de ce que font les États-Unis depuis soixante ans, mais qui le fait avec ses mots, avec ses tweets, avec son côté un petit peu radical et non conventionnel. Le président français s’aperçoit qu’on ne peut plus compter sur la relation unique Paris-Washington, et surtout sur la relation Bruxelles-Washington.

Je pense qu’au début de son mandat, il a très vite perçu le problème. Il a essayé de le résoudre dans un axe Paris-Berlin, puisque Paris-Londres à cause du Brexit. Il s’est aperçu qu’il ne pourrait pas amener la question au niveau à Bruxelles dans cet axe Paris-Berlin. La stratégie a donc été de bouger d’abord en France, et de faire en sorte d’avoir une voix qui porte à Bruxelles. Parmi la manière de bouger du président Emmanuel Macron, il y a un pivot qui s’exerce : puisqu’on ne peut pas compter sur la relation Paris-Washington ni Bruxelles-Washington on va l’orienter, on va la rééquilibrer. En effet, elle était complètement penchée sur l’axe transatlantique donc il fallait la rééquilibrer en remettant dans la balance le poids de nos relations avec la Russie. Et c’est assez fort parce qu’il y a eu ce qu’il a dit à propos de l’OTAN, mais avant il y a aussi eu l’envoi du ministre des Affaires étrangères à Moscou, et encore avant, son discours assez incroyable à la conférence des Ambassadeurs où il les prévient qu’ils n’ont pas intérêt à le paralyser, le parasiter dans la relation qu’il est en train de reconstruire avec Moscou.

LVSL – Sur ce point, certains observateurs, comme Éric Denécé, interprètent ce revirement comme étant aussi l’effet de Trump lui-même qui, s’opposant aux néoconservateurs en interne aux États-Unis, aurait besoin d’un intermédiaire en Europe pour renouer une relation que la technostructure lui empêche de faire avec la Russie. Que pensez-vous de cela ?

A.L. – Si j’ai bien compris, Eric Denécé pense qu’il s’agit d’un jeu à la fois pour Macron et pour Trump pour avoir un interlocuteur en Europe, pour rétablir les liens avec la Russie. Ce qui est clair c’est que Trump est un ennemi de Poutine. Trump n’aime pas la Russie. Ce qu’il aime c’est l’image de Poutine : homme fort, qui a rétabli une situation qui était catastrophique à la fin des années 1990, qui tient les verrous de son pays, etc. C’est ça qu’il aime, ce n’est pas la Russie en tant que telle.

Lire sur LVSL : « Eric Dénécé : Emmanuel Macron s’est totalement aligné sur l’insoutenable position américaine concernant l’Iran ».

Est-ce que Trump joue un jeu parfaitement conscient avec Macron, pourquoi pas. Mais dans ces cas-là, ils arrivent à contre-temps. C’est-à-dire que quand Trump arrive et qu’il tape sur l’OTAN, en disant que c’est « obsolète », alors Macron aurait dû suivre le président. Or il ne l’a pas suivi à l’époque. Maintenant, qu’il dit que « l’OTAN est en mort cérébrale », les États-Unis viennent dire que ça fonctionne. Si stratégie il y a, elle n’est pas très coordonnée.

Trump aime bien la Russie de Poutine, mais il a une Amérique profonde, démocrate et républicaine, qui ne le suit pas là-dessus. Quant à Macron, il n’y a pas vraiment de France profonde qui l’empêcherait de renouer avec la Russie parce qu’il a une fenêtre d’ouverture qui est très belle en ce moment. C’est l’exaspération des élites dirigeantes économiques, politiques et administratives envers les États-Unis.

Il le sent bien, les remontées sont très claires : il y a vraiment une exaspération vis-à-vis des États-Unis. Ce n’est pas un revirement mais plutôt un rééquilibrage des relations qui consiste à dire qu’on ne peut pas mettre tous nos œufs dans le même panier, c’est-à-dire tout invertir dans la relation transatlantique. Je ne suis pas macronien mais il a raison de dire que la stratégie de la France, la stratégie de l’Europe, c’est ni Washington, ni Moscou, ni Pékin. Ce doit être la relation Paris-Bruxelles, Madrid-Bruxelles, Berlin-Bruxelles, etc. Je ne sais pas si c’est ce qu’il pense, mais en tout cas, dire non aux États-Unis, non à la Russie et non à la Chine, ça devrait être la position de n’importe quel président français, allemand, espagnol, italien, etc. Si ce rééquilibrage tend vers cet objectif, tout le monde va applaudir. Il va y avoir une résistance, même en France. Vous allez avoir la résistance de gens qui restent dans les canons néolibéraux et qui vont vouloir mettre des bâtons dans les roues. Mais je suis sûr que le président Macron et l’ensemble de son cercle de gens ont été impressionnés par le mouvement des gilets jaunes. Je pense qu’ils ont compris aujourd’hui ce qu’on dit depuis vingt-deux ans : il y a un continuum entre des événements comme les gilets jaunes et la préservation des intérêts économiques souverains de Paris, de Bruxelles, de l’Europe, etc. Je pense qu’ils sont en train de comprendre cela. Par conséquent, la pression vient du bas, et elle est puissante. Les résistances resteront dans les infrastructures. Mais je crois qu’en vingt-deux ans, je n’ai jamais entendu ce que j’entends actuellement dans les hauts niveaux de l’administration.

Il n’y a pas encore de changement de paradigme car cela va demander beaucoup de travail. Mais ils sont en train de se rendre compte qu’ils ont eu tort de ne pas se poser ces questions-là clairement. Ils sont en train de se dire qu’il faut s’intéresser à ces questions d’affrontement économique parce que ce sont des questions éminemment politiques. Ce ne sont pas des questions économiques. Ce sont bien des questions politiques, puisque la finalité est bien la souveraineté politique.

Quand vous voyez qu’au MEDEF ils ont créé un Comité de souveraineté économique, vous constatez l’avancée du MEDEF. À la rigueur, c’est à l’État de parler de souveraineté économique. Non, le MEDEF en parle aussi désormais. J’observe un certain nombre de signaux, depuis deux ans, qui montrent vraiment que sur le discours, ils sont en train de comprendre quelque chose.

Toute la question va être d’accompagner, de nourrir ce discours, de manière à ce qu’il aboutisse à des actions concrètes liées à la sécurité économique.

LVSL – L’organe de centralisation de l’intelligence économique est revenu à Bercy, le SISSE. Vous parliez du MEDEF qui se positionne sur ces questions de souveraineté : est-ce que cela signifie qu’il y aura une coordination au niveau des politiques publiques plus importantes entre le secteur privé, le secteur public, les grands patrons ?

A.L. – C’est le souhait le plus fort du SISSE. L’Intelligence économique (IE) a toujours été à Bercy. Mais simplement, c’était l’IE. Aujourd’hui, le SISSE parle de sécurité économique. J’entends de la part de ces élites le mot « guerre économique », « pillage de nos données technologiques », etc. pour la première fois en vingt-deux ans. Ce sont des mots qui commencent à apparaître dans des cercles où ils étaient jusque-là tabous, interdits. Le SISSE se veut le pivot de cette organisation, de cette circulation de la réflexion, de la prise opérationnelle des problématiques liées à la sécurité économique. C’est son vœu le plus cher. Et on ne peut que le lui souhaiter, même si dans toute la courte histoire de l’intelligence économique en France, et quand vous regardez les modèles étrangers, quand ça a été pris à l’étranger et bien pris, ça a été pris au plus haut niveau de l’exécutif, c’est-à-dire en Grande-Bretagne le Premier ministre, aux États-Unis le président, en Russie le président, au Japon, le Premier ministre. Ça a progressé dans l’histoire de l’IE en France, c’est-à-dire qu’on va connecter le SISSE à l’Elysée. C’est évidemment l’appui de l’Elysée fort, clair et franc qui lui donnera toute sa dynamique.

LVSL – Vous disiez qu’en vingt-deux ans c’était la première fois que vous entendiez des mots réels d’une prise de conscience de ce qu’il se passe. N’y en a-t-il pas eu, en particulier en France, dans les années 1990, à la suite des lois Helms-Burton de protestation – la France avait menacé d’aller voir l’OMC. Est-ce qu’en France il n’y tout de même pas un discours similaire depuis longtemps ? Ou a-t-il vraiment fallu attendre ce qu’il s’est passé avec Alstom, puis avec Siemens, pour que cette prise de conscience arrive ?

A.L. – Ce n’est pas seulement Alstom, Siemens, qui l’a fait émerger. Le véritable tournant a eu lieu avec les gilets jaunes. Ce lien est primordial. Parce qu’à la rigueur, ils peuvent abandonner Alstom. Ces élites dirigeantes économiques étaient vraiment dans une perspective néolibérale. Ils perdent Alstom, et donc ?

Mais non : les ouvriers d’Alstom se battent. C’est cette résistance qui fait qu’ils sont obligés de prendre en compte le problème. Là où je suis optimiste aujourd’hui, c’est parce que, en effet, j’entends des choses que je n’ai jamais entendu. Là où j’étais pessimiste avant : Helms-Burton c’est 1996, Alstom c’est 2014, BNP c’est 2015, etc. ; ils ne comprennent pas ce que sont les signaux faibles. Or le signal faible, disons en matière d’extra-territorialité américaine c’est 1982. Quand Reagan veut interdire aux filiales des sociétés américaines de participer à la construction du gazoduc qui amène le gaz soviétique en Europe, vous avez Margaret Thatcher qui tape du poing sur la table et qui dit qu’il est hors de question qu’ils nous imposent leur droit de cette manière. Ça c’est un signal faible ! 1982 ! Il faut attendre 1996 pour la loi Helms-Burton, la problématique avec Cuba parce que ça empêche un certain nombre d’entreprises européennes etc. Là encore, c’est l’Europe qui dépose plainte, qui retire sa plainte à l’OMC, et puis il faut attendre les premiers mouvements de l’extraterritorialité américaine avec des sévères amendes au début des années 2000 pour qu’entre 2002 et 2015 il y ait la BNP. Ça n’a pas bougé. Depuis 1982, ils n’ont rien mis en place ! À partir de 1996, ils n’ont rien mis en place ! Alors il y a le règlement de 1996 de la Commission européenne, mais ils n’ont rien, quasiment rien.

LVSL – Est-ce que ce ne serait pas lié justement à une question générationnelle c’est-à-dire Margaret Thatcher ou d’autres, même si c’est le point de départ du néolibéralisme, c’est quand même des gens qui viennent d’un autre monde, encore plus ancien que ce que l’on appelle aujourd’hui l’ancien monde et tous nos dirigeants qui n’ont pas réagi dans les trente dernières années sont des gens qui vivent, ou vivaient, peut-être, du fantasme de la fin de l’Histoire, de l’ère Fukuyamienne aussi. N’est-ce pas une question psychologique, de formation des mentalités ?

A.L. – Depuis vingt-deux ans je travaille sur ces questions et je me demande « comment c’est possible ». Il y a plusieurs explications, qui mériteraient un bouquin entier.

Si je les prends d’un point de vue historique, on est, en Europe, bloqué sur la conception smithienne du marché. Je vais même plus loin : la conception de Montesquieu du commerce, « le commerce adoucit les mœurs ». De plus, nous avons mal lu Montesquieu parce que dans un autre passage de son livre il dit que les commerçants se font la guerre entre eux, donc attention, il faut les encadrer. Nous avons été bloqués à Montesquieu, le doux commerce, puis après Adam Smith : le marché c’est le lieu où un acheteur et un vendeur se rencontrent, passent un deal et les deux possèdent le même niveau d’information. Les anglo-saxons, eux, ont avancé sur ces définitions, et à partir de cette définition, ils ont repris celle des néolibéraux, donc l’école néoclassique : le marché, c’est tout le contraire, c’est le lieu de la concurrence, et c’est celui qui possède le meilleur niveau d’information qui remporte la mise. On est à l’inverse de la conception européenne du marché. Tout mon travail de chercheur, c’est de dire, en reprenant Montesquieu, qu’on l’a mal lu, d’abord, et qu’on en a tiré la conclusion que la politique avait le monopole de la violence, que c’était le champ de l’affrontement de la violence. Moi je dis non. Le champ économique est aussi un champ de la violence. Dans les économistes, personne ne travaille le champ de la violence dans les relations économiques. On en est donc aujourd’hui à ce qu’il n’y est aucune pensée stratégique, en France comme en Europe, sur ces problématiques de violence dans le champ économique. Lorsque j’ai commencé en 1996, aucune entreprise de taille importante ne voulait me parler, aucune. Il a fallu, à l’époque, que je passe par les sociétés d’intelligence économique qui étaient les prestataires de service de ces grosses boîtes. Au bout d’un certain nombre d’années, par la confiance, elles ont accepté de me parler de ces opérations qu’elles menaient, essentiellement défensives, et quelques-unes offensives. Même aujourd’hui, quand je vois et j’entends des entrepreneurs de très haut niveau, du CAC 40, dire qu’ils n’en peuvent plus de cette pression américaine je leur dis que c’est aussi un peu de leur faute car ils n’ont pas porté de discours pendant des années.

LVSL – Est-ce que la cécité des élites politiques est aussi une cécité des élites économiques envers et contre tout ? Par exemple lorsqu’à la BNP Paribas, il commence à y avoir des signaux faibles dangereux, mais tant qu’on a rien du département de la Justice, a priori tout va bien, alors que la plupart des responsables économiques pensent qu’ils restent immunisés contre ça.

A.L. – C’est terminé. Ce que l’on voit dans les yeux c’est la peur, parce qu’à partir du moment où ils arrêtent des gens, ils les envoient en prison, Pierucci, … C’est la peur qui se lit sur la plupart des visages des grands patrons. On touche à votre intégrité physique. Ce n’est plus le lambda qui va compter, ils tapent sur des directeurs etc. Il y a une vraie peur que j’ai vu dans ces trois années d’enquête.

Pour revenir à ce que vous disiez, pour moi, la première des responsabilités, c’est l’absence de pensées. Qui est censé apporter de la pensée ? Le monde académique et universitaire, au sens très large : école de commerce, d’ingénieur, universités, etc.

Moi, quand je reprends mes études en 2006, pour faire une thèse, je me tourne vers Sciences Po, parce qu’à l’époque j’enseigne là-bas, et je leur demande s’ils veulent prendre ma thèse. La personne, que je ne citerai pas, par charité, me dit : « C’est quoi la guerre économique ? Cela n’existe pas ! ». La première responsabilité elle est donc là. C’est pour ça que tout mon travail, à travers l’école de pensée sur la guerre économique qu’on a lancée récemment, est d’aller porter ce discours-là dans les universités et les grandes écoles, pour qu’ils en fassent un objet d’étude. Il ne s’agit pas de se transformer en guerrier économique mais de dire que c’est un objet d’étude, c’est un objet conflictuel, c’est un objet polémologique, c’est un objet où, en effet, il y a moins de transparence que si on étudie Victor Hugo, mais il faut y aller. Il faut essayer de comprendre ce qu’il se passe. S’il y avait eu ce travail, je pense que des générations d’entrepreneurs, de dirigeants, de cadres-dirigeants, auraient peut-être étaient un peu plus alerte, et le politique aussi parce qu’il aurait touché ces questions-là.

LVSL – C’est donc une bataille culturelle à mener ?

A.L. – Énorme ! Ni HEC, ni Sciences Po, ni l’ENA, n’a de formation sur ces problématiques de guerre économique. Or ce sont les futurs dirigeants. Il y a deux ans, des étudiants de l’ENA sont venus me voir dans le cadre d’un travail sur la relance de la politique publique de l’intelligence économique. On a parlé deux heures. Au bout de ces deux heures, ils étaient effarés de voir à quel point on avait du retard. Au bout des deux heures, je leur ai dit que la réponse était très claire : est-ce que, eux, étudiants de l’ENA, reçoivent ces cours ? Non…

Les seuls qui ont reçu des cours à l’ENA sur l’intelligence économique, ce sont des étudiants étrangers. Nous partons de très loin. Des gens comme moi ont été mis de côté par le monde universitaire, parce que la question de la guerre économique c’était une non-question, ça n’existait pas, ou c’était un tabou dont il ne fallait surtout pas parler.

Lire sur LVSL : « Nicolas Moinet : Nous sommes en guerre économique. On ne peut pas répondre aux dynamiques de réseaux par une simple logique de bureau ».

Puisque vous êtes, vous, dans le combat politique, le problème du concept de guerre économique c’est qu’il est entre deux visions extrêmes : la vision néolibérale, qui dit que la guerre économique n’existe pas, parce que, si moi, néolibéral, je dis qu’elle existe, alors, de fait, je suis obligé d’accepter l’intervention de l’État, seul acteur légitime à porter la violence, donc je l’efface, tout en sachant parfaitement qu’elle est là. À l’autre bout, plutôt extrême gauche, il y a le discours qui nous a cassé aussi pendant des années qui dit que les porteurs du concept de guerre économique portent un faux concept qui ne sert que le patronat, qui l’utilise pour demander aux salariés d’abandonner les acquis sociaux depuis des décennies, au nom de la compétition économique mondiale. Mais c’est tout le contraire ! Les gens qui parlent de la guerre économique sont au contraire des gens qui défendent les modèles sociaux-culturels français, tout comme le modèle social-culturel algérien, turc, malgache, etc. Le but de la réflexion sur la guerre économique c’est un but d’écologie humaine. Si vous ne préservez pas la différence des modèles culturels, quand bien même on est d’accord sur le cadre géo-économique du marché, le jour où il y a de nouveau une crise comme celle de 2008, et que vous avez un acteur comme les États-Unis, l’Europe – parce que nous on l’a fait -, la Chine ou la Russie qui a uniformisé le monde, il n’y a aucune possibilité de résilience. La résilience, en cas de crise très grave, viendra de la diversité des modèles. C’est cela qui nous sauvera si on refait des bêtises. Et à mon avis on va en refaire. Vous voyez donc que la démarche est tout le contraire de ce que pense l’extrême gauche.

LVSL – Dans votre réflexion, vous mobilisez beaucoup l’importance des gilets jaunes dans la prise de conscience économique de la technostructure. Les gilets jaunes demandent le RIC, mais ils soutiennent aussi, dans l’opinion majoritaire, le référendum sur ADP. Est-ce que la question de l’intervention par référendum de la population ce ne serait pas aussi une arme de défense économique, plutôt que de compter exclusivement sur une structure gouvernementale ?

A.L. – C’est sûr. Ces interventions via le RIC ce sont des interventions qui illustreront la défense de la souveraineté économique.

Quand je parle des gilets jaunes, j’englobe tous les mouvements. Les gilets jaunes ça a une répercussion en France mais j’englobe aussi Podemos, Occupy Wall Street, etc. Ce sont les peuples qui se soulèvent contre, pas seulement le néolibéralisme, mais contre l’ADN du néolibéralisme, qui est la compétition à tout prix. Ce sont eux qui disent à un moment, stop, parce que ça ne va plus avec le projet démocratique. Je rappelle que la base Rousseauiste du projet démocratique c’est de dire : moi individu j’abandonne mon droit à la violence pour construire un ensemble, à partir du moment où cet ensemble me protège. Si l’ensemble ne me protège plus, alors je reprends mon droit à la violence. Ce que les peuples réclament dans le monde avec tous ces soulèvements, c’est ça. C’est de dire : attention vous oubliez le contrat de base qu’on a tous signé, qu’on soit français, américain, algérien, etc. On a tous signé ce contrat qui consiste à renoncer à notre violence, à partir du moment où, ensemble, la solidarité, nous protège. Si vous ne faites plus ce boulot-là, alors il est normal que chaque individu réagisse. Je ne légitime pas la violence, mais voilà comment cela s’inscrit et voilà comment les peuples contestent directement la compétition à tout va qui est inscrite dans l’ADN du néolibéralisme.

LVSL – D’ailleurs nous voyons bien que le monopole de la violence légitime, la violence régalienne d’État est utilisée aux fins de protéger la structure économique dans toutes les révolutions qu’on voit un peu en ce moment à travers la planète.

A.L. – C’est là où les élites perdent la main. Je pense qu’en France, ils sont en train de le comprendre. 

LVSL – Parce que c’est le plus représentatif, on met énormément la focale sur l’extraterritorialité des lois américaines et en particulier de l’action, vous l’avez bien distingué, de l’administration américaine et peut-être moins de la justice américaine, qui se sent parfois mise de côté par l’OFAC, la Justice du Trésor américain. Est-ce qu’il n’y a que les États-Unis qui ont, dans leur arsenal juridique, développé un tel modèle ? Y a-t-il d’autres pays, comme la Chine par exemple, ou même des pays de l’UE, qui ont aussi pris les devants ?

A.L. – À ce niveau-là, il n’y en n’a pas. Vous avez raison de préciser que l’administration de la justice américaine est en roue libre sur ces questions ; elle ne souhaite surtout pas qu’un des acteurs aille au bout et interpelle la justice américaine pour que ça aille à la Cour suprême. La tradition de la Cour suprême c’est de dire non à des actions de la justice américaine qui rentreraient en contradiction avec d’autres justices dans le monde. Les européens disent qu’eux aussi extra-territorialisent, avec le RGPD. On sourit… Le RGPD il ne vaut plus rien face au Cloud Act que Trump a signé. On ne joue pas dans la même catégorie. Ce ne sont pas des différences de degrés mais de nature. En revanche, côté chinois, ils apprennent très vite. Leur objectif, évidemment, c’est la réciprocité.  Ils vont réussir à monter en gamme très rapidement et à imposer aussi leur droit. C’est ce qu’ils font sur l’ensemble de la route de la soie grâce à leurs subventions, à leurs aides, à leurs investissements. Ils font signer des contrats de droit chinois sur toute la route de la soie et ils ont créé trois tribunaux arbitraux dont deux à Pékin, pour pouvoir régler les éventuels contentieux qu’il y aurait sur la route de la soie à partir de contrat de droit chinois. Ils ont donc parfaitement compris. Ce n’est pas un hasard si les deux livres, Pierucci et le mien ont été traduits très rapidement. Il y a une soif de connaissance en Chine. Et cette soif-là, quand on est un milliard trois cents millions, elle peut très vite aboutir à un rééquilibrage des relations. Les Chinois sont tranquilles, ils ont le temps, ils ont la masse pour eux, et ils ne se laisseront pas faire. S’ils acceptent d’être bousculés, parce que même moi j’ai été surpris de la manière dont ils ont accepté d’être bousculés sur le dossier ZTE et sur le dossier Huawei, c’est parce qu’ils ont, et à juste titre, le sentiment qu’un accord commercial plus large permettrait de régler très rapidement ces deux affaires. Contrairement à ce qu’Obama a dit lors de l’affaire BNP au président Hollande – en disant qu’il ne peut pas intervenir du fait de la séparation des pouvoirs – le président Trump a assumé. Il a dit qu’il était intervenu sur ZTE et qu’il interviendrait pour Huawei s’il y avait un accord commercial.

LVSL – La directrice financière de Huawei qui est arrêtée au Canada et qui est, par ailleurs, la fille du fondateur de Huawei… Nous avons du mal à croire que ce soit uniquement l’administration américaine qui demande au gouvernement canadien d’intervenir.

A.L. – Trump l’assume. Il dit qu’il intervient dans ces affaires et qu’elles seront réglées s’il y a un accord. Il s’en sert comme du chantage, tout simplement.

LVSL – Quel est le rôle des agences de renseignement américaines dans le processus judiciaire ? Quels sont leurs rapports avec le DOJ par exemple ? C’est une simple remontée d’informations ou ça peut même être une prospective pour le DOJ ?

A.L. – C’est une remontée d’informations. Les agences de renseignement ont obligation de faire remonter au FBI toute information susceptible de prouver qu’une personne est en train de violer la loi américaine. Par exemple, si la NSA met sur écoute deux apprentis terroristes et que dans la conversation, il y en a un qui mentionne un contrat obtenu de manière illégale, cette information remonte.

LVSL – Est-ce qu’il y a une coordination ? Est-ce qu’il y a une forme de prospective ou c’est un opportunisme systématique ?

A.L. – C’est très clair que ce qui intéresse les États-Unis dans cette extraterritorialité ce ne sont pas les amendes. Nous ça nous a fait mal. 12 milliards, ça fait mal. Mais ce qu’ils recherchent c’est de l’information. Il faut nourrir leur base de données. C’est de l’info-dominance. Plus que les sanctions et les amendes, ils vont tout faire en coordination, FBI, NSA, CIA, pour récupérer de l’information.

Dans toutes les enquêtes internes qu’ils ont déclenché contre les entreprises européennes, chinoises, etc., c’est l’information qui était recherchée.

Encore une fois, on a voulu ne pas entendre. En 1993, Warren Christopher, qui est secrétaire d’État de Bill Clinton, va devant le Congrès américain et dit : « Nous voulons les mêmes moyens que nous avons eu pour lutter contre l’Union soviétique pour affronter le nouveau paradigme qui est la guerre économique, l’affrontement économique ». Ce qui est formidable chez les Américains c’est qu’ils écrivent. Pendant des années, on nous a traité d’anti-Américains, parce qu’on disait qu’ils espionnent. On leur disait de regarder ce qu’écrit un ancien directeur de la CIA, James Woolsey, de 1993 à 1995. Il écrit un papier titré « Why do we spy our allies » en 2000. Aucune réaction. Il faut attendre 13 ans, pour que surgisse l’affaire Snowden. Là on ne peut vraiment plus nier. Et encore ! Quelles sont les réactions ?

LVSL – On le sait, mais vu que cela ne collait pas au mode de pensée qui est le nôtre, c’est du déni. Est-ce que vous ne pensez pas qu’il y a quelque chose de concordant dans le rapport entre intelligence économique, surveillance de masse, GAFAM et marketing ? Car l’affaire Snowden c’est de la surveillance de masse, qui est économique, et quand bien même elle serait en partie anonyme, elle peut permettre de faire de la publicité ciblée. Mais tout cela revient en définitive aux administrations américaines. Donc cela peut devenir de la surveillance idéologique. Est-ce que, d’une certaine manière, le marketing, la publicité et les GAFAM qui ont aussi des annonceurs ne sont pas partie prenante d’une intégration à la structure de stratégie économique américaine ?

A.L. – Complètement. Là encore nous n’avons pas voulu l’entendre quand Bill Clinton, en 1994, offre internet en disant que c’est une création de l’Arpanet, du Pentagone, mais on offre cela au monde. Ce n’est clairement pas gratuit. Ils maîtrisent complètement. D’ailleurs, aux États-Unis, ils sont en train de réfléchir à un internet qui soit plus équitable, où l’on donnerait plus de bandes passantes à tel acteur et moins à tel autre. Ils ont la main. Évidemment, ils peuvent enfumer les élites européennes.

LVSL – Frédéric Pierucci recommande de racheter le secteur énergie d’Alstom. On sait la perte que cela représente. Est-ce que c’est pareil avec le câble sous-marin d’Alcatel ?

A.L. – Lorsque l’on est dans le modèle capitaliste néolibéral, tout ce qui est côté, est racheté. Même une petite boutique non côtée est rachetable. Il n’y a donc pas de raison de penser qu’on ne peut pas le faire, si on a l’argent. C’est autorisé. C’est parfaitement honnête et sincère, parfaitement annoncé puisque monter à un certain niveau d’acctionnariat nécessite une déclaration préalable. C’est ouvert, transparent, etc.

La problématique des lois extraterritoriales ne se résoudra jamais dans le champ économique ni dans le champ juridique, quand bien même M. Gauvain fait un très bon rapport. La problématique se résoudra dans le rapport de force politique. Tant que les élites dirigeantes ne se mettront pas dans cette attitude, n’assumeront pas qu’il faut un rapport de force politique, ils n’y arriveront pas.

C’est important parce que les Américains n’arrêteront leurs intrusions que le jour où ils verront qu’en face ils ont des gens qui leur disent stop. J’en suis à 100% persuadé : ils continuent parce qu’ils n’ont personne pour leur dire stop. Depuis que mon livre a été publié, ils se soucient quand même de ce qu’il se passe en France. Ils voient que la France est en train de bouger. Si elle bouge et qu’elle fait bouger Bruxelles, cela va devenir de plus en plus ennuyant pour eux. Mais ils ont besoin de ce rapport de force pour se donner eux-mêmes des propres limites.

LVSL – C’est un peu ce sur quoi se basait le DOJ finalement. La loi de blocage, 1968, révisée en 1980, qui expliquait que de toute façon vu les sanctions que peuvent encourir les responsables économiques, cette loi n’a finalement aucun effet, elle sert strictement à rien.

A.L. – Ce n’est pas le DOJ mais la Cour suprême. Elle juge de la légitimité des lois françaises. Éventuellement une entreprise française refuserait de donner une pièce, alors le DOJ poursuit l’entreprise devant un juge américain. La Cour suprême dit donc au juge américain que c’est à eux de juger ; s’ils pensent qu’en violant la loi française, ils risquent plus gros qu’en violant la loi américaine, alors il ne faut pas leur demander de pièce. En revanche, s’ils pensent qu’en violant la loi française, ils ne risquent pas grand-chose, alors il faut les obliger à violer la loi française.

LVSL – L’action, par exemple, de Margrethe Vestager, en tant que Commissaire européenne, et qui a d’ailleurs été remise en fonction pour les cinq prochaines années, comment jugez-vous son action ? Trouvez-vous que ça peut être un exemple de capacité de l’UE à dire, sur les sujets des GAFAM, stop ?

A.L. – C’est le seul exemple existant. Elle a du courage. Elle travaille et elle applique les textes européens. Elle ne dit pas qu’elle ne peut pas appliquer ce texte parce que ce sont nos amis américains. Elle dit que le texte dit ça, donc les GAFAM ont tant comme amende. Eux, français et allemands qui veulent marier Siemens et Alstom, non. Quand il y a eu cet épisode elle dit d’ailleurs qu’il faut changer les textes. Elle comprend les problématiques, mais elle applique le droit de la concurrence comme il est actuellement. Ces textes datent de 1990. La Chine n’était pas rentrée dans l’OMC à cette époque. Peut-être faut-il changer ces textes et rééquilibrer la relation consommateur-entreprise. Les deux sont liés en réalité… Vestager c’est l’exemple de la personne qui a résisté aux Américains. Quand vous parlez à la DG Trade et que vous leur dites que la personne qui a le sentiment de protéger les Européens n’est pas de la DG Trade mais de la DG concurrence, ils sont très vexés. Ils ne comprennent pas la montée des populismes, le Brexit, Trump, ce qu’il s’est passé en Italie, ce qu’il se passe en Pologne ou en Hongrie, la montée de l’extrême-droite en Espagne… Signer en permanence des traités de commerce n’est pas une bonne technique. Quelle est la finalité ? Est-ce que c’est de protéger l’Européen ou la finalité est d’aller toujours vers cette valeur d’actionnariat de l’entreprise ? Est-ce que c’est encore de notre époque ? Je crois que c’est le président Macron qui a dit cela également. Réfléchissez. Posez-vous. Quelles sont les conséquences de ce que vous faites ? etc.

LVSL – Aujourd’hui l’Union européenne est un peu en retard mais pensez-vous qu’elle a les moyens ou qu’elle peut avoir les capacités de se réarmer, de savoir bien se positionner face aux US ou face à la Chine ? Là il y a la dédollarisation chinoise et russe. Ils veulent sortir du système SWIFT avec les Chinois. Est-ce que cela peut être une option pour l’Europe de s’allier à un système pareil ?

A.L. – Par exemple, sur l’Iran, ils sont en train de créer INSTEX, qui sort de SWIFT.

Lire sur LVSL : « Le système SWIFT : une arme géopolitique impérialiste ».

Je rappelle que depuis 2017, et ça a été annoncé en juillet cette année par Bruno Le Maire, l’un des dossiers prioritaires de Bruno Le Maire et de la Commission européenne, c’est de retrouver une indépendance à travers l’euro et donc de se démarquer du dollar. Juncker s’étonne du fait que les européens achètent leurs propres avions en dollar. Il y a un énorme travail à faire. Mais nous n’avons pas le choix. Il faut le faire, sinon ce sont les nationalistes les plus extrêmes qui vont prendre le pouvoir. Le discours de la protection il est porté par eux. Je suis extrêmement sollicité par cette mouvance d’extrême droite ; je refuse parce qu’on fait parfois des constats identiques, mais on n’a absolument pas les mêmes solutions, elles sont même radicalement opposées. Ils font croire qu’ils sont solidaires, mais le jour où ils seront au pouvoir, ils ne le seront absolument pas. Ils vont se bouffer les uns les autres. Le nationalisme est extrêmement dangereux. L’Europe n’a donc pas le choix. Pour cela, il ne faut pas qu’elle soit dans l’organisation opérationnelle. Cela ne marchera pas. Il faut qu’elle relance la pensée stratégique et qu’à partir de celle-ci il y ait des opérations. Quand vous demandez à l’Europe le texte sur la stratégie de sécurité, ils vous sortiront des textes et doctrines sur la sécurité concernant le terrorisme, la prolifération nucléaire, le changement climatique à cause des migrations, etc. Lorsque vous leur demandez les textes sécuritaires sur la défense économique… Rien. Il faut repartir de là, refonder une doctrine de sécurité économique. Même si les britanniques s’en vont, ça concerne 480 millions de personnes. On arrête pas de dire qu’on est le premier marché, on devrait être un marché mature et capable d’être ouvert mais aussi capable de se protéger.

LVSL – General Motors a déposé une plainte contre Fiat Chrysler en les accusant de corruption. Ce serait lié aux négociations salariales aux États-Unis : Fiat Chrysler aurait corrompu des dirigeants de syndicat. Fiat Chrysler a répondu du tac au tac que si General Motors portait plainte contre eux sur ce motif précis ce serait pour une seule raison : escamoter leur relation avec PSA. Savez-vous si aux États-Unis, en dehors peut-être de la justice, il y a des responsables, peut-être dans le parti démocrate, qui sont contre les pratiques des administrations américaines ?

A.L. – Je pense qu’aux États-Unis il y a aussi un déni. On laisse l’administration et la justice en roue libre. Il ne faut pas oublier que ça part en 2000 à cause du terrorisme. La réflexion américaine c’est pour lutter contre le terrorisme et contre son financement. La violation des embargos et la corruption permettent à l’argent sale de fournir les terroristes. Il y a un événement qui est terrible et à partir de ce moment, ils mettent tout en place, peu importe ce qu’il se passe, quitte à violer la loi américaine avec le Patriot Act, parce qu’ils sont vraiment traumatisés par cela. Ils ne veulent pas en entendre parler. Ils ne veulent pas monter à la Cour suprême. Pour l’instant ils sont dans le déni à cause de ce traumatisme. Ils prétendent aussi que chez eux la vérité c’est important. Je l’ai entendu à plusieurs reprises ; la vérité c’est quelque chose de très fort. Ils ont l’impression que nous les européens on est un peu rigolo là-dessus. Je leur rétorque qu’ils sont à l’origine du plus grand mensonge de ces trente dernières années, qui a entraîné des guerres terribles, fait des centaines de milliers de morts. C’est un mensonge terrible sur les armes de destruction massive en Irak. C’est faux. C’est un complot. Et ils viennent nous dire qu’on est des menteurs. Le crime est quand même bien plus important qu’Alstom, BNP etc. et il est établi par deux rapports, l’un américain, l’autre anglais. Et on ne voit pas Bush ou Tony Blair être trainés en justice.

Sur l’automobile, il faut regarder sur les quarante dernières années. Quand, dans les années 80-90, Toyota apparaît comme un concurrent qui peut mettre en cause le leadership américain, il est cassé. Dans les années 2000, arrive Volkswagen. Cassé par le dieselgate. Renault. Et là, Carlos Ghosn se fait casser. Etc. Je constate simplement qu’à chaque fois qu’émerge un acteur non américain sur l’automobile, il a des soucis. Je ne sais pas d’où ça vient. Par exemple, ça, c’est un dossier sur lequel devrait travailler des universitaires pour comprendre ces mécanismes et sa chronologie.

Ali Laidi : Le Droit, nouvelle arme de guerre économique – Actes Sud 22€

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