Légalisation de l’avortement : un cap historique pour l’Argentine

Un jour historique pour l’Argentine. Hier dans la matinée, le Sénat a adopté le projet de loi autorisant l’avortement dans le pays, après douze heures de débat parlementaire dignes d’une finale sportive passionnée. La nouvelle loi autorise l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans tous les cas jusqu’à la quatorzième semaine de gestation. Elle permettra d’éviter un demi million d’avortements clandestins chaque année, ainsi que des milliers d’hospitalisations et de décès causés par ces opérations. Jusqu’à présent, seules les femmes qui avaient été violées ou dont la vie était en danger pouvaient exercer ce droit. Première pierre à l’édifice néanmoins, car de la légalisation à la garantie d’accès pour toutes les femmes demeure un écart que le pays devra encore combler.

La loi avait été approuvée par la Chambre des députés le 11 décembre, après l’avoir été une première fois en 2018. Il y a deux ans, le débat s’était soldé par un vote défavorable du Sénat, grâce aux voix des provinces religieuses et conservatrices du nord de l’Argentine. Cette année, les dernières prédictions avant le début des débats donnaient à voir un match serré dans l’hémicycle : environ 32 soutiens s’étaient manifestés, pour 32 sénateurs dans l’opposition.

Une victoire fruit de négociations

Les négociations se sont jouées horizontalement, fait inédit pour ce pays très polarisé. L’opposition entre les défenseurs de la loi et ses opposants ne recoupe pas les clivages traditionnels : ce débat a énormément divisé le mouvement péroniste, dont l’ex-présidente Cristina Kirchner est issue. Elle-même s’était longtemps opposée à tout assouplissement de la loi à ce sujet, mais en 2018, devenue sénatrice après ses deux mandats présidentiels, elle déclare avoir changé de position et soutient résolument le projet législatif. Le camp « péroniste » se positionne aujourd’hui majoritairement en faveur du droit à l’IVG, même si les clivages internes persistent.

En amont du débat, défenseurs et opposants de tous bords politiques ont travaillé en équipe, multipliant les échanges et groupes de discussion. Pour cause, six sénateurs indécis qui pouvaient faire pencher la balance. L’exécutif mené par Alberto Fernández, qui s’était jusqu’à alors montré inflexible face aux demandes de modifications, a dû faire des concessions dans la nuit pour garantir l’obtention d’une majorité sur ce projet de loi. L’article 4 évoquait notamment la possibilité d’une interruption de grossesse après la quatorzième semaine en cas de viol ou « si la vie ou la santé intégrale de la femme enceinte est en danger ». À la demande d’Alberto Wertilneck, l’un des sénateurs indécis dont le vote était décisif, le mot « intégrale » a été retiré du texte.

En parallèle, un projet de loi dit des « 1 000 jours » a également été adopté pour soutenir les mères de famille. Il répond à une objection courante des opposants, selon lesquels l’avortement ne pouvait être la seule option donnée aux femmes des quartiers pauvres. Cette loi étend les allocations pour les femmes enceintes et prévoit que l’État fournisse gratuitement des produits de première nécessité pendant la grossesse et la petite enfance.

Après négociations, tous les indécis ont opté pour le « oui ». Deux sénateurs se sont abstenus et deux autres étaient absents pour raisons majeures – l’un dans le coma, l’autre accusé d’agressions sexuelles. Contre toute attente, l’écart s’est donc élargi : le projet de loi a été approuvé à 38 voix pour, 29 voix contre et 2 abstentions.

Objection de conscience et accès effectif à l’IVG

Dans les rues de Buenos Aires, l’ambiance est à la fête pour la marée de « foulards verts », symboles de la lutte pour le droit à l’avortement. Les mouvements féministes qui réclament sa légalisation existent depuis le retour de la démocratie en 1983 et ont proposé des projets similaires huit fois depuis 2007. Son adoption marque un progrès indéniable pour les droits des femmes dans le pays et place l’Argentine aux côtés des quelques pays d’Amérique latine où l’avortement est légal : l’Uruguay, Cuba, la Guyane, Porto Rico ainsi que deux villes du Mexique.

Pourtant, la légalisation de l’IVG sur le papier ne fait pas tout. En Argentine, l’IVG était déjà autorisée depuis 1921 en cas de viol ou de danger pour la santé de la mère. Cependant, même dans ces cas, l’accès légal à cette procédure restait difficile. Beaucoup de médecins du secteur public recouraient à l’objection de conscience, épaulés par des associations militantes et religieuses opposées à l’avortement. Pour les personnes les plus aisées, ces refus étaient peu contraignants : à condition d’y mettre le prix, cliniques privées et gynécologues de confiance étaient souvent prêts à pratiquer des avortements dans des conditions sanitaires optimales et dans le plus grand secret. Les femmes issues de milieux défavorisés n’y avaient pas accès. Ces dernières constituaient ainsi l’extrême majorité des 38 000 hospitalisations annuelles.

Pour tenter de convaincre les sénateurs récalcitrants, le projet de loi adopté ce mercredi autorise lui aussi l’objection de conscience, pour les professionnels de santé comme pour les établissements médicaux privés. Seule exception, ceux-ci ne peuvent pas refuser de pratiquer une IVG si la vie ou la santé de la femme enceinte est en danger et nécessite une attention immédiate et urgente.

La question de l’accès réel à la procédure se pose. En théorie, les professionnels et institutions de santé doivent renvoyer la patiente vers d’autres structures en mesure de lui fournir une IVG dans un délai maximum de cinq jours après sa demande. Le respect de ce délai peut cependant s’avérer difficile dans les régions où la plupart des médecins seraient susceptibles de refuser la pratique.

Le voisin uruguayen : pour l’exemple ?

En Uruguay, où l’IVG est autorisée depuis huit ans, de nombreux professionnels de santé se sont déclarés objecteurs de conscience. Une étude réalisée par l’organisation Mujer y Salud a montré qu’en 2017, ils représentaient 52,9% du personnel médical dans les hôpitaux publics de Montevideo et atteignaient 100% dans certaines zones rurales. À l’échelle du pays, près de 30 % des gynécologues refusent ainsi de pratiquer des avortements.

La conséquence est que les femmes qui cherchent à avorter doivent se faire soigner dans un autre hôpital, un autre quartier voire une autre ville que la leur. Ce qui devrait être une procédure médicale simple devient une course contre la montre pour pouvoir accéder à l’IVG dans les délais fixés par la loi. Et ce d’autant plus pour les femmes les plus précaires qui ne peuvent payer de tels déplacements. Un ralentissement qui conduit nombreuses d’entre elles à se tourner à nouveau vers des avortements clandestins et dangereux.

Néanmoins, malgré ces difficultés, l’impact de la légalisation de l’IVG en Uruguay a été très positif. Le nombre d’avortements s’est stabilisé puis a commencé à diminuer, et il n’y a eu qu’un seul décès lors d’un avortement légal depuis que la loi a été adoptée. En Argentine, les obstacles rencontrés par le pays voisin devraient éveiller la vigilance et permettre une mise en pratique efficace, que l’on peut espérer, plus rapide.

Les barrières culturelles à l’IVG : un dernier obstacle

Enfin, des campagnes d’information et d’éducation sexuelle seront nécessaires pour que le droit à l’avortement soit accepté socialement. Lors des débats de mardi soir, Maurice Closs, sénateur du Frente de Todos opposé au projet, a déploré le fait que le débat public a été dominé par la vision de la capitale. Pour lui, « dans la province de Misiones », au nord du pays, « le rejet de la loi est largement majoritaire ». C’est probable : beaucoup de provinces rurales sont très religieuses – catholiques ou évangélistes – mais elles sont peu audibles et peu peuplées. Misiones compte 1,1 millions d’habitants, tandis que Buenos Aires en compte 19,5 millions. C’est dans ces régions que l’accès à l’IVG sera le plus compliqué.

Dès lors que l’avortement restera stigmatisé et que les différences socio-économiques influenceront l’accès à la santé, il sera difficile pour toutes les femmes d’accéder à leurs droits. La « marée verte » qui a pris les rues d’assaut peut se féliciter d’une victoire qui ne saurait être uniquement celle de l’exécutif en place. Cela n’empêche que les changements culturels sont lents et ne sont pas décrétés par la loi : ils se construisent, et c’est là que les mouvements féministes argentins ont encore leur rôle à jouer.

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« Sans amortisseurs sociaux, la crise sanitaire aurait été encore plus violente » – Entretien avec Éric Chenut

Vice-président délégué du groupe MGEN et militant mutualiste, Éric Chenut est l’auteur de L’émancipation, horizon de nos engagements mutuels (Fondation Jean-Jaurès / L’Aube, 2020). Dans cet entretien, il revient pour nous sur les origines et sur les fondements philosophiques du mouvement mutualiste, mais aussi sur sa conception de l’émancipation, notion au cœur de son engagement. Il rappelle à ce titre que l’émancipation demeure un enjeu vital pour la République et rappelle le rôle de l’État dans la garantie à chacune et à chacun des moyens de devenir un individu émancipé et un citoyen éclairé. Il analyse également l’importance du numérique dans nos sociétés et dessine les contours d’une démocratie sanitaire pour renouer la confiance entre la population et les autorités, dans le contexte de la crise que nous traversons. Entretien réalisé par Léo Rosell.

LVSL – Vous vous présentez avant toute chose comme un « militant mutualiste », et exercez des responsabilités de premier plan dans la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (MGEN). Pourriez-vous revenir à la fois sur les origines et sur les fondements philosophiques du mouvement mutualiste ?

Éric Chenut – Être militant mutualiste, c’est avant tout s’inscrire dans une philosophie particulière de l’action, à la fois individuelle et collective. Une philosophie qui implique un savoir-être et un vouloir-être-ensemble pour soi et pour les autres. Une mutuelle, par définition, est un bien collectif, animé et porté par des femmes et des hommes engagés, qui partagent des convictions communes. Des convictions qui s’incarnent au quotidien dans la manière d’activer des solidarités intergénérationnelles, interprofessionnelles, interrégionales, entre actifs et retraités, entre malades et bien portants, dans le service apporté à ses adhérents ainsi que dans la gouvernance démocratique qui est la signature du mutualisme.

Nous agissons par et pour les adhérents, les bénéficiaires finaux de notre action. Le mutualisme est une manière originale, résolument moderne d’entreprendre, une forme d’économie circulaire à échelle humaine. Elle cherche à rationaliser notre action pour en maximiser l’utilité sociale, où la mesure d’impact est démocratiquement contrôlée par les représentants des adhérents. Le mutualisme induit une efficacité vertueuse s’il n’est pas dévoyé par l’hyper-concurrence qui pourrait le conduire à se banaliser pour répondre aux canons du marketing, des appels d’offres remettant en cause le fondement même de son essence solidariste et émancipatrice.

Avec l’avènement du siècle des Lumières, ces groupements, ces mouvements inspirés du principe de solidarité se détachent de la charité pour donner forme aux Sociétés de secours mutuels qui se développent concomitamment à la Révolution industrielle.

Très concrètement, le mutualisme est un modèle économique et solidaire fondé sur la Mutualité, c’est-à-dire une action de prévoyance collective par laquelle des personnes se regroupent pour s’assurer mutuellement contre des risques sociaux que sont la maladie, les accidents du travail, le chômage ou encore le décès. Nous pouvons adapter les réponses du mutualisme afin qu’il puisse se préoccuper des nouveaux fléaux sociaux, induits par des risques émergents comme l’environnement, les vies plus séquentielles ou de nouvelles crises pandémiques.

Pour ce qui est des origines philosophiques du mutualisme, plusieurs courants de pensée ont participé à sa conceptualisation, comme le mutualisme inspiré par Proudhon ou le solidarisme promu par Léon Bourgeois. Bien sûr, si on retrouve des traces d’actions de secours mutuel dans l’Antiquité, l’histoire du mutualisme en France remonte plus sûrement au Moyen-Âge avec les guildes, les confréries, les jurandes, les corporations et le compagnonnage. Avec l’avènement du siècle des Lumières, ces groupements, ces mouvements inspirés du principe de solidarité se détachent de la charité pour donner forme aux Sociétés de secours mutuel qui se développent concomitamment à la Révolution industrielle. Libérées de leur sujétion au pouvoir politique, après le Second Empire, et se développant d’abord en marge voire en opposition aux syndicats ainsi qu’aux assurances, les mutuelles proprement dites s’organisent dans un cadre juridique plusieurs fois remanié, concrétisé en France par le Code de la mutualité.

Le mouvement mutualiste continue donc d’investir et d’innover, contribuant ainsi à l’aménagement du territoire en santé en apportant des réponses de proximité.

En France, le mutualisme s’inscrit aujourd’hui dans le mouvement de l’économie sociale et solidaire qui promeut ce mode d’entreprendre à but non lucratif, ce qui ne signifie pas sans excédents. Ceux-ci sont réinvestis pour apporter aux adhérents des services nouveaux, à travers des réalisations sanitaires et sociales, des œuvres mutualistes, des services de soins et d’accompagnements mutualistes, aussi divers que des EHPAD, des cliniques de médecine, de chirurgie, d’obstétrique, des établissements de soins de suite et de réadaptation, des établissements de santé mentale, des centres de santé, des établissements médico-sociaux, des services à domicile, des centres d’optiques, dentaires ou d’audiologie, des crèches ou encore des services funéraires. Le mouvement mutualiste continue donc d’investir et d’innover, contribuant ainsi à l’aménagement du territoire en santé en apportant des réponses de proximité.

La mutualité n’est donc pas soluble dans l’assurance tant sa dimension sociale, sociétale et d’accompagnement est forte, elle concourt à la dimension sociale de la République aux côtés de la Sécurité sociale.

LVSL  Justement, à la Libération, la mise en place du régime général de la Sécurité sociale, par le ministre communiste du Travail Ambroise Croizat, et le directeur de la Sécurité sociale Pierre Laroque, a suscité l’inquiétude, voire la méfiance de la Mutualité, qui craignait de perdre le poids qu’elle avait acquis dans le mouvement social depuis plus d’un siècle. L’ordonnance portant statut de la Mutualité reconnaît toutefois que « les sociétés mutualistes sont des groupements qui, au moyen des cotisations de leurs membres, se proposent de mener, dans l’intérêt de ceux-ci ou de leur famille, une action de prévoyance, de solidarité ou d’entraide ». Comment ont évolué, depuis, les rapports entre la Mutualité et la puissance publique ?

E. C. – L’intervention de l’État dans le domaine social a été beaucoup plus tardive en France que dans la majorité des pays européens, ce qui explique le poids qu’y ont pris les mutuelles. La Sécurité sociale n’a pas été créée ex nihilo en 1945 sur une décision du Gouvernement provisoire de la République française, elle est le résultat d’un processus historique. Elle repose sur deux lois antérieures. La première, la loi sur les retraites ouvrières et paysannes, fut votée en 1910 et concerna à l’époque 2,5 millions de personnes. La seconde fut votée en 1930 et a établi les Assurances sociales, inspirées en partie du système dit bismarckien mis en place en Allemagne de 1883 à 1889.

La Sécurité sociale innove sur trois points : d’abord, elle porte une ambition universelle et prétend couvrir tous les Français. Ensuite, elle prend en charge l’ensemble des risques sociaux. Enfin, les caisses de Sécurité sociale sont gérées par les travailleurs eux-mêmes, à travers leurs représentants syndicaux élus.

La France est le dernier grand pays d’Europe à s’être inspiré de ce système et à mettre en place les Assurances sociales, en raison principalement d’une farouche opposition d’une partie du patronat et à la réticence des médecins libéraux qui avaient promu leur charte de la médecine libérale à la fin des années 1920. Les Assurances sociales ont été investies par les mutualistes : aussi notre pays compte 15 millions de mutualistes à la Libération. Le rapport de force est alors favorable à la gauche et aux syndicats.

La Sécurité sociale innove sur trois points. D’abord, à la différence des lois de 1910 et 1930, elle porte une ambition universelle et prétend couvrir tous les Français. Ensuite, elle prend en charge l’ensemble des risques sociaux, jusqu’alors gérés par des acteurs différents ; seule exception, le chômage qu’on croit avoir vaincu. Enfin, les caisses de Sécurité sociale sont gérées par les travailleurs eux-mêmes à travers leurs représentants syndicaux élus.

Il s’agit donc d’un moment difficile pour la Mutualité, qui voit son périmètre d’activité et de légitimité se réduire à mesure que la Sécurité sociale se généralise. Son modèle, parce qu’il a gagné, induit de fait son retrait. À partir de ce moment, elle doit donc se réinventer, et aller sur de nouveaux risques, que la Sécu ne couvre pas, et se développer sur des protections par des prestations en espèces, certes, mais surtout en nature et en services. S’ouvre alors une ère d’innovation et d’investissement pour apporter des réponses territoriales et accompagner la reconstruction du pays, l’accès aux soins et des actions de salubrité publique.

La Sécurité sociale couvrant les salariés, les syndicats et les mutualistes portent son élargissement aux fonctionnaires. En 1947, la loi Morice établit un accord entre l’État et la Mutualité : cette dernière, reconnaissant la Sécurité sociale, gagne le droit de gérer celle des fonctionnaires, notamment pour la MGEN, celle des enseignants.

La Mutualité a su se développer, et convaincre de son utilité sociale, alors que la Sécurité sociale se généralisait, preuve qu’il n’y a pas à les opposer.

Au sein du mouvement mutualiste une ligne de divergence exista pendant plusieurs dizaines d’années entre les défenseurs d’une alliance objective avec l’assurance maladie, et ceux estimant que la Mutualité avait été spoliée. Depuis, ces querelles ont totalement disparu, les mutualistes défendant la Sécu comme premier levier de mutualisation, le plus large possible, socle indispensable au creuset républicain.

La Mutualité a su se développer, et convaincre de son utilité sociale, alors que la Sécurité sociale se généralisait, preuve qu’il n’y a pas à les opposer. Alors qu’elle couvrait 15 millions de personnes à l’après-guerre, elle en protège aujourd’hui 38 millions et gère 2 800 services de soins et d’accompagnement mutualistes sur tout le territoire, faisant d’elle le premier réseau non lucratif de soins du pays.

À partir des années 1970, les assureurs privés, avec des objectifs lucratifs, commencent à investir le domaine de la santé, au détriment des mutualistes. Ils sont confortés par le cadre européen, qui privilégie leurs statuts, celui des mutuelles n’existant pas dans la plupart des autres pays.

La Mutualité n’a pas toujours entretenu une relation apaisée et fluide avec les syndicats. La Fédération nationale de la Mutualité française (FNMF), créée en 1902 au Musée social à Paris, attendit 1971 pour engager des relations régulières avec la CFDT, la CGT et FO, sous l’impulsion des mutuelles de fonctionnaires où les relations étaient bien plus nourries et structurées.

Le mouvement mutualiste est soumis aujourd’hui à une concurrence de plus en plus sévère, induit par la doxa libérale européenne et les ordonnances de concurrence libre et non faussée qui induisent la déconstruction méthodique des cadres solidaires émancipateurs mutualistes. Les contrats groupes d’entreprises, sous couvert d’une meilleure couverture des salariés, ont déconstruit les solidarités entre actifs et retraités. Les besoins de portabilité des droits renforcent les stratégies de segmentation des marchés et d’individualisation des risques. L’hyper-concurrence engendre des coûts d’acquisition renforcés sans création de valeur sociale pour l’adhérent, les dernières modifications législatives imposant la résiliation infra-annuelle pour les complémentaires santé ayant pour principal impact une augmentation des coûts de gestion.

Nous devons jouer notre rôle de leader et rester ce que nous sommes : des militants de la protection sociale solidaire, des entrepreneurs du mieux vivre.

Alors que la question devrait être au contraire d’imposer un haut niveau de redistribution, de créer de la valeur pour les bénéficiaires finaux, les conditions de marché et un impensé politique conduisent à réglementer à outrance les contrats plutôt qu’à interroger le sens de l’action des acteurs et des opérateurs.

La Mutualité a donc intérêt aujourd’hui encore plus qu’après-guerre à se réinterroger sur son devenir, compte tenu des impacts induits par ce contexte concurrentiel, l’accélération des regroupements, aujourd’hui moins de 400 mutuelles, et la constitution de groupes mutualistes couvrant des millions de personnes. Le groupe VYV cofondé par la MGEN en 2017 protège ainsi plus de 10 millions de personnes. Comment allier taille et proximité ? Comment innover et investir pour inventer les métiers de demain de la protection sociale sans perdre de vue la préoccupation de la vie quotidienne des femmes et des hommes que l’on protège ?

Voilà une des nombreuses équations auxquelles les mutualistes ont à apporter la meilleure réponse possible. Ils doivent se réinventer pour ne pas se banaliser et préserver leurs capacités à entreprendre, à jouer l’émulation avec les autres acteurs de la protection sociale sans avoir peur d’être copiés. Nous devons jouer notre rôle de leader et rester ce que nous sommes : des militants de la protection sociale solidaire, des entrepreneurs du mieux-vivre.

Il appartient aux mutualistes de créer les conditions du rapport de force pour être entendus des pouvoirs publics et de l’État pour ce qu’il est, un employeur responsable, un investisseur de long terme dans les territoires, et un acteur contribuant au développement de l’action publique, confortant par le non lucratif les services publics de proximité.

Les mutualistes, par leur action, par le développement de leurs réponses, participent de la politique des territoires et du pays, même si ils ne sont pas toujours payés en retour. Il leur faut nouer des alliances objectives afin de pouvoir davantage peser dans le débat public à la hauteur de leur contribution sociale effective.

LVSL  L’idée d’émancipation est au cœur de votre ouvrage, comme en témoigne son titre. Quelle conception vous faites-vous de ce terme, de sa valeur philosophique et de son utilisation possible dans le domaine politique ?

E. C.  Je me suis aperçu en préparant ce livre que l’émancipation était au cœur de tous mes engagements depuis plus de 25 ans. Et cela m’a interrogé, car je n’en avais pas forcément eu conscience au moment de mes choix d’engagement successifs ou concomitants.

J’ai toujours voulu être libre, que l’on ne me réduise pas à l’image que l’on se faisait de moi. Je voulais être jugé pour ce que je faisais, et non pour ce qu’en apparence j’étais, ou ce à quoi on voulait me restreindre. Comme tout le monde, j’ai de multiples identités, elles ne peuvent suffire à me définir seules. À la différence de Kant, je crois que l’on se définit plus par ce que l’on fait que par ce que l’on pense.

Je n’oppose pas l’émancipation individuelle et collective car l’une comme l’autre se nourrissent, se renforcent. C’est parce qu’en tant qu’individu, je me sens libre, éduqué, en capacité de faire des choix, que j’ose les faire.

Je me réfère régulièrement à Montaigne, qui pose le principe d’individuation. Je suis par moi-même, et je crois que chacun l’est, femme ou homme libre. Je fais partie d’un groupe, un village, des amis, une famille, une profession, mais je suis moi-même. Je ne suis pas seulement une partie du groupe. Je concours au groupe, j’interagis avec les autres. Montaigne ne fait pas l’éloge de l’individualisme comme certains ont voulu le caricaturer, il porte le germe de l’émancipation, en ce sens qu’il pousse l’individu à se réaliser par lui-même, pour lui-même avec les autres, dans son écosystème, humain, naturel, animal. Je crois à cette nécessité de rechercher une harmonie, au fait que l’on ne se construit pas contre les autres, mais avec eux et par eux.

Je n’oppose pas l’émancipation individuelle et collective car l’une comme l’autre se nourrissent, se renforcent. C’est parce qu’en tant qu’individu, je me sens libre, éduqué, en capacité de faire des choix, que j’ose les faire. C’est parce que le groupe, la société, la nation investissent et croient en moi, me protègent de l’aléa, me donnent les outils pour que je sois un citoyen libre et éclairé, que je pourrais la défendre si une menace apparaissait.

La République a donc tout intérêt à investir massivement pour que ses filles et ses fils puissent être libres, émancipés de toute pression politique, religieuse, consumériste, et agissent en femmes et hommes libres, éclairés, car c’est ainsi qu’elle sera confortée. Elle sera questionnée, elle devra être elle-même irréprochable, car plus les gens sont formés et informés, plus leur niveau d’exigence progresse. C’est donc un cheminement exigeant, une recherche d’amélioration permanente, où le sens est d’être plus que d’avoir, où le progrès se mesure dans la concorde et aux externalités positives et non à l’accumulation, où l’essentiel est la PIBE, la participation intérieure au bien-être, et non le PIB, gage de gabegies et d’aberrations environnementales.

Pour que cette émancipation individuelle et collective prenne force et vigueur, cela suppose que différentes conditions soient remplies, que la République porte une ambition aspirationnelle, que l’État garantisse à chacun les moyens de cette émancipation par l’éducation, la culture, la santé, la solidarité et la citoyenneté.

L’émancipation, c’est donc ce qui me permet d’être moi-même, un être civilisé, connecté avec mon environnement, pouvant agir et interagir avec lui, comprenant les enjeux, et pouvant décider en toute connaissance de cause. Pour que cette émancipation individuelle et collective prenne force et vigueur, cela suppose que différentes conditions soient remplies, que la République porte une ambition aspirationnelle, que l’État garantisse à chacun les moyens de cette émancipation par l’éducation, la culture, la santé, la solidarité et la citoyenneté.

LVSL  Votre livre s’ouvre sur le constat que « la société française apparaît de plus en plus fracturée, loin du mythe révolutionnaire de la nation une et indivisible la structurant », ce qui constitue un défi considérable pour le vivre-ensemble. La croissance des inégalités sociales et territoriales a dans le même temps altéré en profondeur l’égalité des chances, réduisant ainsi ce que vous appelez « la capacité des individus à s’émanciper ». Si ce constat est souvent fait dans les champs politique et médiatique, quelles en sont la portée et la spécificité selon une perspective mutualiste ?

E. C. – Depuis les années 1980, l’évolution des inégalités est en hausse partout dans le monde, de telle sorte que même si en Europe celles-ci sont moins fortes qu’ailleurs dans le monde, notamment en raison de nos systèmes sociaux, les inégalités n’y régressent plus pour autant. Les politiques publiques permettent moins qu’avant à un enfant de réussir par son seul mérite à se hisser dans une autre classe sociale que celle de sa naissance. Cela ne peut que générer du ressentiment social, qui se traduit vite en exutoire violent, faute de débouché politique si ces frustrations ne trouvent pas de possibilité de traduction constructive.

Aujourd’hui, celles et ceux qui contribuent le plus aux solidarités proportionnelles par l’impôt et les cotisations sociales sont les classes moyennes qui, paradoxalement, voient leurs efforts moins récompensés qu’avant. En effet, l’action publique investit moins pour l’avenir à travers des infrastructures ou l’éducation permettant à leurs enfants de pouvoir avoir une vie meilleure que la leur. Depuis l’après-guerre, ma génération est la première à ne pas avoir vu sa condition s’améliorer par rapport à celle de ses parents.

Par ailleurs, celles et ceux qui bénéficient de l’action sociale se voient dans l’obligation de justifier toujours davantage les aides auxquelles ils ont droit, et ces dispositifs d’accompagnement, plutôt que de les aider à évoluer, à s’élever, leurs permettent juste de survivre.

Par conséquent, les contributeurs nets comme les bénéficiaires nets ne peuvent nourrir dans cette situation qu’une vision négative de l’action publique, des dispositifs d’aide sociale, sans que l’État ne les réinterroge en profondeur pour les refonder. Une situation qui nourrit un sentiment de gâchis, et qui alimente une perte de sens collectif, tout en nuisant à la conscience que les solidarités sont nécessaires et participent à la richesse de tous. De plus, elle est largement instrumentalisée par les tenants du tout libéral.

La crise sanitaire actuelle, qui aggrave dangereusement cette crise économique et sociale, en témoigne : sans amortisseurs sociaux, elle aurait été encore plus violente. Mais si on ne rétablit pas la pertinence des solidarités, nous aurons du mal à convaincre de l’utilité de l’impôt et des cotisations sociales.

Si le rapport à la société et aux autres n’est pas apaisé, nous, en mutualité, ne pouvons promouvoir efficacement nos constructions solidaires, nos mécanismes redistributifs. Si chacun calcule son risque a posteriori, et veut en avoir pour son argent, le mécanisme même d’assurance n’est plus possible. C’est pourquoi il faut en revenir au sens, rendre compte de l’utilisation des ressources qui nous sont confiées pour montrer le bon usage qui en est fait, et rappeler pourquoi nous avons intérêt à être solidaires les uns avec les autres en termes de prévention des risques et d’apaisement social.

La meilleure des garanties de la Mutualité est son essence démocratique. Il nous faut donc renforcer la place des adhérents dans les mutuelles et la gouvernance mutualiste.

Cette crise sanitaire a rappelé à chacun que nous étions mortels, fragiles, et que sans les autre nous n’étions rien. Même la coopération internationale et européenne, quand elle a failli au début de la pandémie, a montré à quel point nous étions vulnérables. Il faut espérer que nous ayons des femmes et des hommes politiques qui portent cette aspiration au dépassement, au sursaut républicain, pour que nous ayons à cœur l’attention de l’autre, pour éviter les tensions de demain que tout repli nationaliste induirait inexorablement.

La Mutualité est traversée par les mêmes interrogations que la société. Elle doit donc elle aussi démontrer la force de son modèle, l’efficacité de ses mécanismes de redistribution solidaire, la résilience de son économie. La meilleure des garanties de la Mutualité est son essence démocratique. Il nous faut donc renforcer la place des adhérents dans les mutuelles et la gouvernance mutualiste en utilisant notamment les nouveaux moyens de communication afin de les associer aux réflexions et de rendre compte des décisions qui sont prises.

LVSL  Vous présentez cet ouvrage comme le résultat d’un « travail d’archéologie sur [vous]-même », dévoilant votre enfance, notamment marquée par un sentiment d’injustice suscité par votre handicap, et par une scolarité dans une ville, Nancy, où l’école jouait encore « le rôle de creuset républicain », avant d’évoquer vos engagements successifs dans le milieu mutualiste et plus largement associatif, et de résumer les valeurs qui vous animent selon le triptyque suivant « humanisme, émancipation, laïcité ». Pourriez-vous revenir sur les principales étapes de votre parcours, et sur les motivations qui vous ont mené à écrire cet ouvrage ?

E. C.  J’ai débuté mon parcours en mutualité en 1993, après avoir milité dans le syndicalisme étudiant à l’UNEF ID. J’ai trouvé dans cette forme d’engagement une dimension très concrète que je ne retrouvais pas ailleurs et qui me correspondait bien. Comme je l’ai dit, je crois que l’on se réalise aussi en faisant, en étant dans l’action.

Puis, les rencontres m’ont amené à m’intéresser à d’autres questions que la prévention, l’accompagnement social. J’ai eu envie et besoin de comprendre, d’approfondir les questions sous-jacentes qui amenaient à cette situation. J’ai voulu agir en amont, et donc j’ai élargi mon champ des possibles en essayant de remonter le fil et de voir où et comment il était possible d’agir pour que chacun puisse devenir réellement l’artisan de sa propre vie, sans que personne ne soit contraint par un problème de santé, de handicap, une origine ethnique ou religieuse, une contrainte économique et sociale.

La politique fut donc une source de réflexion et d’engagement naturelle pour moi, au Parti socialiste, où j’ai réfléchi et travaillé sans vouloir prendre de responsabilités au sein de l’appareil du parti. J’ai été élu municipal et communautaire d’opposition de 2008 à 2014, mandat au cours duquel j’ai beaucoup appris, en découvrant l’action publique depuis l’intérieur. Ce fut une expérience que j’aurais probablement poursuivie si mon engagement professionnel ne m’avait pas conduit à quitter Nancy pour m’installer à Paris.

La MGEN m’a permis de m’intéresser et de me former à différents champs d’activités dans l’assurance, la prévention, la recherche en santé publique, la gestion d’établissements de santé, le numérique en santé, me donnant une vision prospective qui a nourri ma capacité à faire des propositions, et là où je suis, à la MGEN, au Groupe VYV ou à la FNMF, d’être force de propositions pour que nous nous réinterrogions quant à notre devenir, notre contribution perceptible par celles et ceux pour qui nous sommes là, les adhérents.

Nos organisations, parce qu’elles sont inscrites dans le camp du progrès, se doivent d’éclairer l’avenir et de porter une parole courageuse dans le concert du mouvement social dont nous faisons partie.

LVSL  Dans son discours lors de la réception de son prix Nobel, en 1957, Albert Camus a dit : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » En accordant une place centrale aux « enjeux de notre génération », et en rappelant que ceux-ci ont énormément évolué depuis l’après-guerre, vous semblez aussi traduire des inquiétudes qui concernent l’asservissement de l’humanité, non plus tant par les idéologies que par le numérique. Dans quelle mesure cet enjeu est-il devenu celui de notre génération, et comment faire progresser efficacement une culture scientifique et un nouvel humanisme, capables d’armer les citoyens face à cette menace qui alimente nombre de récits dystopiques ?

E. C. – Je crois que notre préoccupation est davantage de savoir quelle génération nous allons laisser au monde que de savoir quel monde nous allons laisser aux générations futures. Si nous n’armons pas ces générations à pouvoir se projeter, à pouvoir comprendre leur environnement et y agir, comment pouvons-nous imaginer leur donner la capacité de faire de bons choix pour elles-mêmes et pour les générations qui viendront après ?

Le numérique bouleverse et transforme toutes les sociétés. Aucune parcelle de l’organisation de notre monde ne semble lui échapper. L’organisation des États, des économies, des démocraties, a vu les algorithmes et aujourd’hui l’intelligence artificielle suppléer ou se substituer à l’intelligence humaine, quand ils ne sont pas des moyens de la manipuler. Nos comportements quotidiens, nos choix en tant que citoyens et consommateurs, nos rencontres, notre vie amoureuse et intime sont de plus en plus accompagnés, si ce n’est commandés, par d’habiles suggestions d’algorithmes qui nous connaissent parfois mieux que nous-mêmes. 

Il faut bien avoir conscience que l’avènement de l’ère numérique annonce une civilisation nouvelle qui se dessine sous nos yeux depuis trente ans et s’impose à une vitesse exponentielle. Aucune génération dans l’histoire n’a connu de changement si radical et si profond en un temps si court.

En me posant la question des menaces qui alimentent les récits dystopiques, vous posez la question de savoir qui du numérique ou de l’homme sert l’autre et qui du numérique ou de l’homme peut asservir l’autre ? C’est l’éternelle question de la liberté de l’homme dans son environnement, et notamment dans son environnement historique. L’ère numérique n’est ni plus ni moins qu’un fait historique majeur, le dernier développement de la révolution scientifique entamée au XVe siècle en Europe mais aussi l’aboutissement de la globalisation. 

Il faut bien avoir conscience que l’avènement de l’ère numérique annonce une civilisation nouvelle qui se dessine sous nos yeux depuis trente ans et s’impose à une vitesse exponentielle. Aucune génération dans l’Histoire n’a connu de changement si radical et si profond en un temps si court. Qui aurait pu imaginer le rôle du smartphone dans le quotidien des individus il y a seulement vingt ans ? Qui aurait pu imaginer une telle transformation dans le fonctionnement des États et de l’économie dans le même temps ? Où serons-nous dans vingt ans ? Personne n’est en mesure de le dire avec certitude. 

Il faut permettre à chacun de comprendre, apprendre, anticiper pour ne pas subir les évolutions techniques, technologiques, scientifiques et médicales.

Ainsi, nous devons accompagner cette révolution en investissant sur l’éducation et la culture pour permettre à chacun d’appréhender le visible comme l’invisible, car je crois que l’on apprend autant de ce qui existe que de ce qui manque. Il faut permettre à chacun de comprendre, apprendre, anticiper pour ne pas subir les évolutions techniques, technologiques scientifiques et médicales.

Le numérique, par ce qu’il induit de progrès, est une opportunité que nous devons saisir pour mieux la faire partager au plus grand nombre. Mais au regard des transformations consubstantielles liées aux données qui en sont le ferment, il faut apprendre aux assurés sociaux, aux patients, aux personnes malades, à savoir comment les utiliser, savoir avec qui et comment les mettre à profit.

Il est singulier de voir que de nombreux individus ne s’émeuvent pas de laisser ses données de santé en accès via leur smartphone à leur opérateur ou via les applications utilisées mais se méfient du fait que l’État puisse avoir des informations le concernant via « Tous Anti-Covid ». À ce sujet, une expérience d’un blue button à la française où chacun aurait accès à ses données, pourrait décider de les partager avec les professionnels de santé ou de participer à des programmes de recherches, me semblerait une expérimentation utile à proposer. Ainsi, chacun aurait la capacité de gérer son capital santé en pleine responsabilité.

Mais pour que cela soit possible, il faut que la confiance soit au rendez-vous, et donc que des principes clairs soient établis et que l’État soit garant de leur application. Un principe de transparence, pour que celles et ceux qui sont à l’origine des algorithmes soient connus. Un principe de loyauté, afin que l’on n’utilise pas l’intelligence artificielle à l’insu des personnes. Un principe de libre consentement qui suppose que les assurés sociaux soient formés et informés. Un principe d’égalité pour que chacun puisse avoir accès aux dispositifs, ce qui suppose de régler les problèmes liés aux zones blanches. Un principe d’inviolabilité des infrastructures, ce qui nécessite que l’État garantisse la sécurité et impose des normes élevées aux acteurs et opérateurs.

Et pour finir, un principe de garantie humaine afin que jamais une personne ne soit seule face à un algorithme ou un robot, et puisse toujours bénéficier d’une médiation humaine pour expliciter un diagnostic. À l’aune du respect de ces principes éthiques, la confiance pourra être possible, l’individu respecté et donc nous pourrons lui permettre d’être arbitre de ses choix.

LVSL  De même, vous rappelez que « l’enjeu de l’émancipation est vital pour la République », et que celle-ci doit se réarmer idéologiquement et créer un nouveau contrat social, pour reproduire un cadre collectif protecteur et émancipateur, en termes d’accès à l’éducation et à la culture, de protection sociale ou encore de laïcité. Quels devraient être, selon vous, les contours de ce nouveau contrat social ?

E. C. – Tout au long de ce livre, je plaide en filigrane pour l’engagement mutuel, qui pourrait être le socle d’une reviviscence de la citoyenneté et d’un nouveau contrat social.

Il ne peut y avoir de République si elle n’est constituée d’individus émancipés, de citoyens éclairés, de gens heureux.

Un engagement mutuel entre l’État et les structures de l’économie sociale et solidaire, entre l’État et les organisations syndicales, entre l’individu qui s’engage et l’État, entre les personnes qui s’engagent et la structure dans laquelle elles le font.

Oui, l’émancipation est vitale pour la République, nous le rappelions plus haut, et il ne peut y avoir de République si elle n’est constituée d’individus émancipés, de citoyens éclairés, de gens heureux. Je crois que c’est à l’État, parce qu’il est l’émanation et l’instrument de la société pour accompagner les transformations du monde et se transformer elle-même, de donner toutes les clés de compréhension aux individus via l’éducation nationale, la culture.

Très clairement, je ne crois pas que l’État doive tout faire, mais je ne suis pas non un adepte du tout libéral, où le marché réglerait le bonheur des gens. Je suis convaincu qu’une articulation entre la puissance publique et le champ du non lucratif serait utile et pertinente, offrant la capacité aux gens de s’engager et d’agir à l’échelle locale comme nationale à travers des associations, des fondations, des coopératives, des mutuelles et des syndicats, pour appréhender à leur façon la chose publique.

Je crois aussi fondamentalement que l’économie sociale et solidaire, par son mode d’organisation et sa façon d’entreprendre, offre des capacités à faire, à initier le faire-faire, pour que la puissance publique ne porte pas tout. Les organisations doivent permettre à leurs membres de s’investir, ainsi nous démultiplierons les espaces de coopération, de co-construction des décisions et aspirations collectives. Nous pourrons, dans cette optique, créer des espaces de concordes sociales, donner des espaces au plaisir d’être et de faire ensemble. Il faut générer des espaces vertueux démocratiquement où celles et ceux qui veulent agir puissent le faire. Ainsi on créera des remparts pour défendre la République contre ses adversaires, et ils sont nombreux.

Il faut réaffirmer la République, ses valeurs et ses principes. Elle ne doit pas être solvable dans le marché, sauf à perdre son ambition émancipatrice. Il faut redonner du lustre à l’universalisme, à la fraternité/sororité républicaine qui, trop souvent, est moins appréhendée que la liberté et l’égalité pour lesquelles les débats sont si fréquents, alors qu’elle est le ciment de la société.

Nous nous réunissons davantage par notre envie d’être ensemble que par seulement une langue, un drapeau et un hymne. La République doit donc nourrir, entretenir cette aspiration, si elle veut que la flamme républicaine ne s’éteigne pas.

LVSL  Votre dernière partie, intitulée « À l’heure des choix », sonne comme l’ébauche d’un programme politique pour repenser la question des « jours heureux », pour reprendre le titre de celui du CNR. Quels en sont les axes principaux ?

E. C.  L’époque nous impose de dramatiser les enjeux autour des choix que nous devons faire. Vous êtes vous-même historien, activement engagé dans la cité, vous savez que l’Histoire peut être sévère et que chaque génération est jugée sur les choix qu’elle fait, sur l’héritage qu’elle laisse.

Mais si le lot de notre génération peut paraître un peu lourd tant les défis sont nombreux, il n’appartient qu’à nous de nous prendre en main pour refonder le pacte social et républicain, « Liberté, égalité, fraternité », pour redonner confiance en la démocratie, pour réussir la reconstruction écologique.

Je crois que l’universalisme, qui est peut-être le plus important des héritages qu’on nous ait légués, doit être au cœur de la reconquête démocratique et sociale.

Nous ne partons non plus d’une page blanche, bien heureusement, nous avons à notre disposition quelques acquis et fondamentaux sur lesquels nous appuyer pour construire l’avenir. Je crois que l’universalisme, qui est peut-être le plus important des héritages qu’on nous ait légués, doit être au cœur de la reconquête démocratique et sociale. Nous devons nous réapproprier cette notion, la défendre, la partager, l’enseigner, la transmettre.

En effet, la puissance publique qui doit nous unir ne peut le faire que si elle promeut ce qui est commun à tous, des principes s’appliquant à toutes et tous, et surtout pour toutes et tous, garantissant un espace public fondé sur la neutralité où chacun puisse agir, s’épanouir.

Concomitamment, la laïcité doit être réaffirmée comme cadre organisationnel émancipateur, garantissant à chacun de vivre librement dans le respect des autres. Et nous rappeler aussi ce qu’est la laïcité. Si elle est un cadre juridique, l’esprit de la loi va bien plus loin : c’est un principe d’organisation de la société qui s’est imposé comme clef de voûte de l’édifice républicain. Réduite à une simple opinion par ses contempteurs, la laïcité est au contraire la liberté d’en avoir une.

La laïcité est l’essence de nos libertés individuelles et de l’égalité des droits, elle constitue le fondement indispensable de l’harmonie sociale et de l’unité de la nation […] qui offre à chacun un accès égal aux connaissances et aux responsabilités, aux mêmes droits et aux mêmes devoirs. C’est, in fine, une doctrine de la liberté dans l’espace civique.

Concrètement, que garantit la laïcité en France ? Le droit absolu à la liberté de conscience, à la liberté d’expression et au libre choix. Elle est ainsi l’essence de nos libertés individuelles et de l’égalité des droits, elle constitue le fondement indispensable de l’harmonie sociale et de l’unité de la nation. Elle dessine le contour de notre civilité, une exigence à être au monde selon les codes d’un humanisme moderne qui offre à chacun un accès égal aux connaissances et aux responsabilités, aux mêmes droits et aux mêmes devoirs. C’est, in fine, une doctrine de la liberté dans l’espace civique.

J’y reviens assez longuement dans la troisième partie du livre, les questions du progrès, du temps et du bonheur doivent être réinvesties par le politique, pour leur redonner un sens partagé. La technologie, l’allongement de la durée de l’existence, mille choses ont depuis quelques décennies considérablement modifié notre rapport à l’espace, au temps, à nous-même en tant qu’individus, et en tant que société.

Nous devons resituer notre action individuelle et collective à l’aune des enjeux donc au-delà de ce que nous sommes : une espèce humaine vivant dans un monde dont les ressources sont finies, dans lequel nous nous devons de vivre harmonieusement. La question du sens devient essentielle, vitale même. Nous devons redonner une vision commune et partagée, donc débattue, des aspirations collectives. Nous devons requestionner l’économie pour que celle-ci, qui n’est qu’un moyen de nous réaliser, soit plus humaine, soit bien davantage structurée pour financer la santé, le social, l’environnemental.

Il faut également que l’Europe soit une terre d’émancipation et de progrès partagés à l’échelle continentale, plus sociale et solidaire. Ce qu’est devenue l’Europe est à bien des aspects problématiques. L’Europe doit renouer avec l’ambition de préparer l’avenir, d’assurer la prospérité du continent, d’offrir demain aux nations qui la composent les moyens de leur destin et de leur liberté. La reconstruction de l’esprit européen, de la conscience commune d’appartenir à un ensemble cohérent de peuples ayant des intérêts convergents, ne se fera pas sans un puissant effort pour rebâtir un dessein dans lequel chacun pourra se reconnaître, pour une Europe souveraine et solidaire.

LVSL  Dans une tribune parue dans le journal l’Humanité, vous estimez également qu’« associer les citoyennes et les citoyens à l’élaboration d’une ambitieuse politique de santé publique permettrait non seulement à cette politique d’être largement comprise et acceptée, mais participerait également à l’éducation populaire aux questions de santé publique et lèveraient des appréhensions légitimes, en particulier sur la politique vaccinale. » Est-ce à une sorte de démocratie sanitaire que vous aspirez, dans le sens où la population aurait à la fois davantage de poids et de visibilité sur les questions de santé publique, qui nourrissent de plus en plus d’inquiétudes ?

E. C.  Je suis toujours surpris de voir que nous nous soyons collectivement accommodés des milliers de morts chaque année de la grippe saisonnière parce que nous connaissions cette maladie, ou de voir le coût considérable induit par des pathologies certes moins graves comme les gastro-entérites, alors que des gestes simples permettraient de les éviter, par de la prévention et de la responsabilité individuelle. Nous avons préféré miser sur le curatif plutôt que sur le préventif. Cela ne peut se corriger en pleine crise et il est illusoire de demander à une population d’adopter des gestes barrières qu’on ne lui a pas enseignés préalablement.

Si nous voulons que des citoyens se responsabilisent, il faut que par l’éducation, à l’école, mais aussi tout au long de leur vie personnelle et professionnelle, via la médecine scolaire, universitaire ou du travail, on leur permette de comprendre et donc d’agir.

Je propose que l’ensemble des médecins de santé publique travaillent avec les médecins scolaires, universitaires et du travail à travers des pôles d’éducation et de promotion de santé sur de la recherche, notamment interventionnelle. Ainsi, les assurés sociaux pourront être accompagnés et devenir acteurs eux-mêmes de leur parcours, ils pourront appréhender en quoi et comment, par leur comportement, leur engagement, ils contribueront à l’amélioration de l’état de santé de leur communauté territoriale.

C’est par cette émulation collective, cet engagement de toutes et tous que l’on peut donner du sens à la démocratie sanitaire, car les gens pourront mesurer leur contribution, leur impact.

La crise sanitaire que nous vivons est singulière, en ce qu’elle a induit un retrait de la place des patients ou de leur organisation à la différence de crises précédentes comme le sida, le sang contaminé ou le Médiator. C’est donc la première fois que la démocratie sanitaire recule à l’occasion d’une crise, alors que les précédentes l’avaient au contraire fait progresser.

Si l’on veut dépasser cette défiance, il convient de conforter la transparence en permettant aux citoyens ou leurs représentants de questionner notre organisation en santé publique.

Si on pouvait le comprendre au moment de la sidération du mois de mars dernier, où en situation de crise majeure il a fallu agir vite, rien ne le justifie depuis mai dernier. Alors que le professeur Delfraissy, président du comité scientifique, demande la mise en œuvre d’un comité citoyen à côté de l’instance d’experts pour accompagner l’appropriation citoyenne des enjeux de cette crise, les pouvoirs publics ne l’ont pas installé ni même validé.

C’est regrettable au regard de la défiance induite par les errements de la communication gouvernementale du mois de mars. Si l’on veut dépasser cette défiance, alors que nous entrons dans la phase de la vaccination de la population, il convient de conforter la transparence en permettant aux citoyens ou leurs représentants de questionner notre organisation en santé publique. La démocratie sanitaire pourrait permettre de conforter la participation au bien-être physique, psychique, social et environnemental auquel j’aspire, permettant à chacun d’être acteur et non sujet, voire objet de soins.

Pour rétablir la confiance, il faut rendre les citoyens acteurs de leur parcours et non les infantiliser, comme cela est fait depuis la crise de la Covid-19, en leur permettant de comprendre les enjeux et d’être en capacité de questionner les pouvoirs publics à l’allocation des moyens pour atteindre des objectifs clairement établis.

En santé comme en politique, la démocratie ne peut fonctionner que si elle est participative, et si celles et ceux en responsabilité acceptent de rendre des comptes en toute transparence, pour conforter la confiance.

Il est ainsi surprenant de voir qu’actuellement, faute de confiance dans les pouvoirs publics, nous n’avons d’autre alternative que d’imposer, d’interdire ou de rendre obligatoire certaines pratiques auprès des assurés sociaux au lieu de miser sur l’intelligence collective en matière de santé publique. Avant même cette crise, compte-tenu de la montée du sentiment vaccino-sceptique très développé dans notre pays, les autorités ont ainsi fait passer le nombre de vaccins obligatoires de 3 à 11. Je suis convaincu de la nécessité de la vaccination, mais de telles décisions ne risquent-elles pas pour autant d’être contre-productives ?

Pour gagner en efficacité et en pertinence, la santé publique doit se penser à long terme, il faut miser et investir dans le temps long, et surtout y associer les femmes et les hommes qui sont concernés, tant les professionnels de santé que les patients ou assurés sociaux. En santé comme en politique, la démocratie ne peut fonctionner que si elle est participative, et si celles et ceux en responsabilité acceptent de rendre des comptes en toute transparence, pour conforter la confiance.

Éric Chenut, L’émancipation, horizon de nos engagements mutuels, Fondation Jean-Jaurès / L’Aube, 2020.

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« Il y a un problème de relation au temps dans l’écologie » – Entretien avec Patrick Scheyder

Dans son nouveau livre Pour une pensée écologique positive (éditions Belin), Patrick Scheyder veut aider les générations présentes à mieux se situer dans le flux de l’Histoire, pour mieux appréhender ce qu’est l’écologie. Pour l’auteur, qui est aussi pianiste et metteur en scène, ancrer le combat écologique dans une continuité historique permet en outre d’échapper au sentiment de solitude qui peut nous saisir devant l’ampleur de la tâche, et dépasser la peur du changement, majoritaire dans l’opinion alors même qu’il y a urgence à agir. Dans ce riche entretien, on redécouvre ainsi des exemples de luttes environnementales victorieuses comme celle des peintres de Barbizon, portée entre autres par George Sand et Victor Hugo, qui peuvent encore largement inspirer aujourd’hui. Entretien réalisé par Pierre Gilbert.

LVSL Dans votre dernier ouvrage Pour une pensée écologique positive, vous partez du constat que la pensée écologique telle que proposée actuellement ne serait pas positive… À quoi vous opposez-vous ?

Patrick Scheyder – Je pense que la façon de présenter l’écologie est trop plaquée sur l’actualité. Comment donc imaginer le Monde-d’après en ayant le nez collé sur la vitre du présent, et souvent en méconnaissant grandement le Monde-d’avant ? Il y a un problème de relation au temps en écologie, ce qui crée une certaine anxiété, parce que ça paraît nouveau. Les gens aiment la nouveauté pour une nouvelle voiture, dans l’art culinaire ou vestimentaire, mais dans leurs vies ils ont horreur de la nouveauté. Quand on leur dit « c’est nouveau », eh bien ils ont peur…

LVSL – Comment expliquez-vous qu’ils aient peur ?

P.S. – L’être humain n’aime pas être dérangé dans ses habitudes. Nous pouvons être attachés à une certaine antériorité pour affirmer des valeurs, mais la nouveauté est vue comme un risque, quel que soit l’âge que nous ayons. Pour les enfants c’est l’inconnu, pour les jeunes c’est l’incertitude, ne pas savoir où on va. Pour les adultes c’est la remise en cause de certains acquis, pour les personnes âgées ça peut être tout un monde qui s’écroule… Et en matière d’’écologie, c’est une fausse nouveauté, parce que le réchauffement climatique n’est pas tombé du ciel il y a vingt ans, avec une soudaine prise de conscience. Les gens qui ont entre 16 et 40 ans ont le sentiment que le poids de l’humanité pèse sur leurs épaules. « Les idioties qu’on a faites depuis des centaines d’années vous devez les résoudre, sinon vous allez mourir »… Comment ne pas être anxieux après ce discours !

C’est un sujet sérieux ; or aucun sujet sérieux ne peut se dispenser d’avoir une culture et une connaissance pour être considéré. Donnons des outils de pensée et de culture aux citoyens pour traiter correctement ce sujet, car vu de loin, on a l’impression qu’il y a des jeunes qui veulent faire la révolution, et d’autres qui disent « Non, le monde que l’on a fait est très bien. » La différence serait donc une question d’idéologie. Or l’écologie est au-dessus de l’écologie même, et de l’idéologie : c’est la vie, tout court. En remontant dans les temps antérieurs, on constate qu’il y a des gens qui se sont mobilisés pour ça, sans qu’il y ait une quelconque idéologie derrière. Ils ont inventé par eux-mêmes des concepts, ou bien leur sensibilité les a rendus perméables au bien-être de la nature. Ces références non-idéologiques et non-normées sont très précieuses. Nous devons penser librement, et le Monde-présent et le Monde-d’après.

LVSL Votre livre est notamment un travail d’historien, avec un recueil de textes de penseurs que vous avez exhumés. Pourquoi, selon vous, ces textes anciens nous permettent-ils de dégager une pensée positive ? Pourriez-vous nous donner quelques exemples de textes qui vous ont marqué ?

P.S. – Ce qui est positif, dès lors que l’on constate qu’il y a urgence – urgence au niveau du climat, des situations sociales – c’est de prendre de la hauteur pour développer une certaine sagesse. Le but de la philosophie, c’est l’examen de la sagesse. La sagesse me paraît nécessaire, surtout quand les temps sont difficiles, et même pressants. J’ai une relation particulière à l’Histoire : j’ai été élevé par mon arrière-grand-mère née en 1892 et par ma grand-mère qui a vu le jour en 1916.  L’histoire était mon quotidien : ces deux femmes étaient artisanes, dans la tradition familiale, et elles réparaient des chaises. Dans leur boutique je côtoyais des fauteuils Louis XIV, du mobilier Louis XVI et ainsi de suite. C’est drôle… quand j’allais à l ‘école, on me parlait de Louis XV ou Louis-Philippe, et j’avais l’impression de les connaître ! J’avais un contact charnel, incarné avec l’Histoire ; je pouvais chaque soir la toucher de mes mains. Cette éducation a construit en moi la certitude que l’Histoire n’est pas si lointaine. On la porte en nous, dans nos gènes ; nous en sommes le résultat, et l’avenir de ce résultat. Je pars du pari qu’il faut notamment réactiver toutes nos connaissances antérieures par la lumière de l’Histoire, pour empoigner les enjeux du présent. Le passé n’est jamais passé. Voyons-le comme un avantage pour s’appuyer dessus ; c’est ce qui forme une culture. Une culture pour moi ce n’est pas forcément la littérature, la musique, les arts.  Ce sont aussi des valeurs que nous avons développées au fil du temps, sur lesquelles une société peut s’accorder, se rassembler pour aller de l’avant. C’est ce que je cherche à faire. Évoquer Descartes, Rousseau ou Léonard de Vinci en écologie, c’est dire : Attendez ! Des choses ont été pensées là-dessus, elles sont intéressantes, et elles pourraient nous conforter, nous inspirer.

Parfois on les a oubliées sous prétexte de modernité. Mais comme cette perception de la modernité est en train de péricliter, analysons dans le monde ancien ce qui a été théorisé, pensé. Voyons si certains actes ne rejoignent pas certaines de nos aspirations. Parfois même, ce sont des illusions utiles. Un retour dans le passé permet d’y puiser des inspirations très diverses pour vivre différemment le présent, et réactualiser le futur. Avec plus de force aussi, je veux dire là en se sentant moins seul ; car une culture est aussi faite pour éloigner la solitude. L’écologie doit aussi être abordée sous ce prisme, le prisme d’une culture et non d’une seule nouveauté inquiétante. Sortons des avenues toutes tracées de la pensée ambiante (les pour / les contre). Envisageons l’écologie dans une continuité, dans une filiation ; prouver au grand public que cette filiation remonte loin, c’est s’écarter du procès en idéologie, pour atteindre l’intérêt général. L’enjeu est bien là : car on ne fera pas l’écologie contre la société, mais avec elle.

Nous avons parlé de George Sand, ce n’est pas si vieux que ça. Dès les années 1840 il y a eu les peintres de l’école de Barbizon qui se sont installés dans ce petit village, en orée de la forêt de Fontainebleau. Ils fuient Paris à cause de la pollution, des pandémies récurrentes (ça me rappelle quelque chose !) et ils vont vivre à Barbizon à 70 kilomètres de la capitale. Ces jeunes peintres ont entre vingt-quatre et trente ans, ils peignent en extérieur, ravis de croquer une nature ensauvagée.

La forêt de Fontainebleau a été un peu laissée à l’abandon pendant la Révolution, l’Empire. Mais l’État se renforce dans les années 1840, et on a besoin d’argent. C’est déjà le début de la révolution industrielle. On s’interroge : ces arbres qui s’enchevêtrent, ces landes étranges sont très romantiques, mais que rapportent-ils ? L’école des Eaux et forêts de Nancy qui a été créée en 1824 coupe une bonne part des arbres, et plante des pins sylvestres qui sont de meilleur rapport.

Les peintres, révoltés et menés par l’incroyable Théodore Rousseau installent une sorte de ZAD au XIXème siècle. Comme les faucheurs de maïs OGM, ils commencent à arracher les pieds de pins ; leur refuge est l’auberge Ganne à Barbizon où court le dicton : « Pin pour pain. » De fait si on arrache un pied de pin dans la forêt, on a le droit de manger du pain… c’est une boutade. Ces activistes sont aussi d’habiles lobbyistes. Rousseau commence à avoir une certaine notoriété, et avec ses amis ils peignent les plus beaux arbres de la forêt ; ils appellent ça des « intérieurs de forêt ». Ils exposent à Paris, et les Parisiens sont conquis. La presse leur emboîte le pas… Ils ont gagné la bataille de l’opinion. Sur ce, Rousseau écrit au Duc de Morny, le demi-frère de Napoléon III. Il propose de protéger la forêt de Fontainebleau à l’instar des monuments historiques, comme Notre-Dame par exemple. Et les peintres gagnent : dès 1853, 624 hectares de bois sont exemptés de coupes réglementaires, puis en 1861, un décret sanctuarise plus de mille hectares de forêt et de roches remarquables. La première manche est gagnée, par l’argument esthétique. Mais l’État revient à la charge en 1872. On avait perdu la guerre de 1870, les coupes n’avaient pu être menées à bien en 1870-1871 ; on devait un tribut de 5 milliards francs-or à l’Allemagne, etc. Bref, l’État avait besoin d’argent.  À ce moment-là, un comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau se crée. Victor Hugo en devient le président d’honneur et George Sand écrit une tribune dans le journal Le Temps, qui paraîtrait aujourd’hui dans Libération, ou le Monde. Sand avance qu’il faut défendre la forêt parce qu’elle est belle, certes. Mais il faut aller encore plus loin, dit-elle : il faut la préserver parce qu’elle est utile et nécessaire à la vie.  Sand développe alors des arguments qui sont ceux de l’écologie, mot qui a été créé en 1866 par le biologiste Ernst Haeckel, un disciple et vulgarisateur de Darwin. Sand était très admirative de la théorie de l’évolution. Sand avance que si l’on arrache les arbres, l’atmosphère va s’assécher ; la Terre risque de périr par la faute des hommes.  Elle parle déjà de déforestation dans ce qu’elle appelle la forêt vierge et maintenant l’Amazonie. Elle dit aussi – c’est son côté Pierre Rabhi – qu’il faudra que l’humain se mette une certaine limite à ses besoins, sinon il va épuiser la planète… Enfin, elle en appelle  à une sorte de désobéissance civile,  disant que nous tous, forts de notre propre droit, nous devons «  nous lever contre des mesures d’abrutissement et d’insanité. » Elle utilise des mots forts, et elle écrit le premier texte consciemment écologique.

Pourquoi ça ? Remontons à son éducation. Sand avait un domaine à Nohant de 250 hectares dans le Berry, qu’elle avait hérité de sa grand-mère. Cette grand-mère, pur produit de l’époque des Lumières, lui avait donné une éducation générale, complétée par une éducation agricole. Sand s’y connaissait en matière agraire, elle sait ce dont elle parle. Le peintre Théodore Rousseau avait les arguments de l’affect et de l’intuition, complétés par ceux de George Sand qui a ceux de la connaissance et du bon sens. Ca n’a pas eu de résultats immédiats, il a fallu attendre 1892 pour qu’un décret augmente les surfaces protégées à 1 616 hectares, et en 1904 à 1 692 hectares. Cette lutte de forme zadiste a donc duré plus de 60 ans, pour Notre Dame des Landes c’est une cinquantaine d’années, et le Larzac dix ans. Cette lutte positive a permis de créer entre 1853 et 1861 le premier parc naturel au monde, avant Yellowstone aux États-Unis (1872).

Les jeunes zadistes actuels sont pris pour des hurluberlus à vouloir défendre la Terre, c’est à dire finalement la beauté et la vie au détriment du profit. Leur position ne peut être que renforcée au regard de l’histoire de Fontainebleau. 

Je pars du constat que pour combattre une culture – qui serait celle du libéralisme et du néo-libéralisme – il faut avoir une culture opposable. Le libéralisme, c’est une culture en soi, ce n’est pas qu’une assemblée d’affamés aux dents longues, sans foi ni loi.  Je connais certains libéraux, que j’apprécie sur d’autres sujets ! Ils sont instruits, ils ont l’instruction de leur propre philosophie, ils connaissent leurs classiques comme Adam Smith ou d’autres.  Ce que j’appelle une culture-opposable permet d’accroître le poids culturel d’une idée, au sens de l’éducation qui façonne une société.

LVSL Justement pour revenir sur la notion du « beau » qui a permis cette victoire vis-à-vis de Barbizon, aujourd’hui en écologie, on ne parle plus vraiment du « beau » et la France, comme l’Occident, a été balafrée depuis les années 1970 par le néo-libéralisme : ce sont les grandes-surfaces, les ronds-points, le béton et on a complètement oublié que le « beau » est une notion politisable et que l’écologie peut être aussi le camp du « beau ».

P.S. – George Sand pose exactement la question en ces trois termes : d’abord la beauté évidente d’un site, puis l’utilité de l’arbre pour la pureté de l’air qu’on respire, et enfin de nouveau la beauté naturelle qui est un bien commun, généreux, partagé par le pauvre comme par le riche. Elle a pleinement conscience que le « beau » est une valeur fragile. C’est pourquoi de façon pragmatique elle conclut qu’avec des arguments scientifiques et écologiques, sa lutte aura encore plus de force. Je suis d’accord avec elle. Il y a une phrase de Tolstoï qui dit « La beauté sauvera le Monde » … mais j’ai tendance à penser que si le beau suffisait, le monde serait sauvé depuis longtemps : les chutes du Niagara, les Pyramides… Il faut sans doute associer la beauté, à la nécessité vitale. J’ai soixante ans ; j’ai souffert de voir dans les années 70 les grands ensembles qu’on construisait, je trouvais cela dur, mes parents en ont habité un quelque temps. C’était froid, inhospitalier. Les « espaces verts » étaient posés là, comme une moquette décorative, une tache verte entre deux barres d’immeubles. Une nature réduite à l’inutilité, si ce n’est comme promenoir des chiens !  Une négation totale de ce qui est vivant dans la nature. Le tout était accompagné d’un discours ambiant sur « l’objectivité » au nom de laquelle on aménageait l’espace de façon insensée ; le résultat fut un échec pour les humains, comme pour la planète.

On voit les dernières secousses maintenant, de ce monde assez froid, assez dur. Quand parfois j’écoute Emmanuel Macron – dont par ailleurs on ne peut qu’admirer les qualités de stratège – j’entends les échos à peine affaiblis de cette époque. Je crois parfois entendre le discours de mes parents quand j’avais 15 ans ; belle permanence !

C’est étonnant, cette pérennité dans le discours, pour des gens qui veulent créer un monde nouveau. Personne n’est à l’abri de ce genre de redites, du reste. L’écologie elle-même aura intérêt à se réinventer dans son discours pour ne pas lasser, et suivre le mouvement de la vie qui – on le sait – toujours invente.

Pour en revenir à la notion du « beau » j’ai interviewé pour mon livre Yannick Jadot. Il ne m’a pas du tout égrené l’argumentaire d’Europe Ecologie les Verts ; il m’a immédiatement parlé de son attirance pour la beauté de la nature, sa jeunesse en Picardie. C’est pour cette raison qu’il s’est engagé pour la défense de la nature, il la trouvait belle.

LVSL Dans votre livre il y a cette partie tournée vers le passé, et une partie plutôt actuelle sur le XXème et XXIème siècle où la question écologique est au centre, et puis une partie perspective dans laquelle vous avez conduit des entretiens avec plusieurs personnalités comme Allain Bougrain Dubourg, Boris Cyrulnik, ou Benjamin Stora que vous interrogez notamment sur l’Algérie, pourquoi ? Quel est le lien ?

P.S. – Parce que le principe de colonisation et de la domination, est lui aussi pérenne, comme bien partagé. La majorité des peuples humains ont été tour à tour colonisateurs, et colonisés. En Algérie, la France a eu le rôle du colonisateur de 1830 jusqu’en 1962. Auparavant, c’était la domination Ottomane en Algérie, de 1515 à 1830.

Parlons aussi de la France, colonisée par les Romains, par les Francs. Nous ne nous appelons pas Gauloisiens, mais Français, ce qui est bien la marque d’une sujétion. Nous sommes tous mouillés jusqu’au cou dans ces histoires. C’est plutôt intéressant, car le système de colonisation est pervers pour le colonisé qui en souffre bien entendu, et pour le colonisateur qui croit avoir un droit supérieur aux autres. Il se permet des excès qui épuisent le colonisé, et souvent la terre du colonisé.  Ce système est donc faux. C’est encore, sur le thème de la domination, ce qu’expriment à leur manière les éco-féministes : la fin de la domination de l’homme sur la femme, égale la fin de la domination de l’humain sur la nature. Même combat. C’est d’ailleurs le chemin que George Sand suit intuitivement : entre 1830 et 1836 elle défend ce qu’on appellerait maintenant les droits de la femme ; elle mène une vie sexuelle libre, elle obtient la séparation d’avec son mari (alors que le divorce n’existe pas), elle récupère la garde de ses enfants, et même la jouissance de son domaine de Nohant, qui aurait pu rester acquis à son ex ! À la révolution de1848, la voici activiste républicaine, elle écrit des articles enflammés en faveur de la démocratie. En 1872, son dernier combat sera celui de ce nous nommons l’écologie. Je ne suis pas une femme, mais je comprends ce chemin assez incroyable, et je vois que les jeunes filles avec leur sensibilité de maintenant, font cette relation de cause à effet. Cela doit nous interpeller, nous conduire à nous poser des questions intéressantes.

LVSL On peut aussi se poser la question de l’universalisme il y a en effet une volonté parfois de catégoriser dans le sens où en tant que femme, en tant que colonisé on a tout intérêt à défendre la nature, mais la défense de la nature qui est le bien commun de l’Humanité par excellence sans lequel la vie n’est pas possible, nous renvoie aussi à une condition unique, un humanisme et un universalisme. Les deux ne s’opposent-ils pas ?

P.S. – Allons donc plus loin, sur la perspective de la colonisation tous azimuts.  En 1962, la France perd l’Algérie, avec notamment ses terres très fertiles. Stora montre comment l’état français avait dépossédé les tribus algériennes de leurs terres, en leur faisant miroiter une pseudo propriété individuelle, mais ce n’était qu’un leurre. De fait les meilleures terres étaient prises par les colons, et les plus arides laissées aux Algériens.  1962 : c’est aussi l’année de création de la PAC, la politique agricole commune européenne. Peu après, au début des années 70, j’avais onze ans et mes parents ont acheté une petite ferme en Vendée, qui n’était plus en activité. Nous étions entourés d’agriculteurs qui sont devenus nos meilleurs amis ; je me rappelle la vieille mamie qui était à coudre au bord de sa cheminée, la terre battue dans la salle commune. L’électricité était là, mais servait peu, les flammes du feu éclairaient la pièce. C’était comme dans les gravures du XVIIème siècle ; un vieux buffet deux corps vendéen, en cerisier, faisait tout l’ameublement, et une immense table de ferme. Stupéfaction, quand deux mois après je retourne chez cette vieille dame ! Un brocanteur était passé par là. Tout avait été remplacé par des meubles en formica horribles… Le mobilier deux corps envolés, et ainsi avait-on vidé cette dame de quatre-vingt ans de sa culture. Exactement déculturée. Comme on fit à cette époque et depuis, avec des agriculteurs rendus dépendants par l’emprunt, colonisés par la dette, rendus au désespoir. Il fallait lâcher toutes les vieilles pratiques, lâcher aussi la langue de la région, il fallait lâcher toute la culture, celle de la terre, comme celle de l’esprit…

On fit alors, comme dans un pays soumis, une colonisation de l’intérieur. L’idéal du colonisateur serait de vider tout le terrain qu’on a conquis de ses habitants et de s’y installer. C’est ce qu’on a fait en Algérie, ainsi beaucoup d’Alsaciens et des personnes d’autres régions françaises se sont exilés en Algérie pour trouver une fortune meilleure qu’ils n’ont pas toujours trouvée… C’est une histoire complexe, et pour ma part je retiens dans ces luttes de pouvoir, l’inclination à manger l’autre, puis à s’auto-manger, à détruire, pour s’auto-détruire ensuite. On pourrait aussi parler des Bretons. Mes parents avaient une collection de vieux journaux de 14-18 du Petit Journal.  Je m’en souviens parfaitement, car à l’école on étudiait cette période. J’ouvre Le Petit Journal : c’était le compte-rendu du front sur la dernière semaine. Il était écrit noir sur blanc que « Les Bretons et les Vendéens sont une race solide et rustique », ce pourquoi on les envoyait en première ligne. C’est-à-dire au casse-pipe ! Ainsi préservait-on j’imagine d’autres races françaises, d’autres régions que l’on estimait plus ! Il y avait donc des hommes, et puis des sous-hommes, tous français pourtant. La colonisation, comme le racisme c’est une inconscience du vivant, une erreur majeure de l’esprit.

LVSL Vous êtes aussi pianiste et metteur en scène et de votre livre vous avez fait un spectacle où vous faites réciter par différentes personnalités certains de vos textes entrecoupés de musique, pourquoi avoir choisi ce format-là ?

P.S. – Je pense que la musique permet de « digérer » les textes agréablement. Il y a Rousseau, Sand, le chef indien Seattle – les textes bien que beaux demandent réflexion, et la musique entre eux permet de donner ce moment de réflexion, de pause en quelque sorte.  On peut échapper ainsi à l’emprise du type conférence, où on aligne toute une pensée pendant une heure durant. C’est sévère. La respiration musicale permet de s’évader, ou de continuer avec la musique l’esprit du texte. C’est un moyen de séduire au sens profond du terme ; la musique est un peu ce conducteur d’un esprit à un autre.

LVSL – Ce spectacle, vous le faites en plein air et à la demande des collectivités et vous avez toujours un moment de partage à la suite de la représentation avec le public. Ces moments de partage que traduisent-ils de l’état de conscience de la population française vis-à-vis de l’écologie ?

P.S. – À cause de, et grâce, en même temps, à la crise de la Covid, des sujets qui étaient simplement des sujets d’opinion, deviennent mieux partagés. Cette pandémie pour beaucoup révèle un lien probable entre la crise sanitaire, et la crise écologique. Les gens ayant été enfermés pendant deux mois ou plus ont besoin de parler. Il faut alors faire plus que le spectacle : écouter, échanger, parler, répondre à leurs inquiétudes par la culture, par le prisme de l’Histoire. Situer dans le temps les crises. Réévaluer les décisions que notre espèce a prises collectivement, parfois, il y a bien longtemps. Interroger finalement les racines, pour faire advenir de nouvelles feuilles, peut-être différentes, peut-être plus résistances dans l’évolution de l’espèce humaine. L’essentiel pour moi est de tendre vers un socle d’entente commun. Toute révolution a été suivie par une dictature, ce qui ne me semble pas souhaitable. Je donne un autre sens au terme Révolution : c’est celui de Re-Evolution. C’est-à-dire sortir de la croyance d’un monde stable à l’infini ; ce genre de perception mène à l’effondrement de toute civilisation. Re-Evoluer, c’est écouter le monde du vivant qui en sait infiniment plus que nous. Je plaide, dans ce sens, pour un bio-mimétimse de l’esprit ; le rendre aussi souple et inventif que la nature, dont nous faisons partie. Beaucoup reste à faire, et tant mieux ! Je suis résolument optimiste, et décidé !

Je pense aussi que l’être humain n’est pas fini. À chaque époque on a cru probablement vivre le nec plus ultra de la civilisation… mais c’est faux. Nous sommes en évolution, ça travaille secrètement en nous et nos membres – comme tout le reste – doivent insensiblement se transformer.  On va vers une autre humanité. Or cette réflexion qui englobe le passé, le présent et qui se projette vers le futur doit nous aider à aborder l’inconnu. Je suis donc inquiet parce qu’il y a une véritable urgence, mais optimiste parce ça a toujours été comme ça. La pensée, la connaissance, l’inventivité sont d’autant plus essentielles dans un moment de vie périlleux. Une pensée merveilleuse dans un moment où tout va bien n’est peut-être pas très utile ; mais une pensée merveilleuse dans un moment très difficile est vraiment éclairante. Oui, à quoi bon être résistant dans un moment où personne ne te résiste ?

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« Les Makers politisent et démocratisent le processus de production » – Entretien avec Isabelle Berrebi-Hoffmann

Isabelle Berrebi-Hoffmann est directrice de recherches au CNRS et rattachée au LISE (Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Économique) du CNAM. Sociologue du travail, elle s’est d’abord intéressée aux évolutions de la distinction entre sphère privée et sphère professionnelle en dirigeant notamment l’ouvrage collectif Politiques de l’intime – Des utopies d’hier aux mondes du travail d’aujourd’hui (2016). Depuis plusieurs années, elle enquête sur les nouveaux écosystèmes de travail qui se développent autour des makerspaces et du mouvement Maker. Ses recherches ont donné lieu à de nombreuses publications dont le très remarqué Makers – Enquête sur les laboratoires du changement social (2018), avec Michel Lallement et Marie-Christine Bureau. Alors que le confinement, les pénuries de masques et les difficultés d’approvisionnement ont forcé les Makers à jouer les premiers rôles pour pallier les insuffisances de l’État, nous revenons avec elle sur les bouleversements dans l’ordre productif et dans nos vies dont ce mouvement est porteur.

Milo Lévy-Bruhl est doctorant en philosophie politique. Entretien en collaboration avec Hémisphère gauche.


Milo Lévy-Bruhl – Alors que 2020 s’achève, les crises passées ont mis en lumière un mouvement encore confidentiel en France, celui des Makers.

Isabelle Berrebi-Hoffmann – Jusqu’à la crise sanitaire, les termes de « Maker », « fablab » ou « makerspace » étaient peu connus du grand public et relativement peu compris par les élites politiques et économiques. Les médias les ont découvert durant le premier confinement lorsque plus de 5000 personnes qui s’identifiaient comme Makers et quelques 300 fablabs français se sont mis à produire des visières, des masques et du matériel médical en quantités importantes – près d’un demi-million de visières selon les estimations nationales – à l’aide d’imprimantes 3D. D’un coup, grâce à des plateformes virtuelles crées en quelques jours sur internet, des coordinations à distance efficientes et rapides se sont mises en place. Des particuliers confinés chez eux, des fablabs en région, des fablabs d’entreprise ou des coopératives productives ont contribué à des chaines de production locales travaillant à la commande en 24h. Le mouvement Maker a réussi à organiser la fabrication distribuée et la livraison rapide de produits essentiels à la demande, tandis qu’au même moment les chaines globales d’approvisionnement étaient défaillantes. Le Réseau Français des Fablabs a décrit ces initiatives comme une « micro-fabrication distribuée multi-acteurs »[1] et la presse a parlé de l’apparition d’une « usine géante », issue de la mobilisation exceptionnelle du mouvement. Cette mobilisation a brouillé l’image d’un mouvement considéré, auparavant, comme donnant lieu à des pratiques marginales de « bricolage » numérique individuelles et donc très éloignées de toute possibilité d’alternative productive.

M. L.-B. – Si ces évènements ont pu changer l’image du mouvement Maker, ils ont surtout permis de le faire connaître à beaucoup de Français qui n’en avaient jamais entendu parler. Vous faîtes partie des rares européens à avoir assisté à sa naissance aux États-Unis.

I. B.-H. – Il est vrai que Le mouvement Maker, ainsi que les ateliers de production collaboratifs qui lui sont liés (Fablabs, makerspaces, hackerspaces) sont des phénomènes récents qui sont apparus il y a moins d’une décennie en France et à peine quelques années plus tôt aux États-Unis. Commençons par l’origine du mouvement aux États-Unis, sur laquelle j’ai effectivement enquêté. Ce qui a donné naissance à un véritable mouvement autour de 2005, c’est la concordance de trois phénomènes.

D’abord l’apparition des machines numériques et de la fabrication additive – et de l’imprimante 3D. Ces technologies ont rendu tout d’un coup possible un vieux rêve un peu utopique : celui de pouvoir fabriquer par soi-même des objets de consommation courante – ou des pièces de rechanges pour en réparer d’autres – à l’unité, de façon personnalisée. Second phénomène, l’existence ancienne d’une tradition du Do it Yourself (le faire par soi-même) et de l’autonomie américaine qui, au milieu des années 2000, commence à se conjuguer avec une demande sociale plus politique de liberté d’accès à l’objet ; la lutte contre l’obsolescence programmée par exemple passe par la remise en cause de la consommation de masse d’une part et le questionnement de la séparation nette entre production et consommation héritée du capitalisme industriel d’autre part. Troisième élément, une culture de l’open source et du «logiciel libre », qui a fait ses preuves lors de la décennie précédente, lorsqu’internet et le web sont apparus au milieu des années 1990, et qui a permis l’émergence d’un droit de la propriété intellectuelle nouveau. Les licences libres et ouvertes – sous lesquelles des prototypes d’objets et de pièces élaborés par tout un chacun peuvent être enregistrés et mis en ligne à la disposition de toutes et tous – se multiplient et s’affinent. Les modèles et plans de fabrication mis en ligne sous licence libre ouvrent de nouveaux possibles productifs, que les brevets industriels propriétaire fermés de l’industrie n’autorisaient pas jusqu’ici. Un mouvement de «design libre » se développe tandis que l’open source engendre un second courant l’openhardware, c’est à dire l’accès à une fabrication d’objets matériels – et pas seulement de logiciels – dont les modèles sont mis à disposition en ligne sans frais ou droits à payer, tant que l’utilisation reste personnelle (et non commerciale).

Au sein du mouvement Maker, la tradition de la débrouille, de la bricole, du Do it yourself ou du détournement d’objet – le hacking et le tinkering – américaine va progressivement s’associer à cette culture du libre et de l’open source dans des lieux dédiés, ouverts, où les machines sont mises en partage. La puissance d’internet associée à des dispositifs de collaboration à distance est mise à profit pour développer une autre façon de fabriquer : on imagine un prototype à partir de modèles trouvés sur internet, on le fabrique sur place et on peut ensuite produire des pièces uniques personnalisées ou de toutes petites séries en un temps très court. Des tables, des pièces de rechange, des prothèses de mains, de pieds, des fauteuils roulants pour personnes handicapées, des vêtements, de l’électronique, des robots, des bijoux, mais aussi des « tiny houses », des maisons en bois habitables que l’on peut monter à deux – bref, tout ce que le numérique allié aux métiers du bois, des métaux, de l’électronique, du plastique permet de concevoir puis de produire –  y sont fabriqués à la pièce et à moindre coût, parfois un dixième du coût de produits similaires sur le marché.

M. L.-B. – À partir de ces dynamiques, le mouvement va se développer à travers des espaces dédiés et en s’appuyant sur ses propres institutions ou sur des relais institutionnels plus traditionnels…

I. B.-H. – Des espaces qui synthétisent esprit de bricole, idéal du partage et nouveaux outils de production numériques et qu’on appellera makerspaces, hackerspaces, hacklabs ou fablabs vont en effet s’ouvrir aux États-Unis. Accompagnés par des institutions comme la Fab Foundation à Boston, le magazine Make de Dale Dougherty ou par l’organisation de grandes conférences et congrès internationaux, ils vont donner naissance au mouvement Maker : un réseau transnational de lieux ouverts de fabrication collaborative et d’individus indépendants équipés d’imprimantes 3D et autres matériels numériques. Chris Anderson, figure du mouvement dont il se fait l’entrepreneur culturel enthousiaste dans plusieurs ouvrages, annonce qu’il va permettre dans un avenir proche de rendre obsolète l’un des principes fondateurs du développement des grandes firmes industrielle du siècle dernier, à savoir les économies d’échelle et la nécessaire course à la taille qui caractérise notre régime d’accumulation et de croissance actuel. L’auteur de Makers, prend l’exemple de la production du canard en plastique. Pour produire un canard en plastique, l’industrie traditionnelle va produire un moule pour 20.000 dollars, puis elle va produire des canards à 20 centimes l’unité. Pour amortir la production du moule, elle doit écouler plus de 100.000 canards identiques, pour un coût de revient final de deux dollars ; sans compter le coût unitaire, faible mais existant, les coûts de transports, les coûts annexes, la rentabilité recherchée, etc. Tandis que si le modèle est en open source et que vous produisez votre canard de façon distribuée sur une imprimante 3D pour deux dollars, vous n’avez pas besoin de produire en quantité. Pour le même prix, vous pouvez produire à la demande des produits à chaque fois différents, personnalisés, plus rapidement[2]. Vous ouvrez donc la voie à une production alternative émancipée des impératifs de rentabilité de la grande industrie et de sa standardisation. Telle est l’utopie productive Maker, qui dessine un horizon productif relocalisé, économe en ressources.

« Avec les mêmes éléments – des ruptures technologiques, l’esprit d’innovation – Barack Obama ne glorifie pas, comme en France, le modèle de la « start-up nation » mais celui de la « nation of Makers », nation d’inventeurs, de bidouilleurs, de gens qui innovent en fabricant autrement. »

Aux États-Unis, ce mouvement Maker va connaître une diffusion très rapide, notamment grâce au contexte. Barack Obama va être le premier VRP du mouvement. En 2013, le président américain annonce une politique en faveur de l’impression 3D et déclare officiellement les États-Unis « Nation of Makers » [3]. Avec les mêmes éléments – des ruptures technologiques, l’esprit d’innovation – il ne glorifie pas, comme en France, le modèle de la « start-up nation » mais celui de la « nation of Makers », nation d’inventeurs, de bidouilleurs, de gens qui innovent en fabricant autrement. Le mouvement Maker est également présent dans ce qu’on appelle le Detroit’s revival, la renaissance de la ville de Détroit. Après la crise de 2008, la ville va se reconstruire autour de tiers-lieux qui investissent des usines désaffectées, des gares abandonnées, des locaux d’immeubles vides. Des groupes vont investir la ville, récupérer des machines, faire de la retap’, relancer des productions sur de nouveaux modèles économiques et pas à pas se transformer en petites entreprises d’abord locale, puis nationales ou globales. L’entreprise Shinola par exemple qui aujourd’hui vend des montres et des pièces de vélo dans le monde entier est née sur les ruines de Détroit et a réembauché de nombreux travailleurs manuels qualifiés de l’industrie automobile au chômage. Dans ce contexte, le mouvement Maker va monter en puissance et de plus en plus de gens vont s’en réclamer.

M. L.-B. – Ce mouvement relativement récent actualise aussi des forces qui ont toujours été motrices dans l’histoire américaine…

I. B.-H. – Dans l’ouvrage Makers, nous avons effectivement cherché à faire l’histoire, à chaque fois nationale et différente de la philosophie du « faire par soi-même » ou Do it Yourself. Aux États-Unis, Les Makers peuvent être considérés comme les lointains descendants des Shakers. Les Shakers sont une secte protestante emmenée par une femme, Ann Lee, persécutée en Angleterre et arrivée dans le Massachussetts autour de 1775. Pauvres et ascétiques, les Shakers construisent leur propre mobilier dans une esthétique minimaliste, inventant notamment la pince à linge ou le fauteuil à bascule. Leur influence va être très importante sur le mouvement Arts&Crafts et jusqu’à aujourd’hui au MIT (ndlr : Massachussetts Institute of Technology). Mais d’une manière générale les Makers peuvent être considérés comme les héritiers de nombreux autres mouvements d’alternatives à la grande production industrielle standardisée. Ce qu’il faut noter, c’est que ces différents mouvements se manifestent presque toujours comme des résistances dans des moments d’accélération dans la standardisation de la production.

La philosophie Maker aux États-Unis fait également écho aux principes développés par l’un des premiers philosophes américain, Ralph Waldo Emerson, fondateur du courant transcendentaliste. La philosophie emersonienne encourage l’expérience de la sortie de la société et le retour réflexif sur soi pour trouver ses propres valeurs, ce qu’il nomme la self reliance[4]. La référence à Henry David Thoreau, disciple et ami d’Emerson et auteur de Walden ou la vie dans les bois est aussi présente. Il y a dans le mouvement Maker des traces de ces idéaux d’autarcie et d’autosuffisance.

Mais cela va aujourd’hui au-delà de la simple aspiration à des modes de vie et de production différents. Ce qui a intéressé la sociologue que je suis, c’est qu’à l’instar d’autres mondes sociaux, les Makers expérimentent désormais très concrètement de nouvelles façons de travailler, produire et consommer, mais aussi de s’organiser, de faire collectif avec des modes de fonctionnement particuliers que l’on rencontre aujourd’hui dans nombre d’expériences et espaces alternatifs liés au numérique. Ces modes de fonctionnement sont plus horizontaux, plus distribués, et articulent une économie du partage, de la récupération et une quête d’autonomie et de démocratisation du pouvoir productif. Les influences varient mais en Europe, elles entrent en résonance avec des ambitions de relocalisation de la production, de production économe, de décroissance, de circuits-courts et d’économie circulaire et parfois d’émancipation collective et de sortie de l’organisation productive dominante.

M. L.-B. – Dans le cas français, les makerspaces ont commencé à fleurir au début des années 2010. À quoi ressemblent-ils ?

I. B.-H. – En France, le premier fablab, Artilect, est ouvert en 2009 à Toulouse par un français revenu du MIT où il a assisté au développement de nombreux fablabs. Le mouvement, confidentiel au départ, va connaître une diffusion plus rapide notamment à partir de 2013, lorsque les pouvoirs publics, et les ministères d’Arnaud Montebourg et de Fleur Pellerin en particulier, vont chercher à s’y investir. Aujourd’hui, on dénombre à peu près 600 makerspaces en France, que ce soit des fablabs, volontiers héritiers de la tradition française du bricolage, ou des hackerspaces et hacklabs, où la dimension politique, notamment anarchisante ou libertaire, est parfois plus prégnante.

Les contours du mouvement Maker restent difficiles à définir. Presque tout le monde, étudiant, ingénieur, retraité bricoleur, start up innovante, association d’éducation populaire, fablab d’université ou d’entreprise, coopérative d’artisan, peut se déclarer « Maker ». Ces lieux sont en outre en évolution et structuration constante. Depuis la création des premiers fablabs ou hackerspaces en France à l’orée des années 2010, les makerspaces se sont diversifiés. Si on y trouve toujours des outils similaires (imprimante 3D, imprimante laser, fraiseuse numérique), tout autour les activités sont multiples : des activités numériques comme de la programmation, du bricolage avec des matériaux traditionnels (bois, fer, acier), du textile, du bricolage avec des matériaux électroniques, du biohacking, etc. Parfois les activités se mélangent, on y bricole aussi bien sa maison que des tissus cellulaires. A l’Électrolab de Nanterre, vous trouvez des artisans qui viennent fabriquer ou réparer une pièce d’ameublement mais aussi des jeunes geeks qui font du développement ou encore des designers qui viennent prototyper un produit sur une imprimante 3D. Tous ont en commun d’arriver avec un projet.

« Depuis la création des premiers fablabs ou hackerspaces en France à l’orée des années 2010, les makerspaces se sont diversifiés : on y bricole aussi bien sa maison que des tissus cellulaires. »

D’un makerspace à l’autre, c’est aussi le statut de propriété de ce qui est fabriqué et le degré d’ouverture de la communauté qui change. Chaque makerspace est organisé par une charte qui fixe les conditions d’accès à telle ou telle machine et les modalités de « documentation », c’est-à-dire de partage en ligne de ce qui est fabriqué dans le lieu. Certains s’inspirent de la charte des Fablabs conçue à Boston, d’autres de modèles coopératifs ou associatifs français, d’autres encore de modèles entrepreneuriaux. À Icimontreuil par exemple il y a énormément de Makers qui gagnent leur vie et des espaces du lieu dont l’accès est payant. Au Ping, à Nantes, au contraire, on est plus proches des pratiques de l’économie collaborative, du militantisme politique, des associations, de l’éducation populaire : dans le lieu on retrouve des jardins partagés, des recycleries, des ressourceries. Donc les machines et les usages peuvent se ressembler mais les ambitions politiques, les frontières avec les mondes économiques, associatifs, universitaires, varient.

Enfin, les trajectoires des Makers français sont multiples. On trouve aussi bien des actifs issus de formations scientifiques avancées que de formations artistiques ou techniques. Des étudiants, des associatifs, des militants mais aussi des personnes qui travaillent dans les milieux de l’animation et de l’association culturelle, de la recherche, de la coordination de projets, des ingénieurs, des universitaires, des artistes et des artisans. Ils ont en commun des parcours hybrides et une volonté affirmée de mêler des mondes qui s’ignorent.

M. L.-B. – On imagine néanmoins que quand ce mouvement se projette en France, il s’articule avec d’autres références locales. 

I. B.-H. – Oui, le mouvement Maker articule en permanence une dimension mondiale et un enracinement extrêmement local. Pour le comprendre, il faut donc à la fois connaître très précisément les contextes locaux, par exemple l’importance de l’éducation populaire dans notre pays, l’histoire nationale de l’économie informelle, les dynamiques régionales de l’économie sociale et solidaire, la façon dont la jonction se fait avec les acteurs publics et notamment l’État et les collectivités locales… mais inversement, et en même temps, il faut s’intéresser aux grands congrès internationaux dans lesquels les Makers se retrouvent. Les forums et les plateformes sur lesquelles ils échangent et s’initient à des technologies sociales et numériques sont une dimension fondamentale qui distingue le mouvement d’autres expériences locales associatives ou communautaires.

Le mouvement Maker porte également avec lui l’idée d’une organisation en communs ou « commons » en anglais. Notons qu’aux États-Unis, la notion a une consistance historique, bien antérieure aux travaux de l’économiste Elinor Ostrom qui popularisera le concept à l’international[5]. Les communs sont définis par des droits d’usage d’un bien (naturel, de connaissance…) dont la propriété est partagée. Aux États-Unis, un nombre conséquent de parcs nationaux, d’immeubles à San Francisco, de jardins publics, de zones littorales, de villages… ont le statut de communs et sont gérés par un groupe d’usagers qui en établit les règles d’entretien et d’accès. L’histoire institutionnelle française est différente. On a en France, traditionnellement, un acteur qui s’occupe des ressources qui doivent être protégées et partagées, c’est l’État. Aux États-Unis, en l’absence d’un État fédéral fort, c’est l’organisation de citoyens en « communs » qui fit historiquement barrage à l’appropriation individuelle et à la propriété privée. Mais en France la relation est ternaire, et le choix s’opère entre trois statuts : privé, commun et public. Si les communs sont plus ouverts que les lieux et biens à statut privé – par exemple un jardin partagé ou communautaire vis à vis d’un jardin privé – ils sont également moins ouverts et inclusifs que des lieux publics – l’accès à un jardin public est moins restrictif que dans un jardin partagé. Je ferme la parenthèse, mais tout ça pour dire que les effets locaux d’un mouvement transnational et de ses modèles idéaux associés (les communs par exemple) demandent à chaque fois une traduction locale et une adaptation de ses idéaux normatifs aux contextes nationaux.

M. L.-B. – Au cœur des pratiques des Makers on trouve néanmoins souvent un même rapport critique à l’ordre productif capitaliste et une volonté de faire la preuve, par l’expérimentation, de l’existence d’autres modèles productifs…

I. B.-H. – Du point de vue de la production, les makerspaces abritent deux utopies. La première c’est d’être capable de tout fabriquer soi-même, de ne plus rien acheter sur le marché. Donc si vous voulez fabriquer un ordinateur, il faut partir des matières premières et tout fabriquer, les pièces, les circuits, les puces, etc. pour accéder à la plus grande autonomie possible dans l’autoproduction. La deuxième utopie, c’est de pouvoir fabriquer absolument tout et n’importe quoi. Vous trouvez ça dans le succès du livre de Neil Gershenfeld, How to make almost everything et dans le crédo des fondateurs de l’Artisan’s Asylum, l’un des principaux makerspaces de la côte est, qui proclame : « la seule limite c’est votre imagination ». Aujourd’hui, grâce à ces machines, grâce à des techniques de fabrication additive, de recyclage, on pourrait fabriquer et réparer absolument tout.

« En France, pour des raisons cognitives, on est encore loin de prendre au sérieux la micro-production distribuée des makerspaces et c’est pourquoi on les associe trop souvent à des pratiques de loisirs, de hors-travail, c’est-à-dire quelque chose qui reste à l’écart ou en amont de la production. »

Mais cet idéal n’est pas seulement individuel, il porte en lui la promesse d’une émancipation collective. Derrière ces possibilités de production, les Makers entrevoient la sortie de l’industrie, des longues chaînes de productions standardisées. Et cette intuition ne se cantonne pas aux milieux alternatifs, les grandes entreprises, notamment chinoises, regardent avec beaucoup d’attention ce qui se passe dans les makerspaces. La Chine est l’un des premiers pays à avoir expérimenté, puis largement diffusée dans la région de Shenzhen, une organisation industrielle basée sur le prototypage, en détournant les modes de fonctionnement, pratiques et techniques, inventés dans les makerspaces[6]. En France, pour des raisons cognitives, on est encore loin de prendre au sérieux la micro-production distribuée des makerspaces et c’est pourquoi on les associe trop souvent à des pratiques de loisirs, de hors-travail, c’est-à-dire quelque chose qui reste à l’écart ou en amont de la production. De façon générale le travail contributif (numérique, gratuit, le partage de savoir…) propre à ces écosystèmes productifs et contributifs locaux brouille les définitions habituelles du travail, de l’emploi ou de la formation françaises. Il brouille également les frontières entre le marchand et le non marchand. En marge des catégories officielles, l’activité productive de ces lieux est rangée au mieux dans le bénévolat, ou dans les loisirs individuels. L’absence de catégorie publique pour désigner le travail contributif, conduit ainsi à l’invisibilité du travail et à l’impossibilité de penser ces lieux et activités comme lieux et activités productives. L’inadéquation en la matière de nos catégories de pensée nous amène à ne pas « voir » le caractère potentiellement substitutif des formes productives intégrées, de ces réseaux de micro-fabrication distribuée.

M. L.-B. – Pourtant les Makers font la preuve de leur efficacité. À ce titre, on peut les rapprocher des expériences socialistes du XIXe siècle qui ne se contentaient pas de critiquer le capitalisme mais qui voulurent faire la preuve par l’expérimentation de la possibilité d’autres modalités d’organisation sociale. Derrière ce que les marxistes appelaient le « socialisme utopique », on trouve des William Morris en Angleterre, des Etienne Cabet ou Charles Fourrier en France, qui tentèrent de faire pour l’organisation sociale, la démonstration que les Makers font pour la production : un autre modèle est d’ores et déjà possible.

I. B.-H. – Les utopies productives ont une longue histoire qui remonte au moins au début du XIXe siècle, lorsque saint simonisme, fouriérisme et autres utopies socialistes rêvent par exemple d’entreprises en « société par action » – l’ancêtre de nos S.A – ou de coopératives productives. C’est la question de la relation entre capital et travail qui est alors posée. Avec l’arrivée d’internet, l’utopie d’un travail libre, d’une organisation et d’un pouvoir distribués qui pousseraient un cran plus loin les aspirations à des modes de production alternatifs est en permanence présente dans les mondes numériques, mais d’une façon qui varie au cours du temps à la fois dans les récits, dans les acteurs qui les portent et dans les expérimentations qui se développent en marge ou au centre d’une économie capitaliste. Mais si on considère l’histoire longue de l’émancipation, l’effort des mondes Makers porte moins sur les rapports de production et l’exploitation du travail comme chez Marx, que sur la division du travail – notion chère aux sociologues – qui est aujourd’hui globale. La référence à William Morris comme nous le montrons dans l’ouvrage Makers, est effectivement centrale. L’enjeu des Makers c’est de politiser et de démocratiser le processus de production en tant que tel et il y a en effet dans ces mondes sociaux une façon de faire de la politique par l’expérimentation, par le « faire ». En ouvrant des ateliers, en créant des communautés ouvertes, on fait de la politique sans le dire. Les monde Maker semblent inverser le mot d’Austin « dire c’est faire » qui résume le pouvoir performatif des mots et du politique. Dans les mondes Maker on cultive, on explore, on réalise le fait que « faire, c’est dire ».

Mais j’irais plus loin, même si les réalités de terrain sont très diverses et en évolution constante, ce qui m’a intéressée dans ce mouvement issu de la société civile, c’est qu’en tirant le fil de la démocratisation de la production, ces expérimentations interpellent l’ensemble de nos systèmes productifs actuels. Démocratiser la production, « par le faire » amène à concurrencer les entreprises sur la fabrication de biens. L’exemple du marché de la bière artisanale et des brasseries coopératives ou communales (les IPA) aux États-Unis dont les ventes ont dépassé pour la première fois en 2018 celle des grandes marques industrielles – comme Kronenbourg – en sont un exemple. Les Makers ouvrent le produit (ses brevets, ses recettes, la boite d’un téléphone…), ils cassent les chaînes de production, ils réinventent le service après-vente par le recyclage, la bricole, etc. Certains refusent l’organisation de la chaîne de valeurs qui ne laisse de liberté que dans le choix entre des produits déjà fabriqués et proposés sur un marché. Et le meilleur moyen pour faire ça, c’est de donner accès au plus grand nombre, par l’échange, aux procédés de fabrication et c’est de fabriquer par soi-même en fonction de ses besoins. Fabriquer par soi-même, de manière collaborative, c’est s’émanciper de l’organisation productive dominante. C’est une utopie qu’avait décrite le philosophe André Gorz en 2008[7]. Bientôt, écrivait-il, on pourra fabriquer dans des ateliers collaboratifs locaux les biens nécessaires à chacun. Mais une utopie que des technologies nouvelles à la fois techniques – les machines numériques, internet et l’imprimante3D – et sociales – les méthodes et outils virtuels de coopération horizontale et distribuée – permettent d’expérimenter à plus grande échelle.

M. L.-B. – On comprend que le mouvement Maker a largement dépassé son stade utopique. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles qu’il rencontre dans son développement ?

Aujourd’hui alors que la question d’une relative sortie des chaines de valeur globale se repose à nouveaux frais, on s’interroge sur l’émergence éphémère de ces écosystèmes locaux de fabrication distribuée. Au-delà de l’expérimentation collective éphémère, est-il possible de les pérenniser ? Comment rendre soutenable pour les individus l’effort contributif, le rémunérer, le reconnaître ? Concrètement, cela pose évidemment une série de questions difficiles. Celle de la sécurité des produits en est une. Est-il souhaitable de laisser n’importe qui fabriquer n’importe quoi ? Est-ce même possible ? L’un des enjeux d’une pérennisation d’écosystèmes locaux repose sur leur articulation et homologation avec des institutions publiques de contrôle, Afnor ou autres.

« L’entreprise telle que nous la connaissons aujourd’hui et son statut juridique ont à peine un siècle. Pourquoi ne pas imaginer de nouvelles formes, au-delà des transformations récentes du statut de l’entreprise par la loi Pacte, qui répartiraient propriété, pouvoir de décision, participation et responsabilités différemment ? »

Autre question : La soutenabilité de ces écosystèmes qui reposent aujourd’hui sur un travail contributif, rarement rémunéré et encore moins salarié. Les expériences de production distribuée du premier confinement se sont arrêtées très vite dès la fin du confinement, car elles n’étaient pas soutenables pour les individus et collectifs qui les portaient, en dépit de leur efficience. La question d’une articulation possible de ces façons de fabriquer avec des mondes productifs plus traditionnels reste posée. Faut-il inventer un nouveau droit, des statuts à la fois pour ces constructions hybrides que sont les réseaux productifs locaux et pour les individus qui y travaillent ? L’entreprise telle que nous la connaissons aujourd’hui et son statut juridique ont à peine un siècle. Pourquoi ne pas imaginer de nouvelles formes, au-delà des transformations récentes du statut de l’entreprise par la loi Pacte, qui répartiraient propriété, pouvoir de décision, participation et responsabilités différemment ? Les Makers « bricolent » aujourd’hui les statuts existants notamment coopératifs, depuis les SCIC et SCOP et CAE et les statuts associatifs. On voit bien que ces questions ne concernent pas que les Makers. La question plus générale d’institutions adaptées à des formes de travail liées au numérique et à une division du travail globale et à distance se pose aujourd’hui dans l’ensemble des démocraties sociales; que ce soit pour reconnaitre des communs productifs ou au contraire pour réguler un capitalisme numérique décomplexé, alors que certaines entreprises de plateforme se jouent des catégories existantes de salariés, d’indépendant, de travail rémunéré ou gratuit en en transformant les frontières.

M. L.-B. – Après la démonstration qu’a constitué la mobilisation des Makers durant le confinement[8], ces questions prennent une toute autre importance. On voit à côté de quelles forces productives nouvelles on passe à les négliger.

I. B.-H. – Durant le confinement, les Makers français ont mis en place, à travers des plateformes ou des réseaux sociaux comme Discord, les modes d’organisation d’une production qui a permis la fabrication massive de masques et de visières au cœur de la pénurie- un demi-million donc – quand l’État n’avait plus de stocks et que les entreprises étaient incapables de s’approvisionner sur le marché. En même temps, ils ont pallié la défaillance de l’organisation logistique d’État en créant des plateformes locales avec les hôpitaux et les médecins de ville pour centraliser les commandes et les livraisons de matériel de protection qu’ils produisaient. Ils ont également équipé au-delà des restrictions, en fournissant les caissières, les pharmaciens en masques, visières et blouses. Le paradoxe c’est qu’ils ont répondu à la pénurie par une production de masse alors que jusqu’alors on les considérait surtout bons pour la production à la pièce ou de la petite série. Certes, leur effort a nécessité un immense engagement et a été éphémère mais ils ont fait la preuve d’une capacité de production distribuée et locale à grande échelle. Une preuve dont certains ont tiré les leçons puisque pendant le confinement, l’APHP s’est équipée en achetant soixante imprimantes 3D pour pallier de potentielles pénuries et pour faire de la micro-production sur-mesure. Mais les Makers ne se sont pas contentés de faire de la production de masse localement distribuée. Ils ont aussi participé à des plateformes multi acteurs publics-privés pour travailler sur des solutions communes en tirant profit de méthodes de collaboration développées dans les makerspaces, tels les Hackathons. Par exemple à Nantes, l’une de ces plateformes a mis au point en quatre semaines un respirateur, le MacAir, dont le coût de fabrication n’était que de 1000 euros. De son côté, l’État avait officiellement chargé Air Liquide de produire un nouveau respirateur et Air Liquide a proposé un respirateur dix fois plus cher et qui s’est finalement avéré ne pas pouvoir être utilisé sur des patients Covid. Et c’est comme ça que, dans la presse, les Makers se sont retrouvés associés aux modèles du fameux « Monde d’après ».

M. L.-B. – Peut-être à juste titre pour une fois. À vous entendre, ce qu’on voit se dessiner derrière les Makers, c’est un mouvement social de fond.

I. B.-H. – Quand vous faîtes l’histoire du capitalisme sur la longue durée, Fernand Braudel le montre bien, vous voyez des systèmes d’organisation qui coexistent pendant longtemps. L’économie de marché, à travers les foires et les colporteurs, a coexisté avec l’économie féodale organisée autour du servage durant de longues années, plusieurs siècles nous dit Braudel[9]. Les agents de cette économie de marché, essentiellement des colporteurs, des migrants et des femmes, étaient précisément ceux qui dans la société féodale avaient peu de moyens de subsistance et pas de statut social. Selon Braudel ces deux systèmes économiques se sont entrecroisés et ont existé en parallèle sur la longue durée, avant que l’efficience du capitalisme ne l’installe dans tous les aspects de la vie moderne. Cela n’est pas sans rappeler la séquence que nous vivons aujourd’hui : division internationale du travail à distance, communs productifs locaux, plateformes de données et chaines de production globales de l’économie traditionnelle coexistent certes, comme l’écrit Braudel, « en parallèle », faute d’institutions et de régulations renouvelées. Mais parmi ces deux systèmes économiques, lequel est dynamique ?

Nos institutions ont une verticalité qui repose sur un principe hiérarchique descendant qui a été pensé au XIXe siècle. Ce principe est rarement questionné. Le mouvement Makers est l’un des nombreux échos contemporains d’une perte de légitimité progressive du principe de subalternité, y compris méritocratique, dans une société démocratique d’égaux. Il est devenu difficile de justifier une organisation verticale où les décisions sont centralisées dans les mains de quelques acteurs alors que la demande de participation aux décisions, de démocratie, monte depuis plusieurs décennies. On continue pourtant à penser le principe hiérarchique comme condition du pouvoir, de l’autorité et de l’efficience de nos modes de production. On imagine difficilement des organisations productives et des pouvoirs plus horizontaux qui seraient aussi efficients. Nous sommes habitués sans même nous en apercevoir, à associer démocratie et lenteur de décision. Mais c’est pourtant l’inverse que les mondes numériques démontrent jour après jour : une efficience nouvelle et des modes de coordination rapides fondés sur la consultation et la participation d’un grand nombre peut conduire à des modes de décision et de production plus efficaces que des formes verticales centralisées. C’est aussi cela qui a propulsé le mouvement Maker sur le devant de la scène médiatique durant la crise : l’étonnement, la surprise créés par l’écart cognitif entre nos catégories de pensée et des réalités nouvelles dont les Makers sont emblématiques.

On peut donc effectivement le comparer à d’autres mouvements qui sont des mouvements sociaux mondiaux comme les mouvements Occupy ou plus récemment #Metoo, non pas sur le fond, mais sur leur mode de développement. Ces mouvements s’organisent et se diffusent de façon à la fois locale et virtuelle et sont d’emblée transnationaux. L’association de modes d’organisations et d’actions venus des États-Unis, du community organizing, et des réseaux numériques permettent une diffusion rapide globale. Mais ces mouvements mondiaux restent portés par des groupes d’actions locaux qui, à chaque fois, déclinent localement et physiquement leurs luttes et leurs projets, ce qui correspond exactement à ce que nous venons de décrire à propos du mouvement Maker. Sauf que la force transformatrice ou subversive des Makers ne porte pas sur les mœurs ou sur la justice sociale, mais sur nos systèmes productifs. Ils ne remettent pas en cause l’économie de marché mais seulement l’économie de rente, le capitalisme vertical et par extension les formes de pouvoir vertical, comme la firme, la bureaucratie ou le parti politique.

Dans La nébuleuse réformatrice, Christian Topalov a raconté comment, à la fin du XIXe siècle, des gens qui n’avaient rien à voir – aristocrates, hommes d’églises, féministes, sociologues, artisans – se réunissent pour construire les institutions sociales, juridiques concrètes du XXe siècle[10]. Notre temps ressemble davantage me semble-t-il à ce qu’ont été ces années réformatrices sous la IIIe République qu’aux années Trente que l’on cite souvent. On se retrouve aujourd’hui avec ce même besoin d’inventer des institutions du travail, de la production, des institutions sociales adaptées à un monde du travail et de la production transformés… et de nouveaux acteurs réformateurs qui les expérimentent, en dehors des radars intellectuels ou médiatiques.

[1]  Voir les sites suivants qui répertorient les plateformes et initiatives régionales des Makers durant la crise : Réseau français des Fablabs: http://www.fablab.fr/ ;  Histoires de citoyen.ne.s fabricants : https://recits-solidaire.dodoc.fr/ ; Fabricommuns : https://fabricommuns.org/

[2] Chris Anderson, Makers. La nouvelle révolution industrielle, Pearson, 2012. Rifkin J., La nouvelle société du coût marginal zéro : l’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2014.

[3] Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau, Michel Lallement, Makers, op. cit.

[4] Ralph Waldo Emerson, « Self Reliance » in Essays : First serie, 1841, traduction française par Stéphane Thomas, Compter sur soi, Editions Allia, 2019.

[5] Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.

[6] Silvia M. Lindtner, Prototype Nation : China and the Contested Promise of Innovation, Princeton University Press, 2020

[7] André Gorz, Ecologica, Paris, Galilée, 2008, p. 40-41.

[8] Isabelle Berrebi-Hoffmann, Marie-Christine Bureau et Michel Lallement ont décrit la mobilisation des Makers durant le confinement dans un article pour AOC : https://aoc.media/analyse/2020/06/14/les-makers-contre-le-coronavirus-quelles-lecons-pour-demain/

[9] Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris, Arthaud, 1985.

[10] Christian Topalov, Laboratoire du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France (1888-1914), Paris, EHESS, 1999.

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Hadrien Mathoux : « Tout mouvement politique ambitieux se doit d’élargir son socle »

À l’occasion de la sortie de son ouvrage Mélenchon : la chute – Comment la France insoumise s’est effondrée aux éditions du Rocher, nous avons souhaité interroger Hadrien Mathoux, journaliste politique en charge du suivi de la gauche et de la France insoumise pour Marianne sur la trajectoire et les ressorts des difficultés auxquelles la France insoumise n’échappe pas, à la fois sur le plan stratégique mais surtout sur le plan politique. Pour le journaliste, en dépit du caractère hors norme de la personnalité de Jean-Luc Mélenchon dans le paysage politique français, la France insoumise, avant tout fondée comme locomotive pour la présidentielle, est traversée par trop de contradictions pour espérer rééditer, selon lui, le succès enregistré en 2017. Propos recueillis par Valentin Chevallier et Léo Rosell.


LVSL – Quelles ont été vos motivations pour écrire un ouvrage dédié au fonctionnement de la France insoumise ? 

Hadrien Mathoux – Elles étaient nombreuses. Lorsque je me suis mis au travail, au printemps 2018, une seule année nous séparait de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, passionnante par ses innovations de forme et de fond, mais également fructueuse électoralement. Grâce à son excellent résultat électoral, mais aussi en raison des premières orientations du quinquennat Macron, il était envisageable que les Insoumis s’imposent comme la première force d’opposition du pays.

D’un autre côté, l’on pressentait déjà les tendances que je décris dans mon ouvrage, les tiraillements entre plusieurs lignes politiques aux aspirations diverses, les ambiguïtés stratégiques à résoudre, le rapport mouvant à la gauche et au peuple etc. Ajoutez à cela une panoplie de personnalités charismatiques et un mouvement au fonctionnement atypique, et vous obtenez un matériau idéal pour tout journaliste.

J’essaie, par ailleurs et autant que possible, de privilégier un journalisme politique qui s’attache davantage aux débats idéologiques qu’aux petites manœuvres politiciennes ou à une vision excessivement psychologisante des événements et des acteurs. Les Insoumis sont bien adaptés à cette vision des choses ; je leur reconnais une certaine sincérité dans la défense de leurs idéaux, et chez eux, la vision stratégique revêt une importance primordiale.

LVSL – Vous revenez très souvent sur cette dichotomie entre une ligne populiste/républicaine versus une ligne de rassemblement de la gauche/culturelle. N’est-ce pas le problème originel de la France insoumise que d’avoir misé sur la possibilité de concilier ces deux lignes ? Est-ce qu’aujourd’hui, comme vous semblez l’indiquer, l’une de ces deux lignes l’a définitivement emporté sur l’autre ? 

H.M – Tout mouvement politique ambitieux se doit d’élargir son socle, de cadres, de militants, d’électeurs. La pureté idéologique absolue convient à des groupuscules, mais lorsqu’il s’agit de conquérir le pouvoir, il est inévitable de devoir faire cohabiter des personnes qui ne pensent pas pareil sur tous les sujets. Deux questions se posent alors : quels sont les fondamentaux idéologiques sur lesquels tout le monde doit être d’accord, et quelle méthode de gestion adopte-t-on pour gérer les divergences ? C’est peut-être sur ces deux points, et notamment le second, que la France insoumise a pu commettre des erreurs.

Il est impossible de déclarer la victoire définitive d’une ligne sur l’autre, notamment car tout cela ne tient finalement quasiment qu’aux décisions de Jean-Luc Mélenchon. Néanmoins, il est évident que la ligne de gauche culturelle a remporté beaucoup de victoires décisives : départ ou exclusion des principaux défenseurs de la ligne populiste et républicaine, amendement du discours sur la laïcité, l’immigration ou l’Europe, prolifération du discours intersectionnel, etc.

LVSL – De l’immigration à la question européenne, en passant par le positionnement par rapport aux Gilets jaunes, vous montrez que le mouvement est traversé par de nombreuses ambiguïtés, qui renvoient à la difficulté de trancher sur des sujets clivants, au risque de perdre en clarté auprès de l’opinion. N’est-ce pas là une limite fondamentale liée aux principes organisationnels si particuliers de la FI, que vous résumez à travers le concept d’« autocratisme gazeux » ?

H.M – Effectivement, il semble y avoir un lien clair entre l’incapacité de trancher sur certains sujets clefs et la forme organisationnelle adoptée par la FI. On peut néanmoins comprendre la réticence de Jean-Luc Mélenchon envers le modèle pyramidal adopté par le Parti socialiste, qui possède lui aussi de nombreux défauts et consume l’essentiel de l’énergie des cadres et des militants dans des batailles picrocholines.

L’ennui, c’est qu’à cette organisation imparfaite, les Insoumis ont substitué une forme “gazeuse” dépourvue de structures démocratiques, dans laquelle les militants sont à la fois autonomes et impuissants, et où tout le pouvoir décisionnel est concentré dans les mains de quelques cadres, pour ne pas dire Jean-Luc Mélenchon lui-même. Passée la période d’unanimisme de la campagne présidentielle 2017, lorsque les débats internes ont refait surface, LFI n’a disposé d’aucune instance pour les régler sereinement. Cela a été fait dans la confusion et la brutalité. Mais il ne faut pas non plus réduire les difficultés des Insoumis à la forme du mouvement : les principaux écueils restent de nature politique.

LVSL – Vous n’abordez que de manière parcellaire les élections municipales. La direction nationale semble d’ailleurs avoir accordé peu d’importances aux les élections intermédiaires. La faiblesse des relais et de l’implantation locale n’est-elle pas un frein à la remobilisation des cercles insoumis, déjà affaiblis par l’essoufflement militant post-2017 et la crise interne du mouvement ? 

H.M – Les élections municipales ont bien montré que même si les nouveaux mouvements politiques sont sans doute plus adaptés aux réseaux sociaux et à la communication numérique, rien ne remplace la bonne vieille implantation d’élus locaux et l’implication militante pour remporter des mairies. La République En Marche, le parti au pouvoir, a ainsi éprouvé les pires difficultés lors de ces municipales, au contraire de formations pourtant moribondes au plan national comme le PS ou Les Républicains.

Du côté de la France insoumise, s’y est ajoutée la volonté pas totalement assumée “d’enjamber” ce scrutin, jugé peu adapté au mouvement. Il semble de plus en plus clair que la FI se conçoive comme une machine électorale au service des ambitions présidentielles de Jean-Luc Mélenchon. Ceci étant dit, il est difficile de contester que la vie politique française en général ne semble tourner qu’autour de cette élection.

LVSL – Jean-Luc Mélenchon a vu son image s’abîmer depuis 2017. Pour autant, comment avez-vous analysé l’émergence de Nous Sommes Pour ? Pensez-vous que ce nouveau mouvement peut lui permettre de faire un meilleur score en 2022, voire de l’emporter ? 

Je suis assez sceptique, tout d’abord parce que le résultat de Jean-Luc Mélenchon en 2017, lié à une campagne très réussie mais également à une conjonction de facteurs favorables, était en réalité assez exceptionnel. Pour ce qui est de 2022, Mélenchon va davantage s’inscrire dans la continuité que lors des deux échéances précédentes, où il avait présenté des innovations esthétiques et de fond à chaque fois.

C’est assez logique, son score de 2017 l’a définitivement installé dans le paysage et ses qualités en campagne sont indéniables. Ceci étant, Nous Sommes Pour ne fera pas oublier que depuis trois ans, les Insoumis connaissent de grandes difficultés. Les piètres résultats électoraux, des choix idéologiques douteux et l’effondrement de l’image de Jean-Luc Mélenchon après l’épisode des perquisitions en octobre 2018 ne s’effaceront pas par magie, même si le nom de la plateforme et l’habillage changent.

LVSL – Ne risque-t-il pas d’être gêné par une candidature probable d’Arnaud Montebourg, tant par un choix de « fédération populaire » que par une campagne populiste ? 

H.M – Difficile de le contester. On ne sait pas si Arnaud Montebourg sera bel et bien candidat, mais s’il y parvient, son profil politique, son programme et son positionnement en candidat “de la France plutôt que de la gauche” risquent immanquablement de séduire une partie de ceux qui avaient voté pour Mélenchon en 2017. Arnaud Montebourg présenterait une candidature encore plus proche de celle de Mélenchon que Benoît Hamon cinq ans plus tôt. Ce dernier étant toujours jugé comme l’un des responsables de la non-qualification au second tour par certains Insoumis.

LVSL – Le programme l’Avenir en commun sera celui de la FI en 2022, mâtiné de quelques ajustements. L’absence de nombreux cadres ayant joué un rôle central dans la campagne de 2017 peut-il changer en profondeur le programme ? 

H.M – Un changement massif de l’Avenir en commun m’apparaît très peu probable. Parce qu’il s’agit d’un texte très complet et travaillé, mais aussi parce que les Insoumis, militants compris, entretiennent un rapport passionnel, presque fétichiste, à ce programme. Toutefois, il sera intéressant d’observer les tendances idéologiques à l’œuvre au sein de la France insoumise, et notamment le départ massif des cadres souverainistes et laïques, se traduire par petites touches dans le texte.

On peut déjà se livrer à quelques constatations de forme, en prenant comme exemple le chapitre consacré à la laïcité : le programme de 2017 vilipendait ses « adversaires historiques, intégristes religieux et racistes qui veulent aussi en faire un prétexte pour flétrir les musulmans ». La nouvelle version, rédigée dans un esprit bien plus accommodant, appelle à faire cesser « les polémiques vaines et futiles qu’agitent les diviseurs de tout crin, souvent ses ennemis hier, et qui s’en servent pour flétrir les musulmans. » Il y a là comme un changement de ton, non ?

LVSL – Adrien Quatennens, en tant que coordinateur de la France insoumise, joue un rôle central au sein du mouvement. Apparaît-il selon vous comme l’héritier naturel de Jean-Luc Mélenchon, ou peut-il être concurrencé par d’autres figures du mouvement comme François Ruffin, Alexis Corbière voire Mathilde Panot ? 

H.M – Adrien Quatennens n’a pas été nommé coordinateur de la FI par hasard : il est talentueux, a fait ses preuves, et montre une extrême loyauté à Jean-Luc Mélenchon. François Ruffin est également très populaire mais présente un profil plus atypique et franc-tireur que Quatennens. Alexis Corbière joue davantage un rôle d’appui que de leader potentiel. Mathilde Panot fait partie des figures montantes de la FI au même titre qu’Adrien Quatennens, mais il me semble qu’elle n’a pas autant “percé” que lui aux yeux du grand public.

Gardons tout de même à l’esprit deux éléments : on ne sait pas si la France insoumise survivra à l’élection présidentielle de 2022, et si oui, on ne sait pas non plus quelle sera la modalité de sélection du prochain chef de file. Personne, à la France insoumise, ne s’impose comme le successeur évident d’un Jean-Luc Mélenchon qui, si sa personnalité est clivante, reste une figure d’une dimension hors normes dans le paysage politique.

LVSL – Le populisme de droite semble l’avoir davantage emporté que le populisme de gauche dans de nombreux pays. Quelles leçons en tirez-vous au vu de vos enquêtes sur la FI ? Pensez-vous que le fait que le populisme de droite n’ait pas de mal à attaquer de manière frontale ses ennemis, et ne s’encombre pas de nuances ni de questions morales, y joue un rôle ? 

H.M – Pour être complet, cette question devrait être précédée d’un long et fastidieux débat sur les contours de la notion de populisme, ainsi que sur la pertinence d’une distinction entre un “populisme de gauche” et un “populisme de droite” !

Je vais tenter d’être synthétique, et donc forcément un peu caricatural : le populisme, qu’on peut résumer en un mécontentement des catégories populaires envers les élites jugées coupables d’avoir trahi leurs intérêts, se décline en plusieurs dimensions. Une dimension politique, qui se traduit par une aspiration à plus de souveraineté populaire et nationale ; une dimension économique, visant à restaurer de la redistribution, de la justice sociale et des services publics ; une dimension culturelle enfin, qui peut se résumer par une crainte de voir son quotidien, ses traditions et les coutumes auxquelles on est attaché être balayées par la mondialisation, cette insécurité ayant pour corollaire une demande d’ordre et de sécurité.

Vous l’aurez noté, je ne fais pas mention des « chaînes d’équivalence » dont parle Chantal Mouffe, qui sont supposées être mises en place pour créer un lien entre les revendications matérialistes des classes populaires et les aspirations progressistes des couches moyennes. J’avoue être circonspect sur cette notion, qui me paraît être une tentative de remplumer la deuxième gauche avec les habits du populisme en s’appuyant sur une lecture artificielle des dynamiques sociales. Sans nécessairement les opposer, il n’existe pas de complémentarité naturelle entre le populisme et les aspirations progressistes.

La majorité de la gauche, y compris la France insoumise qui se revendiquait du populisme, a fait depuis 2017 le choix délibéré de complètement ignorer la dimension culturelle que j’évoque un peu plus haut, voire, pour certains, de renvoyer toute volonté de prise en compte de ces problèmes à l’expression d’un fascisme rampant.

Influencée par une petite-bourgeoisie intellectuelle surreprésentée parmi les cadres et les militants, elle a promu une vision promouvant la fragmentation de la société en minorités et en causes à défendre, incompatible avec la dynamique unitaire que porte intrinsèquement toute stratégie populiste. Au sein des catégories populaires, des orientations perçues comme “laxistes” sur des sujets comme l’immigration, la sécurité ou la laïcité sont des repoussoirs absolus, dans un contexte de raidissement généralisé sur ces thématiques.

Le populisme de droite a davantage infléchi son discours sur l’économie que la gauche ne l’a fait sur le culturel, c’est avant tout dans cette dichotomie qu’il faut chercher l’origine du succès supérieur du premier sur le second. Le cas du Royaume-Uni est un exemple très parlant de cela. Par ailleurs, on peut le déplorer, mais l’intransigeance de l’électorat est moindre en ce qui concerne les sujets économiques : des populistes de droite peuvent prospérer auprès des catégories populaires tout en continuant à promouvoir des politiques économiques contraires à leurs intérêts.

LVSL – La publication de votre ouvrage a-t-elle changé votre relation de journaliste avec les dirigeants et parlementaires de la France insoumise ? 

H.M – J’aimerais répondre “non” à cette question ! De mon côté, je traite la France insoumise exactement de la même manière qu’avant la parution du livre. Néanmoins, force est de constater que les choses ont changé à mon égard, puisque Jean-Luc Mélenchon me consacre des attaques personnelles dans son blog ou ses vidéos, de même que certains cadres et évidemment plusieurs dizaines de militants virulents, au comportement quelque peu robotique. Il est désagréable — même si un peu comique — de se voir repeint en “militant politique”, “histéro-facho”, “collabo”, à la fois “pro-Macron, fervent défenseur de l’ultralibéralisme”, “facho” et membre de la “droite catho”. Je ne fais ici que citer quelques amabilités qui m’ont été adressées.

Même s’il faut toujours prendre du recul, je dois avouer avoir été un peu déçu sur ce plan. Je croyais que les Insoumis, parfois injustement décrits en staliniens invétérés (le comble pour ceux qui viennent du trotskisme !), se plaçaient du côté de l’exercice de la raison critique. Depuis, je les ai vus adopter des méthodes agressives relevant du sectarisme le plus obtus dès lors qu’on n’allait pas dans leur sens. Jean-Luc Mélenchon, victime de tant de caricatures, se réfugie lui-même dans la caricature en traitant le moindre contradicteur de fasciste. Pourtant, mon ouvrage est fort nuancé et ne succombe jamais à l’attaque gratuite. L’ont-ils seulement lu ?

Paradoxalement, en adoptant ce comportement, les Insoumis illustrent tout un passage du livre, qui évoque le fait que « la moindre critique est considérée comme une trahison » et que toute discussion est devenue impossible en interne. Cette campagne de dénigrement fait peut-être plaisir aux militants, mais je doute qu’elle convainque grand monde au-delà. En tout cas, ce n’est pas parce que les Insoumis ont choisi cette stratégie que je serais plus négatif à leur égard dans mes articles, mon travail est de décrire les choses de la manière la plus objective possible.

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Débat du jour – « Le monde va-t-il vraiment moins bien qu’avant ? »

2020, merci bien. 2020, pire année de l’Histoire, selon l’hebdomadaire américain « Time magazine ». Il faut dire qu’entre une pandémie mondiale déclenchée par un virus inconnu il y a un an, et qui a fait à ce jour plus d’1,7 million de morts, les conséquences économiques lourdes de cette pandémie, des guerres et des attentats qui continuent un peu partout sur la planète, de même que le changement climatique, il faut bien admettre que l’ambiance générale n’est pas spécialement à l’optimisme.

De là à dire que nous vivons la pire période de tous les temps, il y a peut-être un pas. Le monde va-t-il moins bien qu’avant, et même, osons le, va-t-il mieux ? C’est la question du jour.

Pour en débattre :

Catherine Larrère, philosophe, professeur émérite à l’université Panthéon Assas, auteure du livre Le Pire n’est pas certain : Essai sur l’aveuglement catastrophiste, éditions Premier Parallèle, septembre 2020

Jean François Dordier, humanologue, fondateur de Sciences Humaines et deL’humanologue, trimestriel consacré à l’étude des humains, une étrange espèce…

Jacques Lecomte, docteur en psychologie et président de l’association française de psychologie positive, auteur de nombreux essais, dont Le monde va beaucoup mieux que vous le croyez, éditions les Arènes (2017)

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État, femmes, Covid : l’impossible équation

Le 22 décembre, nous célébrions les 48 ans de la première loi relative à l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes. Pourtant, l’écart de salaire s’élève encore à 25,7%. Le plus frappant dans cette inégalité reste le contexte très immédiat dans lequel elle s’inscrit : pendant la Covid-19, les métiers les plus utiles socialement, ceux qui ont assuré la continuité de la vie sociale et domestique, sont en majorité féminins. Pourtant, les femmes restent encore les grandes absentes des arbitrages politiques qui répondent à la crise. Ce choix, en plus d’être révélateur de dysfonctionnements structurels vis-à-vis de celles qui composent 50% de la population, est lourd de conséquences. Les femmes  en majorité les femmes les plus socialement vulnérables sont professionnellement indispensables, mais politiquement inutiles, économiquement précaires et médiatiquement invisibles.

Certains emplois se sont révélés essentiels à la continuité de la vie ordinaire, familiale, sociale et professionnelle pendant la pandémie de la Covid-19 qui dure depuis bientôt un an. La crise a révélé notre vulnérabilité quotidienne, individuelle et collective, des plus favorisés aux plus modestes, dans la dépendance que nous entretenons avec un bon nombre de professions invisibles et pourtant essentielles à la vie sociale : celles qui prennent en charge le soin et la protection des citoyens, dans les domaines de la santé, la salubrité, l’éducation, la précarité, la pauvreté, la vieillesse, le handicap. 

Or tous ces métiers du « prendre soin » sont en grande partie féminins : ce sont des infirmières (87%) et aides-soignantes (91%), les aides à domicile et des aides ménagères (97%), des agentes d’entretien (73%), des caissières et des vendeuses (76%). Ce sont aussi des couturières (97%), ou encore des travailleuses sociales et des enseignantes. Elles sont souvent d’origine étrangère, parfois sans-papiers. Réduits au moins partiellement à notre vie domestique, nous avons toutes et tous été frappés par cette réalité.

Métiers dits « de femmes » où il s’agit d’éduquer, de soigner, d’assister, de nettoyer, d’écouter, de servir… : compétences présumées naturelles chez les femmes, et qui précisément pour cette raison sont économiquement, socialement et professionnellement dévalorisées. 

Ces secteurs reposent sur une éthique inverse à la prise de risque, la compétition, ou la concurrence, or ce sont ces compétences-là qu’on rémunère le plus aujourd’hui, et ce en vertu d’une logique darwiniste et viriliste du travail. L’utilité sociale, le soin à autrui et les bénéfices collectifs que génèrent les métiers du « prendre soin » sont méprisés, ce qui explique pourquoi ces métiers sont aujourd’hui, plus nettement encore qu’avant la crise, déconnectés de leur niveau de rémunération.

Les bénéfices sociaux et économiques que génèrent les métiers du « prendre soin » sont aujourd’hui, plus nettement encore qu’avant la crise, déconnectés de leur niveau de rémunération.

Des métiers plus que jamais dévalorisés et invisibilisés

Car si elle a révélé notre dépendance quotidienne à ces métiers, la crise de la Covid-19 n’a pour autant pas débouché sur le rééquilibrage économique que méritent ces professions. On aurait pourtant eu l’occasion, par exemple, d’augmenter vraiment les infirmières, qui exigeaient, comme le reste des soignants, 300€ de plus pour valoriser des professions dont l’intérêt en nombre et en utilité pour la collectivité n’est plus à discuter. Or les infirmières gagnent toujours, au bout de 10 ans de carrière, 2 100 € brut (soit un peu moins de 1 700 € net). Le salaire médian d’une infirmière est de 14.77 € par heure. Dans le classement de l’OCDE, la France est 26ème sur 29 dans les pays qui rémunèrent le plus mal cette profession. Les infir­miè­res fran­çai­ses sont par ailleurs payées 20% de moins que le salaire infir­mier moyen, selon le syndicat infirmier, qui explique que même après la revalorisation du Segur (90 + 93 euros), elles resteront sous-payées de 10%. Dans le Ségur, rien n’a par ailleurs été prévu par le gouvernement pour les infir­miè­res et les aides-soi­gnan­tes de la fonc­tion publi­que ter­ri­to­riale (PMI, cen­tres de santé, crè­ches, etc) et de l’Education nationale. Ces femmes ont pourtant largement contribué à ren­forcer les équipes hos­pi­ta­liè­res pen­dant la pandémie. Les oublier ainsi n’est donc pas seulement dommage, c’est criminel : on ne compte plus les départs des infirmières vers d’autres secteurs et le sous-effectif problématique qu’elles laissent derrière elles.

Mobilisées par milliers depuis mars 2020, les couturières offrent aussi un exemple éloquent de cette dévalorisation des métiers du « prendre soin » à forte composante féminine : la production industrielle de masques et de blouses qu’elles ont assurée pendant les premiers mois de la pandémie n’a jamais été rétribuée, sous prétexte qu’elle était le fruit d’un « hobby » et non d’un « vrai travail ». Absolument indispensables, les couturières ont en même temps été invisibilisées, puis cavalièrement sorties des processus de commercialisation dès l’instant que l’industrie et l’État ont pu reprendre les commandes. Là encore, et alors que les appels aux bénévoles continuent de résonner partout en France, les entreprises et les communes prospèrent sur une main d’œuvre gratuite. Le gouvernement n’a prévu aucune disposition de réglementation ou de rétribution idoine. 

Paupérisation et recul des droits des femmes

Cette interrogation sur la nécessaire refonte en profondeur de la rémunération des métiers en fonction de leur utilité sociale a donné lieu à la publication de l’ouvrage La société des vulnérables : leçons féministes d’une crise par Najat Vallaud-Belkacem et Sandra Laugier. Par-delà cette réflexion, ces exemples doivent nous inquiéter quant à la paupérisation et au recul des droits des femmes, qui occupent, comme on l’a dit, l’écrasante majorité de ces métiers à la fois surexposés et sous-protégés.

En effet, les rapports internationaux font état de leur préoccupation sur la situation des femmes partout dans le monde. On en conclut unilatéralement que la crise de la Covid-19 remet en question des décennies de progrès pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Surtout, cette situation confirme le mouvement de précarisation  dont les femmes sont les premières victimes. Un récent rapport britannique montrait qu’en Angleterre, les mères ont 47 % plus de chance que les pères d’avoir perdu ou quitté leur emploi depuis février 2020. La crise de la Covid-19 est venue renforcer, comme pour le reste, les dysfonctionnements sociétaux des dernières décennies, la tendance structurelle de la précarisation féminine. Cette tendance participe nécessairement à l’augmentation des taux de pauvreté et d’inégalités de niveaux de vie entre les sexes. La lutte contre la pauvreté et la précarité au travail doit donc prendre en compte cet état des lieux : les femmes constituent un groupe social particulièrement touché par ces deux fléaux qui sévissent de manière d’autant plus aiguë que la pandémie a frappé en premier lieu les personnes les plus vulnérables. La question n’est donc pas seulement une problématique de genre à régler avec des politiques publiques, mais bien une question sociale, qui passe par la reconnaissance d’un nouveau phénomène de pauvreté.

 

« Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question » Simone de Beauvoir

On note une absence totale de réflexion stratégique sur ces nouveaux phénomènes, absence qui perpétue de fait la précarisation des femmes. Rien n’est plus révélateur que les décisions prises pour répondre à la crise : dans les plans de relance destinés à sauver l’économie et les travailleurs, l’État oublie encore les femmes. Ces plans ont concerné en priorité les secteurs à majorité masculine de l’automobile ou de l’aéronautique (respectivement 8 et 15 milliards d’euros). Le secteur des services, dans lequel les femmes sont particulièrement nombreuses (84% des employés de l’hôtellerie, 64% des vendeurs en magasin, 57% des serveurs) bénéficie simplement d’allégements de charges.  

Aucune éga-conditionnalité, pourtant largement défendue par le Haut conseil à l’égalité, n’a été mise en place, pour lier l’attribution des fonds publics de sortie de crise au respect des règles paritaires ou des actions pour l’égalité femmes-hommes. De même, les banques perçoivent des aides considérables de la puissance publique pour limiter l’insolvabilité et la perte de confiance bancaire, sans qu’il leur soit imposé de veiller à la neutralité dans l’accord de prêts, et ce alors que les femmes créatrices d’entreprise se voient encore refuser un crédit près de deux fois plus souvent que les hommes. Ces omissions plus ou moins volontaires, plus ou moins ancrées dans l’inconscient collectif, tiennent aussi à l’abîme qui sépare les nouvelles réalités sociales des orientations prises par nos décideurs.

C’est aussi oublier, enfin, que l’argent public sert à impulser les évolutions économiques et sociales. Il est un levier pour agir contre les stéréotypes de genre dans l’emploi, contre les inégalités sociales et la pauvreté. En l’employant, dans les politiques publiques arbitrées par l’État, sans intégrer les femmes ni aux priorités de dépenses ni à leur fléchages, l’État conforte au contraire ces stéréotypes et ces inégalités. La pandémie aura fini de révéler la mascarade de la macronie : derrière la grandiloquence de sa « stratégie nationale contre la pauvreté » et de sa « grande cause du quinquennat pour l’égalité femmes-hommes », se dresse la réalité d’une société où les conditions d’existence continuent de se dégrader.

 

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Débat du jour – Brexit et maintenant Covid, jusqu’où va aller l’isolement de la Grande Bretagne?

Emmanuelle-Saulnier-Cassia, professeur de droit public à l’Université Versailles-Saint-Quentin

Patrick Martin Genier, enseignant en droit public, spécialiste des questions européennes et internationales

Quentin Peel, chercheur associé au Chatham House à Londres et ancien journaliste au Financial Time

 

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Guillaume Blanc : « aux origines du colonialisme vert »

Guillaume Blanc est historien, maître de conférence à l’Université Rennes 2, spécialiste de l’histoire de l’Afrique contemporaine, en particulier de l’Éthiopie ; ses travaux le situent dans le champ des humanités environnementales. Il publie en 2020 L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, aux éditions Flammarion. Il avait déjà publié en 2015 Une histoire environnementale de la nation, qui comparait l’histoire de parcs nationaux au Canada, en Éthiopie et en France. Entretien réalisé par Nils Belliot et Tangi Bihan.

LVSL – Dans votre premier ouvrage daté de 2015, Une histoire environnementale de la nation : regards croisés sur les parcs nationaux du Canada, d’Éthiopie et de France, vous insistez sur l’aspect éminemment politique de la construction des parcs nationaux. Pouvez-vous nous parler rapidement des exemples français et canadiens ?

Guillaume Blanc – Il s’agissait pour moi d’une démarche d’histoire environnementale : je voulais étudier les rapports sociaux à la nature dans leurs dimensions institutionnelle, culturelle, mais aussi matérielle. La comparaison entre les trois cas, notamment les deux occidentaux, m’a permis de voir que la nature était toujours façonnée par le pouvoir et que chaque nation créait sa propre nature.

Le Canada, en pleine construction nationale des années 1950 aux années 1970, a choisi la nature comme ciment de l’identité nationale. Dans les années 1950 et 1960 ont été créés le drapeau avec la feuille d’érable et les pièces de monnaie avec le castor : l’objectif était de faire de la nature la première chose publique que les Canadiens avaient en commun, de la Colombie britannique jusqu’à l’île du prince Édouard. Dans les parcs, l’administration a donc naturalisé les lieux. J’ai étudié le parc de Forillon, dans l’est de la Gaspésie, au Québec. Au moment où le Front de libération du Québec, à Montréal, fait sauter des bâtiments, des banques, kidnappe un ministre, bref met en danger l’identité nationale, que fait le Premier ministre Pierre-Elliot Trudeau (le père de Justin Trudeau, actuel chef d’État) ? Dans le parc de Forillon, il fait expulser les populations, brûler leurs maisons et réenherber les lieux. Parcs Canada réinterprète également l’histoire de cette « nature » en affirmant que s’y trouverait un Canada vierge, atemporel et en fait apolitique. Tous les Canadiens partageraient cette nature (et cette identité) nationales.

La nature est façonnée par le pouvoir, chaque nation crée sa nature : on ne se dit pas que la France préserve son patrimoine rural, on est persuadé que la France est un pays rural.

En revanche, en France, l’idée de nation est différente. Au Canada, la nation manque de passé, ou celui-ci est trop conflictuel. En France, on est en présence d’une « nation-mémoire » où l’État s’appuie, dans le récit national, sur la « mémoire des lieux ». Dans les parcs nationaux est privilégiée une France paysanne, terrienne, agraire, c’est-à-dire une France des paysans sur le point de disparaître dans les années 1960. L’État se met à sauver les bergers, les paysans, va payer pour qu’ils effectuent la transhumance à pied et non en camion, pour que leurs bergeries ne soient pas en brique et en tuile mais en lauze et en schiste. L’État va sauver (et inventer) la « tradition » française, faire de la campagne un lieu de mémoire. L’objectif ? Montrer que si la France change, si l’on ne peut connaître le futur de la nation, celle-ci peut s’appuyer sur son passé traditionnel et paysan. Ainsi l’administration fait des parcs des lieux de mémoire vivants, avec l’agriculture et le pastoralisme qui sont soi-disant l’image de la France originelle, authentique, paysanne, nostalgique.

Parc des Cévennes. © Guillaume Blanc

On peut dire qu’en Occident, les parcs participent au roman national, comme les musées ou les grands romans de bataille. Nous considérons le patrimoine rural, l’espace-parc, comme naturels alors que ce sont des espaces façonnés par le pouvoir. L’opération est d’autant plus efficace que l’espace a l’air d’être tout à fait naturel. De ce fait, on ne se dit pas que la France préserve son patrimoine rural, on est persuadé que la France est un pays rural : et l’identité nationale devient ainsi naturelle, le roman national est ancré dans le sol.

LVSL – Dans ce même livre vous parliez déjà du parc national du Simien en Éthiopie, comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce pays et ce parc en particulier ?

G. B. – J’ai réalisé ma maîtrise sur les parcs nationaux français. En master 2, j’ai décidé d’étudier l’Érythrée où les nouveaux dirigeants du pays créaient un parc national dans les îles Dahlak ; en réalité, il s’agissait pour eux de contrôler une zone indépendantiste et sécessionniste. Après, je me suis penché sur l’Éthiopie, pas uniquement pour étudier ce pays, mais pour sortir de « l’exceptionnalisme africain » (plus précisément « l’exceptionnalisme éthiopien »), une théorie dans l’historiographie selon laquelle on ne peut comparer l’Afrique ou l’Éthiopie à des nations nord-américaines et européennes. 

Ce qui m’a intéressé, c’était de prendre un État qui n’avait pas connu la colonisation afin de relire l’histoire postcoloniale de l’Afrique. L’Éthiopie, qui n’a jamais été colonisée, est pourtant soumise aux mêmes logiques globales de pouvoir que les autres États.

LVSL – Parlons maintenant de votre dernier livre, et plus particulièrement de son titre : qu’entendez-vous par « mythe de l’Éden africain » ?

G. B. – D’un point de vue purement intellectuel, ce sont des formations discursives régionales. C’est-à-dire qu’à chaque grande région ou aire culturelle correspond un certain nombre de clichés. L’omniprésence actuelle du mythe de l’Éden africain nous invite à nous demander d’où vient cette image d’une Afrique idéalement vierge, sauvage et naturelle – comme l’Éden – mais malheureusement dégradée et menacée – encore comme l’Éden.

L’histoire de ce mythe débute à la fin du 19e siècle lorsque les colons laissent derrière eux une Europe en pleine transformation, où les paysages changent radicalement sous les coups de la révolution industrielle et de l’urbanisation. Quand ils arrivent en Afrique, ils sont persuadés d’y retrouver cette nature qu’ils ont perdue chez eux. Ils vont alors y créer des réserves de chasse, qui sont à la fois un moyen de s’approprier le territoire et d’exproprier les populations colonisées.

L’omniprésence actuelle du mythe de l’Éden africain nous invite à nous demander d’où vient cette image d’une Afrique idéalement vierge, sauvage et naturelle.

Mais le mythe se développe surtout avec les produits culturels qui se construisent autour des récits de voyage. À ce moment-là, en Europe, la presse à grand tirage s’empare des récits de voyage de Stanley et Livingstone, les récits de chasses de Winston Churchill et de Theodore Roosevelt. Puis au début des années 1930 c’est Out of Africa de Karen Blixen, Les neiges du Kilimandjaro d’Ernest Hemingway, et juste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et à la veille des indépendances, c’est Romain Gary et ses Racines du ciel. Tous ces romans et ces produits culturels décrivent l’Afrique comme une planète verte, vierge et sauvage. Le problème est que cette Afrique n’a jamais existé. Sur le terrain, les réserves de chasse qui sont devenues des parcs nationaux dans les années 1930 reproduisent ce mythe, et les récits le renforcent. Mais les parcs qu’ils décrivent ne sont pas vides, ils sont vidés de leurs habitants.

Ce mythe va prendre toute sa force au lendemain des indépendances avec encore davantage de produits culturels, comme le magazine National Geographic ou le Roi Lion en 1994. L’objectif de mon livre est de montrer les conséquences sociales de ce mythe. Qu’il soit colonial, à la limite peu importe, l’important est de comprendre qu’il conduit, encore aujourd’hui, à des ravages sociaux.

LVSL – Pour faire écho au cas québécois présenté dans votre premier ouvrage, peut-on parler d’une adaptation africaine du mythe de la wilderness ? Peut-on dire que les mêmes causes produisent les mêmes conséquences dans les deux cas ?

G. B. – Oui et non.

Oui, on peut comparer ces deux cas car ils nous renvoient à des histoires de colonisation. On a affaire au même mythe d’un territoire vierge, mythe qui sert en fait à l’appropriation dudit territoire. Dans les premiers parcs nationaux, par exemple Yellowstone créé aux États-Unis en 1872, il y avait des habitants : ceux qui ont été appelés les Amérindiens. Le phénomène est similaire au Canada. Le mythe de cette wilderness, la « nature sauvage », permet à ceux qui l’énoncent d’exproprier les populations. Ces territoires ne sont pas « sauvages », ils ont été ensauvagés – pour reprendre un mot qui mériterait aujourd’hui d’être analysé…

La différence est que les violences associées à ce mythe ont cessé au milieu du 20e siècle en Amérique du Nord. En revanche, en Afrique, le mythe n’a jamais été aussi puissant que depuis les années 1960 car paradoxalement, les experts internationaux et les institutions internationales de la conservation sont allés plus loin que ce que les administrateurs coloniaux rêvaient de faire.

LVSL – Dans son livre L’Orientalisme, Edward Saïd explique que les écrivains occidentaux ont inventé une certaine image de « l’Oriental », qui serait foncièrement différent de « l’Occidental ». Cette image a servi de justification idéologique à la colonisation et aux ingérences étrangères. Selon vous, nous assistons au même phénomène avec la nature en Afrique…

G. B. – La thèse d’Edward Saïd doit en effet nous servir. Même s’il ne parlait pas de l’Afrique, sa théorie est tout aussi valable pour ce continent : Saïd analyse l’invention de l’altérité asiatique (ou orientale) que nous pouvons élargir à l’altérité africaine. On est exactement dans le même schéma : les Européens se sont construits en miroir avec l’Asie, et l’Afrique. Face à l’Asie, l’Occident était raconté comme la forme évoluée de la civilisation soi-disant orientale. Et face à l’Afrique, cela va plus loin : l’Europe s’est aussi construite en tant que version moderne d’une Afrique non civilisée.

Et la nature sert ce processus car lorsque les colonisateurs mettent sur pied les réserves de chasse, ils inventent aussi le mythe du bon et du mauvais chasseur : le bon chasseur est l’homme blanc, qui chasse le trophée au fusil et avec bravoure, exact opposé du braconnier noir qui chasse non pas le trophée mais la nourriture, non pas au fusil mais à la lance et à l’arc, non pas avec courage mais avec cruauté. L’Europe est un territoire où la nature est façonnée par les hommes qui sont de « bons » chasseurs, tandis que l’Afrique est un continent où la nature est vierge et les natifs, des braconniers. Voilà comment se construit l’altérité africaine, participant au mythe d’une Afrique et d’Africains qui seraient fondamentalement différents de nous, et qui par conséquent nous seraient totalement étrangers.

Populations locales dans le parc du Simien © Julien Horon

À cet égard, Saïd montre bien le poids des mots. Là où l’Europe a des « peuples », l’Afrique aurait des « ethnies », là où les Européens « défrichent », les Africains « déforesteraient », là où l’Europe « exploite » les ressources, l’Afrique les « dégrade ». Là encore, la justification de cette différence, c’est l’altérité africaine, l’étrangeté africaine.

LVSL – D’autant que vous rappelez que c’est d’abord le colonisateur européen qui est responsable de la dégradation de l’environnement, et non le colonisé africain.

G. B. – C’est cela qui est fascinant pour les historiens : l’écologie et le capitalisme vont main dans la main. Un historien en particulier, spécialiste de géographie historique, l’a montré dans les années 1900 : Richard Grove, avec le livre Green Imperialism. Grove montre que contrairement à l’idée selon laquelle les premières politiques écologiques seraient nées aux États-Unis à la fin du 19e siècle avec la création des parcs, en réalité elles ont été élaborées aux 17e et 18e siècles, au moment de la colonisation européenne de Sainte-Hélène, de Maurice et d’autres îles tropicales.

Les Européens vont y provoquer une déforestation inédite car les navires ont besoin de ravitaillement durant les escales, les métropoles ont besoin de bois pour l’armée, et les colons vont aussi mettre la terre en culture. Alors, dès le 18e siècle plusieurs scientifiques alertent les autorités : toutes ces ressources sont en train de disparaître, d’où la naissance des premières mesures de protection. Mais les Européens ne sont pas capables de voir que les destructions qu’ils dénoncent sont le fait de leur propre présence. Puis, fin 19e siècle, le processus se répète en Afrique.

Le capitalisme détruit et les colons blâment les Africains. L’idée selon laquelle les agriculteurs et les bergers seraient les premiers responsables des destructions écologiques se renforcera ensuite dans les années 1960, dans un contexte de peur mondiale de la croissance démographique – la fameuse « bombe P » de Paul Ehrlich. A l’exploitation des ressources qui croît toujours davantage, se substitue l’idée de la culpabilisation et de la criminalisation des Africains.

LVSL – Dans votre livre vous dites qu’« œuvrer pour la nature, c’est exercer le pouvoir ». Qui a intérêt à protéger cette nature ?

G. B. – Si on observe ce qui se passe des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, on constate au moins deux choses. D’un côté se trouvent les experts, de l’autre les dirigeants.

Les experts, dans les années 1960, ce sont des administrateurs coloniaux mis au chômage par les indépendances et qui se reconvertissent alors comme experts internationaux, au service de l’Unesco, de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) et du WWF (World Wildlife Fund). Ils veulent avant tout recréer (en fait créer) « l’Éden africain ». Voilà comment l’on passe du « fardeau civilisationnel de l’Homme blanc », légitimé par les théories racistes, au « fardeau écologique de l’expert occidental », légitimé par des théories déclinistes. Pour chaque expert, œuvrer pour la nature, c’est un moyen d’affirmer son pouvoir : ils pensent être les détenteurs d’une vérité universelle qui leur permet d’outrepasser les limites de la souveraineté d’une nation. Mais l’expert n’a de pouvoir que si le dirigeant lui en donne.

Les parcs sont un moyen de planter le drapeau national dans des territoires que l’État n’arrive pas à contrôler.

Parmi les dirigeants africains, l’exemple de Julius Nyerere est révélateur. Dans les années 1960, le Premier ministre tanzanien met en avant l’idée d’une conservation à poursuivre avec les experts internationaux. Pour Nyerere, mettre la nature en parc sert à stimuler l’industrie économique : il trouve absurde que des Occidentaux viennent observer des crocodiles, mais cela lui permet de stimuler l’industrie touristique.

Et les parcs sont aussi un moyen de planter le drapeau national dans des maquis, des territoires peuplés par des nomades autonomes ou des territoires sécessionnistes, que l’État n’arrive pas à contrôler. Les financements internationaux et la reconnaissance internationale donnent alors les moyens et la légitimité nécessaire au contrôle de ces territoires. Des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, le colonialisme vert fonctionne grâce à cette alliance entre l’expert et le dirigeant.

LVSL – On aurait en effet pu penser que la décolonisation serait une rupture dans l’approche coloniale de la nature africaine, mais ce n’est pas le cas. Vous montrez que des dirigeants africains se sont réappropriés cette idéologie coloniale. Comment l’expliquer ? Et comment expliquer la présence d’anciens administrateurs coloniaux à la tête de ces parcs ?

G. B. – Quand arrivent les indépendances africaines, beaucoup d’administrateurs coloniaux – que l’on a appelé les « bouchers repentis » du fait de leur passé de chasseur – se réunissent à Varsovie pour la 7e Assemblée générale de l’UICN. Ils mettent en place, en 1960, avec le soutien de l’Unesco et de la FAO, le « Projet spécial pour l’Afrique ». Ce projet doit se dérouler en trois étapes : rencontrer les nouveaux dirigeants nationaux pour discuter des principes de conservation ; organiser une grande conférence sur la conservation de la nature africaine ; et envoyer des experts « aider les gouvernements africains à s’aider eux-mêmes », pour citer les archives. Lors de cette conférence qui se tient en septembre 1961 à Arusha en Tanzanie, ces anciens administrateurs coloniaux le disent, l’objectif est de « poursuivre le travail accompli dans les parcs. » Ils imaginent alors la création d’une banque, dont la première mission serait de financer l’UICN et ses experts : ainsi naît le World Wildlife Fund – le Fonds mondial pour la nature.

Et tout au long des années 1960, on assiste au déploiement massif de ces administrateurs coloniaux reconvertis en experts internationaux. Ils imposent en Afrique des normes et des pratiques, et produisent des chiffres totalement erronés, par exemple sur la déforestation. Ces experts disparaissent à la fin des années 1970 mais sont remplacés par des « consultants » qui s’appuient sur les mêmes chiffres et recommandent les mêmes pratiques. Ils ouvrent la voie d’une troisième ère, la nôtre : celle de la consultance et de la gouvernance globale, qui débute dans les années 1980.

LVSL – Vous écrivez qu’« aux premières heures de la décolonisation, les politiques africaines de la nature ne sont pas néocoloniales mais postcoloniales ». Qu’entendez-vous par là ?

G. B. – On se trouve là dans le champ des postcolonial studies et des études africaines. Si l’on voyait cela comme du néocolonialisme, cela impliquerait une vision verticale du pouvoir : les sociétés et les États africains seraient de simples victimes passives. Or, et c’est toute la théorie de Michel Foucault, le pouvoir ne se divise pas de manière manichéenne entre ceux qui l’ont et l’exercent et ceux qui ne l’ont pas et le subissent : le pouvoir circule, il fonctionne.

Que constate-t-on lorsqu’on regarde les politiques de la nature ? L’expert veut créer l’Éden, le dirigeant veut gagner en prestige international et mieux contrôler son territoire, le fonctionnaire régional cherche la reconnaissance de son supérieur et va donc concrétiser le mythe de l’Afrique sauvage, le garde-chasse cherche lui aussi à s’imposer et à gagner du prestige et du pouvoir sur sa communauté, le guide touristique veut obtenir une rémunération intéressante et améliorer son statut social, et le paysan cherche à contourner les lois pour continuer à exploiter la terre.

Tous ces individus ne fonctionnent pas en vase clos, ils échangent et négocient au fil d’un rapport de force dont le cadre, lui, est cependant fixé : la représentation occidentale d’une « Afrique vierge, sauvage et naturelle ». C’est pour cela que le colonialisme vert marche, on y trouve des formes quotidiennes de consentement, d’instrumentalisation et d’appropriation, et ce de la part de tous les acteurs.

LVSL – Malgré cette appropriation et circulation du pouvoir, on ne peut occulter l’importance de la mondialisation liée notamment à l’idée phare de « développement durable ». Corollaire des arènes de la conservation de la nature, la mondialisation développe en effet le concept de « Patrimoine mondial de l’humanité », qui induit l’idée selon laquelle l’environnement serait un bien public mondial qu’il faudrait gérer de façon multilatérale, et ce malgré la prégnance des enjeux locaux.

G. B. – L’Unesco crée la catégorie de Patrimoine mondial en 1972 avec la Convention sur le patrimoine culturel et naturel, divisant ainsi le monde entre le « naturel » d’un côté, le « culturel » de l’autre. Aujourd’hui, on le voit encore, la « vieille Europe » détient 50 % du patrimoine culturel dans le monde avec environ 450 sites, tandis que l’Afrique n’en a que 50. L’Afrique n’aurait ainsi que 50 sites culturels, alors qu’en parallèle elle détient 25 % du Patrimoine naturel de l’humanité.

Edgar Morin, dans le cinquième tome de la Méthode (L’Identité), parle d’un « Léviathan planétaire ». Il montre comment depuis les années 1980 a émergé une classe d’experts, de managers, d’économistes, de spécialistes en développement, de consultants, qui sont des professionnels persuadés de parler au nom de l’universel. Ils représentent « une mégamachine qui circule dans tous les pays et qui impose des normes et des pratiques ». Dans mon livre, j’ai suivi le parcours et les trajectoires de ces consultants ; des gens qui accumulent les voyages et les séjours, et qui tirent leur légitimité de cette capacité à traverser le plus de pays possibles. Une légitimité qui repose précisément sur cette mondialisation des normes et des pratiques : localement, les experts et les consultants monopolisent l’octroi de la solution, car en amont ils monopolisent la définition du problème global.

C’est la « mégamachine » qui se reproduit. Le processus est révélateur de la mondialisation : on a la circulation de textes-réseaux qui sont diffusés partout sur la planète, mais avec des chiffres qui sont faux. Or plus ces chiffres circulent, plus ils vont être repris dans des réunions où ils seront reproduits par tous les experts qui se les partagent entre eux. Et cela, sous couvert de « rationalité », va légitimer l’action des experts internationaux.

LVSL – Si l’on revient à la gestion politique de l’environnement et du patrimoine ; selon vous, la protection de l’environnement naturel ou culturel doit-il plutôt être la prérogative des États, des institutions internationales, locales ? Comment devrait-elle s’organiser ?

G. B. – Il est difficile de répondre à cette question, mais je crois qu’il faut tout simplement privilégier le consentement. On le constate aujourd’hui, c’est une chose que l’on a négligée dans toutes les sphères de la société.

En Éthiopie, lorsque l’on demande aux populations vivant dans et autour des parcs ce que veut dire pour eux le mot « nature », ils répondent « ce qui se crée autour de nous » (en amharique, täfätro). Si l’on comprend l’idée qu’à leurs yeux, la nature est dynamique, cela nous montre alors une autre manière de la gérer.

Parc du Simien ©Julien Horon

Mon approche serait de redonner toute leur place à la complexité et à la diversité des situations. C’est plus complexe que de parler d’un problème global doté d’une solution également globale, c’est sûr, mais c’est ce qu’il faut urgemment faire si l’on veut résoudre la crise écologique et mettre fin aux ravages sociaux de ces politiques mondialisées de la nature.

LVSL – L’idée de « consentement » n’implique-t-elle pas aussi de repenser le concept même de parcs nationaux ? Par exemple en République Démocratique du Congo, le parc national des Virunga est entouré par quatre millions de personnes qui vivent à un jour de marche de celui-ci. On ne peut pas obtenir le consentement d’autant de personnes. Ces parcs ont été construits durant la période coloniale dans une optique de contrôle des frontières et du territoire, ne faut-il pas alors remettre en cause leur existence ?

G. B. – Ce qu’il faut bien voir c’est que les parcs nationaux sont la concrétisation de cette division culturelle très occidentale entre la nature et la culture. C’est la matérialisation concrète d’une nature sous cloche, séparée de la culture.

Or, croire que la nature est protégée là où il n’y a pas d’homme, c’est s’exonérer de tous les dégâts que l’on cause ailleurs, là où il y a des hommes. Il faut oser reconnaître l’évidence. Lorsque l’on recommande l’expulsion des populations dans ou autour de ces parcs, de qui parle-t-on exactement ? De cultivateurs et de bergers qui produisent leur propre nourriture, d’hommes et de femmes qui se déplacent la plupart du temps à pied, qui vivent sans électricité, consomment très rarement de la viande, ne s’achètent que rarement de nouveaux vêtements et qui, contrairement à 2 milliards de personnes, n’ont pas de smartphone ou d’ordinateurs. Ces populations qui vivent d’une agriculture de subsistance ne dégradent pas la nature.

Les parcs nationaux sont la concrétisation de cette division culturelle très occidentale entre la nature et la culture. C’est la matérialisation concrète d’une nature sous cloche, séparée de la culture.

Pourquoi s’en prend-on alors à eux ? Tout simplement pour éviter de s’en prendre à nous-mêmes, pour s’exonérer des dégâts que l’on cause partout ailleurs. Si on faisait l’effort d’accepter le constat selon lequel les politiques internationales ne marchent pas, ne préservent pas l’environnement, on en arriverait alors à un autre constat encore plus difficile à accepter : en fait, ces politiques internationales de la nature sont des trompe-l’œil qui masquent le vrai problème, la dégradation massive des ressources de la planète.

LVSL – La seconde idée à la mode : le « développement durable », apparaît en 1987 dans le rapport Brundtland. Celui-ci désigne un modèle de développement économique qui serait viable économiquement, respectueux d’un point de vue environnemental et équitable d’un point de vue social. De cette idée découle celle d’une « conservation communautaire » qui intégrerait les préoccupations des populations locales aux politiques de conservation. Qu’est-ce que tout cela vous inspire ?

G. B. – Dans le rapport Brundtland, Notre avenir à tous, il est indiqué qu’il serait à la fois futile et insultant de demander à des pauvres de rester pauvres pour protéger leur environnement. Cela aboutit en 1992, à Rio, à la signature de la Convention sur la diversité biologique, et à la mise en œuvre de la conservation communautaire. Le problème depuis, c’est l’échec sur le terrain : la conservation communautaire n’atteint jamais les objectifs sociaux qu’elle s’est fixée.

En Ouganda par exemple, les populations vont bénéficier des revenus du tourisme, certes, mais elles n’ont aucun droit de regard sur la gestion politique de leur territoire mis en parc : alors elles en veulent aux conservationnistes (aux experts comme à l’État). Et puis nous avons les innombrables cas de déplacements volontaires qui se déroulent maintenant dans le cadre de la conservation communautaire : non seulement les soi-disant « savoirs autochtones » ne sont pas pris en compte, mais la conservation communautaire induit aussi des déplacements forcés de populations. Qui organise ces déplacements ? En Éthiopie c’est notamment l’agence internationale Interconsulting. Cette agence travaille pour les projets de conservation communautaire et de déplacements de Rio Tinto, Exxon, Total. En fait, on constate que ce sont les mêmes entreprises qui détruisent la nature qui vont favoriser la mise en œuvre de la conservation communautaire. Détruire partout, protéger dans les parcs.

Touristes dans le parc du Simien © Julien Horon

Al Gore est l’exemple même de ce paradoxe. L’ancien Vice-président des États-Unis a reçu avec le GIEC le prix Nobel de la paix en 2007 pour sa contribution à la lutte contre le changement climatique. Gore est un vrai écologiste. Il décrit avec une finesse assez exceptionnelle les effets sociaux du changement climatique. En revanche lorsqu’il s’agit des causes, l’homme est beaucoup plus discret : rien sur Google, rien sur Apple. Pourtant il finance la première et siège au conseil de direction de la seconde. Car il est important de le répéter : ceux qui détruisent sont aussi ceux qui protègent. On peut donc constater que, comme l’écrit Gilbert Rist, le développement durable – et la conservation communautaire qui l’accompagne – est un piège rhétorique qui permet de faire perdurer le système. C’est un échec social et écologique permanent, mais les mots nous rassurent et nous permettent de faire perdurer le système.

LVSL – Il y a une dichotomie profonde entre cette idée d’avancer des clés de développement qui seraient globales, à l’échelle de la planète, et de les inclure dans des considérations qui sont purement locales, à l’échelle des parcs. Je pense notamment à la « glocalisation » : la façon dont un produit global est décliné localement. Y a-t-il une opposition entre ces deux échelles ?

G. B. – On en revient au mythe de l’Éden africain. L’opposition réside dans la croyance selon laquelle l’Afrique est un tout homogène et qu’à ce titre, on peut trouver des solutions similaires partout. Il y aurait un constat unique pour toute l’Afrique, un continent qui serait partout miné par un cercle vicieux de type déforestation-désertification-érosion. Bien sûr que cette destruction de la nature existe, seulement elle varie selon les territoires, selon les écologies, selon les sociétés. Mais comme ce cercle vicieux est appliqué à toute l’Afrique, la communauté internationale cherche à atteindre un triptyque idéal, un cercle vertueux de type faune-flore-panorama. Non seulement cet état d’équilibre n’a aucune fonctionnalité empirique (ça ne peut pas marcher puisque c’est une approche hors-sol), mais les populations vont aussi réagir contre, car cela ne correspond pas à leurs systèmes socio-écologiques.

LVSL – Revenons sur les organisations internationales. Elles auraient fait ce que les administrateurs coloniaux avaient rêvé. Vraiment ?

G. B. – C’est vrai que je suis historien mais dans ce livre, j’ai presque choisi l’histoire par défaut, pour véritablement expliquer ce qu’est le colonialisme vert. Car la presse en parle de plus en plus mais sans jamais l’expliquer.

Que nous raconte l’histoire ? Les archives révèlent que dès la fin des années 1950, à l’époque coloniale, les administrateurs coloniaux reconvertis en experts vont marteler et diffuser un discours décliniste, selon lequel les Africains dégradent, sont des êtres destructeurs et qu’à ce titre, pour sauver la nature, il faut les expulser.

Ce discours n’a plus lieu d’être aujourd’hui, pourtant, l’histoire nous permet de voir sereinement que depuis les années 1980, les experts estiment qu’il faut non pas expulser, mais promouvoir un départ volontaire. Il faudrait donc encourager une conservation communautaire, mais toujours en suivant l’idée selon laquelle les communautés locales dégradent et doivent cesser de travailler la terre. En fait, seuls les mots du pouvoir ont changé. Tous ces experts internationaux qui soutiennent en Europe et en Amérique du Nord l’adaptation de l’homme à la nature continuent à dire qu’en Afrique, l’homme dégrade la nature et qu’il faut l’empêcher de l’habiter.

Les mots ont changé mais l’esprit reste le même : le monde moderne devrait sauver l’Afrique des Africains.

LVSL – D’un point de vue strictement écologique, n’est-il pas malgré tout justifié de mettre en place des politiques globales de protection de l’environnement ?

G. B. – Il faut reconnaître que toutes les sociétés africaines font face à la sixième extinction. Comme n’importe quelle autre société dans le monde, elles vont devoir y répondre. En revanche, la destruction qui est décrite en Afrique n’est pas celle qui est en cours. Le triptyque désertification-déforestation-érosion nie totalement la manière dont les sociétés africaines s’adaptent et façonnent leur environnement. Nous sommes encore dans le mythe néo-malthusien de la dégradation.

La destruction de la nature existe en Afrique comme ailleurs, mais c’est l’exploitation capitaliste et à grande échelle qui en est responsable. La vraie solution, c’est de s’en prendre à cette exploitation, pas à des agriculteurs ou des bergers qui vivent d’une économie de subsistance. La vraie destruction de la nature n’est pas celle mise en avant par les organisations internationales. Mon livre n’est pas anti-écologiste, au contraire. Je veux seulement dire que les parcs représentent plus une partie du problème, qu’ils ne sont pas une solution mais un trompe-l’œil. Le sous-directeur de l’Unesco a répondu à mon livre dans une tribune dans Le Monde, le 1er novembre. Et malheureusement, on voit combien l’institution refuse de reconnaître ses erreurs. La conservation est « communautaire », nous soutenons « les populations locales », être une institution internationale et non occidentale est « dans l’ADN de l’Unesco »… Le discours de la bonne gouvernance perdure donc, même contre l’histoire qui montre que les mythes et les pratiques nées de la fin de l’époque coloniale continuent de peser (bien trop lourdement) sur le présent…

Crédits pour la photo de couverture : Flammarion.

L’article Guillaume Blanc : « aux origines du colonialisme vert » est apparu en premier sur lvsl.fr – Tout reconstruire, tout réinventer.

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Débat du jour – L’avenir du sport professionnel passe-t-il par les ligues fermées?

La NBA, le championnat de basket professionnel nord-américain reprend ce soir. La NHL, la ligue nord-américaine de hockey sur glace reprend mi-janvier. La NFL, le championnat de football américain, continue comme si de rien était et malgré la pandémie selon un calendrier apparemment immuable. Point commun de ces championnats qui nous paraissent parfois exotiques à nous Européens, ce sont des ligues fermées, sans montées ni descentes.

Depuis des années, l’idée fait son chemin chez les présidents des plus grands clubs de football européens ou chez certains dirigeants d’autres sports comme le rugby. L’avenir du sport professionnel passe-t-il par les ligues fermées ? C’est la question du jour.

Pour en débattre :

Nicolas Kssis Martov, journaliste au magazine So Foot et auteur du livre Terrains de jeux, terrains de luttes, Éditions de l’Atelier

Thomas Pitrel, journaliste co-rédacteur chef au magazine Society, journaliste à So Foot et So Press 

Pierre Rondeau, économiste du sport, co-directeur de l’Observatoire du Sport et Société de la Fondation Jean Jaurès.

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