La Révolution française et la conquête du pain



La crise sanitaire qui touche durement la France depuis mars 2020 a eu pour conséquence l’accroissement du nombre de personnes victimes de précarité alimentaire. D’après un rapport du Secours Catholique, 8 millions de personnes auront besoin d’une aide alimentaire au mois de novembre. Si, à l’heure actuelle, les banques alimentaires parviennent à maitriser les demandes d’aide alimentaire, le Canard enchainé révélait en avril 2020 la crainte du préfet de Seine Saint-Denis de voir apparaître sur ce territoire des « émeutes de faim ». Cette crainte des autorités apparait aujourd’hui comme exceptionnelle. Pourtant, durant la seconde moitié du XVIIIème siècle, la question de l’État comme garant de la sécurité alimentaire des français fut un des débats majeurs du temps et une source de conflits entre les promoteurs de la liberté du commerce et leurs opposants qui militaient pour un droit à l’existence.


La guerre des farines : une contestation anti-libérale, prologue de la Révolution française 

Pour l’historien américain Steven Kaplan, le « pain est l’un des plus grands acteurs de l’Histoire de France ». On peut sans doute estimer que cet acteur singulier a eu le plus d’importance dans les évolutions socio-politiques françaises durant la seconde moitié du 18ème siècle. À cette époque, la majorité de la population française est rurale et travaille la terre avec un but d’autosubsistance, tandis qu’il n’existe pas encore de marché intérieur national et concurrentiel comme c’est déjà le cas en Angleterre. De nombreux droits de douanes existent en fonction du maillage territorial hérité du féodalisme. La vie paysanne est le plus souvent régie sous la communauté rurale avec des règles morales où même les plus pauvres peuvent cultiver leur bétail dans les espaces communaux. La paysannerie française voit son travail soumis à une imposition indirecte par des impôts locaux, résidus du féodalisme, ou directe par l’État royal, de plus en plus centralisé à travers l’action successive de Richelieu puis de Louis XIV. En échange de ces impôts, le Royaume de France assure la sécurité de ses sujets à travers une armée de plus en plus puissante et des forces de police organisées. À cela s’ajoute aussi le besoin pour le Roi d’alimenter ses sujets pour garantir la concorde sociale et d’éviter les « émotions populaires » en cas de famine ou de disette dans les campagnes et dans les grandes villes. Paris compte déjà au milieu du XVIIIème siècle plus de 500 000 habitants.

Louis XVI distribuant des aumônes © Louis Hersent

En ce qui concerne l’alimentation, Steven Kaplan écrit qu’à cette période « par temps ordinaire, une ration de pain et de soupe pouvait coûter à une famille ouvrière ou paysanne jusqu’à 50 % de son revenu ». Dans une époque encore soumise aux disettes et aux famines, dues au manque de progrès technique agricole et aux conditions écologiques néfastes(1), Steven Kaplan voit donc l’existence d’un contrat social informel entre le « Roi nourricier » et ses sujets. Il doit subvenir à leur alimentation à travers une politique d’approvisionnement fondée sur un contrôle strict du commerce des grains.

Or vers les années 1750-1760, le royaume de France est en crise, notamment après la Guerre de 7 ans qui voit la perte des territoires français en Amérique au profit de l’ennemi anglais. Cette défaite produit alors chez les élites politiques une volonté de réformer le royaume dans ses structures socio-économiques. Cela se traduit par l’apparition d’un nouveau courant économique dans les hautes sphères de l’administration royale : les physiocrates. Pour les physiocrates, la terre est à la base de toute richesse. En rupture avec la politique mercantiliste de Colbert, ils sont partisans d’un « laissez-faire » en économie. Ils militent à travers différents ouvrages et brochures pour une nouvelle société, organisée sur la base de grands fermiers capitalistes. Ceux-ci pourraient, grâce au libre commerce des grains et à la création d’un véritable marché national, voir leurs domaines prospérer, ainsi que le reste de la société, par un effet levier. Ces idées gravitent dans les hauts cercles du pouvoir et parviennent à être expérimentées quelques années à la fin du règne de Louis XV (1715-1774). Des édits de libéralisation du blé hors de Paris sont promulgués, avant de revenir à une intervention régulatrice de l’État sur le Blé.

Turgot
Turgot © Antoine Graincourt

Néanmoins,  le jeune roi Louis XVI montre sur le trône en 1774, avec des velléités réformatrices pour son royaume. Il nomme Anne Robert Jacques Turgot secrétaire général des finances, équivalent actuel du ministre de l’Économie et des Finances. Turgot, lui-même physiocrate, proclame avec l’aval du roi, le 13 septembre 1774, un édit qui libéralise le commerce des grains. Or un automne désastreux et un dur hiver 1774-1775 entraînent une moisson médiocre dans certains territoires français. La liberté du commerce du blé provoque de fait une hausse des prix par les riches laboureurs et fermiers. Au printemps 1775, différents foyers de contestations se développent. L’historien Jean Nicolas relève 123 manifestations distinctes en France, émanant des couches populaires rurales et urbaines, qui prennent directement le nom de Guerre des farines.

Cette base populaire résulte d’un prolétariat rural journalier ou de paysans petits propriétaires pas assez riches pour subvenir à leurs besoins, tandis qu’en ville elle provient d’un mélange d’artisans, d’ouvriers et de petits commerçants. À Paris, deux tiers des émeutiers arrêtés sont des ouvriers d’après les rapports de Police (Zancarini Fournel, 2016).

Dans la plupart des manifestations, le but est d’opérer une taxation plus juste sur le pain que l’historien marxiste Edward Palmer Thompson nomme une « économie morale des foules ». Les manifestants fixent un prix qu’ils jugent décent en allant directement sur le marché taxer les vendeurs ou en réquisitionnant des greniers de laboureurs, de boulangers ou de négociants en blé qui cachent leur récolte en attendant une hausse des prix sur le marché. On relève aussi des actions d’entrave des transports de blé par les fleuves et les routes.

Cet épisode anti-libéral montre clairement les prémices du divorce de la Révolution française entre le bon roi et les masses rurales et urbaines. À travers cette politique de libéralisation du commerce des grains, Louis XVI n’apparait plus comme le roi nourricier soucieux de l’alimentation de ses sujets à travers une politique paternaliste et interventionniste. Steven Kaplan rapporte ainsi qu’on pouvait lire à Paris sur des placards « Si le pain ne diminue, nous exterminerons le roi et tout le sang des Bourbons ». De fait la modification de l’imaginaire commun d’un « roi nourricier » en « roi marchand de blé » devient moralement désacralisant pour le corps politique du roi, et dangereux pour son corps terrestre. La plupart des contemporains s’accordent sur l’importance de l’événement et la dure répression des manifestants par le pouvoir. 25 000 soldats interviennent pour rétablir l’ordre sur le bassin parisien. L’intendance fait emprisonner 584 manifestants et pendre 2 hommes en exemple sur la place de Grève à Paris.

Suite à la disgrâce de Turgot en 1776, liée à des querelles internes à la Cour, cette mesure est abolie. Louis XVI remet alors en place l’ancien système de régulation du pain. Pourtant, dans les années qui suivent, le royaume se retrouve dans une situation économique désastreuse, liée à l’endettement du royaume pour la Guerre d’indépendance américaine. À cela s’ajoute des conditions climatiques néfastes lors des années 1787-1788 qui augmentent les émeutes pour l’accès au pain. Le royaume de France est alors dans un état politique qu’on peut qualifier de pré-révolutionnaire avec de multiples émeutes. Ces tensions explosent en 1789. La monarchie absolue est balayée et l’Assemblée nationale revendique la représentation de la souveraineté nationale. L’Assemblée nationale légitimée par l’insurrection parisienne de juillet 1789 a par ailleurs juré, par le Serment du jeu de paume, de ne pas se séparer avant d’avoir donner à la France une constitution. Cela prendra plus de deux années. 

La Révolution et le pain (1789-1793) : la liberté du commerce ou la poudre

L’Assemblée nationale compte parmi ses membres une majorité d’hommes de droits, des grands fermiers et une partie de la noblesse acquise aux idées des Lumières. Ces origines sociales concourent à ce que l’Assemblée nationale soit acquise aux idées libérales dans le domaine économique, notamment sur le commerce des grains et la volonté d’en finir avec les archaïsmes féodaux qui empêchent la naissance d’un marché national et concurrentiel. Le 26 août 1789, la proclamation de la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen par l’Assemblée nationale sacralise la propriété. Trois jours plus tard, le 29 août 1789 est proclamé par un décret de l’assemblée, la liberté du commerce. 

Pourtant, malgré la Révolution et la victoire du peuple de Paris sur Louis XVI et la noblesse, les troubles de subsistance des biens primaires, comme le pain, se poursuivent dans les semaines suivantes. La colère ne redescend pas dans les classes populaires à l’image des journées du 5 et du 6 Octobre 1789. Depuis septembre, le prix du pain est élevé à Paris et de nombreuses disettes ont lieu dans la capitale. De plus, l’idée d’un complot aristocratique pour reprendre le pouvoir à Paris est ravivée par la presse révolutionnaire. Le 5 octobre, alors qu’elles ne parviennent pas à se faire entendre à l’Hôtel de Ville de Paris, des milliers de femmes des faubourgs parisiens viennent protester à Versailles contre le manque de pain à Paris. Des représentantes du groupe des femmes envahissent l’Assemblée nationale (alors située à Versailles) pour demander un décret sur les subsistances pour Paris qu’ils vont faire valider par le roi. Le matin du 6 octobre, la foule parisienne et la garde nationale ramènent le roi et sa famille à Paris, au château des Tuileries. L’Assemblée nationale quitte également Versailles pour Paris. Ces journées cruciales de la Révolution française, sans doute plus que le 14 juillet, sont donc marquées par une dimension frumentaire nette. Lors du retour à Paris, les femmes parisiennes et certains gardes nationaux crient « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron ».

Néanmoins, la venue des pouvoirs exécutif et législatif sont loin de ramener la concorde sociale à Paris. Le 20 octobre, un boulanger du nom de Denis François, accusé d’être un accapareur, est tué lors d’une émeute devant une boulangerie comme il s’en produit beaucoup. L’Assemblée nationale s’en émeut et déclare le lendemain un décret contre les troubles, transformé ensuite en loi martiale qui ouvre la possibilité aux autorités municipales de réprimer sans limite les manifestations, malgré l’opposition de certains députés radicaux comme Robespierre. La loi martiale doit être mise en œuvre par les gardes nationaux dont le système en fait une mesure de répression de classe, du fait du cens pour s’acheter l’uniforme et le matériel. Si la dispersion se fait sans violence, les « moteurs », c’est-à-dire les meneurs, sont repérés, arrêtés et jugés extraordinairement, risquant 3 ans d’emprisonnement ou la mort. La loi martiale organise ainsi la répression face aux résistances populaires pour l’accès au pain jusqu’à sa suppression en 1793.

De nombreuses manifestations taxatrices avec un répertoire d’actions similaire à celui déjà rencontré lors de la Guerre des farines auront ainsi lieu durant les années post-1789, dont certaines connaitront un dénouement tragique comme à Étampes. Dans cette commune du Bassin parisien, une révolte frumentaire a lieu le 3 mars 1792. Des centaines d’ouvriers agricoles réalisent une taxation populaire sur le marché en demandant l’aval du maire Jacques Guillaume Simoneau. Face à son refus et aux menaces proférées contre les manifestants, Simoneau est lynché. Cette affaire est fortement médiatisée par l’Assemblée législative qui lui rend hommage. Elle célèbre, le 3 juin 1792, une fête de la loi et le « courage » de Simonneau face aux « factieux » qui sont lourdement réprimés. La réaction de l’Assemblée nationale témoigne ainsi d’un clivage de plus en plus prononcé sur la question du pain entre une bourgeoisie urbaine et des riches fermiers contre les couches populaires urbaines (artisans, ouvriers) et rurales (petits paysans, journaliers).

La formation d’une base populaire parisienne réclamant un programme contre la libéralisation du commerce des grains

Outre les troubles liés à la question du pain et d’autres biens de subsistance primaires comme le sucre, le royaume de France traverse une crise politique aiguë à partir de l’été 1791. Le 17 juillet 1791, le roi et sa famille tentent de s’enfuir de France mais sont arrêtés à Varennes. Face aux manifestations, l’assemblée constituante déclare la personne du roi inviolable et sacrée et met enfin en place la monarchie constitutionnelle le 3 septembre 1791. Mais la fuite de Varennes ternit définitivement l’image de Louis XVI auprès des Français et rompt le lien sacré entre le roi et la nation. De plus, le 20 avril 1792, le royaume de France déclare la guerre au royaume d’Autriche. C’est le début du cycle des guerres révolutionnaires qui dure jusqu’en 1815 et la défaite définitive de Napoléon à Waterloo. 

Revolution francaise, 1789 : Un sans culotte avec sa pique et un chartier (paysan). Gouache des Freres Lesueur (18eme siecle), 18eme siecle. Musee Carnavalet, Paris

Ainsi face à la peur d’un complot aristocratique et l’invasion des armées contre-révolutionnaires, Paris s’insurge le 10 août 1792 lorsque les 48 sections de la Commune insurrectionnelle de Paris, accompagnées des fédérés, prennent le château des Tuileries et renversent Louis XVI. Un mois plus tard, la République est proclamée le 21 septembre 1792, le lendemain de la célèbre victoire de Valmy. Les institutions républicaines sont désormais fondées sur une nouvelle Assemblée nationale : la Convention élue au suffrage universel. La jeune Convention est alors sous pression politique, de la part des sections parisiennes où les Sans-culottes sont présents massivement et qui tirent une grande légitimité de la prise des Tuileries du 10 août. Le travail de l’historien Albert Soboul sur les sans-culottes montre que cet objet politique est une classe sociale disparate. Elle est composée de petits artisans, boutiquiers, ouvriers voire de bourgeois rentiers qui partagent une vision politique du citoyen engagé en arme, défendant une vision égalitariste de le la politique mais aussi de l’économie. Ils sont aussi de grands lecteurs d’une presse radicale dénonçant la nouvelle aristocratie des riches, comme le journal « L’ami du peuple » de Marat ou « Le Père Duchesne » d’Hébert, qui sensibilise les sans-culottes à la question des subsistances des biens primaires.

Les Sans-culottes s’opposent alors, après la défaite de Louis XVI, à ce qu’ils appellent « l’aristocratie des riches » et placent la question des subsistances au centre de leurs préoccupations. Ils réclament un droit à l’existence et demandent à la Convention des mesures fortes : la taxation, le maximum du prix des denrées de première nécessité comme le pain. Ces demandes d’une offre politique égalitariste se font progressivement entendre de l’été 1792 jusqu’à l’automne 1793, à travers des pétitions adressées à la convention et discutées lors des assemblées générales des sections, qui ont lieu plusieurs fois par semaine, ou dans les sociétés populaires et clubs politiques. Les pétitions sont parfois exposées par les militants plus radicaux des Sans-culottes surnommés « Les enragés ». Citons l’exemple de Jacques Roux, vicaire dans la section pauvre des Gravilliers de Paris, sensibilisé aux questions des subsistances, qui vient présenter à la barre de la Convention une pétition le 25 juin 1793, votée par le Club des cordeliers où il vitupère contre l’immobilité de la Convention sur l’accaparement et la liberté du commerce :

« La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme, quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes. »

Prise du palais des Tuileries le 10 août 1792, durant la Révolution française. Jean Duplessis-Bertaux, 1793. Wikimédia Commons.

En décembre 1792, 2 parties s’opposent sur la question de la liberté du commerce. Les Girondins représentent d’après les estimations 22 % des députés et sont soutenus par la Plaine (groupe disparate de députés n’ayant pas d’identité politique claire mais représentants une vision bourgeoise de la société). Les Girondins jouissent d’un grand prestige politique, avec de jeunes orateurs brillants comme Brissot et Condorcet, et défendent une vision libérale de l’économie et un droit de propriété illimitée. De l’autre côté, les Montagnards, ou Jacobins, s’y opposent et représentent environ 35 % de la Convention. Ils sont eux aussi libéraux en matière économique mais s’affirment plus jusqu’au-boutistes politiquement que les Girondins. Ils se montrent de plus sensibles aux aspirations populaires. Une frange des Montagnards, les robespierristes incarnés par Maximilien Robespierre, Louis Antoine de Saint-Just, Jean Marie Claude Goujon ou Georges Couthon, bénéficient d’une grande réputation à Paris chez les Sans-culottes et militent en faveur d’un droit à l’existence qui pourrait limiter le droit de propriété et réglementer le commerce des grains. 

Portrait de Maximilien de Robespierre, peint par Adélaïde Labille-Guiard en 1791.

Dans un discours sur les subsistances à la Convention le 2 décembre 1792, Robespierre se montre très critique envers la politique menée par les Physiocrates puis l’État révolutionnaire depuis 1789 sur le commerce des grains en déclarant : « La liberté indéfinie du commerce et des baïonnettes pour calmer les alarmes ou pour opprimer la faim, telle fut la politique vantée de nos premiers législateurs. » Il fait un plaidoyer pour le droit à l’existence et la nécessité d’accorder des biens de première nécessité à tous :

« Le négociant peut bien garder, dans ses magasins, les marchandises que le luxe et la vanité convoitent jusqu’à ce qu’il trouve le moment de les vendre au plus haut prix possible ; mais nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé, à côté de son semblable qui meurt de faim. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes. »

Ces conceptions entre libéralisme économique et droit à l’existence, formulée plus tard par Robespierre avec le concept d’économie politique populaire, s’opposent ainsi lors du débat à la Convention sur le libre commerce. La vision girondine l’emporte, le 21 janvier 1793, mais l’exécution de Louis XVI fragilise les Girondins favorables à la clémence tandis que la France est envahie au printemps 1793. À cela s’ajoutent les insurrections intérieures sur le territoire française à l’image de la Vendée royaliste qui s’insurge vers mars 1793. Les Sans-culottes parisiens vont alors se radicaliser contre l’immobilisme de Girondins de plus en plus menaçants contre le mouvement populaire parisien avec des menaces de répression assumées à la Convention. Cet antagonisme politique aboutit aux journées du 31 mai et du 2 juin 1793 lorsque la Convention est entouré par 80 000 hommes issus de la Garde nationale et des sections parisiennes. Elle doit alors se plier aux revendications de mettre en accusation plusieurs députés girondins. Ces journées essentielles voient ainsi la Convention passer sous la mainmise des Montagnards, soutenus par la Plaine.

Mise en place du programme de l’An II : Une réponse de l’État révolutionnaire à la demande du bas sur le pain

Les journées du 31 mai et du 2 juin modifient le jeu politique dans la jeune République française. La convergence entre la puissance des Sans-culottes parisiens, les pressions du prolétariat rural, le prestige politique des Montagnards à la Convention et l’invasion étrangère permettent d’établir à partir de l’été 1793 ce que certains historiens nomment le programme de l’An II. Le 23 juin 1793 la loi martiale est abolie tandis que le 4 septembre la liberté du commerce est restreinte. La Convention montagnarde accède ainsi aux demandes des bases populaires lorsqu’elle menace de peine de mort les accapareurs le 26 juillet 1793. Ce sont des commerçants qui ne déclarent pas et n’affichent pas sur leur porte la liste de leurs stocks d’aliments. Si cette loi ne sera jamais pleinement appliquée elle montre que la pression populaire se traduit à la Convention dans le cadre d’un gouvernement révolutionnaire en guerre. La Convention crée aussi des greniers publics par district le 9 août et met les récoltes en réquisition le 17 août. Enfin, l’une des mesures symboliques est la loi du Maximum général à l’échelle nationale, votée le 29 septembre 1793, qui limite les prix des denrées de première nécessité dont la viande fraîche et salée, le lard, le beurre, l’huile, le savon, le bois de chauffage, les souliers et surtout le pain. La loi du Maximum touche enfin les salaires.

Néanmoins ce programme de l’an II est à nuancer et possède des effets pervers. Le fait d’accéder aux revendications des Sans-culottes sur le libre commerce des grains et autres mesures sociales permet à la Convention d’obtenir une légitimité symbolique. Cela « bureaucratise » le mouvement populaire parisien en supprimant la permanence des sections parisiennes et en limitant le nombre de réunions des sections à deux par semaine à partir de septembre 1793. De plus, de nombreux leaders des enragés sont emprisonnés comme le curé rouge Jacques Roux qui se suicide plus tard dans sa cellule. Enfin le Comité de salut public nommé par la Convention réduit les pouvoirs de la Commune en décembre en les déclarant « agents nationaux ». En avril 1794, après la mort de grands révolutionnaires comme Hébert, Danton ou Camille Desmoulins, liée à des règlements de comptes entre factions politiques, la Commune de Paris est épurée par le Comité de salut public. Toutes ces mesures brident alors la spontanéité des Sans-culottes parisiens et des clubs politiques. Elles les rendent moins aptes à se soulever pour des sujets sociaux. Saint-Just note à propos de ces évènements que la « Révolution est glacée ».

À cela s’ajoute le fait que la loi du Maximum ne parvient qu’à être réellement mise en place dans un contexte de crise économique et de guerre européenne/civile, qui fait que les députés de la Plaine et certains Montagnards se plient à cette vision dirigiste de l’économie. Ce vote du programme de l’An II ne reste néanmoins pour eux qu’un simple programme de circonstances à la différence des Montagnards robespierristes pour qui ce programme doit être institutionnalisé. Or une fois que les armées contre-révolutionnaires sont repoussées du territoire français durant l’été 1794 notamment après la bataille de Fleurus (26 juin 1794), la question se pose de remettre en cause le programme de l’An II. Elle est donnée à la suite du 10 thermidor et de la disparition des Montagnards robespierristes et de leurs alliés à la Commune de Paris.

Robespierre chahuté à la Convention nationale le 27 juillet 1794. Tableau de Max Adamo (1870). Wikimédia Commons.

Les journées du 9 et 10 Thermidor sont des journées extrêmement complexes à appréhender, du fait des rivalités internes à la Convention et au Comité de salut public. Il importe néanmoins de noter que la défaite de Robespierre et de ses partisans à la Commune de Paris, outre l’indécision et les états d’âme légalistes face à la Convention, résulte en partie du manque de soutien populaire parisien qui aurait pu permettre de mener une insurrection parisienne contre la Convention. Ce manque de soutien populaire outre le déclin des actions spontanées du à la terreur et la « bureaucratisation de la commune » résulte aussi de l’application de la loi du Maximum qui n’a pas toujours eu les effets attendus. Bien que la loi ait fonctionné pour l’approvisionnement en pain des grandes villes et de l’armée, certains paysans riches cachent leurs récoltes, ce qui a pu entraîner des pénuries ; hormis pour le pain, la loi du Maximum a été appliquée mollement. De plus, la loi du Maximum touche de façon plus stricte les salaires et fait baisser le salaire journalier des ouvriers, qui avait eu tendance à augmenter auparavant, et accroît de fait la contestation populaire avec des mécontentements et des grèves qui agitent les rues de Paris (Martin, 2016). Ainsi lorsque Robespierre et ses partisans sont envoyés à la guillotine en charrette, on entend sur le parcours de nombreux cris dénonçant cette politique comme « foutu maximum » (Martin, 2016). 

Après Thermidor, fin du droit naturel et retour à l’ordre libéral

La suite de la mort de Robespierre donne lieu à ce que l’historien Albert Mathiez nomme une « réaction thermidorienne ». La Convention opère petit à petit un détricotage de la législation dirigiste et sociale puis une répression s’abat sur la base populaire et les députés montagnards. Le 24 décembre 1794, la loi du Maximum est définitivement supprimée par la Convention, ce qui prouve sa volonté d’opérer un retour à une vision libérale sur le Commerce des grains.

Or face à un hiver rigoureux et le libre commerce des grains, le printemps 1795 voit de grands problèmes de disettes, voire de famines dans le bassin parisien ainsi que dans le nord de la France où se répandent des brigands. Cette crise alimentaire voit ressurgir les contestations populaires dans la capitale où la Convention, en parallèle du marché libre, ne parvient pas à mettre en place des rations de pain suffisantes pour les plus pauvres. Le 1er avril 1795 des manifestants avec une majorité de femmes envahissent la Convention pour demander plus d’accès au pain. Le 20 mai 1795 une insurrection parisienne des faubourgs populaires envahit à nouveau la Convention en demandant « du pain et la constitution de 1793 ». Mais quelques jours plus tard la troupe militaire qui n’est pas intervenue dans la Capitale depuis le début de la Révolution française réprime le mouvement et arrête 2 000 révolutionnaires considérés comme « terroristes », d’après une loi du 21 mars rédigée par l’Abbé Sieyès. Quelques jours plus tard les derniers députés Montagnards sont mis en accusation, emprisonnés, et pour certains condamnés à mort. Cela sonne alors comme le chant du cygne du mouvement populaire parisien pour établir une législation populaire sur l’accès aux biens de subsistance primaires comme le pain tandis que le recours à l’armée par la Convention thermidorienne préfigure le régime césariste de Napoléon Bonaparte. Enfin, en octobre 1795 est mis en place le Directoire qui nie la référence au droit naturel et aux principes de 1789 avec une constitution fondée sur le libéralisme économique et le suffrage censitaire. Boissy d’Anglas, grand théoricien de la Constitution du Directoire désire mettre en œuvre le « Gouvernement des meilleurs » et rêve d’une « réconciliation entre les riches et les pauvres », tout en stigmatisant les « mauvais citoyens qui ne possédant rien et ne voulant point travailler pour acquérir, ne vivent que dans le désordre et ne subsistent que de rapines ».

En 1774 la Guerre des farines avait dévoilé un clivage social concernant l’accès au pain. Ce clivage fut plus que jamais polarisant sous la Révolution française entre une bourgeoisie urbaine et des riches paysans contre une base populaire souvent issue de travailleurs journaliers. La question du pain, et ses réponses politiques, apparait de fait comme un des moteurs principaux de la Révolution française et de ses évolutions, outre la guerre avec les puissances étrangères. Le concept de droit à l’existence, promu par les Sans-culottes et les Montagnards robespierristes concernant le pain et les biens de première nécessité, apparut de fait comme la réponse aux maux sociaux découlant de la liberté du commerce des grains. Néanmoins le droit à l’existence servit avant tout dans le cadre d’une économie de guerre dirigée pour éviter la désagrégation du pays, ce qui a pu occulter la volonté de citoyens français d’établir une alternative à l’ordre libéral. Cette leçon peut être aujourd’hui pleinement d’actualité dans le cadre des crises écologiques qui s’annoncent et du recours à certains idéaux éco-socialistes par les États libéraux ou autoritaires pour pallier sans abandonner sur le long terme l’essence même de leur ordre politique.


(1) Le petit âge glaciaire est en Europe une période climatique affichant des températures très faibles et produisant des hivers rigoureux (exemple en France : 1693, 1709). Pour L’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, cette période débute au début du XIVème siècle et se termine au milieu du XIXème siècle.

Bibliographie :
BELISSA Marc ; BOSC Yannick. Le Directoire : la République sans la démocratie. 2018
BIARD Michel ; DUPUY Pascal. La Révolution française, dynamiques et ruptures 1787-1804. Armand Colin. 2016
GAUTHIER Florence ; IKNI Guy Robert. La guerre du blé au XVIIIe siècle : La critique populaire contre le libéralisme économique au XVIIIe siècle. Éditions KIMÉ. 2019
GUÉRIN DANIEL. Bourgeois et bras nus : Guerre sociale durant la Révolution française, 1793-1795. Libertalia. 2013
MARTIN Jean-Clément. Robespierre. Éditions Perrin. 2016
KAPLAN Steven. Le Pain, le peuple et le roi : La bataille du libéralisme sous Louis XV. Perrin. 1986
SKORNICKI Arnault. L’économiste, la Cour et la Patrie. CNRS Éditions. 2011

 

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Débat du jour – Y a-t-il une dérive policière et autoritaire de l’Etat en France ?

Des images de violences policières particulièrement dures, qui suivent des mois de débats sur le sujet. Des journalistes molestés par les forces de l’ordre, plusieurs fois dans la même semaine. Un ministre de l’intérieur qui invite les journalistes couvrant les manifestations à s’accréditer. Des manifestations pour la défense des libertés qui rassemblent plus de 130 000 personnes selon les chiffres du ministère de l’intérieur. Une loi dite sécurité globale dont plusieurs articles font polémique. Une réécriture annoncée du texte, qui esquive les parlementaires. L’ONU et la presse étrangères qui s’interrogent. Y a-t-il une dérive policière et autoritaire de l’Etat en France ? C’est la question du jour. 

Pour en débattre :

Christian Mouhanna, sociologue et directeur du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (CESDIP)

Jean-Pierre Mignard, avocat barreau de Paris Docteur en droit à SorbonneParis1, maître de conférences Sciences po, membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE)

 

Bertrand Cavallier, général de division (2S), spécialiste du maintien de l’ordre, ancien commandant du Centre d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier (Dordogne)

 

 

 

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Le Festival Ciné-Palestine, édition confinée : la résistance sur petit écran



La pandémie de coronavirus a sans aucun doute provoqué un grand chamboulement dans le monde de la culture : salles de cinéma et théâtres fermés, événements reportés ou annulés, la situation sanitaire a bousculé tous les plans. C’est dans cette situation complexe que la sixième édition du festival Ciné-Palestine a dû se réinventer en cette fin d’année. Bien que le festival soit reporté au printemps 2021, les organisateurs ont tenu à en proposer dès à présent quelques œuvres phares en ligne, entre le 10 et le 15 novembre. Cette volonté d’adaptation permet de souligner à la fois l’importance du cinéma et de sa diffusion pour témoigner de réalités sociales et politiques, et la question de l’influence du numérique sur le public.


Contraint d’être reporté au printemps prochain du fait des nouvelles mesures prises en France, le festival Ciné-Palestine s’est adapté en rendant accessibles, via son site et des événements Facebook, quatre documentaires présentés dans le cadre de la sixième édition, ainsi que le concours de courts-métrages « New generation ». « Malgré le confinement et la crise sanitaire liée à la Covid-19, le Festival Ciné-Palestine (FCP) tient à maintenir son action en faveur de la promotion du cinéma Palestinien en France », explique-t-il dans une publication au sein de l’événement Facebook de son édition en ligne. Un choix qui soulève d’intéressantes questions quant à la nécessité du cinéma et à son rôle politique.

DONNER À VOIR LA DIVERSITÉ PALESTINIENNE

Le festival a ordinairement lieu de façon annuelle à Paris et dans sa région métropolitaine. Fondé en 2015, il se donne avant tout pour mission de rendre le cinéma palestinien accessible, malgré des « restrictions imposées par les frontières » selon leur site ; Israël contrôlant les entrées et sorties de Palestine, il n’est en effet pas rare que des Palestiniens tentant de se rendre à l’étranger restent bloqués à un checkpoint, à l’image de Khaled Jarrar en 2014. L’arbitraire du contrôle des frontières israéliennes, qui ne concerne pas d’ailleurs que les Palestiniens, est régulièrement dénoncé. Bien que certaines de ses organisations partenaires explicitent clairement leur soutien au peuple palestinien (par exemple l’association France-Palestine Solidarité, ou l’Union Juive française pour la paix), le FCP reste plus discret sur la situation particulière de l’art palestinien, entravé par le contexte géopolitique local que nous connaissons, et se présente avant tout comme un festival engagé.

Son projet est de faire découvrir l’art cinématographique palestinien, dans sa diversité ; à travers les éditions du festival, mais aussi à travers un ciné-club, ou encore à travers un concours de courts-métrages « Next Generation », le cinéma palestinien est représenté dans des formes variés. Entre films récents (Ave Maria de Basil Khalil pour l’édition 2016, A man returned pour l’édition 2017…) et plus anciens (Les Dupes, film de Tawfiq Saleh datant de 1972 et projeté lors de l’édition 2018 ; Return to Haifa réalisé par Kassem Hawal en 1980, proposé lors de l’édition de 2017…), documentaires et œuvres de fiction, longs-métrages et courts-métrages, la présence de quelques œuvres d’animation (on retient pour cette année le court-métrage Freedom is mine de Mahmoud Salameh). À travers les œuvres présentées, c’est bien la diversité des quotidiens palestiniens qui sont représentés, et, à travers eux, les difficultés auxquelles doivent faire face tout un peuple : si les réalisateurs sont tous d’origine palestinienne, tous ne vivent pas et n’ont pas pu réaliser leurs films en Palestine. Certains viennent du Liban, d’Allemagne, de Jordanie, ou du Royaume-Uni.

Les acteurs et réalisateurs engagés sont ainsi parfois punis pour leurs opinions par le système israélien, comme le raconte le cinéaste Saleh Bakri dans un entretien : « On ne sait jamais de quoi les autorités sont capables. Mon père [cinéaste lui aussi] a été persécuté par le gouvernement israélien et l’est toujours. Il a été menacé directement et indirectement. Ça pourrait m’arriver aussi ! Il y a des gens en Israël qui sont en prison depuis des années, voire des décennies. Je ne sais même pas combien il y a d’enfants dans ces prisons ! Je suis comme tout le monde, je suis soumis aux mêmes dangers. » Les questions matérielles se posent aussi : à propos des aides financières pour réaliser des films, notamment : Saleh Bakri se refuse à accepter un quelconque financement provenant d’une institution israélienne, ce qui « reviendrait pour [lui] à défendre l’occupation et l’apartheid ». On comprend donc bien pourquoi le cinéma palestinien s’internationalise dans sa production même ; comme un reflet de la situation des Palestiniens, sur leur propre terre ou à l’étranger.

De la même façon, les œuvres abordent des thèmes différents : l’édition en ligne propose par exemple un documentaire sur un homme ayant appartenu à la faction militante palestinienne Abu Nidal (Ibrahim : A fate to define par Lina Al Abed), un long-métrage à propos de trois palestiniens vivant à Jérusalem (Song on a narrow path par Akram Safadi), un documentaire sur des jeunes enfants vivant dans le camp jordanien de réfugiés de Zaatari (Tiny Souls, de Dina Naser) ou le quotidien à Bethléem (Lettre à un ami, Emily Jacir). Quatre expériences, qui sont trois facettes différentes de la réalité palestinienne. Certains thèmes semblent toutefois faire écho à des expériences plus générales. Ainsi, quatre des cinq courts-métrages présentés dans le cadre du concours cette année traitent du thème de l’exil, et des difficultés que rencontrent les immigrants (au Liban, en Allemagne, au Royaume-Uni ou en mer Méditerranée) alors qu’ils ont été obligés de fuir. Bien que refusant (à raison) de donner une vision monolithique de ce que sont les Palestiniens, le FCP permet toutefois de faire ressurgir certains thèmes récurrents ; une façon de témoigner de la situation complexe des Palestiniens aujourd’hui (pour ceux restant en Palestine comme pour ceux ayant dû partir vers l’étranger), tout en refusant d’en dresser un portrait misérabiliste.

UN PUBLIC PLUS VASTE GRÂCE AU PASSAGE EN LIGNE ?

Cette année, le festival a toutefois dû innover pour rendre possible ce partage, malgré le report de l’événement à une date ultérieure. Si le « distanciel » a des contraintes non-négligeables, il ouvre toutefois certaines perspectives assez intéressantes dans le cadre de ce festival : notamment, en devenant en théorie accessible à un plus grand nombre de personnes, puisque la contrainte du lieu disparait. D’ailleurs, certaines projections ont déjà lieu en ligne habituellement, notamment celles du ciné-club du FCP que nous avons mentionnées plus tôt. Se pose toutefois, à travers ce passage à un (pour l’instant) tout en ligne, la question suivante : un cinéma en ligne est-il un cinéma plus accessible ? Dans les faits, les genres filmiques que nous consommons restent très déterminés socialement. De façon assez intéressante, il est établi une distinction entre le cinéma que l’on pourrait qualifier « de masse » et le cinéma d’art et d’essai, jugé plus noble – une distinction dont nous avertissait déjà Claude Bremond en 1963. « Nous avons à présent deux cinémas, encore liés par de multiples interférences, mais qui seront sans doute bientôt aussi étrangers l’un à l’autre que peuvent l’être aujourd’hui le monde de la musique classique et le monde de la chanson. Nous avons un cinéma d’auteurs et un cinéma de vedettes : d’un côté Bresson, de l’autre Bardot. Ces deux cinémas ne correspondent pas, comme on le croit, à deux niveaux de développement au sein d’une même culture, mais à deux cultures radicalement distinctes. », écrit-il ainsi, avant de clarifier cette distinction : d’un côté, le cinéma d’auteurs (de l’intellectualité, du jugement esthétique), et de l’autre, le cinéma de vedette, le cinéma de la « participation émotionnelle ». Une distinction dont on devine sans peine qu’elle s’est, hélas, vite muée en distinction sociale – un schéma opposant la masse émotive contre l’élite intellectuelle.

Et cette distinction, le passage au numérique n’a pas réussi à la franchir, bien que des efforts aient été faits. La contrainte géographique est abolie, certes, mais pas la contrainte sociale. Dans le cadre des festivals de cinéma comme le FCP, la question mérite d’être posée : à laquelle de ces deux catégories appartiennent les films palestiniens présentés ? S’ils n’ont pas vocation à être intellectualisés, et si l’envie d’avoir un public le plus vaste possible est clairement exprimée, il n’en demeure pas moins que la programmation semble difficilement pouvoir entrer dans la catégorie des films « de vedettes » ou « de masse ». Le festival a eu, et c’est dommage, assez peu d’écho dans la presse ; quant à trouver l’événement sur Facebook, il faut sans doute que l’algorithme nous le propose soit parce qu’un ami y participe, soit parce qu’on y a exprimé d’une façon ou d’une autre un intérêt pour le cinéma, ou pour la Palestine.

Le rôle des algorithmes dans une certaine restriction de nos choix a été étudiée par le CSA Lab, plus particulièrement au sujet de l’accès à des contenus audiovisuels : « ces algorithmes peuvent également conduire à des effets inverses, à savoir enfermer les individus dans une personnalisation des services en fonction de leurs goûts et opinions. Si tel était le cas, il en résulterait potentiellement une atteinte au libre choix, une homogénéisation de l’information, une polarisation des contenus autour de visions dominantes en opposition avec l’objectif de diversité culturelle » avertit-il, en considérant le besoin de tempérer les algorithmes pour qu’ils préservent cette diversité culturelle.

Dans tous les cas, il convient d’être prudent quant à la théorique liberté d’accès à des contenus que nous donnerait Internet : on retrouve dans le cas du FCP, malgré le passage en ligne, la contrainte sociale qui, si elle n’est de toute évidence pas souhaitée par les organisateurs de l’évènement, est difficilement effaçable : pourront profiter de l’offre du festival ceux qui s’intéressaient déjà à la Palestine ou au cinéma. L’édition 2019 (en physique) a ressemblé environ 2500 personnes, selon le bilan de l’organisation. Si c’est un bilan plus que satisfaisant, il faut garder à l’esprit cette dimension sociale (que l’on retrouve, d’ailleurs, dans tout événement artistique), que le numérique n’efface pas ; la composition du public est définie, comme nombre de publics, par des normes sociales. Des façons de réduire l’importance de ces normes existent, bien que n’étant pas du ressort du festival lui-même ; mais en tous cas, il semble que le passage en ligne ne sera pas suffisant.

L’ART PALESTINIEN COMME RÉSISTANCE

La force de ce projet est de présenter un art dont la nationalité peut lui valoir d’être méconnu, mais aussi un art dont l’existence même est un combat politique. La situation des Palestiniens aujourd’hui est sujette à de vives discussions, et ceux-ci connaissent de nombreuses injustices sur lesquelles alertent régulièrement diverses associations. Face à ce contexte national compliqué, les Palestiniens luttent pour la reconnaissance de leur État, et pour leur reconnaissance en tant que peuple. Cette lutte est d’autant plus difficile que leur cause est souvent instrumentalisée, et prise en étau entre les intérêts de certains partis : la lutte interne entre le Fatah (mouvement de libération laïc) et le Hamas (mouvement de résistance islamique) est un nouveau blocage au développement politique de la Palestine, qui s’ajoute aux difficultés faisant d’un État palestinien une perspective qui s’éloigne  chaque jour davantage.

Les personnalités politiques palestiniennes semblent échouer, tant sur la politique interne que d’un point de vue diplomatique. Dès lors, la lutte pour préserver une identité palestinienne doit prendre d’autres formes. La culture fait partie de ces formes nécessaires : elle est un moyen de retrouver une dignité dans un contexte qui fait tout pour effacer l’histoire des Palestiniens, ainsi qu’un moyen de garder foi en l’avenir, comme l’a montré Nabil el Haggar en parlant de « résilience culturelle » en Palestine. Donner un écho à la production artistique palestinienne, comme le fait le FCP en ce qui concerne le cinéma, c’est donc valoriser cet engagement artistique permanent. « Toute résistance meurt si elle n’est pas aussi culturelle », résume Saleh Bakri.

« Toute résistance meurt si elle n’est pas aussi culturelle »

Les films sont aussi, comme nous l’avons vu, une façon de témoigner de l’expérience des Palestiniens. Loin de l’image fantasmée d’une « Palestine » uniforme, insister sur des quotidiens et des expériences plurielles permet de montrer la multiplicité du peuple palestinien, et aussi sa richesse, sans tenter de l’ériger nécessairement en martyr. En fait, ces films divers permettent de briser les images toutes faites que l’on peut avoir en tête lorsque l’on pense aux Palestiniens, et qui sont souvent entretenues par certaines organisations ou personnalités politiques : entre ceux qui considèrent les Palestiniens comme un groupe de dangereux terroristes (suite, notamment, à la seconde Intifada au début des années 2000) ou ceux qui ne les présentent que comme un peuple éploré et sans espoir, les concernés sont finalement victimes de clichés qui ne leur rendent pas justice.

L’art parlant des Palestiniens, et réalisé par des Palestiniens, il apparaît donc comme l’une des meilleures façons d’avoir une vision juste de ce qu’est leur réalité. Plusieurs artistes tentent donc de mieux transmettre leur culture, au-delà du contexte politique actuel du pays, afin que leur peuple ne soit plus défini seulement par ses tragédies : « l’occupation israélienne prend indéniablement une grande part dans l’art palestinien. (…) Néanmoins, une des raisons qui me pousse à chanter du folklore palestinien, c’est justement le fait de vouloir connaître la Palestine avant l’occupation israélienne. Je veux apprendre et connaître notre histoire avant tout ça. Je suis d’accord qu’il y a quelque chose de malheureux dans l’art palestinien, mais il y a aussi un rapport avec ce que les Européens veulent voir. Souvent, quand tu vas postuler dans les musées – pour pouvoir faire ton exposition – les musées ne veulent pas forcément voir l’art palestinien classique. Ils veulent voir la Palestine sous occupation. Peut-être qu’à travers le monde, on arrive seulement à voir la Palestine sous le regard de l’occupation. Après tout, c’est la réalité. C’est difficile de ne pas en parler, ni de l’exprimer. » expliquait ainsi la chanteuse Maya Khalidi dans un entretien.

Si le contexte de l’occupation israélienne est difficilement contournable, il y a une volonté exprimée par les artistes palestiniens de présenter leur culture non plus seulement par rapport à leur voisin, mais bien comme une culture ancienne et riche par elle-même, avec sa propre histoire et sa propre identité – une vision qui échappe souvent aux spectateurs européens, qui voient le pays seulement à travers le prisme du conflit. En ce sens, partager le cinéma palestinien, c’est présenter les Palestiniens sans passer par des filtres politiciens biaisés. On comprend donc l’importance du FCP, et sa volonté de rester présent, même en ligne, malgré le report de sa sixième édition.

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Maradona, héraut du peuple et icône pop de la révolution



Légende qui a marqué l’histoire de la Coupe du monde, de l’Argentine et du football comme personne d’autre, le « Pibe de Oro », le « gamin en or » des bidonvilles de Buenos Aires, nous a quittés. Un 25 novembre, soit quatre ans jour pour jour après Fidel Castro, qui était devenu son ami, son confident. Celui que l’on croyait immortel nous laisse ainsi orphelins de la joie qu’il savait communiquer, balle au pied, mieux que quiconque, de cette passion enfantine du ballon qui transparaissait à chacune de ses touches de balle, de cette folie maîtrisée qui devenait de l’art. Nul doute qu’il restera éternel, et qu’il conservera à jamais une place dans le cœur de celles et ceux avec lesquels il a partagé cette belle passion qu’est l’amour du football.

La main de Dieu lui a certes été tendue trop tôt cette fois-ci, à notre grand regret, mais Diego nous laisse un héritage considérable : celui d’une icône pop, d’un personnage romantique et engagé, et d’un footballeur hors normes, dans cet ordre. Celui d’un football populaire et festif, humain et addictif, dans lequel le peuple pouvait s’identifier à l’un des siens et retrouver, avec lui, sa dignité. Celui d’un temps où le ballon rond n’était pas encore aseptisé par des impératifs de rentabilité et de retours sur investissement, mais encore un objet de rêves et de passions, un jeu d’enfants qui, devenus grands, savaient rester insouciants mais toujours en quête du « beau geste » qui est par essence gratuit et généreux. Révolutionnaire autant par son style de jeu intuitif que par ses convictions en faveur du socialisme latino-américain, Maradona était devenu El Diego et même, pour les croyants de l’Église maradonienne, un demi-dieu. L’image de monsieur Tout-le-monde qu’il cultivait à travers une certaine simplicité se mêlait paradoxalement à son amour bien connu des voitures, des femmes et de la drogue. Retour sur la trajectoire de ce héraut du peuple, dont les failles ne le rendaient que plus humain encore, que plus attachant. Hommage de Léo Rosell et Pablo Rotelli.


L’enfant des bidonvilles devenu l’incarnation du « camp populaire »

Si Diego Maradona incarnait autant le peuple argentin, avec toutes ses contradictions, c’est qu’il en était lui-même issu. En effet, Maradona naît dans le quartier de Villa Fiorito, banlieue modeste située au sud du Grand Buenos Aires. Cinquième enfant, et premier garçon d’une famille de huit, il grandit dans un bidonville, et raconte à ce sujet, non sans humour, qu’il a « grandi dans une résidence privée… Privée d’eau, d’électricité et de téléphone. » Il touche également ses premiers ballons, à l’âge de six ans, dans les rues de Villa Fiorito, et dans le club de ce quartier, l’Estrella Roja.

Diego vouait alors un culte à Boca Juniors, le club des bidonvilles, éternel rival des millionnaires de River Plate. À huit ans, c’est toutefois Cebollitas, le centre de formation du club d’Argentinos Juniors, qui le repère, deux ans seulement avant d’apparaître dans son premier journal, Clarin. Le journaliste le qualifie alors de « pibe », annonçant que ce garçon a « la classe d’un futur crack ».

Maradona en 1970
Maradona en 1970.

Ses origines populaires jouent pour beaucoup dans la capacité d’identification des classes subalternes argentines, qui voient en Maradona certes un « enfant du pays », mais encore davantage l’un des leurs. Sa réussite est d’autant plus un modèle qu’elle ne l’a jamais empêché de rester fidèle à ses origines, et de continuer à défendre les intérêts des plus pauvres.

Cet ancrage social fort provoqua tout au long de sa vie des réactions contrastées, des passions articulées autour d’un schéma forgé en Argentine, la grieta, la fissure qui sépare les péronistes des antipéronistes, ceux qui s’identifient au « camp populaire » du reste de la « bonne société ». Celle-ci, éduquée, portègne, blanche, a le regard tourné vers l’Europe et les États-Unis, et rêve d’aller à Miami tandis que le gamin du bidonville a pour seul horizon el potrero, le terrain boueux où l’on joue chaque match comme une finale.

Une carrière à son image, généreuse et systématiquement au service du collectif

Maradona est le trait d’union d’un peuple comme il a été l’individu au service du collectif. S’il ne touche pas toujours le ballon, il organise, il prend des défenseurs avec lui, il dirige, il lie des stars mondiales et autour de lui, le collectif trouve tout son sens.

Alors qu’il joue son premier match professionnel quelques jours seulement avant son seizième anniversaire, et qu’il est sélectionné la même année pour la première fois avec l’équipe nationale, l’Albiceleste, Maradona attire les convoitises. River Plate lui propose alors un salaire astronomique, équivalent à celui d’Ubaldo Fillol, gardien légendaire et joueur le mieux payé du club à l’époque. Toutefois, les convictions et l’amour que Maradona portait au maillot le poussèrent à refuser l’argent de River Plate, et à signer plutôt dans son club de cœur, le rival Boca Juniors. D’ailleurs, lors du Superclásico qui a lieu deux mois plus tard seulement, Maradona livre une performance XXL et signe le deuxième but de cette large victoire 3 à 0, qui sonne comme une humiliation pour l’ennemi juré. La même année, il mène son équipe à la victoire du championnat argentin, en inscrivant un total de vingt-huit buts.

Peu après la Coupe du monde 1982, le FC Barcelone débourse la somme alors record de 1 200 millions de pesetas, équivalent aujourd’hui à sept millions d’euros, pour attirer en Catalogne le talent argentin. Il est à ce titre un artisan majeur de la victoire du club blaugrana lors de la Coupe du Roi en 1983, avant d’infliger une violente défaite au Real Madrid lors de la finale de la Coupe de la Ligue. À cette occasion, les supporters merengue se lèvent pour applaudir le joueur, vingt ans avant que le stade Bernabeu ne réitère ce geste face à un triplé de Ronaldinho.

Mais après avoir provoqué une bagarre générale face à l’Athletic Bilbao en 1984, et écopé de trois mois de suspension, il entame l’écriture des plus belles pages de sa carrière en signant à Naples, dont il deviendra une légende vivante. Lors de sa présentation, 80 000 supporters l’accueillent triomphalement au sein du stade San Paolo.

Maradona présentation Napoli
Diego Maradona lors de sa présentation à Naples, en 1984.

Alors que le club était la saison précédente à seulement un point de la relégation, cette arrivée est décisive pour le club qui renoue avec les premières places du classement, synonyme de qualification aux compétitions européennes. En 1986-1987, Maradona offre au Napoli le premier Scudetto de son histoire, avec en prime une Coupe d’Italie, doublé à nouveau réalisé en 1990. Le club populaire de Naples rivalise alors avec le puissant Milan AC mené par Baresi, Gullit ou encore Van Basten, à travers une opposition qui rappelle celle de David et Goliath.

Sa plus belle victoire : rendre sa dignité au peuple argentin

Toutefois, c’est avec l’équipe nationale argentine que Diego a acquis l’immortalité. Au début des années 1980, le pays a perdu la guerre des Malouines au profit du Royaume-Uni. En 1986, alors fraîchement sorti des années sanglantes de la dictature de Videla, le moral des Argentins était au plus bas. Cette année-là, la Coupe du monde est organisée en Amérique latine, au Mexique. Après avoir passé les phases de poules et les huitièmes de finale, l’Argentine retrouve l’Angleterre en quarts de finale, le 22 juin.

Le souvenir de la guerre des Malouines est alors omniprésent, y compris en tribunes. Le conflit s’est conclu quatre ans plus tôt par une victoire britannique. Sur le terrain, les Argentins remportent une revanche symbolique, menés par un numéro 10 auteur ce jour-là des deux buts les plus emblématiques de sa carrière, ayant marqué à jamais l’histoire du football. À la 51e minute, il devance de peu le gardien adverse et boxe du poing gauche le ballon aux fonds des filets.

L’arbitre valide ce but qui fera dire à son auteur, en conférence de presse, que le ballon a « été touché un peu avec sa tête et un peu avec la main de Dieu », baptisant ainsi ce but légendaire de façon aussi malicieuse que spirituelle. Un tel but, que certaines mauvaises langues ont assimilé à de la « triche », catalyse, à ce moment précis, cette logique de la revanche, ressentie plus qu’exprimée. C’est la dignité d’un peuple opprimé dans les relations internationales qui prend sa revanche contre l’impérialisme, et la dignité populaire devient alors éminemment politique.

Trois minutes seulement après, Maradona s’empare à nouveau du ballon et dribble la moitié de l’équipe anglaise pour enfin tromper le gardien en tirant pourtant dans un angle fermé. Ce deuxième but, à nouveau caractérisé par une combinaison de beauté, de magie et de débrouille, est commenté avec passion et larmes par le journaliste Victor Hugo Morales, et aussitôt qualifié par de « but du siècle ».

Il offre en même temps à l’Argentine son ticket pour la demi-finale contre la Belgique. Diego y marque à nouveau un doublé, avant de se qualifier pour la finale contre l’Allemagne. À son issue, le capitaine, artisan de ce triomphe, soulève la deuxième Coupe du monde de l’histoire du pays. Avec cinq buts et six passes décisives, il est logiquement élu meilleur joueur de cette compétition.

Héros du peuple et voyou désigné pour la bourgeoisie

Diego a mené son équipe nationale à la victoire, procurant à tout un pays plus de fierté nationale en un après-midi que la junte ne l’avait jamais fait. Il est également devenu l’incarnation vivante de la viveza criolla, la « ruse créole », cette intelligence populaire de la débrouille, forme d’empowerment qui consiste à passer entre les mailles du filet et à flirter en permanence avec l’illégalité.

Ce qui se joue, dans cette victoire sportive, est également du ressort du politique, à savoir la volonté de s’inscrire contre un ordre établi, contre une logique imposée par un groupe social au détriment des autres. C’est l’irruption de la plèbe dans la chose publique, à travers le sport et la ferveur populaire qu’il produit, ce qui induit nécessairement un enjeu démocratique de représentation du peuple.

Maradona CDM
Diego Maradona porté aux nues et brandissant la Coupe du monde, 1986.

Les réactions anti-maradoniennes sont alors situées sociologiquement du côté de la grande bourgeoisie argentine. La haine et le mépris moralisateur de cette dernière ne relèvent pas du hasard. De la même manière, l’amour et la passion que Maradona réveille sont profondément liés à la capacité d’identification des classes populaires à l’un des leurs, de telle sorte qu’ils débordent du terrain et du stade pour participer, avec lui, à un véritable raz-de-marée politique.

Si Maradona rapporte la Coupe du monde à un peuple meurtri par la misère et la dictature, ses aventures sexuelles et sa relation avec la cocaïne lui valent au contraire les critiques violentes et à charge de cette bourgeoisie qui voit en lui avant tout un villero, un habitant des bidonvilles. Lorsqu’elle s’empare de questions pourtant légitimes, ce n’est ainsi que pour mieux salir le pauvre, l’empêcher de revendiquer son droit à la dignité, lui aussi.

Heureusement, la réponse ne s’est pas fait attendre, et les courants associés au féminisme villero, populaire et pauvre, issu du lumpenprolétariat le plus exclu d’une société périphérique comme l’argentine, soutiennent Maradona. Aujourd’hui ils s’émeuvent de sa mort et l’immortalisent eux aussi.

Du Diego de Gloire à la dévotion de D10S, en passant par une longue Passion : l’itinéraire christique de Maradona

Néanmoins, les prestations sportives de Maradona se retrouvent trop rapidement éclipsées par ses frasques en dehors du terrain, notamment sa proximité avec certains membres de la Camorra, et surtout son addiction à la drogue et aux fêtes débridées. Car à la différence de Jésus, Maradona n’a pas su résister aux nombreuses tentations que la vie de superstar du football tend à ses rares élus. De nombreuses rumeurs et une pression médiatique croissantes furent le prélude à une longue descente en Enfer de cet ange déchu du football. Tombé en disgrâce à la suite d’un test positif à la cocaïne, il est transféré à Séville, puis rejoint rapidement son pays natal, où il finit sa carrière, dans son club de cœur, Boca Juniors.

Malgré cette fin de carrière frustrante, et sans doute injuste au regard de son talent, Maradona a laissé derrière lui une marque ineffaçable dans les clubs qu’il a fréquentés, et a reçu à ce titre les hommages d’un dieu vivant de la part de ses fidèles. À Naples, le numéro 10 a été retiré à la suite de son départ. Le stade d’Argentinos Juniors, où il a fait ses débuts en tant que professionnel, a été rebaptisé stade Diego Maradona, tandis que les statues, les graffitis et les fresques murales essaiment dans la ville des Azzuri, comme en Argentine. Maradona est ainsi devenu une icône, imprégnant la culture populaire argentine, napolitaine et plus largement mondiale, inspirant de nombreuses chansons, des films et autres œuvres d’art.

Ses nombreuses représentations christiques, la tête ceinte d’une auréole voire les bras en croix, sont une expression prégnante de cette adoration rituelle pour un personnage mêlant, à l’image du Christ, une dimension humaine, qui le rend mortel attachant, et une dimension divine, qui le rend immortel et fascinant, pouvant justifier dès lors qu’il soit l’objet d’un culte.

Cette dévotion a même mené à une forme d’institutionnalisation, certes en partie burlesque, avec la création à la fin des années 1990 de l’Église maradonienne, qui compte près de 100 000 adeptes à travers le monde. Selon son calendrier, nous sommes ainsi en l’an 60 après D.M. Le Noël maradonien est célébré le 30 octobre, jour de l’anniversaire du divin joueur, et les Pâques maradoniennes ont quant à elles lieu à une date fixe, le 22 juin, jour de la mystique « main de Dieu », miracle dûment honoré. Après tout, Pier Paolo Pasolini ne disait-il pas que « le football est la dernière représentation sacrée de notre temps » ?

Ces références bibliques et religieuses peuvent bien sûr paraître étonnantes dans nos sociétés sécularisées. Toutefois, si cette idolâtrie est si forte en Amérique latine, et que le christianisme y constitue toujours un facteur d’identification populaire majeur, c’est notamment en raison de l’imprégnation de la théologie de la Libération qui y est née. Cette lecture de l’Évangile considère en effet que « le Christ est le premier et le plus grand des révolutionnaires », pour paraphraser Hugo Chávez, et que la religion est un facteur d’émancipation des peuples opprimés, à rebours de la conception athée et marxiste de la religion dénoncée comme étant « opium du peuple ».

Sa foi catholique n’a d’ailleurs pas empêché Maradona de critiquer le pape Jean-Paul II qui se trouvait incapable de concilier l’opulence du Vatican avec la pauvreté dont souffrent de nombreux catholiques dans le monde entier, rappelant ainsi des principes fondateurs de l’Évangile, en termes de lutte contre la pauvreté. Au contraire, ses liens avec le pape François, très apprécié par les milieux populaires argentins, furent extrêmement chaleureux : lors de sa visite au Vatican, après que le pape l’a pris dans ses bras, Maradona déclara même que la dernière personne qui l’avait pris dans les bras de cette manière était son père.

Un soutien zélé au socialisme latino-américain et à l’anti-impérialisme

Son engagement politique en faveur de la classe ouvrière et de ses intérêts l’a mené à affirmer son soutien à de nombreux leaders de la gauche latino-américaine, au risque de déplaire à certains. Il a ainsi dédié son autobiographie au peuple cubain, et s’est même fait tatouer Fidel et le Che sur son corps, dévoilant fréquemment et avec fierté ces tatouages. De fait, dès 1987, alors au sommet de sa gloire avec Naples et l’Albiceleste, il se rend à Cuba, où il noue une relation de confiance avec Castro, avec lequel il échange notamment sur le Che qu’il admire tant. Cette amitié se traduit par de nombreux séjours dans l’île, notamment pour soigner son addiction à la cocaïne, en 2004. Présent lors des funérailles du « líder máximo », en 2016, l’idole des terrains va jusqu’à déplorer à cette occasion la perte d’un « second père ».

Maradona Castro
Diego Maradona portant un t-shirt du Che en compagnie de Fidel Castro en 2006.

Très proche également d’Hugo Chávez, fondateur de la « révolution bolivarienne » vénézuélienne, il s’était rendu avec Evo Morales, futur président de la Bolivie, au « sommet des peuples » organisé en 2005, lors duquel il avait notamment déclaré : « Je suis fier, en tant qu’Argentin, de pouvoir monter dans ce train pour exprimer mon rejet à l’égard de cette poubelle humaine que représente Bush. Je veux que tous les Argentins comprennent que nous luttons pour la dignité », tandis que Chávez l’invita sur scène lors de son discours, au cri de « Vive Maradona, vive le peuple ! », repris par la foule.

Au cours de la campagne présidentielle de mai 2018, il était allé jusqu’à « mouiller le maillot » en participant au dernier meeting de Maduro à Caracas, déclarant à la tribune qu’il se considérait comme son « soldat ». À la suite du coup d’État mené par Juan Guaidó, et alors qu’il était entraîneur de l’équipe mexicaine des Dorados de Sinaloa, Maradona a même écopé d’une amende par la fédération de football du Mexique pour manquement à la « neutralité politique et religieuse ». En effet, le 31 mars 2019, il avait tenu à « dédier ce triomphe à Nicolás Maduro et à tous les Vénézuéliens qui souffrent », et en avait profité pour critiquer vertement Donald Trump, estimant que « les shérifs de la planète que sont ces Yankees croient qu’ils peuvent nous piétiner parce qu’ils ont la bombe la plus puissante du monde. Mais non, pas nous. Leur tyran de président ne peut pas nous acheter ».

De telles prises de position détonent forcément dans l’univers de plus en plus aseptisé du football. Alors que certains footballeurs brésiliens, comme Neymar, Ronaldinho, Rivaldo, ou Cafu, s’étaient toutefois risqués à apporter publiquement leur soutien au candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, notamment en raison de leur foi évangéliste partagée, Maradona soutenait au contraire l’ancien président socialiste Lula.

Diego s’inscrit ainsi dans la grande tradition des leaders populistes latino-américains. Sa politique s’appuyait en effet davantage sur l’émotion et les affects que sur la nuance. Le culte politique de Diego s’est d’ailleurs construit sur cette réputation, de telle sorte qu’il jouit d’un niveau de popularité qu’aucun politicien actuel ne pourrait espérer atteindre. Tout comme chaque parti en Argentine essaie de revendiquer l’héritage de Juan Perón, chaque gouvernement a essayé de ramener Maradona dans son giron, sachant qu’il amènerait les masses avec lui.

Bref, sa ligne est claire. Que l’on soit d’accord avec lui ou pas, Maradona défend ses positions envers et contre tous, et ce, jusqu’à son dernier souffle. Cela lui vaut, une nouvelle fois, l’amour inconditionnel des secteurs populaires qu’il incarne et le mépris de ses détracteurs qui sont, sans surprise, bien éloignés socialement des premiers.

De la ferveur populaire au deuil national et planétaire

Les scènes de dévotion spontanée dont les images témoignent depuis l’annonce de la mort du Pibe de Oro ainsi que l’annonce par le gouvernement argentin de trois jours de deuil national sont à la hauteur de l’émotion qu’il a su transmettre à ses adorateurs, balle au pied et en-dehors du terrain, par ses prises de positions en faveur des plus humbles.

Les orphelins de Diego sont les mêmes descamisados d’Eva Perón qui ont pleuré sa mort. En face d’eux, ceux qui ont trinqué au slogan de « vive le cancer » — Eva Perón est décédée d’un cancer du sein — sont les mêmes qui condamnent Maradona sur les réseaux sociaux, qui ne respectent pas la douleur populaire et qui attaquent un adversaire endeuillé. Incapables d’aimer ses propres icônes, de se fédérer autour d’un facteur positif, l’opposition ne peut que se rassembler autour de la haine de tout ce qui est populaire, représenté par la gauche latinoaméricaine, incarné dans le prolétariat et les classes populaires. Dans ce gamin qui jongle, cet autre qui vend des glaces au feu rouge, cette prostituée ou ce mendiant. En un mot, la plèbe. Diego Armando Maradona fut un formidable héraut de la plèbe et l’intelligentsia ne le supportait pas.

Cette même plèbe qui fut visée par les premières politiques néolibérales de la dictature de Videla, massacrée par le génocide caché que Rodolfo Walsh a dénoncé dans sa célèbre lettre ouverte à la Junte, et qui lui valut la mort. Issu du même milieu, Maradona ne peut qu’embrasser les Mères de la Place de Mai, dont les fils ont combattu avec courage et détermination cette dictature qui les a condamnés à une misère structurelle. Si l’on peut avoir a priori du mal à comprendre pourquoi une star mondiale du football s’émeut lorsqu’elle prend dans ses bras une femme au voile blanc, le concept de « camp populaire » rend cohérente et intelligible cette réalité. Les éléments qui le composent tissent un lien émotionnel, presque charnel, les uns avec les autres, pour faire peuple vis-à-vis d’ennemis communs, telles que la Junte et les puissances impérialistes qui la soutiennent.

Si on pleure à Naples un étranger devenu familier, et dans le monde, une figure insoumise et un joueur magistral, on ressent en Argentine, et plus largement en Amérique latine, que l’un des piliers fondamentaux sur lesquels se sont construites les identités individuelles et collectives vient de s’effondrer. « Je sens qu’une partie de mon enfance vient de mourir » déclare l’un des portègnes venus lui rendre un dernier hommage à la Place de Mai. Un autre, pour se consoler, estime que « Dieu a plus besoin de lui que nous », justifiant ainsi son rappel à la droite du Père. Sa mort l’immortalise en même temps qu’il nous rend tous plus mortels. « Avec Maradona on meurt tous un peu », déclare un représentant de l’un des mouvements d’entreprises récupérées par ses travailleurs.

Les chants de fidèles venus lui rendre un dernier hommage témoignent également de cet amour du peuple pour Maradona. Que ce soit en entonnant à l’unisson « Diego, querido, le peuple est avec toi » ou « Diego est ma vie car c’est la joie de mon cœur », la foule offre ainsi des images émouvantes qui révèlent la puissance unificatrice et mobilisatrice de cet homme du peuple, dont le charisme et l’engagement sont pour beaucoup dans l’aura qu’il avait auprès d’eux. Un autre slogan, repris notamment sur les réseaux sociaux par l’entraîneur catalan Pep Guardiola, insiste davantage sur la générosité de Maradona dont le peuple se dit reconnaissant, en déclarant que « ce qui importe, ce n’est pas ce que tu as fait dans ta vie, mais ce que tu as fait dans la nôtre ».

Dans sa grandeur et dans sa chute, El Diego incarne cette notion de peuple si difficile à définir académiquement mais si présente dans l’esprit de chacun qui s’y identifie. Il est à la fois celui qui offre à tout un pays une Coupe du monde, celui qui remporte un championnat avec Boca Juniors et celui qui frôle la mort à la suite d’une overdose de cocaïne. L’icône plébéienne ne peut être qu’à l’image, pour le meilleur et pour le pire, de ceux qu’il reflète. Humains. Réels. Loin de l’esthétique bourgeoise dont raffolent certains secteurs socio-économiques en Argentine, Maradona transcende les catégories morales, nécessairement situées, qui ont façonné son époque, et qui manquent cruellement à la nôtre.

Défendre l’héritage de Diego, c’est défendre un football populaire et humaniste

C’est justement cette part d’humain, d’instinct, de folie et de magie, qui se perd dans le football mondialisé. Avec Maradona, un monde disparaît encore un peu plus, celui du football comme on l’a tant aimé, populaire et festif, capable d’exalter tout un peuple à travers des émotions partagées et une dignité retrouvée. Le besoin de rentabilité des joueurs, pensés comme des machines dans lesquelles investir — pour vendre des maillots, obtenir des parts de marché, des droits TV — et des marchandises à échanger sur le marché des transferts, a mené à une forme d’uniformisation des profils et du jeu, de plus en plus mécanique et de moins en moins instinctif. Avec la hausse tendancielle du niveau athlétique et les évolutions technologiques type VAR, l’assistance vidéo, les joueurs ressemblent de plus en plus à leurs avatars des jeux-vidéos FIFA ou PES, et non plus l’inverse.

Ce qui fait le plaisir du jeu, et l’intérêt de ce sport, c’est pourtant sa part d’incertain, ce facteur humain qui permet à la fois les coups de génie et les « boulettes ». Le football est d’autant plus moral qu’il est parfois injuste, et de cette injustice peut alors naître un sentiment d’injustice, des affects et de la colère mobilisables dans le champ politique. Albert Camus aimait à dire : « Tout ce que je sais de la morale, c’est sur les terrains de football et sur les planches de théâtre que je l’ai appris, et qui furent mes véritables universités. »

Ces propos entrent parfaitement en cohérence avec « l’homme révolté » que fut Maradona, humaniste et romantique, avec ses parts d’ombre et de lumière. Notons d’ailleurs que les deux personnages partageaient des origines populaires que le football a su transcender, en leur donnant, à travers la liberté poétique des dribbles, des jongles et des accélérations, une manière à eux de s’émanciper de l’ordre établi, et d’étouffer le silence déraisonnable du monde.

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Loi ASAP : un coup fatal pour l’Office Nationale des Forêts ?



Le projet de loi d’Accélération et simplification de l’action publique (ASAP) a été adopté le 28 octobre dernier par l’Assemblée nationale et le Sénat. Le texte contient de nombreux articles aux contenus flous et prévoit notamment de simplifier les démarches d’implantation de sites industriels, de réduire la participation citoyenne ainsi que de progressivement privatiser les effectifs de l’Office national des forêts (ONF). Pourtant, dans un contexte de réchauffement climatique et d’érosion de la biodiversité, l’ONF pourrait avoir un rôle important dans la protection des forêts domaniales et communales françaises.


Un nouveau pas vers la privatisation de l’ONF

Le 3 novembre dernier, 78 députés ont déposé un recours devant le Conseil constitutionnel afin d’invalider plusieurs dispositions du projet de loi ASAP. L’article 33 de cette loi est un de ceux posant problème car il prévoit d’autoriser le gouvernement français à légiférer par voie d’ordonnance pendant 18 mois afin de modifier le fonctionnement de l’ONF. Le pouvoir pourra alors « modifier les dispositions du code forestier relatives à l’Office national des forêts afin d’élargir les possibilités de recrutement d’agents contractuels de droit privé et de leur permettre de concourir à l’exercice de l’ensemble des missions confiées à l’office, y compris la constatation de certaines infractions  ». Des salariés d’une structure privée pourraient donc se voir attribuer des pouvoirs de police.

« En transformant l’ONF en entreprise, l’État va-t-il pouvoir mettre en place des politiques environnementales novatrices et ambitieuses par le biais d’une organisation qui est encouragée à améliorer sa rentabilité de ces activités concurrentielles ? » Raphaël Lachello

L’institution comprend déjà 43 % de salariés sous statut privé et le taux de remplacement des fonctionnaires n’est que de 64 %, c’est à dire que seuls 2 départs sur 3 sont remplacés. A cela s’ajoute la baisse globale des effectifs qui sont passés de 15 000 travailleurs en 1985 à moins de 9000 aujourd’hui. Les territoires les moins « rentables », à comprendre comme ceux qui ne produisent pas beaucoup de bois à l’instar des régions montagneuses, ont le plus souffert de ce manque de moyens.

L’ONF : retour sur plus d’un demi-siècle d’histoire

L’ONF a été créée en 1964 par Edgard Pisani, alors ministre de l’Agriculture, et succède à l’Administration des eaux et forêts, la plus vieille administration française. Ce changement de statut est un premier pas vers la lente privatisation de l’institution : cette dernière doit dorénavant s’autofinancer par sa principale source de revenus, la vente du bois, et reçoit des subventions de l’État pour s’occuper des forêts domaniales et communales. La baisse des cours du bois depuis 10 ans n’a fait que creuser le déficit de l’institution. Sa dette totale est évaluée à plus de 450 millions d’euros et son déficit structurel à plus de 55 millions d’euros. Dans les années 1970, le chiffre d’affaires généré par la vente de bois des forêts gérées par l’ONF était d’environ 476 millions d’euros et a aujourd’hui été divisé par deux. Parallèlement à ce phénomène, l’État subventionne de moins en moins l’organisme. Contacté, Raphaël Lachello, historien de l’environnement, nous confirme ainsi que « la contribution compensatoire de l’État pour la gestion des forêts des collectivités diminue. Elle était de 144 millions d’euros sur le contrat 2012-2016 tandis que sur celui de 2016-2020 elle était de 140,4 millions ».

Le contrat d’objectifs et de performance 2016-2020 de l’ONF stipule que, « conformément aux recommandations de la Cour des comptes (rapport de juin 2014) et aux engagements pris par le Gouvernement, l’ONF maîtrisera son endettement ». Cette pression financière contraint l’ONF à réduire drastiquement ses coûts et à réajuster le nombre de ses employés. Condamnée par son manque de deniers, l’organisation a mené à plusieurs reprises des opérations financières douteuses et fait souvent appel à des fonds privés. L’institution reçoit ainsi plus de 1,5 million d’euros de dons par an. Même si ce chiffre ne représente pas une énorme part du budget global de l’ONF, il va être amené à prendre de plus en plus d’importance au fil du temps. La quarantaine de mécènes de l’organisation, souvent de grosses multinationales comme HSBC ou Total pour n’en citer que deux, s’offrent ainsi une communication « green-washing » à bas prix.

Ce manque de moyens est également source de mal-être pour les employés de l’ONF. Plus de 50 travailleurs de l’organisation se sont ainsi suicidés depuis 2002. Au sein de l’organisme, beaucoup dénoncent l’impossibilité de répondre aux différentes missions confiées à l’ONF, telles que la protection des sols ou de l’environnement. Le manque d’effectifs et de moyens recentre en effet principalement l’ONF vers la coupe du bois. Plusieurs manifestations ont ainsi éclaté dans toute la France depuis plusieurs années. En 2017, l’intersyndicale représentant les personnels de l’ONF avait décidé de démissionner de plusieurs instances de décisions de l’institution afin de protester contre la dégradation de leurs conditions de travail.

Le rôle que pourrait jouer l’ONF contre le changement climatique

Le réchauffement climatique est une menace durable et réelle pour les forêts françaises. La multiplication des sécheresses depuis plusieurs années est un véritable défi pour les forestiers. En effet, en période de raréfaction de l’or bleu, les arbres deviennent de plus en plus fragiles et des bulles d’air peuvent apparaître dans leur colonne d’eau, conduisant à leur mort.  Ces végétaux, du fait de leur fragilité accrue, deviennent moins résistants aux prédateurs. Il existe de plus en plus d’exemple de « forêts mortes » à cause de parasites. La forêt de Compiègne a ainsi été à plusieurs reprises en partie détruite du fait d’invasions de hannetons. Ces multiples phénomènes, dont la liste n’est ici pas exhaustive, conduisent à une instabilité accrue des arbres et des êtres vivants dépendants de ces derniers (champignons, insectes…). La biodiversité française risque ainsi d’être grandement impactée par les crises climatiques que nous traversons. Autre phénomène préoccupant : les arbres ont tendance à fermer leurs stomates (pores) en période de sécheresse, et jouent alors moins leur rôle de séquestreurs et de stockeurs de carbone. Ces phénomènes risquent de se reproduire et de s’aggraver dans un futur proche : le mois de juillet a été le plus sec depuis 1959 et le plus chaud de l’histoire.

L’ONF aurait pourtant un énorme rôle à jouer pour pallier certains effets du changement climatique. L’organisme a une longue tradition d’étude des sols et mène de plus en plus d’expériences afin de tester la résistance des arbres à certains aléas climatiques. Des forestiers ont, par exemple, planté des espèces d’arbres provenant de Turquie et du Sud de la France en Bourgogne-Franche-Comté afin d’anticiper les hausses de température à venir dans la région. L’ONF pratique en outre des coupes de bois plus respectueuses de l’environnement que celles opérées dans les forêts gérées par le privé. En effet, contrairement à l’ONF qui peut se permettre d’avoir une vision sur le long-terme, les acteurs privés font souvent pousser des forêts en monocultures, où les arbres poussent en moins de 30 ans et dont la parcelle entière subit une coupe-rase afin de maximiser les rendements. Cette pratique pose pourtant de nombreux problèmes environnementaux. Une récente étude dans la Science of the total environnement montre ainsi que les forêts aux contenus homogènes résistent moins bien aux différents aléas causés par le réchauffement climatique. La préservation de l’environnement dans les forêts est une des prérogatives de l’organisme. Pourtant, Raphaël Lachello interroge : « en transformant l’ONF en entreprise, l’État va-t-il pouvoir mettre en place des politiques environnementales novatrices et ambitieuses par le biais d’une organisation qui est encouragée à améliorer sa rentabilité de ces activités concurrentielles ? ».

Une remise en cause de la convention citoyenne pour le climat

Après l’utilisation de multiples jokers pour bloquer trois propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat (CCC) et son refus d’organiser un moratoire sur le déploiement de la 5G, Emmanuel Macron est en passe de trahir une nouvelle fois ses promesses. Le compte rendu de la CCC indique clairement qu’il est « impératif de pérenniser l’existence de l’Office national des forêts et d’en augmenter ses effectifs ». Le document insiste également sur le fait que l’organisme doive « rester public pour en garantir une gestion nationale et indépendante de tout intérêt financier privé ». Le projet de loi d’Accélération et Simplification de l’Action Publique (dont on relève l’indécence de l’acronyme ASAP) est une évidente duperie du pouvoir politique qui fragilise non seulement l’ONF, mais également l’État français. Raphaël Lachello fait ainsi remarquer « qu’une fois [ce] type d’institutions privatisées, l’État perd ses connaissances et son savoir-faire, réduisant ainsi son pouvoir d’action ». L’idéologie néolibérale guidant les politiques publiques depuis plusieurs décennies nous prive une fois de plus d’un utile levier pour préserver nos biens communs.

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Eduardo Angarica : du contre-espionnage à la littérature



Eduardo Angarica est écrivain cubain et professeur d’ateliers littéraires, diplômé en droit et ancien militaire dans la spécialité du contre-espionnage. Créateur du programme « Cours Réguliers d’Ateliers Littéraires », il a publié : Cuba ; Siete cuentos (Letra D ’Kmbio, 2020),La Habana intangible (Letra D ’Kmbio 2019), ainsi que El príncipe de los traviesos (Guantanamera, 2017) et Narrador de mentiras (Letra D’ Kmbio, 2017). Il a gagné la bourse littéraire La enorme hoguera en 2018. Entretien traduit par Nubia Rodríguez, Maïlys Baron et Nikola Delphino. 


LVSL – Votre nouveau livre, La Habana es mi sexo, publié en Espagne, est l’un de vos premiers ouvrages publiés en Europe. Que voulez-vous dire à vos futurs lecteurs ? 

Eduardo Angarica – J’invite les nouveaux lecteurs à accueillir ce nouveau livre et qu’au moment de la lecture, ils se prédisposent, si possible, à ressentir. Je dis ceci parce que je crois que nous sommes à une époque où tout demeure superficiel. Il y a tellement de nouvelles choses à découvrir que nous oublions de faire un véritable exercice de lecture, d’appréciation, et d’écoute. Nous agissons donc par intuition, nous posons le regard sans éveiller les sens. Je conseille aux lecteurs d’être positivement prédisposés à ressentir avec ce livre, qu’ils s’impliquent et s’identifient aux histoires que raconte La Habana es mi sexo.

LVSL – Comment est née l’envie d’écrire pour vous ? 

E.A. – Il y avait déjà une prédisposition en moi. Depuis mon enfance, je ressens ce besoin presque irrépressible d’écrire. Je sentais que j’avais quelque chose à dire et j’ai trouvé que le meilleur moyen de m’exprimer était tout simplement l’écriture. Je n’ai aucun souvenir du moment où tout ce processus a commencé, mais s’il s’agit de mes débuts dans la littérature, je dirais que c’était lors de mon adolescence, lorsque j’ai découvert ce monde complexe. Toutefois, l’écrivaine J.K. Rowling a simplifié les choses avec sa saga Harry Potter. Elle m’a influencé de deux manières : d’abord, grâce à ses livres j’ai su ce que je voulais devenir ; ils m’ont fait découvrir ma vraie vocation dans la vie (ce qu’aucun enseignant de l’école, ni ma famille n’ont pu m’apprendre). Deuxièmement, elle m’a donné un modèle à suivre. J’ai imité Rowling, j’ai réfléchi à la façon dont elle avait créé ce monde magique qui me fascinait complètement.

Donc, à l’aide de la lecture, j’ai commencé à écrire une sorte de Harry Potter cubain. En l’occurrence, le personnage était une fille qui émanait de l’imaginaire des livres de Rowling. Depuis, je n’ai pas cessé d’écrire et d’inventer des histoires. Ce que j’ai publié n’est pas de la fantaisie, mais cela a été le point de départ de ma carrière. Dans la suite, grâce à Gabriel García Márquez, j’ai trouvé une autre façon d’écrire de la fantaisie. Enfin, j’étais influencé par un écrivain français, Gustave Flaubert. Il suffit de lire Madame Bovary pour comprendre les raisons pour lesquelles je l’ai imité. Je suis toujours persuadé qu’imiter est une bonne ressource. Comme le dit l’expression ancienne, qui est presque un axiome de la littérature : qu’est-ce qu’un bon livre sinon une imitation d’un autre bon livre ?

LVSL – Dans votre travail, vous traitez de sexualité. Pourquoi une telle importance accordée à ce thème ? 

E.A. – La sexualité a laissé des traces importantes dans mon expérience. En tant qu’homosexuels, nous sommes inévitablement marqués d’un sceau à cause de notre sexualité. La raison en est que nous sommes séparés du reste du monde dès le début. Cette séparation et cette discrimination, que nous devons considérer comme normales, nous apprend que notre orientation sexuelle est la cause de nos maux ou de nos biens. Dès le plus jeune âge nous abordons le sujet de la sexualité. De même, nous sommes forcément tentés de découvrir pourquoi notre sexualité est un problème. Ainsi, comme beaucoup d’autres, j’ai expérimenté la sexualité à un âge précoce. L’interdiction qui pesait sur mes actes a donné une place importante à la sexualité dans ma vie.

Je me souviens qu’à l’époque où je réprimais encore ma propre sexualité, un écrivain qui faisait partie du cercle que je fréquentais à La Havane a dit : « quand tu vois un homosexuel heureux, tu vois un cadavre » (c’est un fait, il existe des intellectuels stupides). Cette déclaration m’a bouleversé, je l’ai pris comme une attaque personnelle. Mais je savais qu’il y avait d’autres homosexuels réprimés parmi nous, peut-être l’auteur de la phrase lui-même. À partir de ce jour-là, j’ai décidé, d’une part, de ne plus me modérer, de trouver un moyen de contester ma peur de la discrimination et de vivre mon homosexualité librement. Et d’autre part, de montrer qu’une personne LGBT peut et doit être heureuse, comme les autres. Alors, j’ai commencé à écrire sur les problématiques homosexuelles. Je me souviens que j’ai écrit de nombreuses histoires que je n’ai jamais partagées, à l’époque. Il s’agissait d’histoires qui portaient sur les homosexuels, sur leur chance d’aimer, d’être reconnus et acceptés, ainsi que sur le sexe non censuré entre hommes. Je me réjouissais d’écrire sur la question de l’érotisme. Enfin, s’il y a quelque chose pour laquelle je veux que l’on se souvienne de moi, c’est pour parler des aspects positifs de l’homosexualité. 

LVSL – Avant de débuter dans le monde de la littérature, vous étiez l’une des personnes en charge du contre-espionnage dans votre pays. Cette expérience militaire a-t-elle une influence dans votre œuvre aujourd’hui ?

E.A. – À Cuba on l’appelle contre-intelligence. J’ai été formé pendant 5 ans pour découvrir, prévenir et combattre les ennemis de l’État cubain. Nous voyons comme ennemis d’abord les agences d’espionnage internationales, comme la CIA ou le Mossad. Nous considérions également comme ennemis certains acteurs internes du pays. Fondamentalement, toute personne qui ne partage pas l’idéologie du Parti communiste était un ennemi interne, combattu par les services de sécurité de l’État comme ils sont aussi désignés.

Aujourd’hui, je me rends compte que cette expérience a été structurante dans ma vie, car c’est ici que je suis devenu conscient de ce qu’était réellement le système où nous vivions, nous, Cubains. À partir d’un moment, j’ai compris que nous ne pouvions plus continuer à voir la liberté de pensée comme une menace. Le changement a bien sûr été énorme. Je suis passé du suivisme aveugle, d’une foi dans un Dieu de chaire et d’os, au point de me former comme défenseur armé de ce Dieu, à un athéisme intransigeant.

Je ne crois plus beaucoup au système qui règne dans mon pays, mais je vois aussi ce que nous avons en face : un blocus étasunien qui fait souffrir nos familles depuis plusieurs décennies et qui est un crime. Nous avons été nombreux à souffrir de la « période spéciale ». [La période qui s’étend de la chute de l’Union soviétique au début de la décennie 2000. Pendant dix ans, Cuba se retrouve isolée face aux États-Unis, et est étouffée par l’embargo que suit toute l’Amérique latine. L’élection d’Hugo Chávez au Venezuela inaugure une nouvelle ère qui permet à Cuba de sortir de la « période spéciale » ndlr] Je reconnais aussi les réussites de mon pays en matière éducationnelle et dans le domaine de la santé. Cuba n’est ni blanche ni noire, elle est métisse, et cela s’applique également à la politique. Mais aujourd’hui, je fais davantage confiance aux jeunes, à leurs désirs, à leurs aspirations et leurs rêves. Le contre-espionnage reste présent, comme une autre marque de ma vie qui s’exprime dans mes écrits, et je crois qu’elle restera tant que j’aurais du sang dans mes veines et de l’encre dans mon encrier.

LVSL – Que représente la figure de Fidel Castro dans votre livre ? 

E.A. – Je vais vous répondre avec une brève histoire : c’est l’histoire d’un garçon qui admirait son père plus que n’importe quel homme. Pour ce garçon, tout sacrifice au nom et en faveur de son père en valait la peine, même si cela pouvait mettre sa vie en danger. Mais lorsqu’il a grandi, il a commencé à découvrir que son père n’avait pas toujours raison. La vie lui a appris que la vérité est toujours une construction qui se sert de nombreuses réalités. Il a pris conscience que son père n’était plus un exemple moral à suivre, qui s’accrochait au pouvoir, qui pouvait avoir tort. Soudainement, ce jeune garçon s’est trouvé confronté à une cruelle désillusion : découvrir le vrai visage de son idole. Il a mis longtemps à surmonter la perte de son père, et de l’illusion. Ce jeune garçon incrédule espère pouvoir pardonner à son père et se pardonner à lui-même.

LVSL – Vos œuvres parlent de Cuba, pourtant vous en êtes loin. Cette distance a-t-elle une signification ? 

E.A. – Je suis un Cubain irrémédiable, j’aime mon pays comme moi-même. Je n’adhère pas à cette phrase que brandissent tant d’écrivains qui disent : « ma patrie est ma langue ». Pour moi, ma patrie est sans le moindre doute Cuba. Je dois à ce pays chaque centimètre de ma personne. Je remercie cette terre pour chaque mauvais et bon moment que j’ai vécu. Mon rêve est de faire quelque chose qui puisse aider mon pays à devenir une meilleure terre pour ses enfants de naissance et de cœur.

Alors, être loin de Cuba signifie être loin de mon centre d’inspiration, c’est une mutilation consciente que j’ai effectuée pour me permettre de découvrir d’autres choses, pour me permettre de mieux comprendre mon pays à distance, et pour me prouver à moi-même que je peux faire certaines choses que, dans les conditions d’aujourd’hui, je n’aurais pas pu faire. Par exemple, publier mes livres. Tout ce que j’ai publié jusqu’à aujourd’hui, je l’ai publié à l’extérieur de mon pays. Là-bas, il n’y a pas de place pour certains écrivains.

En étant loin de Cuba, j’entrevois une double conséquence sur ma vie. Une mauvaise qui est le mal de ma patrie – même si jusqu’à maintenant j’ai pu y retourner quand je voulais. Et une conséquence positive qui est de pouvoir observer mon pays depuis l’étranger. Sortir de ma peau de Cubain et simuler que je suis un de ces étrangers qui nous rend visite pendant cinq jours. Être ici en France est comme faire cet exercice de compréhension, qui consiste à m’éloigner et à m’observer en silence, à essayer de comprendre ce qui arrive, comment cela arrive et pourquoi cela arrive.

LVSL – Comment se déroule le processus d’écriture de vos livres ? 

E.A. – La Habana es mi sexo, c’est la solution à un problème qui a été présent dans ma vie créative. Un jour, j’ai écrit une histoire en pensant qu’elle deviendrait un roman, mais sur la route je n’avais plus de récit. Ensuite j’ai commencé à écrire une autre histoire, complètement différente, ou du moins c’est ce que je croyais. Et il lui est arrivé la même chose. Puis une autre est arrivée et je l’ai laissée à l’abandon à nouveau, et ainsi se répétait le cycle.

Jusqu’à ce qu’un jour, en plein milieu d’une période vaseuse de ma vie, je me suis rendu compte, en lisant ces fragments d’histoires qu’il y avait un quelque chose qui les reliait, qui les réunissait, et ce quelque chose était La Havane. Comme si ce n’était pas assez, je revenais d’un projet important intitulé « La Havane intangible », une exposition que j’ai faite avec mon mari au Chili et à Cuba, dans laquelle on mélangeait ses photos et des petits contes de ma plume, dédiés à la ville pour ses 500 ans, et qui comptait, avec la participation de notre cher et regretté Eusebio Leal, historien de la ville. Bien sûr, La Havane était déjà transformée en matériel pour mon écriture, c’était le propos caché dans tout cet ossuaire d’histoires non terminées. Ainsi est née l’idée de former un livre qui s’est formé de lui-même en marge de ma conscience.

Vous allez rencontrer plusieurs personnages qui évoluent dans la ville. Chacun a une histoire qui tourne autour de La Havane : une Havane futuriste, une Havane où les choses sont différentes, où l’on ne parle quasiment plus de La Havane d’aujourd’hui. Plusieurs sont les marques littéraires qui caractérisent mon registre ; je parle de sexe, de contre-espionnage, de Fidel, de Cuba, je parle même un peu de fantaisie et en particulier, maintenant que j’y pense, je parle aussi de moi.

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Iran contre Arabie saoudite : l’illusion d’un conflit religieux



Le 3 janvier 2016, l’Arabie saoudite et l’Iran annonçaient une rupture diplomatique. Bien que soudaine, cette dégradation des relations entre les deux grandes puissances de la région n’a pas pour autant été perçue comme un coup de tonnerre ; les rapports qu’entretenaient Ryad et Téhéran étaient en effet loin d’être au beau fixe, les deux États s’opposant sur le plan politique et religieux, dans une région minée par les conflits confessionnels. Doit-on, dès lors, présenter la guerre froide que se livrent l’Arabie saoudite et l’Iran comme une rivalité d’ordre religieux ? Si la variable confessionnelle ne doit pas être négligée, elle est loin d’être le principal paramètre expliquant l’antagonisme entre les deux puissances régionales. Sous couvert d’une apparente lutte opposant le sunnisme au chiisme, le conflit entre l’Arabie saoudite et l’Iran est avant tout géopolitique, les deux États se livrant une véritable guerre d’influence dans la région.


AUX ORIGINES DU SCHISME DE L’ISLAM

À la mort du Prophète Mahomet en 632, la question de sa succession se pose. À la suite de quelques dissensions d’ordre politique, une véritable guerre civile éclate en 655. Pour les sunnites, défenseur de la sunna — la tradition —, le premier successeur du Prophète n’est autre qu’Abou Bakr, fidèle compagnon de Mahomet, nommé calife à la disparition de ce dernier. Pour les chiites, il s’agit d’Ali, gendre et cousin du Prophète, proclamé calife en 656. De ce schisme naissent alors deux conceptions doctrinales divergentes de l’islam. Pourvus d’un clergé très hiérarchisé, les chiites laissent place à une certaine interprétation de l’islam et du Coran ainsi qu’au culte des martyrs, tandis que les pouvoirs politique et religieux sont séparés. Les sunnites, quant à eux, prônent une application plus stricte du Coran, considéré comme une œuvre divine, et refusent son interprétation, tandis qu’ils consentent à ce que les pouvoirs politique et religieux soient exercés par la même autorité.

Majoritaires, les sunnites représentent aujourd’hui près de 85 % des 1,8 milliards de musulmans. Les chiites, qui en représentent moins de 15 %, se concentrent presque exclusivement dans la zone du Moyen-Orient. Majoritaires en Iran, en Irak, en Azerbaïdjan et à Bahreïn, ils constituent également d’importantes minorités religieuses en Syrie, au Liban, en Turquie, en Afghanistan, au Yémen et en Arabie saoudite. En revanche, leur présence au Maghreb, en Europe, en Afrique et en Asie reste très ténue.

Près de la moitié des chiites vit en Iran, seul État au monde ayant adopté le chiisme comme religion d’État — et ce dès le 16ème siècle, lorsque la dynastie safavide qui régnait sur la Perse en a fait la religion officielle. Suite à la Révolution de 1979 ayant déposé le Shah, l’ayatollah Khomeyni, figure de proue du chiisme iranien, proclame la République islamique d’Iran dont il devient le guide spirituel suprême. Au sein de cette théocratie « reposant à la fois sur les principes islamiques et sur des institutions républicaines et le suffrage universel »[1], le chiisme imprègne tant la sphère religieuse que la sphère politique.

Bien que l’on trouve également des chiites en Arabie saoudite, plus de 90 % des saoudiens se réclament de la branche sunnite de l’islam. Il faut remonter au 18ème siècle pour que soient posés les premiers jalons d’un État saoudien, lorsque le chef tribal Mohammed ibn Saoud s’allie au prédicateur sunnite Mohammed ben Abdelwahhab, instigateur du wahhabisme, dans l’optique de se partager le pouvoir. En 1932, après avoir pris le contrôle de Médine et de La Mecque, Abdelaziz ibn Saoud fonde le royaume d’Arabie saoudite. Le wahhabisme, branche dérivée du sunnisme qui prône une application stricte de la charia, devient alors religion d’État de cette monarchie absolue. Très rigoriste, la doctrine wahhabite condamne l’interprétation du Coran propre au chiisme et tient les musulmans chiites pour mécréants.

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La distribution de l’islam dans le monde. En jaune, les régions à majorité chiite. En vert, les régions à majorité sunnite. En violet, les régions à majorité ibadiste, un troisième courant de l’islam majoritaire à Oman. © Ghibar

UNE SIMPLE RIVALITÉ RELIGIEUSE ?

Les divergences, dans un premier temps d’ordre religieux, entre l’Arabie saoudite et l’Iran, s’ajoutent alors à l’ancestrale opposition entre le monde arabe et le monde persan. Cependant, comme le dit Bernard Hourcade, spécialiste de l’Iran : « ces explications ethniques et religieuses ont évidemment leur part, mais il serait absurde de vouloir donner ces deux facteurs comme explication fondamentale alors que l’opposition est politique et économique »[2].

En réalité, les rapports économicopolitiques qu’entretiennent Ryad et Téhéran sont relativement récents. En 1929, Saoudiens et Iraniens scellent en effet leurs relations diplomatiques par un traité d’amitié. Mais si l’Iran et l’Arabie saoudite cohabitent dans la région, les liens entre les deux États connaissent des périodes de fortes tensions religieuses (Ryad fait décapiter un pèlerin iranien en 1943) et géopolitiques (l’État iranien, sous le règne des Pahlavi, revendique le territoire de Bahreïn jusqu’en 1970, suscitant l’ire de Ryad).

Ainsi, l’avènement de la République islamique vient en effet considérablement bouleverser le contexte géopolitique au Moyen-Orient ; elle signe dans un premier lieu la fin de la bonne entente de l’Iran avec les États-Unis et Israël, désormais respectivement considérés comme le « Grand Satan » et le « Petit Satan ». En outre, « les Iraniens remettent en cause la prétention saoudienne à être les leaders hégémoniques de l’Islam »[3] d’une part, et rejettent de plus le modèle organisationnel saoudien et son idéologie wahhabite.

Ivre de son succès, la République islamique d’Iran entend exporter sa révolution — pourtant plus islamique que simplement chiite — à travers le monde musulman au nom d’un certain panchiisme. Dès lors, pour Téhéran, il convient de lutter contre la marginalisation des musulmans chiites et de soutenir l’émancipation globale du chiisme.

Ce « réveil chiite » et cet islam révolutionnaire ne sont pas sans inquiéter Ryad qui s’emploie alors à diaboliser la Révolution iranienne et l’idéologie que celle-ci entend véhiculer. À grand renfort de prosélytisme religieux, l’Arabie saoudite s’efforce d’exporter sa doctrine wahhabite dans la région. Elle utilise notamment le pèlerinage du hadj, et sa souveraineté sur Médine et La Mecque, lieux saints de l’islam, pour conforter sa qualité de représentant des musulmans. Après la Révolution iranienne, elle soutient également des mouvements islamistes et salafistes, allant même jusqu’à financer des groupes sunnites radicaux — à l’instar de nombreux groupes armés islamistes afghans dans les années 1980.

Les deux États s’affrontent alors sur le terrain religieux en opposant deux visions radicalement opposées de la même religion, se disputant ainsi la domination du monde musulman. Mais l’Arabie saoudite et l’Iran se disputent également une hégémonie régionale où « cette opposition entre chiites et sunnites va très rapidement dépasser la seule logique religieuse »[4]. En effet, « la Révolution islamique engendre une volonté de l’Arabie saoudite comme de l’Iran d’étendre leurs systèmes et donc leurs sphères d’influence »[5] dans la région, instrumentalisant pour ce faire le volet religieux de leur opposition. Commence alors une véritable guerre par procuration dans laquelle le volet confessionnel ne sert qu’à légitimer des intérêts purement stratégiques.

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Le président iranien Hassan Rohani à l’occasion d’une parade militaire.
© Mahmood Hosseini

UNE INSTRUMENTALISATION DE LA RELIGION DANS UN CONFLIT PAR PROCURATION POUR UNE HÉGÉMONIE RÉGIONALE

Si la révolution iranienne ne s’étend pas à l’ensemble du monde musulman, au grand dam de Téhéran, la création du Hezbollah au Liban en 1982 à la faveur de la guerre civile (1975-1990) confortera l’influence iranienne hors de ses frontières. Cet influent parti chiite, qui est également un mouvement politique et paramilitaire, sert de relai à la politique et à l’idéologie iraniennes dans la région. L’Iran soutient militairement et financièrement le Hezbollah, aussi les liens de l’organisation avec le régime iranien sont-ils très forts. L’Arabie saoudite, quant à elle, assiste largement la communauté sunnite libanaise, tout en exerçant une très forte influence sur la vie politique du pays : en mai 2008, elle contraint le Courant du futur, parti sunnite dirigé par Saad Hariri, à refuser un accord d’entente entre les groupes sunnites et le Hezbollah qu’elle considère comme le bras armé de son ennemi iranien. Elle ira même jusqu’à classer le Hezbollah comme organisation terroriste en 2016. En 2017, alors qu’il se trouve à Ryad, le premier ministre libanais Saad Hariri annonce sa démission en la justifiant par la trop forte emprise du Hezbollah et de l’Iran sur le Liban. Derrière cette annonce surprise se cache en réalité la main de la monarchie saoudienne qui, jugeant Hariri trop doux avec le Hezbollah, veut le contraindre à quitter le pouvoir. Découverte, la manœuvre saoudienne provoque un tollé, mais les négociations portées par la France permettent cependant à Hariri de regagner le Liban et de se maintenir au pouvoir. Parallèlement, Téhéran accroît son emprise sur son proxy libanais, réduisant l’indépendance de ce dernier. Acteur incontournable sur la scène libanaise, le Hezbollah, s’il s’oppose avant tout à Israël, se veut également très offensif à l’égard du régime saoudien. En septembre 2019, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, met ainsi en garde les Saoudiens en les intimant de ne pas parier « sur une attaque contre l’Iran, parce qu’ils vous détruiront ». Véritable otage du conflit irano-saoudien, le pays du Cèdre est alors aux premières loges de cette lutte d’influence.

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Des militants du Hezbollah.
© khamenei.ir

Monarchie à majorité chiite, Bahreïn est gouverné par une dynastie d’obédience sunnite, la famille al-Khalifa, très proche de l’Arabie saoudite ; d’aucuns considèrent ainsi Bahreïn comme un véritable vassal de Ryad. Ce faisant, la minorité sunnite détient l’essentiel du pouvoir, tandis que la majorité chiite est marginalisée. En 2011, lorsqu’éclate le Printemps arabe, Bahreïn n’est pas épargné par les contestations. Revendiquant la démocratisation du pays, la mise en place d’une monarchie constitutionnelle et davantage de droits pour les populations chiites, les protestataires occupent pendant un mois la place de la Perle, dans le centre de la capitale, Manama. L’Iran observe la situation avec attention et apporte un soutien timide aux manifestants. S’inquiétant d’un possible renversement de la monarchie bahreïnite et des conséquences que ce mouvement populaire pourrait avoir sur sa propre minorité chiite, l’Arabie saoudite intervient militairement à Manama pour écraser les protestations. La répression est brutale et Ryad met l’accent sur la confession chiite des manifestants, qui se retrouvent alors accusés de complicité avec l’Iran. Ainsi, le mouvement populaire est fustigé et le coupable tout trouvé : l’Iran, pointé du doigt par Bahreïn et l’Arabie saoudite, se voit accusé d’être à l’origine des troubles. Cette confessionnalisation forcée de la contestation permet alors à l’Arabie saoudite de placer l’épisode bahreïnite dans le prisme du conflit chiisme/sunnisme, l’inscrivant ainsi dans sa guerre par procuration contre l’Iran.

L’année 1979 ne voit pas seulement triompher Khomeiny et la Révolution islamique ; musulman sunnite apôtre du baasisme et du nationalisme arabe, Saddam Hussein accède également au pouvoir en Irak, cette année-là. En 1980, l’Irak attaque l’Iran, et au cours des huit années de guerre qui suivront, de nombreux militants chiites opprimés par les autorités irakiennes trouveront refuge en Iran, tandis que l’Arabie saoudite financera largement le régime de Saddam Hussein. Si d’aucuns considèrent cette guerre comme empreinte d’une dimension religieuse, les véritables motivations en sont d’ordre géopolitique. Au prix d’un million de morts, le conflit prend fin en 1988 sans que l’on puisse réellement distinguer de vainqueur. Suite à cette guerre, « l’Irak joue le rôle de tampon entre les deux puissances, jusqu’à ce que l’intervention militaire menée par les États-Unis en 2003 bouleverse les équilibres régionaux »[6]. Aussi, à la chute du régime de Saddam Hussein, « les deux puissances essaient immédiatement d’occuper le terrain »[7]. Téhéran y voit une aubaine d’étendre son influence et de soutenir la mise en place d’un nouveau gouvernement pro-chiite — et ce avec, paradoxalement, l’approbation des États-Unis qui souhaitent avant tout tourner la page des années Saddam. À grand renfort de puissance douce, l’Iran étend donc son influence en Irak : il multiplie les gestes à l’égard de la population chiite irakienne et renforce ses relations diplomatiques avec son voisin — le tout accompagné d’un fort prosélytisme religieux. À partir de 2014, quand l’État islamique prend de l’essor, l’Iran apporte son aide militaire au gouvernement de Bagdad et pilote la création de puissantes milices chiites irakiennes qui lui assurent un relai politique efficace.

En Syrie, l’Iran est depuis longtemps en terrain conquis. Dès 1980, le régime syrien d’Hafez al-Assad signe une alliance avec Téhéran. Alors que la majorité des syriens sont sunnites, le clan al-Assad est de confession alaouite (une branche du chiisme). Ce faisant, le gouvernement d’Hafez al-Assad, puis celui de son fils Bachar, partagent bon nombre d’intérêts en commun avec le régime iranien. Leur proximité religieuse, leur opposition commune au sionisme et leur coopération politico-économique en font des partenaires privilégiés et permet à Téhéran d’avoir un soutien solide parmi les États arabes de la région. À partir de 2011 et du déclenchement de la guerre civile syrienne, dans le contexte du Printemps arabe, l’Iran comme l’Arabie saoudite tentent de prendre l’avantage. Puissant soutien politique et militaire du régime de Bachar al-Assad, Téhéran déploie ses Gardiens de la révolution et des miliciens chiites pour combattre rebelles et djihadistes et épauler son allié. Géopolitiquement parlant, Téhéran ne peut pas se permettre de voir son allié alaouite être renversé au profit d’un gouvernement rebelle ; ou pire encore, de voir des groupes sunnites radicaux comme Al-Qaïda ou l’État islamique entrer dans Damas. L’Arabie saoudite, quant à elle, soutient les groupes rebelles — y compris les factions djihadistes les plus radicales – en leur conférant armes et financement. Pour Ryad, l’avantage tiré de la chute du régime al-Assad serait double : il permettrait de voir un gouvernement sunnite prendre pied à Damas tout en refoulant les iraniens hors de Syrie. Cependant, grâce au soutien russe et iranien, le régime syrien reprend l’avantage et enchaîne les victoires. Aujourd’hui, bien que quelques régions échappent toujours à son contrôle, Bachar al-Assad semble avoir remporté la partie. La défaite est cuisante pour l’Arabie saoudite, qui a fini par reconnaître en 2018 que « Bachar al-Assad restera au pouvoir ». Pour l’Iran, le succès est total. Téhéran s’impose désormais comme un acteur majeur dans le dossier syrien et a considérablement renforcé son influence sur le régime al-Assad, lequel lui est plus acquis et subordonné que jamais.

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Le président syrien Bachar al-Assad et l’ayatollah iranien Ali Khamenei.

Depuis 2014, le Yémen est secoué par un violent conflit qualifié par les Nations Unies de pire crise humanitaire au monde. Dans le sillage du Printemps arabe, les rebelles houthistes, qui se revendiquent du chiisme zaydite (groupe qui représente environ un tiers de la population yéménite), renversent en 2014 le président Hadi et prennent le contrôle de larges pans du territoire. En 2015, arguant de la menace sécuritaire qu’ils représenteraient, une vaste coalition sunnite emmenée par l’Arabie saoudite lance une offensive contre les Houthistes, qu’elle accuse de collusion avec l’Iran et le Hezbollah. L’Arabie saoudite craint l’implantation d’un régime chiite à sa frontière et de perdre l’accès aux infrastructures portuaires stratégiques du détroit de Bab al-Mandab et du Golfe d’Aden. Condamnant l’intervention saoudienne, l’Iran apporte son soutien aux Houthistes. Pour autant, Téhéran n’intervient pas militairement au Yémen ; le régime iranien finance et arme cependant les rebelles. Les houthistes disposent ainsi d’équipements militaires leur permettant de résister aux offensives de la coalition et de frapper le territoire saoudien ; en témoigne l’attaque ayant détruit deux sites pétroliers saoudiens d’envergure le 14 septembre 2019. La guerre au Yémen s’est progressivement transformée en un conflit géostratégique qui n’a malgré les apparences rien de confessionnel, l’Iran comme l’Arabie saoudite espérant en tirer profit pour renforcer leur influence dans cette région au détriment de l’autre.

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La situation militaire au Yémen au 1er juin 2020. En rose, les territoires contrôlés par les loyalistes fidèles au gouvernement d’Hadi. En vert, les territoires contrôlés par les houthistes. En jaune, les territoires contrôlés par les séparatistes du Conseil de transition du Sud.
© TheMapLurker

S’ils ne se combattent donc pas directement, l’Iran et l’Arabie saoudite s’affrontent par acteurs interposés. Dans cette guerre par intermédiaires, les motivations ne sont pas confessionnelles ; elles sont géostratégiques.

LE CROISSANT CHIITE, RÉELLE MENACE OU CHIMÈRE SAOUDIENNE ?

La stratégie iranienne visant à soutenir gouvernements et entités chiites à l’extérieur de ses frontières lui permet, si ce n’est d’exporter sa révolution, d’étendre considérablement son influence dans la région. Les gouvernements sunnites s’inquiètent alors de l’émergence de ce « croissant chiite ». L’expression est utilisée pour la première fois en 2004 par le Roi Abdallah II de Jordanie qui craint l’apparition d’une zone d’influence chiite s’étendant de l’Iran au Liban, en passant par l’Irak et la Syrie. Seize ans plus tard, force est de reconnaître la justesse de ses propos. De Beyrouth à la frontière irano-afghane, les chiites sont en position de force et disposent d’une certaine continuité territoriale. Le croissant chiite est devenu une réalité géopolitique concrète. Face à cette menace, l’Arabie saoudite sonne l’alarme et se pose en rassembleur du bloc sunnite. Mais dénoncer ce péril sert aussi les intérêts de Ryad : « l’Arabie saoudite se positionne ainsi comme le leader du monde arabo-musulman » afin de « devenir le fer de lance de la majorité sunnite »[8]. En outre, bien qu’authentique, le croissant chiite se doit d’être relativisé ; il ne s’agit nullement d’un bloc homogène. Les courants confessionnels divergent (houthistes zaïdites au Yémen, chiites duodécimains en Iran, alaouites en Syrie), tandis que tous les chiites ne sont pas unis derrière la bannière iranienne. Et les alliances nouées entre partenaires chiites reposent avant tout sur des intérêts stratégiques réciproques : rappelons-le, les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.

Le croissant chiite. Une carte établie par Manon Fribourg et diffusée avec son aimable autorisation.

UNE RIVALITÉ ÉCONOMIQUE PLACÉE SOUS LE SIGNE DE L’OR NOIR

Le volet économique du bras de fer que se livrent l’Arabie saoudite et l’Iran ne doit pas être négligé. Dans ce conflit, l’arme privilégiée porte un nom : le pétrole. Ryad et Téhéran comptent parmi les principaux producteurs d’or noir de la région et ont participé à la création de l’OPEP en 1960. Néanmoins, à la suite du sommet de Caracas en 1977, l’OPEP s’aligne sur l’Arabie saoudite, dont la doctrine productiviste s’oppose à celle de l’Iran[9]. Dans les années 1980, l’Arabie saoudite a ainsi augmenté sa production de pétrole et manipulé le cours des barils à la baisse afin de faire pression sur l’Iran[10]. Par ailleurs, à partir des années 1990, les sanctions économiques américaines rajoutent une pression supplémentaire sur les exportations de pétrole de Téhéran. La levée de ces sanctions suite à l’accord de Vienne de 2015 suscite alors l’ire de Ryad qui s’inquiète de voir l’économie iranienne supplanter la sienne ; en effet, l’économie saoudienne est intimement liée à ses exportations de pétrole, là où l’Iran dispose de revenus économiques plus hétéroclites. Une augmentation de la production iranienne de pétrole affaiblirait considérablement le royaume wahhabite, qui soutient donc corps et âme la reprise des sanctions par l’administration Trump. Signe de l’importance du pétrole pour l’économie saoudienne, l’attaque précédemment mentionnée menée en septembre 2019 sur deux de ses installations pétrolières avait contraint le royaume à diviser sa production de pétrole par deux. Bien que l’action fût revendiquée par les rebelles houthistes, l’Arabie saoudite et les États-Unis n’ont pas hésité à accuser l’Iran d’en être à l’origine — ce que Téhéran a toujours démenti — en brandissant la menace de nouvelles sanctions.

LA GÉOPOLITIQUE AVANT LA RELIGION

Si l’Iran et l’Arabie saoudite instrumentalisent la religion dans le cadre de cette guerre froide, force est de constater que leur positionnement géopolitique ne tient pas toujours compte de leurs sensibilités confessionnelles.

En premier lieu, notons le soutien indéfectible de l’Iran à la Palestine. L’ayatollah Khamenei rappelait encore, en mai dernier, que la lutte pour la libération de la Palestine constituait un devoir islamique. Si Téhéran n’entretient pas de relations avec l’Autorité palestinienne, il compte parmi les plus précieux alliés du Hamas ; les autorités iraniennes apportent ainsi une aide financière et militaire à l’organisation dans sa lutte contre Israël — qui, rappelons-le, est la bête noire de Téhéran dans la région. Pourtant, le Hamas est un mouvement sunnite, de même que la grande majorité des palestiniens. Le positionnement iranien transcende ainsi le clivage sunnisme/chiisme dans une optique de rassemblement des musulmans afin de libérer la Palestine. Faisant fi des divergences religieuses, la relation qu’entretiennent l’Iran et le Hamas se fonde sur des motivations politiques et stratégiques.

À l’inverse, l’Arabie saoudite, bien que sunnite, se détourne progressivement de la question palestinienne. Bien qu’elles ne soient toujours pas normalisées, les relations qu’entretient Ryad avec Israël sont désormais beaucoup plus chaleureuses qu’auparavant. Bahreïn et les Émirats Arabes Unis, deux pétromonarchies sunnites, ont quant à eux normalisé leurs relations avec l’État hébreu en septembre 2020. S’il apparaît politiquement compliqué pour l’Arabie saoudite de sauter le pas, nul doute ne fait que derrière les décisions de Manama et Abu Dhabi se trouve la main de Ryad. Alors, pourquoi ces États aux gouvernements sunnites se rapprochent-ils d’Israël ? Pourquoi délaissent-ils la cause palestinienne ? Une fois encore, les motivations sont géostratégiques. Pour les monarchies sunnites du Golfe, la principale menace régionale n’est plus Israël, mais l’Iran chiite. Du fait de l’inimitié qu’entretient Israël à l’égard de Téhéran et de son incontestable puissance militaire, elles ont alors tout intérêt à se rapprocher de l’État hébreu. Et ce, au détriment des palestiniens.

Au Haut-Karabakh, face à la guerre ayant opposé l’Arménie à l’Azerbaïdjan de septembre à novembre 2020, l’Iran a appelé les deux parties à cesser les hostilités, tout en proposant sa médiation. Pourtant, Téhéran se veut plus proche de l’Arménie. L’Iran entretient en effet des liens étroits avec l’Arménie chrétienne, tout en se méfiant de l’Azerbaïdjan chiite. Bien qu’alignés sur le plan religieux, l’Iran et l’Azerbaïdjan ont pu connaître des relations politiques compliquées. Téhéran voit d’un mauvais œil la relation fraternelle que Bakou entretient avec la Turquie, tandis que le gouvernement iranien s’est offusqué des accords de ventes d’armes (l’armée azérie utilisait notamment des drones israéliens au Haut-Karabakh) passés entre l’Azerbaïdjan et Israël. Enfin, face au nationalisme de l’Azerbaïdjan, Téhéran craint des déstabilisations dans le Nord du pays, où réside une importante minorité azérie. À l’inverse, l’Iran dispose de nombreux accords politiques et commerciaux avec l’Arménie, notamment en termes d’exportation de gaz et de pétrole. Les affinités confessionnelles ne résistent pas aux intérêts politiques et géostratégiques.

UNE GUERRE QUI RESTERA FROIDE ?

Délétères depuis 1979, en constante dégradation depuis le début du Printemps arabe, à leur paroxysme depuis 2016, les tensions irano-saoudiennes ponctuent la géopolitique du Moyen-Orient. Jusqu’où peut conduire cette rivalité ? Une guerre ouverte entre l’Iran et l’Arabie saoudite est-elle envisageable ? Début 2020, l’assassinat par les États-Unis du général iranien Qassem Soleimani, figure dirigeante de l’emblématique force Al-Qods des gardiens de la Révolution, avait fait craindre un embrasement de la région. Alors que l’Iran menait des représailles sur des bases américaines en Irak, le monde retenait son souffle. Mais la désescalade fut immédiate. L’Iran s’est déclaré vengé et les États-Unis n’ont pas souhaité riposter, tandis que l’Arabie saoudite s’est empressée d’appeler à la retenue. Un conflit entre l’Iran et les États-Unis aurait inexorablement emmené Ryad, solide allié de Washington, dans la bataille. La Russie, proche de l’Iran, entretient quant à elle de bonnes relations avec Téhéran et verrait d’un mauvais œil le déclenchement d’un conflit d’envergure dans la région.

« La lutte d’influence entre l’Arabie saoudite et l’Iran », par Christophe Chabert.
© Christophe Chabert

En dépit de leurs différends et de la guerre par procuration qu’ils se livrent dans les États limitrophes, Ryad comme Téhéran souhaitent limiter tout affrontement ouvert. Dès 2019, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane mettait ainsi en garde contre « un effondrement total de l’économie mondiale » si l’Iran et l’Arabie saoudite venaient à entrer en guerre ; d’autant plus que l’issue d’un tel conflit serait plus qu’incertaine. Longtemps en position de force dans la région, l’Arabie saoudite est aujourd’hui en perte de vitesse face à l’Iran. La trop grande dépendance de son économie au pétrole et son incapacité à venir à bout des rebelles houthistes l’ont considérablement fragilisée et ont mis à mal ses prétentions hégémoniques. Ryad compte alors sur les sanctions américaines pour maintenir une pression maximale sur son ennemi iranien qui, bien qu’étranglé, est loin d’être asphyxié.

Cependant, la récente victoire de Joe Biden aux élections américaines pourrait changer la donne, le candidat démocrate ayant annoncé qu’il réintégrerait les États-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien. Tout en accueillant cette victoire avec prudence, l’Iran appelle ainsi Joe Biden à ouvrir une nouvelle page dans les relations irano-américaines. Quoi qu’il en soit, les États-Unis ne peuvent plus se permettre de maintenir des relations conflictuelles avec l’Iran ad vitam aeternam. Ils ont au contraire tout intérêt à se rapprocher du géant perse avant que celui-ci ne tombe dans le giron chinois, quitte à froisser Ryad. L’antagonisme avec l’Iran ne sera pas éternel, à l’heure où se profile un combat sino-américain.

La levée des sanctions et la mise en œuvre durable de l’accord sur le nucléaire pourraient ainsi permettre à l’Iran de tirer son épingle du jeu et de revenir sur le devant de la scène avec un solide atout géopolitique. Reste à savoir comment réagira l’Arabie saoudite, qui misait sur la réélection du président républicain et qui n’acceptera pas aussi facilement un hypothétique rapprochement irano-américain sous l’administration Biden. Sur ce terrain, Ryad peut compter sur un allié de circonstance : Israël.

L’État hébreu, hostile à l’accord sur le nucléaire iranien, partage les mêmes préoccupations et tente de faire pression sur la future administration Biden, allant même jusqu’à affirmer que la position du candidat démocrate pourrait conduire à une confrontation ouverte entre Israël et l’Iran. Une réintégration américaine dans l’accord sur le nucléaire iranien pourrait ainsi remodeler la géopolitique régionale et sceller le rapprochement israélo-saoudien ; en témoigne la rencontre secrète entre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane qui s’est tenue le 22 novembre dernier. Y participait également le secrétaire d’État américain Mike Pompeo, connu pour son hostilité à l’égard de Téhéran. En effet, Joe Biden n’est pas encore président et Donald Trump peut toujours accentuer la pression sur Téhéran. Les États-Unis viennent ainsi d’imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran.

L’Arabie saoudite comme l’Iran suivront alors avec attention la tumultueuse période de transition américaine jusqu’à l’investiture de Joe Biden en janvier prochain, chacun espérant pouvoir en tirer avantage. Dans ce conflit qui ne dit pas son nom, les jeux ne sont pas encore faits. Cependant, si nul ne peut dire avec certitude qui de l’Arabie saoudite ou de l’Iran remportera cette guerre froide, il ne fait aucun doute que son grand perdant ne sera autre que l’harmonie confessionnelle de la région.

Notes :

[1] BURDY Jean-Paul, « Arabie saoudite Iran : rivalité stratégique, concurrence religieuse », in Vie-publique.fr, 13 octobre 2019. Disponible au lien suivant : https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/271102-arabie-saoudite-iran-rivalite-strategique-concurrence-religieuse

[2] DEVEAUX-MONCEL Arthur, « Iran – Arabie saoudite : Cette guerre froide… qui ne dit pas son nom ! », in Classe Internationale, 26 mars 2020. Disponible au lien suivant : https://classe-internationale.com/2020/03/26/iran-arabie-saoudite-cette-guerre-froide-qui-ne-dit-pas-son-nom/

[3] FRIBOURG Manon, Les sphères d’influence de l’Iran et de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient de 1979 à 2016, Mémoire de recherche, Sciences Po Lille, 2020, p.21.

[4] TEILLARD D’EYRY Julie, « Les fondements religieux de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite dans la région Moyen-Orient », in MyPrepa, 5 mars 2020. Disponible au lien suivant : https://www.myprepa.fr/news/les-fondements-religieux-de-la-rivalite-entre-liran-et-larabie-saoudite-dans-la-region-moyen-orient/

[5] FRIBOURG Manon, Les sphères d’influence de l’Iran et de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient de 1979 à 2016, op. cit., p.27.

[6] DEVEAUX-MONCEL Arthur, « Iran – Arabie saoudite : Cette guerre froide… qui ne dit pas son nom ! », op. cit.

[7] Idem.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] FRIBOURG Manon, Les sphères d’influence de l’Iran et de l’Arabie saoudite au Moyen-Orient de 1979 à 2016, op. cit., p.35.

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L’économie sociale et solidaire rattrapée par les dérives managériales



Les SCOP (Société coopérative et participative), les coopératives ou autres formes organisationnelles réputées plus démocratiques sont régulièrement mises en avant par la gauche comme des alternatives crédibles contre les dérives managériales des grandes entreprises capitalistes. Pourtant, sans réflexion approfondie sur l’influence de l’idéologie managériale sur leurs propres pratiques, les acteurs de ces organisations risquent de reproduire les comportements qu’ils dénoncent ou fuient par ailleurs.


Ces dernières semaines, la société anonyme coopérative Biocoop a été au cœur de l’actualité sociale avec la mise en grève de plusieurs de ses magasins franchisés à travers la France. Les salariés contestent les pratiques managériales de leurs directions respectives, qui reproduisent ce qui se fait dans la grande distribution classique[1]. Cette affaire est un nouvel exemple de ce que la journaliste Pascale-Dominique Russo[2] a démontré dans ses enquêtes : le monde de l’économie sociale et solidaire n’est pas épargné par les débordements managérialistes et les problématiques à la fois éthiques, individuelles et collectives qu’ils impliquent.

Plus largement, cet impensé managérial peut aussi toucher indistinctement un ou une députée appelant à l’exemplarité, mais qui en tant qu’employeur maltraite ses assistants ou assistantes parlementaires. Mais aussi des partis politiques, des médias progressistes ou des ONG qui se présentent comme humanistes, mais au sein desquels abus de pouvoir, harcèlements et comportements de petits chefs sont institutionnalisés.

Pourtant, ces personnes, physiques ou morales, sont généralement engagées sincèrement dans la défense des travailleurs, des opprimés, la lutte contre les discriminations et savent trouver les mots justes quand il s’agit de dénoncer les dérives des entreprises et de leurs dirigeants.

Un découplage classique entre valeurs et pratiques

Il est fréquent que des entreprises adoptent des comportements et pratiques non conformes aux valeurs qu’elles revendiquent ou qui sont attendues d’elles. Le concept de découplage, proposé par les chercheurs en management John Meyer et Brian Rowan, illustre la « déconnexion délibérée entre les structures organisationnelles qui renforcent la légitimité et les pratiques organisationnelles qui sont considérées par l’organisation comme étant les plus efficientes »[3].

Dans une situation de découplage, l’organisation projette une image de conformité aux pressions exercées par son environnement institutionnel (par exemple le respect de critères RSE ou d’une charte éthique) tout en adoptant des pratiques réelles contradictoires, mais efficaces pour répondre aux enjeux de performance et de légitimité économique. Un exemple caricatural est donné par l’entreprise Lafarge qui, tout en multipliant les initiatives et la communication autour de ses actions RSE[4], réalisait des affaires avec des clients réputés proches de l’État Islamique en Syrie jusqu’à fin 2015[5].

Cet équilibre est précaire. Si l’illusion créée par le découplage est découverte par ses parties prenantes, l’entreprise peut entrer en crise institutionnelle pouvant fragiliser l’engagement de ses salariés ou affecter son attractivité aux yeux d’investisseurs ou de sa clientèle. Le découplage est donc une pratique dangereuse qui peut mettre en péril la survie même de l’organisation.

Selon cette grille de lecture, le découplage est un comportement délibéré des organisations, une stratégie consciente visant à « juste » se conformer à des attentes dont elles se passeraient bien. C’est un point de passage obligé si elles veulent pouvoir exercer sur les marchés, convaincre des investisseurs ou attirer des clients.

Une servitude involontaire au managérialisme

Dans le cas des organisations qui nous intéressent ici, nous pouvons difficilement soupçonner les différents acteurs de simuler un engagement politique et éthique pour pouvoir mettre en place des comportements déviants de manière délibérée. Nous ne pouvons pas non plus leur reprocher la recherche absolue d’un profit « quoi qu’il en coûte ». Pourquoi ces organisations sont-elles sujettes à de telles dérives ? L’explication de ce découplage reposerait, si l’on s’appuie sur la thèse d’Alain Accardo[8], sur une forme de servitude involontaire qui nous lie insidieusement à une idéologie managériale qui s’est imposée dans nos sociétés[6].

Chacun de nous est le porteur plus ou moins conscient d’un amalgame de pratiques et de pseudo-théories qui ont imposé le manager au centre de toute organisation. Il bénéficie ainsi de tout pouvoir et de toute légitimité pour atteindre le seul objectif qui compte dans une logique capitaliste : être performant. Dans les entreprises, comme le montre Vincent de Gaulejac, le management, sous la pression des actionnaires et l’obsession de la rentabilité financière, suit une rationalité instrumentale dans laquelle les employés (et l’environnement), sont réduits au statut de simples facteurs de production. Leur exploitation par l’entreprise devient un moyen d’action pertinent et juste, puisque rationnel, pour servir ses objectifs. C’est cet engagement total dans le développement de l’entreprise comme finalité en soi, couplé à la désincarnation des personnes et de l’environnement, qui entraîne une dérive comportementale tant au niveau des individus que de leurs rapports dans l’organisation.

Cette socialisation dans la culture managériale est au cœur du découplage pouvant affecter les individus en position de management au sein d’organisations engagées. Si ces organisations ne courent pas nécessairement derrière la seule réalisation d’indicateurs financiers, il n’empêche qu’elles adoptent inconsciemment la rationalité instrumentale promue par le management et par là, enclenchent le cercle vicieux décrit par Vincent de Gaulejac. En conséquence, la poursuite d’objectifs purs ne garantit pas le bien-fondé des moyens engagés pour les atteindre. C’est au contraire cette soumission qui contribue à la création d’une forme de cécité managériale justifiée par l’illusion de rationalité, individus et organisations ne se rendant pas compte de la reproduction de pratiques portées par le système qu’ils critiquent.

Si ces organisations ne courent pas derrière la seule réalisation d’indicateurs financiers, il n’empêche qu’elles adoptent inconsciemment la rationalité instrumentale promue par le management.

N’est-ce pas cette logique que l’on retrouve décrite dans les pratiques de harcèlement moral et d’humiliations répétées au sein d’ACOME, la plus grande SCOP française ?[9] Selon le journal Libération, un rapport du CHSCT soulignait déjà en 2013 qu’un des managers visé par la plainte considérait que : « L’entreprise est un champ de bataille, sur lequel il ne faut avoir aucune pitié. Les relations humaines sont appréciées dans un contexte permanent de guerre. » Nous sommes loin des principes éthiques et moraux attachés à ce type d’organisations…

Dans son essai, le sociologue Alain Accardo montre ainsi que la critique du système capitaliste est vaine si les acteurs de cette critique ne s’interrogent pas sur « l’esprit du capitalisme » qui les habite et qui fait que le « système-fait-corps ». En d’autres termes, sans une remise en question morale et éthique réelle de l’individu, la critique est un « adjuvant du système ». Sans elle, nous resterions des « prisonniers consentants, dévorés d’ambitions carriéristes et d’autant plus sûrement aliénés qu’ils croient s’en être détachés pour prendre une certaine hauteur critique ». Il en est de même en situation de gestion. La pertinence de la cause défendue risque d’être affectée par les dérives individuelles et collectives et entraîner une forme de désillusion chez ses défenseurs.

Échapper aux logiques managériales : un impératif politique

Le capitalisme, et son bras armé le managérialisme, constituent un imaginaire social au sens où l’entendait Castoriadis, c’est-à-dire un ensemble de significations partagées « qui pénètrent toute la vie de la société, la dirigent et l’orientent »[10]. Pour qui désire établir un nouvel ordre organisationnel, social et environnemental, il serait vain de s’en prendre à ses représentations concrètes (ici les entreprises capitalistes ou les managers). C’est au système de représentation symbolique qu’il convient de s’attaquer pour établir un nouvel ordre organisationnel, social et environnemental – donc politique.

Il est naïf de croire que le mal managérial ne se trouve que dans les entreprises capitalistes et que le salut viendrait de formes supposées plus démocratiques comme l’ont proposé récemment un ensemble de chercheuses dans un manifeste à fort retentissement[11]. En faisant preuve de cynisme, nous pourrions même affirmer que certaines entreprises, tout à fait capitalistes, sont plus vertueuses dans le respect de leurs parties prenantes que d’autres organisations dites alternatives.

Ce n’est pas plus l’objet social ou la mission d’une organisation, établis dans des chartes éthiques, que sa structure juridique formelle qui garantissent un alignement des pratiques avec les engagements humanistes affichés. Ce sont les individus qui la composent et la manière dont ils envisagent la gestion qui permettent qu’une organisation puisse fonctionner en accord avec ses principes fondateurs. Pour cela, ils devront, entre autres exemples, faire preuve de réflexivité sur la manière dont ils assument et digèrent les problématiques de pouvoir ou d’égo, et de clairvoyance quant aux effets délétères des rapports de hiérarchie et de domination au sein de toute structure collective.

C’est ainsi que nous voulons souligner le caractère politique de la gestion et affirmer la nécessité d’inventer un management émancipé des valeurs capitalistes et libérales, en définitive créer un autre imaginaire social. Cet impératif est particulièrement critique pour les acteurs du secteur associatif et de l’économie sociale et solidaire souhaitant développer des modèles différents d’organisation, mais qui sont dans le même temps pris dans des pratiques quotidiennes de gestion pouvant les mener vers ces formes de découplages et affecter leur légitimité interne et externe.

Sortir du piège de cette servitude involontaire nécessite une prise de conscience et un recul critique par les acteurs de terrain pour identifier les ferments managérialistes que le système instille en chacun d’eux. Il revient également à la recherche en management de proposer des armes conceptuelles pour déconstruire les outils, les méthodes et les théories qui sous-tendent et renforcent les pratiques toxiques que l’on voit encore fleurir aujourd’hui, participant au désenchantement, voire à la décrédibilisation, de la pensée politique critique et de ses initiatives pratiques.


[1] https://ift.tt/2V6YoYg

[2] https://ift.tt/2J858mu

[3] Meyer, J. W., Rowan, B. (1977), “Institutionalized Organizations : Formal Structure as Myth and Ceremony”, American Journal of Sociology, vol. 83, no. 2, p. 340-363.

[4] https://www.politis.fr/blogs/2011/06/lafarge-betonne-sa-rse-14501/

[5] https://www.liberation.fr/planete/2019/03/08/lafarge-en-syrie-malgre-charlie-et-le-13-novembre-le-cimentier-a-entretenu-son-business_1713858

[6] De Gaulejac, V. (2005), La société malade de la gestion, Paris, Le Seuil.

[7] Aubert, N. & de Gaulejac, V. (1991). Le coût de l’excellence, Paris, Le Seuil.

[8] Accardo, A. (2013). De notre servitude involontaire. Agone.

[9] https://ift.tt/3of8AL1

[10] Casoriadis, C. (1981). Les significations imaginaires, in « Une société à la dérive » (2005), Le seuil, Paris.

[11] https://ift.tt/2WXDPxX

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La justice sociale, clé contre la précarité énergétique du logement ?



Alors que les acteurs politiques imposent en premier lieu de « rester à la maison », comment procéder avec ceux qui en sont dépourvus voire mal logés ? Terrain d’action des architectes, aménageurs constructeurs, la thématique de la précarité énergétique du logement suscite appétits comme interrogations. Si la crise sanitaire n’a fait qu’amplifier la situation, elle a également révélé aux yeux du grand public une nouvelle forme de précarité silencieuse, moins connue car d’ordinaire invisible [1] : la question du mal logement. L’impératif est double : à la fois économique, tenant à la dégradation du pouvoir d’achat des ménages et à la fois environnemental, puisqu’il renvoie à la mise en cause des équilibres naturels. Ce sujet de fond se situe donc au cœur des enjeux d’égalité urbaine. Comment le logement peut-il répondre aux enjeux de santé ? De quelle manière transformer des parcs immobiliers qui se paupérisent et se dévaluent ? Comment créer des logements plus flexibles dotés d’espaces extérieurs plus verts à un coût foncier supportable et sans aggraver l’étalement urbain ? 


Emmanuelle Wargon, ministre déléguée auprès de la ministre de la Transition écologique, chargée du Logement prévoit, dans l’urgence, sur les 100 milliards d’euros du plan de relance de l’économie française, 30 milliards consacrés à la transition écologique dont 2 milliards pour la rénovation énergétique des logements privés sur 2021 et 2022.

Le secteur du bâtiment (résidentiel et non résidentiel) représente en France 45 % de la consommation finale d’énergie, 60 % de la consommation de chauffage et 27 % des émissions de gaz à effet de serre. La réduction de la consommation d’énergie constitue de ce fait une stratégie clé pour atteindre les objectifs climatiques à moyen et long terme.

L’Observatoire National de la Précarité Énergétique (ONPE) [2] précise que 11,7 % des Français ont dépensé plus de 8 % de leurs revenus pour payer la facture énergétique de leur logement. Il indique également que « 572 440 ménages ont subi une intervention d’un fournisseur d’énergie (réduction de puissance, suspension de fourniture, résiliation de contrat) suite aux impayés d’énergie ». Ces chiffres montrent donc l’ampleur de ce problème qu’est la précarité énergétique et l’importance d’accompagner les ménages dans leur parcours résidentiel.

En France, 6,7 millions de personnes sont en situation de précarité énergétique [3]. Les mauvaises performances thermiques des logements et la vétusté des équipements de chauffage et de production d’eau chaude sanitaire ont un fort impact sur les factures énergétiques des ménages, menant à des situations de grande précarité. La baisse des APL a entraîné une « ponction d’1,5 milliard d’euros » pour les bailleurs sociaux, comme l’estime Annie Guillemot, ingénieure des travaux publics de l’État. Ainsi, de nombreux ménages renoncent à payer leurs factures ou préfèrent se priver pour en limiter le montant.

Personnes âgées, familles aux revenus très faibles ou avec des emplois précaires, personnes isolées, malades, étudiants, habitants de passoires énergétiques nocives pour la santé et générant d’importantes factures d’énergie, sont concernés et entraînés dans une spirale de surendettement. Toutes ces personnes souffrent déjà de la crise sanitaire, du confinement dans des logements à risque pour leur santé [4], et des diminutions de revenus dans les prochains mois du fait des difficultés accrues pour reprendre leur emploi ou retrouver du travail.

Mais à l’heure où cette crise interpelle nos façons de travailler et d’habiter, construire des bâtiments confortables et respectueux de la santé constitue plus que jamais un enjeu majeur de justice sociale. Tous les éléments de tensions qui traversent la vie quotidienne sont en place avec d’un côté, la qualité des logements et la perte de la sociabilité récréative dans le lien familial, et de l’autre le monde professionnel et la désynchronisation de nos rythmes de travail.

Pourtant, des solutions constructives pour réhabiliter les logements ou en améliorer l’usage existent et peuvent apporter plus de confort. Pour autant, la transition énergétique n’est-elle qu’une affaire de choix géostratégiques ou technologiques ? N’est-elle qu’une histoire de grandes décisions – ou d’indécision – d’un État garant du fonctionnement de l’économie et de la sauvegarde de la nature comme bien commun ? [5]

Ce n’est plus uniquement la question du droit au logement, mais ce à quoi le logement donne droit qui est débattu, d’autant que ce visage de la pauvreté ne se limite pas qu’aux villes et demeure polymorphe entre métropoles, villes moyennes et territoires ruraux.

L’exercice est donc particulièrement complexe tant il devra intégrer et gérer des contradictions. Ainsi, le recours à l’urgence politique et l’immédiateté décisionnelle risquent de s’apparenter à une gestion de paradoxes et ses grandes lignes restent encore largement à préciser.

L’enjeu de cet article est multiple, il dressera un état des lieux et mettra en lumière les retours d’expérience, ainsi que les pistes innovantes d’acteurs engagés pour une urbanité qui protège et participe à la santé et au bien-être de tous.

Photographie ©Ronan Merot

Une définition complexe pour une notion restrictive

En France, la notion de précarité énergétique est définie par la loi dite « Grenelle 2 » de juillet 2010 : elle concerne toute personne « éprouvant dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat ».

Les projets de lutte contre la précarité énergétique peuvent intervenir auprès de trois cibles potentielles : les locataires, du parc privé ou social, les propriétaires occupants, accédant ou non, et les propriétaires bailleurs, accédant ou non. En France, 40 % des ménages sont locataires de leur résidence principale, 37 % sont propriétaires accédant et 23 % sont propriétaires non-accédant. La précarité énergétique touche particulièrement les locataires, qui représentent 58 % des ménages en précarité énergétique selon l’approche budgétaire et 80 % selon l’approche par le ressenti des ménages.

Parmi les facteurs accélérateurs du mal logement, on trouve la solitude, qui expose les personnes les plus vulnérables.

Dans cette poursuite, le gouvernement a annoncé fin juillet 2020 que le seuil maximal de consommation énergétique au-delà duquel un logement sera considéré comme non-décent à l’horizon 2023 (et ne pourra donc plus être loué) sera fixé à 500 kWh d’énergie finale par mètre carré et par an [6]. Cette annonce fait suite au projet de décret qui a été soumis à consultation publique et dont la synthèse [7] fait apparaître que 97 % des contributeurs estiment que le seuil proposé n’est pas à la hauteur. En effet, le seuil ainsi fixé ne concernera au final qu’une part infime des passoires énergétiques (logements consommant plus de 330 hWh/m².an), à savoir les logements les moins performants de la classe G, ce qui représenterait 36 000 à 58 000 logements dans le parc locatif privé (soit 1 à 2 % des passoires énergétiques de ce parc) [8].

Parmi les facteurs accélérateurs du mal logement, on trouve la solitude, qui expose les personnes les plus vulnérables au mal logement. Aujourd’hui, la mono-résidentialité est une réalité pour 35 % des Français et place un bon nombre face à des défis du quotidien : payer le loyer avec un salaire unique, soutenir des charges trop importantes. La solitude accélère également le mal logement par sa tendance à amplifier la pénurie de logements abordables.

Si le taux d’effort énergétique d’un ménage est supérieur à 10 %, celui-ci est considéré comme étant en situation de précarité énergétique.

Cette définition qui traduit la complexité du phénomène ne permet pas de quantifier la précarité énergétique. Le « taux d’effort énergétique », qui se traduit comme la part des ressources consacrées par un ménage à ses dépenses d’énergie dans le logement, permet de caractériser une situation de précarité énergétique au-delà du seul critère de précarité financière. Ainsi, si le taux d’effort énergétique d’un ménage est supérieur à 10 %, celui-ci est considéré comme étant en situation de précarité énergétique.

Néanmoins, cette définition apparaît incomplète. En effet, les comportements de sous-consommation, les restrictions imposées ou délibérées ou encore les solutions d’appoint n’entrent pas en ligne de compte. En outre, la précarité énergétique se caractérise ici uniquement sous l’angle du logement. Or, la dépendance de certains ménages à l’automobile ou aux transports, et donc aux énergies fossiles, accentue leur situation de précarité énergétique [9].

Le phénomène de précarité – crédit photo ©fondation abbé pierre

 

Les dispositifs d’aides énergétiques : l’impossible mythe du choc de l’offre ?

Faudra-t-il observer la transition énergétique « par le bas » ? La notion de confort est un objet complexe qui, depuis le XIXe siècle, évolue en suivant les processus d’urbanisation, de sophistication technique, mais aussi selon le rapport à l’intime et aux relations familiales. Adossée à la question de l’énergie, sa définition est souvent d’abord pensée de manière plus restreinte, la réduisant au seul confort thermique – autrement dit, impliquant de n’avoir ni trop chaud ni trop froid dans un espace. L’espace habité fut pendant longtemps pensé comme devant répondre à des normes physiologiques de température, d’humidité et de mouvement de l’air [10].

Cet écho se fait encore ressentir par la surabondance des dispositifs de labellisation mais aussi parmi les nombreuses subventions d’amélioration de l’efficacité énergétique. Ainsi il est d’usage de décortiquer les solutions dites « passives » qui consistent à réduire la consommation d’énergie des équipements et des matériaux grâce à une meilleure performance intrinsèque et les solutions dites « actives » visant à optimiser les flux et les ressources.

Ces nombreuses stratégies de luttes contre la précarité du logement combinent deux approches, l’une « curative » et l’autre « préventive ».

Ainsi pour favoriser la rénovation énergétique, une multitude d’aides financières sont mises en œuvre au niveau national, pour les particuliers mais aussi pour les bailleurs :

– Les particuliers peuvent bénéficier du crédit d’impôt (CITE) pour la transition énergétique, des aides MaPrimeRénov’ [11], des primes délivrées au titre des Certificats d’Économie d’Énergie (CEE), des aides de l’Agence nationale de l’habitat (ANAH), des aides d’Action Logement via le Fonds de Solidarité pour le Logement, le chèque énergie [12], ou les aides des CCAS [13] aux impayés d’énergie.

– Peut s’ajouter un taux de TVA réduit de 5,5 % qui est appliqué sur les travaux d’amélioration de la performance énergétique éligibles ou encore l’éco-prêt à taux zéro qui permet de réaliser des emprunts à taux d’intérêt nul pour des travaux d’écoconception et permet de financer le reste à charge.

– Les bailleurs sociaux quant à eux, peuvent prétendre à l’éco-prêt logement social (éco-PLS), aux Certificats d’Économies d’Énergie, au dégrèvement de taxe foncière sur les propriétés bâties et à un taux de TVA réduit également [14].

Finalement, ces nombreuses stratégies de luttes contre la précarité du logement combinent deux approches, l’une « curative » visant à accorder des aides financières (avec des effets incitatifs de fiscalité dite écologique) et l’autre « préventive » visant à améliorer la performance énergétique des logements.

Certes, de nombreuses aides existent et elles peuvent constituer un élément facilitateur, mais elles ne sont pas toujours aisément accessibles. Sans parler du cas particulier des travaux de rénovation dans les bâtiments en copropriété, où la complexité du processus de décision et de mise en œuvre s’intensifie. Ensuite, de plus en plus d’études d’évaluation des résultats des programmes de rénovation attestent d’une faible réduction effective des consommations énergétiques à la suite des travaux.

Comment l’expliquer ? En grande partie par « l’effet rebond » [15]. Imaginons une situation où la consommation (ici énergétique) ne peut augmenter par manque d’argent. Le marché est plafonné par le pouvoir d’achat des consommateurs. Arrive une amélioration de l’efficacité des systèmes de production réduisant les coûts par unité. Cette innovation va dégager des économies permettant de consommer plus de produits ou services jusqu’à atteindre à nouveau les limites financières. L’augmentation de consommation ne se fait pas forcément avec le même type de marchandises : ainsi le gain de performance d’un appareil engendre une réduction des dépenses, qui peut être réinvestie dans l’achat d’un autre appareil.

In fine, pour de nombreux ménages vivant dans des logements mal isolés et bénéficiant d’opérations de rénovation, l’amélioration du confort passe avant la préoccupation de réduction des consommations d’énergie [16]. Ainsi les économies attendues sont fréquemment contrebalancées par l’augmentation de la consigne de chauffage du logement (passage de 19°C à 21°C par exemple) –mais à consommation et facture énergétique inchangée grâce aux travaux.

Ce décalage s’explique aussi par la surestimation de la valorisation énergétique des opérations. Dans un rapport détaillé, les économistes de Mines ParisTech expliquent par exemple que les fiches techniques définissant les montants d’économie d’énergie des Certificats d’Économie d’Énergie surestiment très significativement l’impact énergétique, et identifient un impact très modeste de l’investissement moyen.

La précarité énergétique est donc un phénomène polymorphe qui regroupe un ensemble de situations très variées.

L’étude de Matthieu Glachant, directeur du Cerna MINES ParisTech [17], aboutit ainsi au résultat suivant : 1 000 euros de travaux ne diminueraient en moyenne la facture énergétique que de 8,4 euros par an … Pour un investissement moyen de l’enquête, cela correspond à une diminution de 2,7 % de la facture. La rénovation énergétique est alors loin d’être rentable si l’on s’en tient aux seules économies d’énergie puisque le temps de retour correspondant, c’est-à-dire le nombre d’années nécessaires pour récupérer le coût de l’investissement initial, est de 120 ans !

De plus dans certains cas, l’isolation extérieure sera impossible du fait des caractéristiques de la façade, alors même que la solution de l’isolation par l’intérieur peut significativement diminuer la surface habitable. L’isolation des parois reste possible dans la plupart des cas mais elle nécessitera le plus souvent des opérations « sur mesure » faisant appel à différents corps de métier et des intervenants qualifiés.

Or certaines aides – comme les opérations « coups de pouce » des certificats d’économie d’énergie vulgarisés à travers le slogan « isolation à 1 euro » – ont eu un effet pervers d’uniformisation des techniques d’isolation des parois avec des matériaux non adaptés, sans pour autant conduire à une massification des travaux favorables à la baisse des coûts ; sans parler des nombreux cas de fraudes observés [18]. Ainsi, l’isolation ne règlera pas tout. La précarité énergétique est donc un phénomène polymorphe qui regroupe en son sein un ensemble de situations très variées.

Agence Bowtie Construction – Exemple d’intervention sur de l’existant ©Bowtie Construction

Partage d’expériences et enseignements

Même si l’État reste central dans la régulation des marchés énergétiques et dans la définition des dispositifs de redistribution et de prévention, tous ces résultats conduisent évidemment à s’interroger sur la pertinence des subventions pour l’efficacité énergétique dans le secteur résidentiel, si elles sont uniquement motivées par la réduction de la consommation d’énergie. Or, il est évident que l’impact énergétique varie beaucoup en fonction du type de travaux réalisés.

Ainsi, bon nombre de résultats apparaissent en décalage avec le consensus actuel des experts, néanmoins il existe des projets concrets et innovants qui offrent de précieux modèles. On peut citer notamment l’exemple de iudo, cette équipe d’architectes parisiens qui accompagnent les propriétaires fonciers dans l’étude de leurs droits à construire, le montage et la réalisation d’opération d’auto-promotion immobilière.

Permettre aux propriétaires d’obtenir un complément de revenus, mais aussi de revaloriser leur patrimoine, le tout dans une opération autofinancée.

Benjamin Aubry, architecte, nous explique : « Selon nous, il faut arrêter de penser la rénovation énergétique de façon isolée. Il n’y a pas de sens à dépenser des fortunes pour remettre un bien en état, tandis que nous construisons des lotissements à côté qui consomment des terres agricoles et vont générer de nouveaux besoins énergétiques, notamment sur la mobilité. Il faut penser la rénovation dans un tout, comme une occasion pour redonner une dynamique nouvelle aux territoires et trouver du sens qui aille au-delà de la simple perspective d’économie sur les factures d’énergie ».

L’équipe de iudo a notamment réalisé un projet aux Lilas (quartier de Paris, ndlr) pour le compte de propriétaires dont la maison est devenue trop grande pour leurs besoins. Le projet est le suivant : construire deux logements (1 T2 et 1 duplex T3) dans une partie de la maison couplée à l’ancien garage. Cette opération permet aux propriétaires d’obtenir non seulement un complément de revenus par la location de ces logements, mais aussi de revaloriser significativement leur patrimoine (3 logements valent au global plus qu’une maison) en intégrant une donation à leurs filles, le tout dans une opération quasi-autofinancée. Ainsi ce type de projet qui mêle rénovation, optimisation des existants et renouvellement urbain, nécessite une véritable ingénierie.

L’habitat pavillonnaire en France est aujourd’hui touché de plein fouet par le vieillissement de la population : rien qu’en Ile-de-France plus d’une maison sur deux est occupée par des ménages de plus de 55 ans qui vivent seuls ou à deux dans des pavillons devenus souvent trop grands et inadaptés pour leurs besoins. Plutôt que de simplement penser la rénovation de la maison de façon isolée, intégrer des travaux présente l’occasion de repenser plus largement l’opération au service d’une revalorisation patrimoniale via la création d’un ou deux logements additionnels sur le terrain.

Si ce type de solution n’est pas généralisable partout, tout dépend du contexte et des besoins des propriétaires : « nous soutenons le fait qu’elles devraient être beaucoup plus promue comme une solution qui répond de façon transversale à plusieurs enjeux : rénovation énergétique, lutte contre l’étalement urbain, renouvellement des quartiers, diversification de l’offre de logements, nouveaux liens intergénérationnels et création de richesses partagées… »explique Benjamin Aubry.

Autre innovation permettant de développer des projets immobiliers tout en rénovant l’ancien sans consommation de foncier : la surélévation. Dans certains cas elle peut aujourd’hui répondre aux besoins de rénovation énergétique du patrimoine et de création de logements. La surélévation, c’est la densification verticale du bâti existant. Il s’agit, concrètement, d’ajouter un ou plusieurs étages à un bâtiment, bien souvent en milieu occupé. La surélévation agit par touches, sans excès, en concertation avec la préservation patrimoniale et les formes urbaines.

Dans ce contexte, Didier Mignery, Architecte de UpFactor, explique que les avantages de la surélévation sont nombreux : création de nouveaux mètres carrés, réduction de l’étalement urbain, développement de la végétalisation. En outre, la surélévation favorise la (re)naturalisation des villes grâce à l’usage des toitures et contribue au projet « zéro artificialisation nette » promu par le gouvernement.

Partage de l’espace, partage des charges, partage des gains, tel est le triptyque propre à la surélévation que porte UpFactor pour les copropriétés et les bailleurs sociaux. L’idée est de promouvoir le foncier aérien et les toits pour rendre la totalité de l’espace urbain habitable et accessible au plus grand nombre.

Mais, si la définition de la densité perçue ou non n’est pas simple, celle de la compacité l’est encore moins. Les débats publics se focalisent donc sur la notion plus immédiatement appréhendable de densité. Les évolutions juridiques ont assoupli les règles en transformant le droit de veto de certains copropriétaires en droit de priorité et en abaissant les majorités en zone de préemption urbaine.

De là sont nés les premiers projets de surélévation perçus d’abord comme une aubaine financière avant d’apparaître comme une source de financement de la rénovation globale en copropriété.

Tout en sortant de la critique binaire entre choisir la ville horizontale ou ville verticale, aller plus loin dans l’obligation de végétaliser les toits, dans l’intégration de systèmes de production d’énergies renouvelables et de leurs usages mixtes, publics et privés, sont autant de pistes à développer.

Opération d’Édouard François Architecte à Champigny-sur-marne – ©Atelier Édouard François

Quelle finalité pour sortir du mal logement ?

Si la crise sanitaire a aggravé les situations d’isolement et révélé certaines inadéquations entre l’offre de logements privés ou publics et les besoins de la population en temps de confinement, ce cadre invite d’autant plus les professionnels de l’urbain, les autorités locales, les organisations caritatives, associatives, les chercheurs, et les citoyens à investir ensemble des solutions énergétiques.

S’agissant de l’espace domestique, le relogement dans de nouveaux immeubles standardisés s’est accompagné d’une déstabilisation de nombreuses pratiques. Car, en effet, la standardisation de nos espaces domestiques depuis 50 ans en France rend complexe la réversibilité du parc immobilier qui se confronte inlassablement à une volonté de limitation de l’artificialisation des sols et à la potentielle flexibilité de ces espaces.

Ces difficultés sont symptomatiques de la faiblesse de la réflexion théorique sur les manières d’habiter les logements sociaux ou non, un problème pourtant relevé dès les années 1950 par les travaux de Paul-Henry Chombart de Lauwe. Ce dernier avait mis en évidence les difficultés des classes populaires à s’approprier de nouveaux logements pensés pour les classes moyennes.

Dans un contexte où les questions de précarité et mal logement gagnent en visibilité, diverses feuilles de routes existent, comme la volonté de la Ville de Paris d’instaurer un PLU – Plan local d’urbanisme, dit « bioclimatique » [19] ou encore la Commission européenne qui vient, par exemple, de dévoiler son « Renovation wave » dans lequel elle incite à doubler le taux de rénovation d’ici 2030. La rhétorique de l’urgence mobilisée pour justifier chaque nouveau programme politique comme par exemple l’objectif climatique, avec une décarbonation quasi complète d’ici 2050 [20] apparaît présomptueux. Ainsi, l’intensité de l’urgence climatique et énergétique est rappelée par les responsables politiques à intervalles réguliers.

Mais ne nous restreignons pas à des innovations de contemplation, qui portent avant tout sur ce qui est observable à l’extérieur ; certes quelques promoteurs ou architectes s’entêtent en priorité à révolutionner l’image du quartier par le recours à une esthétique codifiée et clinquante. Mais en érigeant le façadisme comme identité urbaine ou alibi au patrimoine, se cache un culte de l’apparence qui ne s’intéresse en rien au besoin des usagers.

Il est néanmoins primordial de déployer des politiques de rénovation énergétique du logement ambitieuses et réalistes qui intègrent entre autres le parcours résidentiel des habitants, et donc la diversité des situations sociales que pourraient connaître les individus au cours de leur existence.

Il est primordial de déployer des politiques de rénovation énergétique du logement ambitieuses et réalistes, qui intègrent le parcours résidentiel des habitants.

Essentiellement guidés par des contraintes économiques et légales, ces choix sont marqués par l’absence de réflexion partagée sur l’agencement des logements et sur la prise en compte des usages. Le constat des nombreux décalages avec les usages des résidents appelle à une meilleure articulation entre conception de l’habitat et pratiques des habitants.

Changer les comportements, instaurer de nouvelles normes techniques et travailler à leur acceptabilité sociale sont autant d’injonctions qui pèsent sur les modes de vie pour les rendre plus « soutenables ». Mais loin de tout catastrophisme, il y a une réalité et cette réalité tue [21]. Il va donc nous falloir écouter pour savoir répondre aux besoins des plus précaires, ce qui est une priorité.

Même s’il reste encore bien des chantiers à ouvrir et à approfondir, notre patrimoine bâti est riche de sa diversité, de son histoire, de ses aires géographiques et climatiques. Gardons la conviction que les structures sociales et familiales, les relations sociales, peuvent enrichir la conception architecturale, puisque la finalité de l’architecture, c’est bien d’être habitée !

Il s’agira ainsi de travailler sur une meilleure interprétation du rapport entre des pratiques domestiques ou urbaines et la configuration des espaces dans lesquels elles se développent. Il paraît de fait important de pousser davantage l’effort sur cette interaction entre le social et le spatial, qui définira in fine une construction morale, politique et écologique visant à l’égalité des droits et qui fabriquera la nécessité d’une solidarité collective entre les personnes d’une société donnée, à l’image d’une action allant vers plus de progressisme.

« Energiesprong » à Melick, Pays-Bas. Processus de rénovation passive à moindre coût. ©Energiesprong

 

[1] Comme le souligne le sociologue Stéphane Beaud, « les « invisibles » ne sauraient constituer une catégorie homogène de population. On trouve les hommes et les femmes sans qualité, dont les difficultés ne sont pas prises en compte car ils se situent en dehors de la cartographie institutionnelle des politiques publiques et de l’aide sociale. » (Beaud et alii 2006).

[2] Créé en France en mars 2011 pour améliorer la connaissance et suivre les situations de précarité énergétique.

[3] Dans son rapport de suivi annuel de novembre 2018, l’ONPE – Observatoire national de la précarité énergétique, évalue à 6,7 millions de personnes, soit 11,7 % des foyers du territoire (sur la base du taux d’effort énergétique).

[4] Développement de pathologies respiratoires, d’intoxications au monoxyde de carbone, alimentaires notamment. Insee 2019.

[5] L’article Observer la transition énergétique par le bas, est pertinent sur ce sujet. Cacciari (J.), Dodier) 2014

[6] Actuellement, la performance énergétique moyenne d’un logement en France «  se situe autour de 180 kWh/m² par an en 2017, pour une facture énergétique annuelle moyenne de 1 519 € ».

[7] http://www.consultations-publiques.developpement-durable.gouv.fr/spip.php?page=article&id_article=2198

[8] Un second décret attendu en 2021 devrait rendre ce seuil plus exigeant au fil du temps et viser l’ensemble des passoires énergétiques d’ici 2028, en lien avec les dispositions de la loi relative à l’énergie et au climat.

[9] La Commission de régulation de l’énergie a annoncé que les tarifs réglementés de vente (TRV) de gaz d’Engie allaient augmenter en moyenne de 1,6 % au mois de novembre (par rapport au niveau d’octobre 2020).

[10] à lire Hélène Subrémon, Pour une intelligence énergétique : ou comment se libérer de l’emprise de la technique sur les usages du logement, 2012.

[11] Depuis le 1er octobre 2020, MaPrimeRénov’ est ouverte à tous les propriétaires, qu’ils soient occupants ou bailleurs, ainsi qu’aux copropriétés pour des travaux dans les parties communes. Le montant de l’aide est calculé en fonction des revenus du foyer et du gain énergétique apporté par les travaux de chauffage, d’isolation ou de ventilation.

[12] Qui est adressé à 5,8 millions de ménages pour des montants compris entre 48 € et 277 €.

[13] Centre Communal d’Action Sociale.

[14] Il existe aussi les Programmes d’Intérêt Généraux (PIG) ou les Opérations Programmées d’Amélioration de l’Habitat (OPAH).

[15] Peut être défini comme l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation. En conséquence : les économies d’énergies initialement prévues par l’utilisation d’une nouvelle technologie sont partiellement ou complètement compensées à la suite d’une adaptation du comportement de la société.

[16] Les travaux de Carine Sebi Associate Professor and Coordinator of the « Energy for Society » Chair, Grenoble École de Management (GEM) et Patrick Criqui Directeur de recherche émérite au CNRS sont particulièrement pertinents sur le sujet.

[17] https://www.minesparis.psl.eu/Actualites/La-renovation-thermique-reduit-elle-vraiment-votre-facture-d-energie/4160

[18] à ce sujet, on peut lire l’article de The Conversation : https://theconversation.com/renovation-energetique-en-france-des-obstacles-a-tous-les-etages-147978

[19] En initiant cette nouvelle procédure, la municipalité veut se doter d’un outil destiné à limiter l’impact du réchauffement climatique et de la pollution (dont la lutte contre les îlots de chaleur, la promotion de la pleine terre, la rénovation énergétique).

[20] Notamment par le passage de l’ensemble du parc au niveau bâtiment basse consommation (BBC).

[21] Après le drame de Marseille qui a vu l’effondrement de trois immeubles, causant la mort, le 7 novembre 2018, de six personnes, Bernard Devert, président d’Habitat et Humanisme, appelle élus et responsables à cesser de temporiser et à construire des logements dignes pour tous.

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Débat du jour – Covid-19: faut il s’attendre à une 3ème vague psychiatrique?

Le gouvernent s’inquiète de la dégradation de la santé mentale des Français. Entre fin septembre et début novembre 2020, le nombre de personnes dans un état dépressif a doublé, de 10 à 21%, selon Santé publique France. La consommation d’anxiolytiques et de somnifères a augmenté, avec près de 1,6 million de traitements supplémentaires délivrés en 6 mois par rapport au niveau prévisible. Avec le coronavirus, faut-il s’attendre à une 3ème vague psychiatrique ?

Docteur Christophe Cutarella, psychiatre au sein de la Clinique Saint-Barnabé à Marseille et membre du Conseil scientifique de la Fondation Ramsay Santé.

Annie-Claire Cottu, membre du mouvement Médecins du secours populaire. 

Christophe Nguyen président du cabinet Empreinte humaine et psychologue du travail.

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