À l’assaut du ciel



L’heure est venue. L’occasion présente est trop importante pour manquer de la saisir. Il faut en effet tenter de mettre au jour ce qui se joue dans l’extraordinaire crise devant nous. Malgré le temps que le confinement offre à chacun, il reste difficile de lire les conséquences de la multiplication des crises qui feraient passer la tempête de 2008 pour une vulgaire bourrasque. Ce qu’on sait, tout simplement, c’est qu’un grand changement culturel a commencé et qu’une nouvelle étape de décomposition de l’hégémonie néolibérale s’est enclenchée. Ce basculement reste indécis, car il peut déboucher sur deux modèles de société antagoniques : le néolibéralisme autoritaire, dépecé de la nécessité d’un consentement élargi, ou un compromis keynésien écologique.


On le pressentait, l’année 2020 démarrait de façon cauchemardesque. Entre les risques de guerre avec l’Iran, propices à allumer la poudrière du Moyen-Orient, et les incendies en Australie, il était difficile de ne pas penser que tout foutait le camp. À vrai dire, cela fait bien un an et demi que le sentiment que le sol se dérobe sous nos pieds traverse les esprits. Malgré la prompte amnésie collective, il est irréalisable d’oublier que les gilets jaunes ont bien mis en branle toute la structure sociale et fait trembler le pouvoir en place. Ils ont pressé on ne sait quel interrupteur qui semble toujours enfoncé sur On. Si ces événements n’ont pas de lien évident ni objectif, ils ont tout de même révélé que quelque chose couvait. Ils ont construit le sentiment épars qu’un mécanisme s’est cassé à l’intérieur du néolibéralisme et que d’autres à-coups étaient devant nous.

Une décennie perdue s’achève. L’hégémonie néolibérale a, bon an mal an, reconstruit sa cohérence interne après le choc important provoqué par la crise de 2007-2009. Ce maintien du statu quo s’est fait au prix de politiques d’austérité agressives en Europe. Du droit du travail jusqu’aux protections multiples de nos États-providence, tous les assauts ont été permis : retraites, santé, hôpitaux, etc. Ce sont donc des sociétés affaiblies, moins bien armées, qui affrontent la pandémie en cours, à l’exception des pays du Nord de l’Europe qui n’ont pas subi les mêmes purges budgétaires et qui bénéficient depuis le début de leur position dans la construction européenne. Mais ce retour au business as usual, payé par un accroissement des inégalités, masquait d’énormes fragilités sous-jacentes. Notre système économique a implosé à la suite de la propagation d’un simple virus, qui n’est jamais moins qu’un choc externe, mais le pire est bien devant nous. Les chutes rapides des cours des bourses et l’explosion du nombre de chômeurs dans les pays au droit du travail « flexible » (États-Unis, Espagne, etc.), ne sont que des mises en bouche face à ce qui nous attend.

La fin d’un modèle

Quelles étaient les fragilités qui conduisent la société aujourd’hui au bord du précipice économique et social ? Il est possible d’en lister quelques-unes sans chercher à être exhaustif. En premier lieu, l’évident écartèlement des chaînes de valeurs mondiales. Le secteur automobile et le secteur aérien en sont les premières victimes, sans parler du secteur médical. Lorsqu’il faut se fournir en pièces dispersées dans le monde entier, à flux tendus, la sensibilité au premier choc logistique s’en trouve accrue. En second lieu, le montant des dettes héritées de la dernière crise, publiques et privées, conjuguées à un contexte de faible inflation lié aux politiques d’austérité, notamment salariale, a obligé les principales banques centrales du monde à mener des politiques monétaires dangereuses. Depuis dix ans désormais, la FED, la BCE et la Bank of England impulsent des politiques monétaires expansionnistes qui ont péniblement empêché une entrée de nos économies en déflation, mais permis une explosion du prix des actifs financiers. Ces programmes de rachats d’actifs et de baisse des taux d’intérêt ont charrié avec eux des bulles immobilières de nature à augmenter les inégalités. Mais ils ont aussi eu pour conséquence d’accroitre les fragilités financières et le risque systémique. Dans un contexte de taux bas, les acteurs des marchés financiers, en particulier ceux qui sont peu régulés (shadow banking), prennent plus de risques pour maintenir leur rentabilité. Ces institutions s’endettent massivement pour mener leurs opérations et s’exposent à des pertes démultipliées en cas de renversement du cycle. C’est à ce type de renversement que l’on assiste, amplifié par l’effondrement des prix du pétrole, une des matières premières les plus financiarisées, omniprésente dans les bilans des banques.

En troisième lieu, les faiblesses de l’Union européenne, qui n’a jamais aussi mal porté son nom malgré les faux-semblants médiatiques et le marketing des médiocres plans approuvés à l’Eurogroupe et au Conseil européen pour in fine préserver les apparences. Cela fait désormais trop longtemps que ces réunions n’ont d’autre but que de sortir des communiqués de presse à partir de formulations a minima sans engagements réels. Les États de l’UE, dans leur divergence croissante, sont devenus des experts de l’enfumage. Le problème est bien entendu que de plus en plus de monde le remarque. 500, 1000, 1500 milliards d’euros, des chiffres mirobolants sont agités dans la presse pour essayer de prouver que l’Union fait quelque chose et que « vous voyez, nous sommes unis », alors que le fossé se creuse entre le Nord et le Sud. Voici la recette de ces chiffres qui n’engagent à rien :

  1. Des crédits garantis, qui vous permettent d’annoncer un montant qui représente souvent dix fois votre exposition réelle. Pour 350 milliards de crédits garantis, l’exposition réelle peut ne pas dépasser les 35 milliards, selon le taux de faillite des entreprises qui voient leur crédit être garanti par l’État ;
  2. Le recyclage de dépenses déjà prévues dans des programmes déjà existants et déjà financés ;
  3. Des fonds qui simulent un endettement commun pour afficher une solidarité collective alors que leur utilisation (conditionnée) et leur fléchage n’apportent rien par rapport à un financement national dans un contexte où la BCE rachète les dettes publiques sur le marché secondaire.

Mixez ces trois ingrédients selon votre convenance et vous obtiendrez à peu près tous les plans annoncés en grande pompe ces dernières années, du plan Juncker au dernier accord européen, sans que le problème principal ne soit jamais affronté : le besoin d’un stimulus direct de l’économie, d’un grand plan d’investissement, et non de garanties de crédits et autres instruments détournés.

L’Union européenne est ainsi devenue un abîme de la post-politique dans lequel certains États se comportent comme des petits comptables de province près de leurs sous, Allemagne et Pays-Bas en tête, pendant que d’autres s’enfoncent dans le déclassement, on pense bien sûr à l’Europe du Sud. Au milieu, la France, couarde, signe des lettres en faveur des coronabonds et de la mutualisation des dettes au Conseil européen, en contradiction profonde avec les positions rhénanes, tout en restant bloquée dans le « franco-allemand », ce qui la conduit à abandonner ses propositions au moindre refus. L’Union européenne n’a pas besoin d’un simulacre de consensus pour préserver les apparences, mais d’un conflit ouvert sur la marche à suivre pour le futur. Pourquoi la France n’a-t-elle pas assumé de mettre sur pied un instrument de dette commune avec les treize autres États de la zone euro qui y étaient favorables ? C’est tout à fait légal et cela peut se faire dans le cadre des traités. Cela aurait isolé l’Allemagne et aurait pu la forcer à changer de position. La réalité est que la France a capitulé et qu’elle a abandonné en rase campagne l’Europe du Sud dans les négociations de mars-avril. Il est alors d’autant plus risible de voir Emmanuel Macron s’épancher dans le Financial Times, demandant avec force une réforme de l’Union, alors qu’il a laissé filer le moment opportun. Plus personne ne peut prendre au sérieux la parole d’une France qui a peur de son ombre et de son voisin depuis trop longtemps.

Cette situation n’est évidemment pas nouvelle. Toutes ces fragilités se sont accrues depuis vingt ans et semblent aujourd’hui n’avoir d’autre débouché qu’un déclassement généralisé des pays européens. Il faut dire que l’Europe a été l’épicentre de la « fin de l’Histoire », du confort douillet de la modernité et de l’aveuglement sur la marche du monde. Le Brexit n’aura pas suffi à la secouer. Il y a fort à parier que les États retireront leurs billes en panique et détourneront le regard quand un État de l’UE s’effondrera. La BCE ne peut pas tout.

Le pire est devant nous

Toutes les litanies mièvres sur le « monde d’après » ont pour vertu paradoxale de mettre en évidence notre faible capacité d’apprentissage. Le confinement n’est pas une parenthèse d’un mois ou deux. La crise en cours n’en est qu’à ses balbutiements. Elle va d’autant plus durer en Europe que le niveau de coordination européen dans la réponse aux événements a été plus bas que jamais, que ce soit sur le plan sanitaire ou économique. C’est sur ce dernier aspect que le drame ne fait que commencer.

Les filets de sécurité mis en place par le gouvernement ne suffiront pas à empêcher des faillites en série et des destructions d’emplois massives. Les garanties de crédits et le chômage partiel sont utiles pour traiter la crise de liquidité du secteur privé, mais ils sont insuffisants pour traiter la crise de solvabilité[1] qui vient. Certains secteurs vont être durablement impactés : tourisme, restauration, événementiel, etc. La récession sera profonde et des faillites sont inévitables. Faut-il rappeler que l’hypothèse d’une chute de PIB de 8 % pour la France formulée par le FMI est optimiste car elle ne prend pas en compte toutes les boucles de rétroaction[2] ? Il est désormais certain que le déficit public va dépasser les 9 % du PIB en 2020 et que les rentrées fiscales seront durablement obérées. L’hypothèse de 115 % de ratio d’endettement public/PIB sera vraisemblablement dépassée. Puisqu’on sait que l’État ne pourra pas retirer son soutien à l’économie avant longtemps, que les stabilisateurs automatiques continueront à être sollicités, et qu’un plan de relance est à venir, il n’est pas farfelu d’imaginer que nous dépasserons les 130 % de ratio dette publique/PIB. Cette trajectoire vient révéler en creux l’absurdité des dix années d’austérité infligées à la population pour des économies de bouts de chandelle. Les années que la France aura mises pour retrouver son niveau de richesse d’avant-crise sont d’ores et déjà parties en fumée.

L’endettement privé n’est pas en reste. Comment les entreprises vont-elles pouvoir rembourser les prêts accordés par l’État ? Dans de nombreux secteurs, cela ne sera pas possible. D’autres feront purement et simplement faillite à bas bruit. Une TPE a en moyenne trois mois de trésorerie devant elle, sans parler des indépendants et autres microentrepreuneurs qui sont peu éligibles aux dispositifs mis en place par l’État. En tant que sous-traitants, ils sont souvent les premières victimes de la désorganisation actuelle. Des pans entiers de notre économie ne pourront pas faire face à leurs échéances et à leurs obligations. Un drame social s’annonce et le nombre de chômeurs va exploser.

Cette situation pourrait encore se dégrader selon l’ampleur de la récession aux États-Unis et chez nos voisins. Tout porte à croire que la crise financière n’est pas derrière nous, mais bien devant nous. Si les ménages et les entreprises ne peuvent pas faire face à leurs dettes, de nombreux actifs financiers ne vaudront plus rien. Aux États-Unis, des millions de néo-chômeurs sont d’ores et déjà menacés d’expulsion de leur logement en raison de leur incapacité à faire face à leurs échéances de crédits. Le spectre de 2008 et des subprimes vient refaire surface et menace de tout emporter. Mais le basculement pourrait venir d’Europe.

Cela fait plusieurs années que la fragilité de l’Italie est connue. Depuis son entrée dans la zone euro, l’économie italienne a connu trois récessions dont elle est ressortie chaque fois plus affaiblie. Tous les indicateurs sont au rouge : productivité en berne, dégradation des infrastructures, chômage élevé, démographie à l’arrêt, endettement public élevé, peu d’investissement en capital humain, etc. Avant la crise, l’Italie était endettée à hauteur de 134 % de son PIB et ce ratio pourrait exploser à plus de 180 % du PIB. La pandémie a heurté le cœur de l’économie italienne : la Lombardie, l’Émilie-Romagne et la Vénétie. Les recettes fiscales vont plonger encore plus fortement et conduire à ce que les doutes sur la solvabilité du pays s’exacerbent. D’autant plus que l’Italie a une autre fragilité : les bilans de ses banques sont grevés de crédits pourris hérités de deux décennies perdues et la situation va encore se dégrader. C’est tout le système bancaire de la péninsule qui risque d’avoir besoin d’une recapitalisation de la part d’un État lui-même surendetté. Par ailleurs, la population refusera probablement de voir l’État payer encore une fois pour les banques du pays. En d’autres termes, la situation italienne est intenable. Si ce n’est pas le risque économique, ce sera le risque politique. En vingt ans, l’Italie est passée du statut de pays très europhile au record de l’euroscepticisme. L’Institut Tecné a récemment publié un sondage réalisé les 9 et 10 avril 2020 qui indiquait que 49 % (+20) des Italiens voteraient en faveur de la sortie de l’Union européenne en cas de référendum, contre 51 % (-20) pour y rester. 14 % des sondés restent indécis. L’opinion publique italienne a basculé et refusera des humiliations supplémentaires. Le même institut révélait il y a peu que 88 % des Italiens jugent que l’Union européenne n’a rien fait pour le pays pour contrer la pandémie. Les forces politiques vont en conséquence être amenées à durcir leurs discours et leurs actes.

Les fondements de l’ordre sociopolitique néolibéral

Avant d’aller plus loin sur les scénarios possibles qui s’offrent aux États de l’UE pour le futur, il est nécessaire de revenir sur les fondements l’hégémonie néolibérale. Cette dernière repose sur plusieurs piliers :

  1. La mise hors de la délibération politique d’un ensemble toujours plus large de politiques publiques, en particulier dans le champ économique. Cela se traduit par exemple par le développement du constitutionnalisme économique, hérité de Friedrich Hayek et de ses disciples de l’école de Fribourg. Il s’agit ici en particulier de tout le cadre juridique et économique de l’Union européenne.
  2. La sédimentation d’un bloc historique capable d’arrimer une partie de la société à son projet. En l’espèce, il s’agit d’un bloc formé par les diverses franges des élites économiques, politiques et culturelles, alliées aux grandes masses de retraités qui votent et aux CSP les plus intégrées dans l’économie mondialisée : les cadres et libéraux en particulier. C’est la totalité de ce réseau de relations entre groupes divers qui forme le bloc historique néolibéral.
  3. La matérialisation de ce bloc dans une série d’institutions clés qui donnent une direction à la société : médias, partis, administrations de l’État, universités, think tanks, directions d’entreprise, etc.
  4. L’existence d’un sens commun néolibéral, c’est-à-dire de la constitution d’énoncés néolibéraux en évidences du quotidien : « il y a trop d’État » ; « on trouve de l’emploi quand on en cherche » ; etc. Ces évidences sont en particulier celles du groupe dominant, mais elles se difractent de façon différenciée dans les représentations des divers groupes sociaux. À défaut d’être toujours majoritaire, ce sens commun domine.

Plusieurs de ces piliers sont menacés, en particulier la cohérence de ce bloc historique et l’état du sens commun. La mise hors de la délibération politique des politiques publiques pourrait aussi refluer en cas de rupture avec le cadre européen, mais il existe des tendances lourdes à la technocratisation des politiques publiques qui vont au-delà de la simple construction européenne. Le troisième pilier constitué par l’entrelac d’institutions politiques, administratives et sociales est sûrement le plus intouchable en l’état, à la fois du point de vue de la présence dans les institutions du pouvoir d’un groupe élitaire adhérant au sens commun néolibéral et de la pérennité de ces institutions en tant qu’institutions organiques du projet néolibéral. Il constitue un obstacle important à tout projet de changement, qu’il chercherait immédiatement à neutraliser. Il n’est envisageable de commencer à le démanteler qu’une fois au pouvoir, même si cette guerre de position se prépare en amont. La raison en est assez simple : ces institutions sont trop puissantes, les individus qui les composent sont trop nombreux, pour pouvoir envisager une forme de bataille rangée avec celles-ci. Seule la guerre asymétrique a du sens, mais en raison de sa nature elle ne peut pas être menée à l’échelle suffisante pour submerger ces institutions et l’emporter dans la société civile. Ainsi, le fonctionnement des universités et de la recherche pour les extraire des logiques marchandes est-il plus aisément modifiable depuis le pouvoir que depuis une position isolée dans un laboratoire ou un conseil d’administration. Il en va de même pour les règles qui encadrent le fonctionnement des médias et les barrières à l’entrée qui compliquent la tâche des médias non-dominants, faiblement dotés en capitaux initialement.

La guerre de position progresse

Nos dirigeants ont pour habitude d’emprunter le lexique de la radicalité et de la réinvention lorsque des crises de grande ampleur ont lieu. Il suffit de se rappeler des discours de Nicolas Sarkozy contre le capitalisme immoral en 2008 pour remettre en perspective les grandes déclarations d’Emmanuel Macron. Le moment oblige et emporte tout. C’est ainsi que Patrick Artus a prédit la fin du capitalisme néolibéral dans une note pour Natixis, ou qu’Alain Minc a appelé dans Les Échos à l’annulation de facto des dettes détenues par la BCE en les transformant en dettes perpétuelles. Au sein des élites, les esprits les plus avisés se rendent bien compte du guêpier dans lequel nous sommes installés et qu’il y a peu de solutions pour en sortir. Ce qui était autrefois inaudible apparaît désormais comme une évidence. Le sens commun se déplace et se transforme, la fenêtre d’Overton[3] s’élargit. Ainsi, on a vu l’opinion se remodeler en faveur du protectionnisme, contre la mondialisation, pour l’intervention de l’État dans l’économie, etc. Ce moment de flottement et de fluidité de l’opinion est de nature à être exploité par les acteurs, soient qu’ils veuillent radicaliser ce changement culturel, soit qu’ils prêchent le sang et les larmes au nom du défi à relever.

Ce déplacement du sens commun tend à désarticuler le bloc élitaire au pouvoir qui assure la continuité de l’hégémonie néolibérale. Étant donné qu’il n’y a rien à espérer des plans d’action européens, les élites au pouvoir n’auront que trois options : accepter l’austérité après la présidentielle de 2022, forcer un aménagement du cadre économique et financier en place ou rompre avec ce dernier. Les deux premières tendances semblent actuellement les plus fortes au sein des classes dirigeantes. Qu’en est-il de chacune de ces hypothèses ?

Le retour de l’austérité se heurte à une problématique de faisabilité politique et économique. Du sang et des larmes ne suffiront pas pour revenir dans les clous budgétaires européens. Après une telle explosion de l’endettement public et privé, il faudrait des politiques d’austérité de bien trop grande ampleur, comparables à ce qu’a vécu la Grèce, pour atteindre leurs objectifs. Pire, il y a fort à parier qu’un tel ajustement casserait toute possibilité de reprise et entrainerait notre économie par le fond. Sur le plan politique, la société française semble chaque jour plus polarisée, l’acceptabilité d’une purge budgétaire est plus que douteuse après les gilets jaunes. Pourtant, il est probable qu’à défaut d’une autre solution, cette voie soit empruntée de gré ou de force par une partie des élites. Le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire ainsi que le gouverneur de la banque de France, François Villeroy de Galhau, ont déjà envoyé des signaux en ce sens en rappelant les Français au besoin de payer la dette après la relance. Le premier a notamment déclaré qu’il faudrait « faire des efforts » et le second que nous étions condamnés à « rembourser » l’endettement supplémentaire. Si ce scénario devait se réaliser, les élites porteuses de ce projet seraient obligées de conduire un agenda fermement autoritaire pour le mener à bien. La régression des libertés publiques est certes bien entamée, mais la mue illibérale du néolibéralisme serait nécessairement plus aboutie.

Le second scénario, celui d’un aménagement forcé du cadre économique et budgétaire, pourrait avoir la préférence d’une autre fraction des élites en place. Après les épisodes de polarisation des dernières années, une partie de nos dirigeants considère en effet qu’il est souhaitable de revenir à un capitalisme plus modéré, moins conflictuel, qui transige sur une partie de ses logiques et les amende. En d’autres termes, il faut parfois savoir prendre ses pertes pour conserver l’essentiel. Les interventions récentes et musclées de Xavier Bertrand contre l’hypothèse de politiques d’austérité après la crise sont une des preuves de l’existence de ce courant : « Si à la sortie de cette crise, la réponse est l’austérité, ceux qui nous gouvernent n’ont rien compris. Je suis farouchement opposé à l’idée de faire payer la facture aux salariés. » Ce second scénario se heurtera néanmoins aux conditions d’un aménagement du cadre économique et budgétaire européen. Pour empêcher des politiques d’austérité dans le futur et modérer l’endettement public et privé, il faudra nécessairement en passer par le maintien voire l’extension des politiques accommodantes de la BCE et l’annulation partielle des dettes publiques. Dans les interstices des traités, cela pourrait conduire la BCE à pratiquer l’hélicoptère monétaire[4] pour soulager les ménages, les entreprises et l’État. Cela permettrait de générer un peu d’inflation de nature à rogner le poids des dettes. Ceci n’aura pas lieu sans un conflit ouvert au sein de l’Union européenne, qui sera nécessairement risqué et incertain quant à ses résultats. Ces derniers dépendront en particulier du niveau de conflictualité que les acteurs seront prêts à déployer et de leur propension à recourir à des décisions unilatérales. Si on écarte le scénario d’une rupture nette et franche, celles-ci seront nécessairement limitées.

Une variante de ce scénario pourrait avoir lieu si les États du Nord se montrent relativement coopératifs pour maintenir le système en place quelques années de plus. Dans celui-ci, non seulement la BCE épongerait ce qu’il y a à éponger, mais la Commission et les pays du Nord mettraient en sourdine le pacte de stabilité en raison de la compréhension de son caractère toxique et destructeur politiquement parlant.

Le dernier scénario, celui de la rupture, est pour le moment parfaitement minoritaire au sein des élites. Mais en l’absence d’alternative, des fractions de celles-ci pourraient se ranger à cette hypothèse dans les années à venir. Qu’impliquerait une rupture ? Elle pourrait prendre plusieurs formes. Au niveau européen il pourrait s’agir de la mise sur pied d’un instrument de dette commune entre tous les États qui le souhaitent, tout en demandant à la BCE de racheter cet instrument sur les marchés secondaires. De la même façon, cela pourrait se traduire par la pratique forcée de l’hélicoptère monétaire par réquisition de la banque de France en cas de blocage au niveau européen, ce qui ne sera pas sans porter de menaces pour l’intégrité de l’union économique et monétaire. Mais c’est probablement à la condition d’un subtil mélange entre coups de force unilatéraux et mouvements coordonnés multilatéraux qu’on redonnera des degrés de liberté à la politique économique des États de l’Union européenne. Ce scénario doit s’envisager conjointement avec les pays d’Europe du Sud, qui n’attendent que la France pour avancer leurs positions. Le degré de probabilité d’une telle hypothèse dépend largement des forces politiques qui arriveront au pouvoir dans les différents pays européens dans les trois années à venir.

L’opportunité du changement

Les piliers de l’ordre sociopolitique néolibéral ne se désagrégeront progressivement que si une large coalition sociale, porteuse d’une vision du monde et d’un nouveau projet hégémonique, apparaît et remplace la précédente. Cette coalition ne pourra se former sans acteurs qui l’unifient, lui donnent forme l’incarnent électoralement, et assurent son déploiement dans la société civile et dans les institutions.

Nous en arrivons au cœur stratégique de la guerre de position. La formation d’une coalition, l’articulation d’une vision du monde et la façon dont elle s’inscrit dans la société procèdent d’un même mouvement. Par vision du monde, Antonio Gramsci entendait une conception qui embrasse l’ensemble des sphères de la vie sociale, de ses aspects les plus infra-politiques jusqu’à ses manifestations les plus immédiatement partisanes. Elle s’ancre dans la vie ordinaire et traduit l’exigence d’une réforme intellectuelle et morale, point d’aboutissement de tout projet de rupture véritable. En l’espèce, la vision du monde qui nous intéresse est celle qui permettra d’embrasser l’hétérogénéité des représentations des différentes couches des classes populaires et des classes moyennes opposées au bloc élitaire en place. Elle devra mettre au cœur de son projet le besoin de reprendre le contrôle sur tous les aspects de nos vies où celui-ci est menacé : dans le champ démocratique par l’oligarchie en place ; dans la vie ordinaire par l’extension indéfinie des relations marchandes et leurs implications anthropologiques ; et au niveau international où la perte de souveraineté des États est criante. Vient ensuite le sentiment de protection qui est une exigence croissante dans un monde où les certitudes de la vie ordinaire ont été progressivement balayées au cours des trois dernières décennies. C’est d’autant plus le cas que ces certitudes sont en train d’être percutées par la débâcle environnementale déjà commencée. Cette exigence se décline dans les domaines social, économique, écologique et international. Si ces deux idées force ne suffisent pas à dessiner l’ensemble des contours de cette conception de la vie ordinaire qui nous fait défaut, elles permettent de lui donner un axe de départ.

La négativité à l’égard du système en place et de ses représentants peut tout à fait maintenir ensemble des électorats qui divergent en profondeur du point de vue du sens commun. Si ce registre est naturellement mobilisé dans des contextes électoraux tels que l’élection présidentielle, il ne suffit pas à construire un bloc historique pérenne qui donne une direction à la société. C’est la raison pour laquelle il est impossible de faire l’impasse sur la construction d’une vision du monde puissante, de nature à modeler le sens commun en même temps qu’elle s’enracine dans l’expérience de la vie ordinaire.

Venons-en à la coalition sociologique en question. À gauche, est souvent évoquée « l’alliance des bobos et des prolos », pour être présentée comme la clé de voûte de la victoire d’un projet contre-hégémonique, mais elle ne dit rien sur la nature de l’alliance en question. Pire, ce sont régulièrement des intellectuels organiques des classes moyennes diplômées qui, implicitement, implorent les classes populaires de leur apporter leur appui et leur soutien. Rappelons-nous de la stupéfaction et de l’état désemparé des diverses fractions de la gauche sociologique au moment du mouvement des gilets jaunes… De la stupéfaction au rejet, la frontière a parfois été fine au début du mouvement. On y détecte trop bien la frustration à l’idée de se faire déposséder de son jouet, de « sa révolution », et de « sa contestation ». La réalité est que les classes moyennes et les classes populaires ont rarement autant divergé, notamment en raison d’alliances sociales qui ont trop souvent bénéficié aux premiers. L’enjeu est donc simple : cette alliance sera possible uniquement si ce sont les classes populaires qui ont le rôle dirigeant à l’intérieur de ce nouveau bloc historique. Qu’elles aient le rôle dirigeant n’implique pas nécessairement que les élites de ce bloc soient toutes issues des classes populaires. Cela nécessite a minima que cette nouvelle classe dirigeante ait la capacité de sentir et d’embrasser les demandes politiques des classes populaires.

Pour autant, il sera indispensable d’arrimer une partie des élites traditionnelles à ce projet. Ceux qui ont affronté le système de face se sont toujours cassé les dents. Il est aujourd’hui d’autant plus pertinent de tenter d’attirer à soi une part de l’élite en place que l’état de tension de la société finit par être difficilement supportable pour une fraction croissante de nos dirigeants. Certains d’entre eux seront tentés de prendre leurs pertes et d’accepter un compromis, plutôt que de persévérer dans une logique de polarisation qui conduira la France à une exacerbation des tensions sociales. Ce qui est certain, c’est qu’il est plus simple de vaincre un adversaire divisé qu’en provoquant un réflexe de cohésion chez lui.

C’est sur le versant des acteurs capables d’incarner ce nouveau bloc historique qu’il y a le plus de raisons de douter de la capacité du personnel politique à saisir l’opportunité de déloger l’hégémonie néolibérale. Même si l’on peine à identifier les acteurs qui pourraient donner forme à ce projet, ce dernier reposerait à l’évidence sur un nouveau compromis keynésien écologique et populaire, apte à arrimer une partie des élites à son agenda et à en propulser de nouvelles aux manettes.

Ce compromis reposerait sur plusieurs piliers :

  1. Une transition écologique massive de notre économie, dans la droite ligne d’un « Green New Deal ». Cette transformation de fond en comble est susceptible de créer de nombreux emplois qualifiés et non qualifiés. Un contrôle public des secteurs clés de l’économie est impératif : énergie, télécommunications, transports, etc. ;
  2. Des barrières protectionnistes (tarifaires ou réglementaires) qui assurent un contexte favorable pour les nouvelles industries vertes naissantes et non matures ;
  3. Une dynamique de croissance du pouvoir d’achat qui fera plus que compenser le coût social de certaines politiques de transition écologique. Cela passe par une re-réglementation du marché du travail et par l’accroissement du pouvoir de négociation salariale des syndicats, mais aussi potentiellement par l’usage transitoire de certains outils tels que la monnaie hélicoptère ;
  4. Un régime d’inflation plus élevé, de nature à rogner le poids des dettes du passé et de rééquilibrer les relations entre créanciers et débiteurs au bénéfice des débiteurs ;
  5. Enfin, la sortie progressive de la mondialisation financière par le retour de certaines formes de contrôle des capitaux et par la remise en cause du cadre économique et monétaire européen.

À ces modifications de la structure économique, il faudra ajouter l’extension plus politique de droits qui changent la vie ordinaire des gens : garantie d’emploi, progressions professionnelles, reconnaissance du travail, accès au logement, à la santé, etc. Tous les domaines qui ont été marqué par des régressions importantes ces trente dernières années.

Il est certain que ces cinq piliers sont en rupture avec l’ordre sociopolitique néolibéral et qu’ils ne seront pas construits aisément. Cependant, la crise devant nous est d’une telle gravité qu’elle n’offrira d’autre alternative qu’un néolibéralisme autoritaire et illibéral. Ce dernier est déjà en germe dans l’extension des méthodes de surveillance et de tracking, mais il s’est aussi manifesté par le durcissement croissant de la répression policière et judiciaire à l’égard de la contestation des politiques gouvernementales. Le néolibéralisme est tout à fait en mesure d’achever sa mue césariste et de transformer les forces de l’ordre en garde prétorienne. Qui sait de quoi seront capables ses représentants lorsque la menace d’une alternance véritable s’aiguisera ? Ils nous ont habitués à s’affranchir d’un nombre croissant de limites en ce qui concerne les libertés publiques et les fondements de l’État de droit. Si la voie de l’austérité est empruntée après la relance en cours, nul doute que le pouvoir se préparera à un nouveau durcissement autoritaire pour imposer son agenda.

Si nous ne souhaitons pas vivre dans des sociétés de plus en plus polarisées et illibérales, il faudra saisir l’opportunité du changement qui se présente par un travail sérieux et consciencieux de nature à précipiter l’avènement d’un compromis keynésien écologique et populaire. Si l’ordre néolibéral vacille, il ne tombera pas tout seul. Pour imposer ce changement à des dirigeants récalcitrants, il faudra déployer un subtil mélange entre guerre de position et guerre de mouvement. C’est dans les interstices de la séquence historique qui s’ouvre qu’il faudra se lancer à l’assaut du ciel.

[1] Une crise de liquidité porte sur des besoins de trésorerie à court terme et la difficulté à obtenir des crédits pour combler ces besoins. Elle n’implique pas nécessairement des pertes financières. La crise de solvabilité porte sur la pérennité de l’activité à moyen et long terme.

[2] Une boucle de rétroaction désigne l’effet d’une action sur sa propre origine. L’enchainement des causes et des effets vient amplifier la cause initiale. Par exemple, la désorganisation des chaines de valeurs conduit à des faillites qui elles-mêmes perturbent les chaines de valeurs mondiales.

[3] La fenêtre d’Overton est une allégorie qui désigne l’ensemble des idées, opinions ou pratiques considérées comme acceptables dans l’opinion publique d’une société

[4] Il s’agit d’une opération qui consiste à ce que la banque centrale créé de la monnaie en créditant directement les citoyens, les entreprises ou l’État, sans passer par les mécanismes traditionnels de création monétaire.

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De Mugabe à Mnangagwa, le Zimbabwe est toujours sous le joug du FMI



Le système fondé sur le népotisme et la répression, qui a prévalu durant les trente-sept années de pouvoir personnel de l’ex-chef d’État Robert Mugabe, se poursuit avec son ancien bras droit, Emmerson Mnangagwa. Les nouvelles autorités ont, qui plus est, tendu la main au FMI et à la Banque mondiale et initié une série de réformes inspirées par ces institutions. Les protestations massives de la population zimbabwéenne ont été réprimées avec la plus grande brutalité.

Dans un pays où 80 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté selon les dernières données disponibles, l’annonce par le président Mnangagwa du quasi-triplement du prix des carburants (+166 %, le prix du litre d’essence passant du jour au lendemain de 1,24 $US à 3,31 $US [1]) en janvier dernier a très logiquement provoqué des révoltes de grandes ampleurs au Zimbabwe.

Grève générale et répression brutale

Cette augmentation, alors même que le prix du litre d’essence est déjà le plus élevé au monde [2], n’est pas sans répercussion à l’encontre du peuple zimbabwéen, tant au niveau des déplacements – principalement effectués en transports en communs – qu’en fourniture de denrées de première nécessité, dont les coûts s’en trouvent renchéris.

Alors que les enseignants du pays s’étaient déjà mis en grève dès le début du mois de janvier en raison de salaires non payés [3], le ZCTU, principal syndicat du pays, avait appelé à une grève générale de trois jours dès le lendemain de l’annonce de la hausse du prix des carburants, du lundi 14 au mercredi 16 janvier. Ces trois journées villes mortes ont été autant suivies par la population que réprimées brutalement par le régime en place. Depuis, les employés de la fonction publique pourraient également rejoindre le mouvement de protestation [4]. Dans le même temps, la société civile « dénonçait le silence de la communauté internationale », l’Union africaine et la Communauté de développement d’Afrique australe ne se prononçant pas face aux exactions commises [5]. Et pourtant…

La Zimbabwe Human Rights NGO Forum a dénombré par moins de 800 violations des droits humains, au moins 12 morts, 78 personnes blessées à l’arme à feu et plus de 600 arrestations arbitraires [6]. Les figures principales du mouvement ont été particulièrement visées par ces détentions, parmi lesquelles le pasteur Evan Mawarire ou encore Peter Mutasa, président de la ZCTU. D’autres encore ont relevé des scènes de torture sur les populations, sans distinction, de 7 à 77 ans [7]. Les militaires, acteurs majeurs du putsch de 2007 et réputés proches du pouvoir, ont donc appliqué avec zèle les directives du gouvernement. Ils jouissent par ailleurs d’une impunité certaine puisque l’actuel vice-président, Constantino Chiwenga, est un influent général d’armée. Tout porte donc à croire aujourd’hui que Mnangagwa, à la tête du pays depuis 2017, s’inscrit dans une logique encore plus violente que son prédécesseur Robert Mugabe, au bilan globalement négatif [8].

 La Zimbabwe Human Rights NGO Forum a dénombré par moins de 800 violations des droits humains, au moins 12 morts, 78 personnes blessées à l’arme à feu et plus de 600 arrestations arbitraires

Alors que Mnangagwa veut vendre l’image d’un Zimbabwe « apaisé », l’ampleur de la répression a même produit une certaine cacophonie entre le porte-parole de la présidence et le président lui-même. Afin d’éviter l’ébruitement de sa frénésie à l’encontre de sa propre population, et alors même que Mnangagwa voulait séduire les investisseurs étrangers qui s’étaient réunis au Forum de Davos en Suisse, le gouvernement a ainsi décidé de couper purement et simplement l’accès à Internet [9]. Cette mesure, jugée illégale par les instances compétentes du pays, est arrivée tardivement et n’a pas enrayé la persécution des internautes appelant à se mobiliser [10].

Cette pratique est aujourd’hui courante dans nombre de pays en Afrique, que ce soit au Cameroun, au Togo, au Gabon, en République démocratique du Congo ou plus récemment au Soudan dont le régime dictatorial vacille sérieusement face aux soulèvements populaires [11]. L’État chinois, actuel premier partenaire économique du continent africain, dont les intérêts au Zimbabwe et dans la région australe vont en grandissant [12], développe depuis longtemps une expertise dans l’utilisation répressive des nouvelles technologies, et pourrait avoir un rôle, même indirect, dans la mise en place de ces coupures Internet auprès d’un de ses alliés de longue date [13].

Une hausse du prix des carburants, dans quel but ?

Le gouvernement Mnangagwa a donc pris la décision de procéder à la hausse du prix des carburants, mais dans quel but ? D’après lui, cette mesure permettrait d’enrayer la pénurie de carburant auquel le pays fait face depuis une dizaine d’années. Pourtant, dès le lendemain de l’annonce, le gouvernement Mnangagwa prenait soin d’exempter partiellement de cette hausse les entreprises des secteurs manufacturiers, industriels, agricoles et de transports [14]. Si certains secteurs méritent probablement une attention particulière à cet effet – notamment ceux de l’agriculture et du transport – considérer que la pénurie de carburant va se résorber en ciblant prioritairement la population n’a pas de sens. La consommation journalière en carburant d’une industrie extractive n’est en aucun cas comparable à celle d’un individu ou d’une famille.

Plus que les réserves en carburant disponibles dans le pays, cette mesure pourrait davantage être une tentative visant à répondre à l’insuffisance de devises étrangères, en particulier du dollar américain, disponibles dans le pays. En augmentant le prix au litre, le gouvernement espère notamment diminuer la quantité de dollars engloutie par ce secteur et améliorer en conséquence les réserves en devises dont il dispose, réserves évaluées aujourd’hui à quinze jours en importation de biens et services. À titre de comparaison, le niveau de l’Afrique du Sud est actuellement de six mois [15]. En 2016 déjà, Mugabe, après avoir abandonné la monnaie nationale au profit du dollar américain, avait pour les mêmes raisons introduit des coupons monétaires dont la valeur était indexée sur le billet vert. Mais ces coupons – sorte de monnaie qui servaient notamment à payer les salaires – ne valent aujourd’hui plus rien ou presque en raison de la faiblesse de l’économie nationale. Et bien que le pays ait décidé de réintroduire sa propre monnaie [16], la crise monétaire ne devrait pas aller en s’améliorant dans les mois à venir, d’autant que les différents créanciers pourraient ne pas être tout à fait étrangers à cette mesure impopulaire.

Le Zimbabwe en suspension de paiement sur 70 % de sa dette extérieure publique

Outre la situation monétaire, le Zimbabwe est en proie à de graves difficultés pour rembourser sa dette publique qui culmine à près de 17 milliards de dollars US, soit 100 % de son PIB [17]. Le pays est actuellement en suspension de paiement sur 70 % de sa dette extérieure publique détenue à 45 % par des créanciers bilatéraux et à 27 % par des créanciers multilatéraux. Mais les créanciers n’ont pas renoncé à leur remboursement. Ainsi, lors de l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque mondiale qui s’est tenue à Bali en octobre 2018, le Zimbabwe s’est conformé aux exigences du FMI, de la Banque mondiale, de la BAD (Banque africaine de développement) mais aussi du Club de Paris réunis pour l’occasion [18]. Mthuli Ncube, ministre des Finances du Zimbabwe et ex-Chief Economist à la BAD – principale institution du néolibéralisme en Afrique – a dû donner un certain nombre de garanties et s’est engagé à appliquer scrupuleusement le « programme de stabilisation transitoire » [19] du Zimbabwe pour rembourser la dette. Eu égard à l’engagement néolibéral du gouvernement de Mnangagwa, une participation du FMI à l’élaboration de ce programme et à l’imposition d’une hausse brutale du prix des carburants est plus que probable. En 2018, les populations d’Haïti, de Guinée et d’Égypte subissaient déjà de pleins fouets cette même mesure exigée par le FMI [20].

Pour le Zimbabwe, la situation est grave. La BAD demeure aujourd’hui le seul organisme international à lui octroyer des prêts [21]. Implacable, le FMI – à l’égard duquel le Zimbabwe avait apuré ses arriérés d’une dizaine d’années en 2016 [22] – se refuse à intervenir directement dans le pays tant que les remboursements aux autres créanciers n’auront pas repris [23]. Pour sa part, l’Afrique du Sud, allié historique du Zimbabwe dans le viseur du FMI [24], a balayé d’un revers la demande de prêt d’1,2 milliards de dollars [25] tout en appelant néanmoins à la levée des sanctions internationales imposées par les États-Unis et l’Union européenne qui asphyxient le pays [26] depuis 2002.

Que peut espérer la population zimbabwéenne pour la suite ?

Alors que le pays s’est enfoncé dans une crise économique et sociale entre 1987 et 2017, bien aidé il est vrai par les ingérences impérialistes [27], ce proche de Mugabe peut-il apporter les réponses tant attendues à la population ? Après plus de trente années de présidence de Mugabe, l’arrivée d’Emmerson Mnangagwa à la tête du pays en 2017 n’apporte que peu d’espoirs quant à la direction qu’il compte donner à son mandat. Élu à l’été 2018, les résultats avaient été fortement contestés par une partie de la population et par le principal parti d’opposition. Là encore, ces contestations avaient été réprimées dans le sang.

Tout porte à croire que le gouvernement Mnangagwa ne constitue en rien un allié des masses populaires. Après avoir « répondu » à la grogne sociale par la répression sanglante, sur le plan économique, le ministre des Finances Mthuli Ncube a déjà annoncé sa volonté d’appliquer coûte que coûte les réformes néolibérales prévues notamment dans le « programme de stabilité transitoire » 2018-2020 [28]. Au programme : privatisations massives, développement de l’agrobusiness et renforcement des activités extractivistes [29].

Alors que Mugabe devait être entendu concernant la disparation de quelques 15 milliards de dollars US ( !) de revenus provenant de l’extraction diamantifère, Mnangagwa n’a, depuis lors, pas inquiété l’ancien président du pays

Pouvait-on réellement s’attendre à une autre politique de la part de Mnangagwa ? Son passé, dans l’ombre de Mugabe, ne plaide pas en sa faveur et laisse peu de doute sur sa volonté de s’affranchir d’un régime corrompu et kleptocratique. Alors que Mugabe devait notamment être entendu concernant la disparation de quelques 15 milliards de dollars ( !) de revenus provenant de l’extraction diamantifère du pays – revenus qui profiteraient significativement à l’armée nationale dont la hiérarchie est au cœur du régime actuel – Mnangagwa n’a, depuis lors, pas inquiété l’ancien président du pays [30].

Plus que jamais, il est fondamental pour les populations de contester ardemment le programme néolibéral du gouvernement de Mnangagwa, incluant le remboursement de la dette publique du pays à propos de laquelle la constitution d’une commission d’audit citoyen de la dette ferait la lumière. L’état de pauvreté de l’écrasante majorité de la population est un indice que les classes populaires zimbabwéennes n’ont pas joui de l’argent emprunté. Ces dettes, illégitimes et odieuses, doivent être purement et simplement annulées et être accompagnées de sanctions véritables vis-à-vis de ces élites politiques et économiques dont Mugabe, Mnangagwa et leurs proches sont parties prenantes, et ce, sous la complicité de nombreux créanciers.

L’auteur remercie Jean Nanga et Jérôme Duval pour leur précieuse relecture.

Cet article a été initialement publié sur le site du CADTM (Comité d’annulation des dettes illégitimes) et repris sur LVSL avec l’autorisation de son auteur.

 

Notes :

[1« Tollé au Zimbabwe après le doublement des prix des carburants », Le Temps, 13 janvier 2019, disponible à : https://www.letemps.ch/monde/tolle-zimbabwe-apres-doublement-prix-carburants

[2Jean-Philippe Rémy, « Au Zimbabwe, les émeutes du désespoir », Le Monde, 18, janvier 2019, disponible à : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/01/18/au-zimbabwe-les-emeutes-du-desespoir_5411098_3212.html

[3MacDonald Dzirutwe, « Zimbabwe teachers to strike over pay as currency crisis deepens », Reuters Africa, 7 janvier 2019, disponible à : https://af.reuters.com/article/africaTech/idAFKCN1P117B-OZATP

[4« Zimbabwe : une grève des fonctionnaires annoncée pour vendredi », AfricaNews, 24 janvier 2019, disponible à : http://fr.africanews.com/2019/01/24/zimbabwe-une-greve-des-fonctionnaires-annoncee-pour-vendredi/

[5« Zimbabwe : la société civile dénonce le silence de la communauté internationale », RFI, 25 janvier 2019, disponible à : http://www.rfi.fr/afrique/20190125-zimbabwe-societe-civile-denonce-silence-communaute-internationale

[6« ZEN calls for immediate end to violent crackdown in Zimbabwe », Zimbabwe Human Rights NGO Forum, 22 janvier 2019, disponible à : http://www.hrforumzim.org/news/zen/

[7Béatrice Début, « Répression au Zimbabwe : le régime Mnangagwa version »extrême« de celui de Mugabe », TV5 Monde, 22 janvier 2019 : https://information.tv5monde.com/info/repression-au-zimbabwe-le-regime-mnangagwa-version-extreme-de-celui-de-mugabe-281262

[8Benjamin Fogel, « Why do so many Western Leftists defend Robert Mugabe ? », Africa is a country, 12 mars 2017, disponible à : https://africasacountry.com/2017/12/why-do-so-many-western-leftists-defend-robert-mugabe/

[9Farai Mutsaka, « Zimbabwe in ’total internet shutdown’ amid deadly crackdown », AP News, 18 janvier 2019 : https://www.apnews.com/7cf7713da14c46909800f74fd8f08cb2

[10Zimbabwe : la justice juge illégale la décision du gouvernement de bloquer internet, La Libre et AFP, 21 janvier 2019, disponible à : https://afrique.lalibre.be/31223/zimbabwe-la-justice-juge-illegale-la-decision-du-gouvernement-de-bloquer-internet/

[11Voir notamment « Solidarité totale avec le soulèvement populaire au Soudan », 14 janvier 2019 : http://www.cadtm.org/Solidarite-totale-avec-le-soulevement-populaire-au-Soudan

[12Craig Dube, « Doctors Strike in Zimbabwe as Government Imposes Austerity to Attract More Chinese Investment », Commons Dreams, 4 janvier 2019, disponible à : https://www.commondreams.org/views/2019/01/04/doctors-strike-zimbabwe-government-imposes-austerity-attract-more-chinese

[13Voir « La Chine façonne-t-elle l’internet en Afrique ? », Arte, 22 octobre 2018, disponible à : https://www.youtube.com/watch?v=vED-NFCDYEI

[14Ministry of Finance and Economic Development, « The Excise Duty Refund Framework Following The Fuel Price Increase Under S.1. 9 Of 2019 », Press Statements, 14 janvier 2019, disponible à : http://www.zimtreasury.gov.zw/index.php/media-centre/press-statements/153-the-excise-duty-refund-framework-following-the-fuel-price-increase-under-statutory-instrument-9-of-2019

[15Voir FMI, Regional Economic Outlook – Sub-saharan Africa, Octobre 2018, p. 57.

[16« Le Zimbabwe va relancer sa propre monnaie cette année », Jeune Afrique et AFP, 12 janvier 2019, disponible à : https://www.jeuneafrique.com/703721/economie/le-zimbabwe-va-relancer-sa-propre-monnaie-cette-annee

[17Voir bulletin trimestriel du trésor zimbabwéen, disponible à cette adresse : http://www.zimtreasury.gov.zw/index.php/resources/downloads/category/16-quarterly-treasury-bulletins

[18« Choke relief… IMF, World Bank back Zim’s debt clearance strategy », Chronicle, 11 octobre 2018, disponible à : https://www.chronicle.co.zw/choke-relief-imf-world-bank-back-zims-debt-clearance-strategy/

[19Le « programme de stabilisation transitoire » est disponible à cette adresse : https://t792ae.c2.acecdn.net/wp-content/uploads/2018/10/Transitional-Stabilisation-Programme-Final.pdf

[20Voir Claude Quémar, « Le FMI met le feu en Haïti, en Guinée, en Égypte … », CADTM, 8 août 2018, disponible à : http://www.cadtm.org/Le-FMI-met-le-feu-en-Haiti-en-Guinee-en-Egypte-16476

[21« Zim will resolve debt crisis : AfDB », The Independent, 8 octobre 2018, disponible à : https://www.theindependent.co.zw/2018/10/08/zim-will-resolve-debt-crisis-afdb/

[22« IMF Executive Board Removes Remedial Measures Applied to Zimbabwe », 14 novembre 2016, disponible à :
https://www.imf.org/en/News/Articles/2016/11/14/PR16505-Zimbabwe-IMF-Executive-Board-Removes-Remedial-Measures

[23Gerry Rice, directeur de la communication du FMI, « Transcript of IMF Press Briefing », 20 septembre 2018, disponible à : « https://www.imf.org/en/News/Articles/2018/09/20/tr092018-transcript-of-imf-press-briefing

[24« L’Afrique du Sud pourrait avoir besoin d’une assistance du FMI, selon la commission nationale de planification », Ecofin, 2 octobre 2018 : https://www.agenceecofin.com/finances-publiques/0210-60481-l-afrique-du-sud-pourrait-avoir-besoin-d-une-assistance-du-fmi-selon-la-commission-nationale-de-planification

[25 »L’Afrique du Sud refuse de prêter de l’argent au Zimbabwe« , AfricaNews, 21 janvier 2019, disponible à : http://fr.africanews.com/2019/01/21/l-afrique-du-sud-refuse-de-preter-de-l-argent-au-zimbabwe/

[26 »Le monde peut aider le Zimbabwe en levant les sanctions, selon le président sud-africain », SlateAfrique, 22 janvier 2019, disponible à : http://www.slateafrique.com/926985/le-monde-peut-aider-le-zimbabwe-en-levant-les-sanctions-selon-le-president-sud-africain

[27Le FMI avait notamment appliqué en 1991, sous la bénédiction de Mugabe, un plan d’ajustement structurel dévastateur pour le pays. Les États-Unis et l’UE ont quant à eux appliqués un lot de sanctions économiques qui a contribué à renforcer la fragilité du Zimbabwe.

[28« Zimbabwe : le ministre des Finances « déterminé » à poursuivre les réformes malgré la fronde sociale », Jeune Afrique et AFP, 23 janvier 2019, disponible à : https://www.jeuneafrique.com/713585/economie/zimbabwe-le-ministre-des-finances-determine-a-poursuivre-les-reformes-malgre-la-fronde-sociale/

[29Victor Bérenger, « Zimbabwe : quelles perspectives pour l’économie après le départ de Robert Mugabe ? », Jeune Afrique, 28 novembre 2017, disponible à : https://www.jeuneafrique.com/497238/economie/zimbabwe-quelles-perspectives-pour-leconomie-apres-le-depart-de-robert-mugabe/

[30« Zimbabwe : le Parlement renonce à entendre Robert Mugabe sur les milliards évaporés des diamants », Jeune Afrique et AFP, 12 juin 2018, disponible à : https://www.jeuneafrique.com/576686/societe/zimbabwe-le-parlement-renonce-a-entendre-robert-mugabe-sur-les-milliards-evapores-des-diamants/

 

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Les ambitions expansionnistes d’Erdogan – Entretien avec Jean Marcou




Depuis quelques mois déjà, Idlib est devenu l’épicentre du conflit syrien. Le 5 mars, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont conclu un accord de cessez-le-feu, devant mettre aux interminables affrontements dans la province. Si le dirigeant turc a mobilisé une bonne partie de ses forces en Syrie, et s’affirme à présent en Libye, la Russie de Vladimir Poutine mais aussi certaines monarchie du Golfe semblent voir ce va t-en guerre turc d’un mauvais oeil. Pour décrypter cet expansionnisme, nous avons interrogé Jean Marcou, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient de Sciences Po Grenoble. Retranscription par Dany Meyniel, entrevue par Clément Plaisant.


LVSL – En fin d’année dernière, le 9 octobre, la Turquie a lancé une opération « Source de Paix » qui visait à affaiblir le PYD (Parti d’union démocratique) dans le nord de la Syrie. Quelques mois après, elle est toujours engagée de façon importante, notamment à Idlib. La Turquie peut encore espérer quelque chose en Syrie ?

Jean Marcou  L’intervention du 9 octobre suivait les mêmes objectifs que les deux autres interventions militaires, à savoir celle d’Afrin en 2018 et celle de Jarablous sur la rive occidentale de l’Euphrate. L’objectif de toutes ces interventions, mais aussi de cette entrée militaire de la Turquie dans le conflit syrien, était pour l’essentiel d’empêcher la montée en puissance des Kurdes syriens, ainsi que la constitution d’une zone autonome kurde syrienne sur la majeure partie de la frontière entre la Turquie et la Syrie.

Un problème demeure au passage sur ces zones : ce sont des territoires syriens tenus par l’armée turque. Si Ankara s’y est installée, a souvent investi ou rétabli des services, y compris avec l’ambition d’accueillir des réfugiés qui avaient été accueillis en Turquie, ces territoires devront, dans le contexte d’un règlement définitif du conflit, être rendus au gouvernement qui dirigera la Syrie. Un tel gouvernement aura, au passage, toutes les chances d’être baasiste, le régime de Damas ayant reconquis une bonne partie de son territoire.

Le grand dossier reste toutefois Idlib. De fait, ce cas est un peu différent. Les forces turques ne sont pas des forces d’intervention – comme c’était le cas précédemment – mais d’interposition, qui ont été établies ici au terme de l’accord de Sotchi en septembre 2018, lequel visait justement à stabiliser les dernières zones de conflit qui existaient en Syrie. À l’heure actuelle, la situation a évolué parce que le régime syrien maîtrise une grande partie de ses territoires et souhaite investir cette zone avec le soutien de ses alliés russes et iraniens. Or, dans cette zone, il y a près de quatre millions de réfugiés qui ont fui les zones reconquises par le régime. Le problème pour la Turquie est que si Idlib devait être reconquis par les forces syriennes – les Russes poussent dans ce sens -, c’est une nouvelle crise humanitaire qui pourrait concerner plusieurs centaines de milliers voire plusieurs millions de personnes. Cette crise humanitaire est donc problématique, au-delà des questions matériels posés pour le régime de Recep Tayyip Erdogan. Les enjeux liés aux réfugiés sont cruciaux, lesquels ont fait perdre énormément de voix à l’AKP. Pour Recep Tayyip Erdogan, il n’est pas question de supporter une nouvelle crise migratoire à Idlib qui risquerait d’entamer son crédit au niveau national. 

Cette situation difficile dans laquelle se trouve actuellement la Turquie à Idlib reflète le bilan du processus d’Astana. Avec le lancement de ce processus, la Turquie a négocié avec des acteurs qui soutenaient le camp opposé – à savoir la Russie et la Syrie – parce qu’elle était en désaccord avec ses alliés sur le soutien aux kurdes. Si ce même processus lui a permis de contenir la poussée kurde en Syrie, il n’est pas certain que le bilan final de celui-ci soit aussi favorable à la Turquie aujourd’hui. Derrière le processus d’Astana, il y a aujourd’hui d’une certaine manière la victoire du régime syrien et de ses alliés russes et iraniens. Cet échec risque remettre en cause les positions de la Turquie en Syrie de même que les accords qui ont été passés notamment dans la zone d’Idlib. 

LVSL – En définitive, la Turquie serait « le grand perdant » du processus d’Astana ?

J.M Il est trop tôt pour le dire. Ankara en a retiré certains avantages, même si le processus d’Astana lui sera sans doute beaucoup moins bénéfique que ce qu’elle avait pensé. Elle a mangé le pain blanc de celui-ci et maintenant elle risque de devoir en subir les mauvais aspects.

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Hassan Rohani, Président de la République islamique d’Iran avec Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine le 16 septembre 2019. @ TheKremlin

LVSL – Cet expansionnisme ne se réduit pas au seul théâtre syrien. Ankara est ainsi présent, depuis peu, en Libye. Il y a eu début janvier, un vote des députés qui autorise l’envoi des troupes pour soutenir les forces du gouvernement d’entente nationale libyenne de Monsieur Fayez el-Sarraj situé à Tripoli. Peu avant déjà, un autre accord de prospection a été signé et octroie désormais à Ankara une vaste zone économique exclusive. Que veut la Turquie en Libye ? 

J.M C’est un double accord – passé le 27 novembre 2019 – qui a déclenché cette dimension libyenne de la politique régionale turque. Le premier est un accord de délimitation des zones exclusives, de délimitation maritime entre la Turquie et la Libye. Le second est essentiellement militaire, puisqu’il prévoit l’envoi de troupes pour soutenir le gouvernement de Fayez el-Sarraj à Tripoli. 

Deux éléments permettent de comprendre de telles dispositions. Premièrement, le positionnement de la Turquie en Méditerranée orientale mais aussi dans cette partie orientale de l’Afrique. Deuxièmement, enfin, la situation de la guerre civile syrienne. 

L’accord maritime reste indiscutablement lié à des développements auxquels nous avons assisté depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Ce sont à la fois les problèmes maritimes de la Turquie et de la Grèce en mer Égée, mais aussi la question des ressources gazières principalement à Chypre, puis en Méditerranée orientale.

La Turquie est le pays qui a la plus longue façade maritime sur la Méditerranée. Ankara semble néanmoins se retrouver enclavé, du fait des iles grecques, tout comme de cette affaire de Chypre et des ressources gazières au large de ce même pays. L’application du droit de la mer, la délimitation des zones exclusives en Méditerranée orientale, ne jouent par ailleurs guère en sa faveur. Les événements qui se sont précipités ces derniers mois – les prospections gazières au large de Chypre, l’exploitation par Israël du gisement Leviathan, les possibilités par l’Égypte d’exploiter ce gisement énorme Zohr qui est le plus gros de la zone – ont accéléré ce sentiment. La Turquie est déjà enclavée par les îles grecques en Méditerranée, qui s’étendent jusqu’aux îles du Dodécanèse en mer Égée, c’est-à-dire pratiquement jusqu’au golfe d’Antalya.

Cet accord de zone exclusive avec le gouvernement libyen – qui est le gouvernement de Tripoli, théoriquement le gouvernement reconnu par l’ONU – apparaît comme un moyen pour la Turquie de se désenclaver et de créer une sorte de couloir entre la mer Égée d’un côté et de l’autre côté, les délimitations de zones exclusives liées au gaz au large de Chypre, du Liban, de l’Égypte et d’Israël. 

L’objectif de désenclavement apparait comme sous-jacent de la stratégie turque, malgré l’existence de débats sur la légalité de cette délimitation comme d’ailleurs sur les autres partages qui ont eu lieu. 

LVSL – Qu’en est-il de l’accord militaire ? 

J.M – Ce deuxième accord vise à soutenir le gouvernement de Tripoli. Il donne la possibilité au pouvoir turc d’envoyer des troupes. Il existe pourtant une différence assez notable entre la possibilité d’envoyer des troupes et le faire. Pour l’instant, la marge n’a pas encore été franchie même si la Turquie a envoyé des supplétifs syriens qu’elle avait utilisés lors de ses interventions en Libye.

Pour Fayez el-Sarraj, la situation apparait extrêmement difficile. Il est sous la pression des troupes du général Khalifa Haftar qui sont aux portes de Tripoli. Si le gouvernement de Fayez el-Sarraj tombe, l’accord maritime sera de facto rendu caduc. Il existe donc cette volonté, chez les Turcs, de soutenir le gouvernement de Fayez el-Sarraj afin de garantir cet accord maritime et les positions de la Turquie dans la région. 

Par ailleurs, les adversaires de Fayez el-Sarraj, c’est-à-dire les Émirats, l’Égypte, voire des pays européens comme la France, sont aussi les adversaires de la Turquie. Une rivalité très forte s’est installée en Libye, entre la France et la Turquie. Le souvenir de l’intervention franco-britannique en 2011, qu’elle avait très mal acceptée, est particulièrement âpre. Or la Turquie avait des positions économiques très fortes en Libye avant les printemps arabes, qu’elle espère reconquérir après la fin de la guerre civile en négociant avec Fayez el-Sarraj. 

La Turquie a aussi cherché à exporter le processus d’Astana en Libye, c’est-à-dire en passant un accord avec la Russie ou tout au moins en négociant avec Moscou, bien que celle-ci d’ailleurs soutienne le général Haftar. Pour l’instant, la Turquie se retrouve dans une position presque similaire que ce soit en Syrie ou en Libye, ce qui illustre les limites de cette manœuvre. Néanmoins, Recep Tayyip Erdogan a annoncé il y a peu, la tenue d’un sommet le 5 mars, entre la Russie, la Turquie, l’Allemagne et France. C’est un schéma qui avait déjà été proposé par la Turquie il y a un ou deux ans et qu’elle ressort à cette occasion. 

À l’heure actuelle, la situation est donc délicate puisque la Turquie est dans une relation de plus en plus tendue avec la Russie. De plus, les Européens sont intéressés tant par le dossier libyen que par le dossier syrien, pour des raisons principalement stratégiques et migratoires. Toutefois, il n’est pas sûr qu’ils s’engagent dans ce processus, avec autant de vigueur que ne le souhaiterait la Turquie. 

En même temps, la relation turco-américaine et plus précisément la relation entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan n’est pas rompue. En Syrie et en Libye, il existe un rapprochement des points de vue parce que les Américains ont soutenu la Turquie sur Idlib et qu’à l’heure actuelle, ils discutent avec le gouvernement de Tripoli. Les Américains, quoi qu’il en soit, ont des positions très complexes sur les deux dossiers, même s’ils ne sont pas complètement hors du jeu. 

https://www.flickr.com/photos/secdef/38751877521/
L’ancien Secrétaire à la Défense, Jim Mattis, avec Fayez al Sarraj. @ Brigitte N. Brantley

 

LVSL – Les ambitions de la Turquie vont au-delà de la Méditerranée, plus précisément au Soudan ou en Somalie. Que cela vous inspire t-il ?

J.M La Turquie s’est beaucoup investie en Somalie et au Soudan. Au Soudan, elle a été très proche de l’ancien gouvernement, c’est-à-dire du président soudanais, Omar el-Béchir, qui a été renversé l’année dernière par l’armée. Depuis ce coup d’État, elle a perdu des positions. Par ailleurs l’Égypte, les Émirats, l’Arabie Saoudite ont vu d’un mauvais œil cette forte présence turque. On constate ainsi qu’il y a une contre-offensive justement de ces trois acteurs, parce que le renversement de l’ancien président soudanais a permis de casser cette logique de coopération turco-soudanaise. 

Les difficultés du gouvernement Fayez el-Sarraj mettent les positions turques dans cette zone de l’Afrique à rude épreuve. C’est pourquoi, plus généralement, en Libye et au Soudan, la Turquie joue une partie notable de son influence dans la zone. 

LVSL – Membre de l’OTAN, la Turquie multiplie les palinodies à l’égard de la Russie. Est-ce que les intérêts économiques et géopolitiques de la Turquie vont la pousser à se rapprocher progressivement de la Russie ? 

J.M – La situation apparait actuellement tendue avec la Russie. Un rapprochement a été effectué pour expulser les occidentaux du débat syrien et des questions régionales (avec le processus d’Astana). Le paradoxe pourtant est qu’aujourd’hui, la Turquie sollicite les États-Unis sur Idlib, voire sur la Libye. 

Ces relations ne sont pas rompues parce qu’il ne faut pas l’oublier que cette relation est construite désormais sur un ensemble de liens qui n’ont eu de cesse de se développer au cours des dernières années. Ce sont des liens d’abord économiques, plus précisément énergétiques, avec l’alimentation de la Turquie en gaz russe. L’accord créant le gazodoc Turkish Stream est à ce titre important puisqu’il évacue le gaz russe vers l’Europe par le Sud passant par la Turquie, et qui donc permet d’éviter l’Ukraine. Ce type d’accord, conclu sur plusieurs dizaines d’années, est un engagement à long terme, très stratégique pour la Turquie mais aussi pour la Russie. La Turquie, quoi qu’il en soit, est un client important en termes de gaz. Pour preuve, en 2015, lorsque Ankara a battu un avion russe, jamais Moscou n’a menacé la Turquie de lui couper le gaz. Il existe dès lors une coopération inter-dépendante en matière énergétique sur le plan du gaz et de l’énergie nucléaire parce que la Russie construit la première centrale nucléaire turque. 

Il faut ajouter, ces derniers mois, l’acquisition par la Turquie de missiles russes S400, des missiles de défense aérienne. En définitive, on remarque un certain nombre de dossiers sensibles où Russes et Turcs sont liés, ce qui probablement explique que cela soutienne des relations politiques qui peuvent parfois être tendues.

LVSL – Le président turc est confronté à des difficultés économiques mais aussi électorales. Par cet expansionnisme à tout va, ce va t-en guerre, Erdogan ne cherche-t-il pas à reconquérir l’opinion publique et notamment les ultra-nationalistes du MHP (Parti d’action nationaliste) ?

J.M – En partie, oui. Pour se maintenir au pouvoir, élargir sa base électorale ou en tout cas la sécuriser, R. Tayyip Erdogan avait deux options : soit de s’allier avec les kurdes du HDP (Parti démocratique des peuples) soit de s’allier avec les nationalistes. Depuis 2015, il a fait le choix de s’allier avec les nationalistes et les ultra-nationalistes. Il est donc normal qu’il mène des politiques, sur ce plan-là et sur le plan international, qui satisfont les nationalistes. Maintenant, ces raisons domestiques jouent un rôle mais n’expliquent pas tout. 

LVSL – Vous évoquez dans un article de la revue « Moyen-Orient » cette tendance du pouvoir à restructurer un héritage ébranlé par de multiples phénomènes. Erdogan par exemple exalte un passé qui est mythifié par les Turcs devant redevenir, selon vos termes, fiers de leurs ancêtres ottomans. Il célèbre en autres aussi depuis 2015 l’anniversaire de la prise de Constantinople dans le quartier de Yenikapi. Récemment, l’historien ottomaniste Olivier Bouquet, dans une tribune au Monde, évoque la justification par Erdogan au nom du passé de l’intervention turque en Libye. Que dire de cette utilisation de l’Histoire, selon vous, par le pouvoir turc ? 

J.M – Il est aisé de retrouver dans la pratique du pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, ce souvenir de la puissance du passé. Rappelez-vous que lorsque la Turquie est intervenue en Libye, certains ont pu affirmer « mais que fait-elle là-bas ? » Il ne faut pas oublier pourtant que la Turquie a été pendant plusieurs centaines d’années sur ses terres en Libye et qu’elle en a été expulsée que par la guerre tripolitaine en 1911. Il existe, dans la politique étrangère du président turc, cette idée qu’il a exprimé d’ailleurs en Méditerranée orientale qui est peu ou proue la suivante : nous sommes une puissance régionale et on ne peut pas nous ignorer. Cette idée précise, que, en Syrie, en Libye ou en Méditerranée orientale, les Turcs ont leur mot à dire sur tous ces dossiers. Dans le contexte actuel, on peut mobiliser l’Histoire. Erdogan sait très bien le faire : il le fait pour légitimer cette présence turque notamment sur tous ces terrains d’actions. 

LVSL – L’armée turque reste largement ébranlée par le dernier coup d’État. L’AKP aime par exemple, dans ses meetings électoraux, mettre en valeur par des clips, la modernisation de son armée. Qu’en est-il vraiment ? La Turquie a-t-elle les moyens de ses ambitions ?

J.M – La Turquie est une économie émergente. Il est vrai que les résultats économiques des dernières années ont été plus difficiles, plus poussifs mais elle reste dans les vingt grandes économies mondiales. 

L’armée turque est une armée puissante même si elle a été entamée techniquement par le coup d’État. Cependant, il ne faut pas oublier qu’une des forces de l’armée turque reste sa production d’armements nationaux – qui ne la met pas complètement à l’abri des embargos toutefois. Elle utilise ainsi très largement des armements qui sont les siens, ce qui la rend de plus en plus autonome.

Il peut y avoir des ambitions qui vont au-delà des capacités de la Turquie en particulier sur cette affaire libyenne. Si l’intervention turque en Syrie a été relativement simple à faire sur le plan opérationnel, du fait du caractère transfrontalier de l’opération, une intervention en Libye serait plus compliqué, eu égard aux moyens logistiques à déployer. L’épisode d’Idlib illustre cette idée que la Turquie est une puissance dans la région, mais dont les moyens peuvent s’avérer limités à la fois matériellement mais aussi stratégiquement. En Syrie, l’intention ultime de la Turquie n’est pas d’affronter la puissance russe. Si sa position économique actuelle et les moyens militaires dont elle dispose lui permettent de peser plus sur la scène internationale qu’auparavant, elle est confrontée à certaines limites.

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Décryptage – Le sport professionnel bouleversé par la crise du Civid-19 partout dans le monde

Les championnats sportifs nationaux professionnels français sont donc terminés, c’est notamment valable pour le football, mais aussi pour le rugby.

Le Premier ministre Édouard Philippe a été clair, le mardi 28 avril 2020, devant l’Assemblée nationale. Les espoirs de fin de saison, même tardives et tronquées, sont donc douchés et le sport professionnel doit désormais passer à la suite – c’est-à-dire, au mieux, à la saison suivante, et encore ce n’est pas sûr car tout dépendra de la situation de l’épidémie. Les repères sanitaires, économiques et les calendriers sont donc bouleversés et le sport professionnel, partout dans le monde, va devoir s’adapter à cette nouvelle donne. C’est cela que nous décryptons aujourd’hui.

Nos invités :- Jérôme Cazadieu, directeur de la rédaction de l’Équipe- Pim Verschuuren, doctorant à l’Université de Lausanne, spécialiste de la gouvernance, l’intégrité et la géopolitique du sport.

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Mozambique : le Cabo Delgado, du pétrole au djihadisme ?



Depuis octobre 2017, au nord du Mozambique, la région du Cabo Delgado est marquée par des attaques de groupes djihadistes faisant de très nombreuses victimes. Ces attaques résultent d’une série de problèmes économiques et sociaux, qui foisonnent dans une région longtemps délaissée par le gouvernement – et ravagée par des réformes ultralibérales, que viennent appuyer un gouvernement autoritaire et des organisations militaires.


Alors que le monde entier est touché par l’épidémie de Covid-19, des attaques menées par des groupes djihadistes, certains affiliés à l’État islamique, se perpétuent depuis 2017 dans la province du Cabo Delgado, au nord du Mozambique. Ces attaques sont nombreuses : le 4 et le 7 juin 2018, les villages de Naunde et Namaluco ont été incendiés et cinq personnes sont décédées ; le 2 mai 2018, 10 personnes meurent, certaines décapitées, à Olumbi. Plus récemment, le 7 avril 2020, plus de 50 jeunes se sont faits tués pour refus d’obtempérer dans le village de Xitaxi, près de la frontière tanzanienne. Depuis octobre 2017, les violences au Cabo Delgado ont fait au moins 900 morts selon un décompte de l’ONG Acled.

Le Haut-Commissariat aux réfugiés estime que 150 000 Mozambicains ont été affectés ou déplacés par le conflit, qui se superpose à des incidents climatiques comme le cyclone du 9 avril qui a ravagé le littoral. Le Cabo Delgado est peuplé de 2 233 728 millions d’habitants (chiffres de 2017[1]), le Mozambique en comprenant 31 076 969 millions [2]. C’est une région agricole, vivant majoritairement de la pêche et d’une agriculture de subsistance, qui est directement touchée par les attaques qui empêchent toute activité économique. L’identité de ces attaquants est largement méconnue et fait l’objet de nombreuses spéculations et « théories du complot » : certains dénoncent une orchestration gouvernementale, alors que d’autres ciblent une ethnie en particulier.

Le Cabo Delgado à l’écart du Mozambique

La majorité de la population du Cabo Delgado est musulmane, au sein d’un pays majoritairement chrétien. Elle est plus proche culturellement des Swahilis de Tanzanie que des populations du sud du Mozambique, où se regroupent les services, les richesses et les activités économiques. Le Cabo Delgado est également un lieu de tensions entre les Macondes, ethnie dont l’actuel président Filipe Nyusi est un représentant, chrétiens et très impliqués durant la guerre d’indépendance contre les Portugais, et les Makhuwas, musulmans et plus à distance du pouvoir central du FRELIMO (Front de libération nationale) ; ils sont quant à eux proches de la RENAMO (Résistance nationale mozambicaine), qualifié de parti « ennemi » durant la guerre civile, et constituent 66 % de la population du Cabo Delgado[3].

Des tensions existaient déjà avant et pendant l’époque coloniale, du fait de la mise en esclavage des populations de la région et du recrutement des Macondes comme cipaios[4]. Celles-ci se sont aggravées à l’indépendance avec la guerre civile. Durant toute la durée de la guerre – et même après – les populations réfractaires à l’autorité du FRELIMO du Cabo-Delgado ont été désignées comme étant des ennemis, sinon des traîtres à la « nation » mozambicaine ; celle-ci s’est construite en niant l’hétérogénéité culturelle du pays et de son modèle rural, avec l’homem novo, laïc et résolument « moderne », comme horizon. Les Makhuwas du Cabo Delgado, qui ont adhéré massivement à la RENAMO, étaient réfractaires à ce modèle national.

Le rejet du modèle « national » du Mozambique

Ce rejet du modèle national par une partie importante de la population du Cabo Delgado s’est perpétué à la fin de la guerre lorsque le FRELIMO change d’orientation politique, passant du marxisme-léninisme à l’ultralibéralisme. Ce changement radical d’orientation politique du pouvoir a pu favoriser l’essor et la présence de cellules djihadistes, formées par des groupes somaliens et surtout tanzaniens, et sous l’influence des écoles saoudiennes. Celles-ci recrutent parmi les plus pauvres, délaissés, ou « oubliés » de la nation mozambicaine. À l’échelle du pays entier, il s’agit de ceux qui ne se reconnaissent pas dans le modèle national du FRELIMO, composé de cadres originaires du Sud du pays, chrétiens ou laïcs, et qui maîtrisent le portugais, langue des élites. À l’échelle du Cabo Delgado, cela peut concerner une frange importante de la population.

Pour les populations touchées, ce sont les Shabab, comme en Somalie ou dans le Nord du Kenya, qui sont les auteurs des différents massacres. Eric Morier-Genoud, spécialiste du Mozambique et de ses religions, considère que les origines du groupe Shabab remontent aux années 2000[5], lorsque des jeunes hommes du Conseil islamique souhaitent imposer une nouvelle lecture du Coran et de l’Islam. Cela se traduit par l’établissement d’une sous-organisation légale au sein du Conseil islamique, Ansaru Sunna, en 1998 [le Conseil  islamique est une institution gouvernementale créée par le FRELIMO en 1982 afin de rallier les différentes populations musulmanes dans le camp du gouvernement durant la guerre civile N.D.L.R.].

Très vite, celle-ci construit de nouvelles mosquées et favorise une application plus rigoriste de l’Islam dans la province. Elle donne vite naissance à une secte encore plus radicale et militante, que la population locale nomme « al-Shabab ». Très vite, celle-ci s’oppose au gouvernement, se fait réprimer et s’organise militairement, comme en Somalie. Par ailleurs, Shabab veut dire en swahili et en arabe : « jeune » ou « jeunesse ».  Ceci n’est pas anodin, puisque ce sont des jeunes qui sont désignés comme les auteurs des attaques. Il faut en effet prendre en compte un facteur important : la grande majorité de la population du Cabo Delgado a moins de 30 ans, et n’a connu ni la violence coloniale, ni plus directement la guerre civile. L’âge médian au Mozambique est de 17,5 ans, et il est de 18 ans au Cabo Delgado[6].

Le profil de la plupart de ces djihadistes se distingue alors des formateurs et des « soldats » venus de l’étranger, en particulier du Sud frontalier de la Tanzanie. Il s’agit de jeunes personnes qui n’ont pas de travail et ne sentent pas Mozambicains. Ils ne parlent pas la même langue et ne se sentent pas proches sur les plans culturel et religieux des autres Mozambicains, notamment ceux issus du modèle « sudocentriste »[8].La manière dont ce modèle s’impose, à l’école notamment, avec l’obligation de ne parler que le portugais, est vécu comme une forme de déracinement culturel. 66 % des moins de 15 ans sont analphabètes et, outre le travail agricole, le travail se trouve essentiellement dans les grandes villes du pays, à Nampula, Beira ou Maputo, où l’expérience du racisme n’est pas rare. Ils rejettent ainsi la notion de « mozambicanité » et sont désintéressées de la vie politique du pays. Ils se sentent ignorés par les politiciens, qu’ils soient du FRELIMO ou même de la RENAMO, parce qu’ils sont Makhuwas, Macondes ou simplement « nordistes ».

La politique ultralibérale du FRELIMO dans le Cabo Delgado

Néanmoins, le rejet du modèle national imposé avec autorité n’est pas le seul facteur explicatif de l’essor d’attaques djihadistes. En lien avec ce rejet, la présence de cellules djihadistes s’explique aussi par la présence toujours plus importante de multinationales étrangères, à l’instar de Technip ou de Total, intéressées par la présence de ressources gazières et pétrolières et perçues comme des facteurs de prédation et d’exploitation. Le tournant ultralibéral de la politique du FRELIMO et la découverte de matières premières dans les eaux du canal du Mozambique a profondément changé la région et ses activités économiques.

Alors que les dynamiques sociales, religieuses et politiques afférentes au Cabo Delgado font l’objet d’un manque d’intérêt du gouvernement, la région subitement un enjeu majeur pour le FRELIMO ; cette attitude n’a pu que renforcer la rancœur de ses habitants. Les activités des multinationales s’effectuent en effet aux dépens des activités côtières de la population. Elles ont ainsi aggravé davantage la paupérisation d’une population qui est déjà l’une des plus pauvres du monde. Les investissements du groupe sud-africain de services sous-marins aux pétroliers OSC Marine, à Pemba, sous l’égide de l’homme d’affaires Dusan Misic, ont fait l’objet de critiques particulièrement acérées. Les entreprises multinationales qui le constituent se sont en effet concertés avec le gouvernement pour recruter des mercenaires russes et sud-africains afin d’assurer le maintien de l’ordre et la sécurité de leurs activités économiques. Le gouvernement russe, qui cherche à préserver ses intérêts dans la région, a aussi envoyé 2 hélicoptères M-17 à Nacala. Après les négligences d’un pouvoir autoritaire, le Cabo Delgado est confronté à un ultralibéralisme mondialisé dont il ne tire aucun bénéfice et qui renforce déjà une tension identitaire déjà palpable.

L’action djihadiste et le soutien d’une frange de la population dont elle bénéficie peut s’interpréter comme le produit d’une colère qui remonte à plusieurs décennies. La présence de ressources pétrolières et gazières a aggravé ce sentiment de délaissement, et les attaques djihadistes ont pour horizon l’imposition d’un nouveau modèle régional, qui dépasserait les frontières mozambicaines et s’étendrait jusqu’en Tanzanie.

 

Notes :

[1]  https://www.citypopulation.de/en/mozambique/admin/02__cabo_delgado/

[2] https://ift.tt/3bMBnk5

[3] ANEME, Estudo de Moçambique : provincia de Cabo Delgado, Avril 2018

[4] Ce sont des soldats recrutés au service du colonisateur. Ce terme, d’origine indienne, désigne à l’origine les soldats indiens recrutés par l’Empire britannique.

[5]  Voir Eric MORIER-GENOUD, « Au Mozambique, une insurrection mystérieuse et meurtrière », revue The Conversation, 22 février 2019, traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast for Word

[6]  Source : ANEME, Estudo de Moçambique : provincia de Cabo Delgado, Avril 2018, p.37

[7]  Nous reprenons ici le terme de Michel Cahen pour désigner le FRELIMO et le modèle national mis en place à l’indépendance.

 

Bibliographie :

– Margarida VAQUEIRO LOPES et Luis BARRA, ‘’ Moçambique : ataques em Cabo Delgado deslocam milhares e aumentam pobreza ‘’, journal Visao , 28 novembre 2019

– Michel CAHEN, Mozambique : histoire géopolitique d’un pays sans nation, Lusotopie, Année 1994, pp. 213-266

– Michel CAHEN, Les Bandits, un historien au Mozambique, Edition Calouse Gulbenkian, Paris, 1994

-Michel CAHEN « “Resistência Nacional Moçambicana”, de la victoire à la déroute », Politique africaine, vol. 117, no. 1, 2010, pp. 23-43.

– Eric MORIER-GENOUD, ‘’ Au Mozambique, une insurrection mystérieuse et meurtrière ‘’, revue The Conversation, 22 février 2019, traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe pour Fast for Word

– Eric MORIER-GENOUD. « Renouveau religieux et politique au Mozambique : entre permanence, rupture et historicité », Politique africaine, vol. 134, no. 2, 2014, pp. 155-177.

–  Christian GEFFRAY, La cause des armes au Mozambique. Anthropologie d’une guerre civile, Paris, Karthala-Credu, 1990

– Maria Paula MENESES , « Xiconhoca, o inimigo : Narrativas de violência sobre a construção da nação em Moçambique », Revista Crítica de Ciências Sociais, 106 | 2015, 09-52.

Voir aussi :

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ANEME : Estudo de Moçambique : provincia de Cabo Delgado, Avril 2018

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Traité de libre-échange UE-Vietnam : quand David et Goliath s’assoient à la table des négociations



Encore un ! Le 12 février dernier, alors que la Chine se confinait face coronavirus, le Parlement européen ratifiait un nouvel accord de libre-échange (ALE) avec le Vietnam. Moins colossal que les TAFTA et CETA1, moins emblématique que l’accord avec le Mercosur2, moins déséquilibré que les accords ACP3, on pourrait au premier abord considérer ce traité comme mineur. Il est toutefois, selon Cecilia Malmström, ex-Commissaire européenne au commerce, artisane de ce nouveau texte, « le traité commercial le plus ambitieux que l’UE ait signé avec un pays en développement ».


En effet, ce nouveau « partenaire privilégié »4,5 occupe une place toute particulière dans le commerce mondial pour différentes raisons. Tout d’abord, le Vietnam fait office d’atelier de la Chine, et donc… du monde. De plus, comme son géant voisin, il est l’un des rares États contemporains à se proclamer officiellement « communiste ». Toutefois, infiniment plus petit que l’Empire du milieu, son poids économique est bien inférieur à celui de l’UE. Mais, sa croissance de 7 % fait de lui le membre le plus attractif de l’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations, créée en 1967). Des caractéristiques qui laissent entrevoir toute la palette des enjeux économico-politiques que représente cet accord avec ce pays de « 95 millions de consommateurs », comme aime à le rappeler madame Malmström.

Deux perles de plus au chapelet du libre-échange européen

L’ALE UE-Vietnam se décompose en réalité en deux textes : l’EVFTA (European union–Vietnam Free Trade Agreement) pour tout ce qui se rapporte au commerce des biens et, son jumeau, l’EVIPA (European union–Vietnam Investment Protection Agreement) consacré lui aux investissements. Tous deux s’inscrivent dans un contexte mondial de multiplication des accords commerciaux bilatéraux6.

Leur prolifération depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en 1995,7 apparaît comme un reniement du multilatéralisme promu par cette dernière. Reniement renforcé par l’impossible conclusion du round de Doha, qui tente, en vain, de moderniser les accords de l’OMC depuis 2001. Les deux parties louent toutefois ce nouvel accord bilatéral qui permettra de baisser les droits de douanes de 99 % des produits échangés, facilitant ainsi les accès de chacun au marché de l’autre.

Les principaux biens vietnamiens concernés devraient être les textiles, chaussures, produits électroniques (smartphones, ordinateurs), le riz, le café et les fruits de mer, pour lesquels le pays est l’un des principaux exportateurs mondiaux. Du côté européen, ce sont, entre autres concessions, 169 produits qui verront leur indication géographique protégée. Fidèle à ses mantras qui confondraient presque le libre-échange avec une organisation à buts non lucratifs8, l’UE soutient que cet accord bénéficiera en priorité aux Vietnamiens. Le Courrier du Vietnam souligne ainsi que l’accord devrait augmenter « les exportations du Vietnam vers l’UE […] de 30 % à 40 %, et en sens inverse de 20 % à 25 % ».

Pour la Commission européenne, toutefois, « le Vietnam s’est engagé à améliorer considérablement l’accès des entreprises » européennes de « services environnementaux, services postaux et de messagerie, banques, assurances et transports maritimes ». Il s’agit ainsi, comme le souligne Capital, d’ouvrir « une des économies les plus dynamiques d’Asie » aux multinationales européennes. De l’ouvrir un peu plus encore, puisque l’UE était déjà en 2018, avec plus de 24 milliards de dollars, le 5ème investisseur étranger du Vietnam.

Un ALE « ambitieux » avec l’un des ateliers du monde

Mais si cet ALE peut être qualifié « d’ambitieux », ce n’est pas du point de vue de ces concessions commerciales. Le Conseil de l’UE ne s’en cache pas : « la politique commerciale de l’UE contribue également à promouvoir les principes et valeurs européens, à commencer par la démocratie et les droits de l’homme, mais également l’environnement et les droits sociaux ».

Toute l’ambition de la Commission est en effet de prouver qu’elle a entendu les critiques sur les conséquences sociales et environnementales des ALE9, en démontrant, à l’inverse, que ces deux domaines seront renforcés par ce nouvel accord, conformément au mythe du doux commerce.

Ainsi, le chapitre 13 de l’accord, intitulé « Commerce et Développement durable », rappelle les obligations internationales des deux parties sur le sujet. Mais l’originalité de cet ALE réside dans le système de règlement des différents liés à ce chapitre.

Sortant de l’unilatéralité des anciennes clauses droits de l’homme de l’UE10, le mécanisme institué par cet accord reprend le modèle de l’OMC, en laissant à des « panels d’experts » préalablement définis et paritairement constitués, le soin de trouver une solution acceptable par les deux parties. Il permet de cette manière une « ouverture des portes de l’interprétation » des droits humains aux pays non occidentaux, comme le proposait Alain Supiot dans Homo juridicus11. Le mécanisme loué, la théorie sur laquelle il repose doit toutefois être interrogée.

La courbe de Kuznets : l’art d’écrire et réécrire l’Histoire

En effet, ce dispositif de règlement des différents repose sur l’idée que le libre-échange favoriserait le progrès social, selon le modèle de la courbe de Kuznets, sur laquelle se base la théorie libérale depuis les années 5012. Celle-ci voudrait qu’avec le libre-échange s’accroisse la richesse d’un territoire. Ce qui impliquerait une explosion des inégalités dans un premier temps. Mais ces inégalités se verraient jugulées, dans un second temps, passé un seuil, sous la pression de la société développée.

L’insistance de l’UE sur le fait que cet accord aurait permis la ratification par son « partenaire » de conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT) semble donner du crédit à cette vision « développementaliste » du libre-échange portée par la nouvelle Commission.

Mais la compatibilité entre l’accroissement du libre-échange et la défense de droits sociaux pose question. Le dumping social est-il le fait des États moins disant ? Des multinationales à la recherche des terres vierges de toute réglementation sociale ? Ou de la suppression libre-échangiste des droits de douanes permettant la rencontre des deux ? L’honnêteté devrait vraisemblablement amener à reconnaître, au moins, la coresponsabilité de ces trois facteurs.

Ainsi, enjoindre le Vietnam à mettre en œuvre les normes sociales de l’OIT, sans prendre de mesures sur les deux autres causes du dumping social, apparaît davantage comme un paternalisme tout droit venu du XIXème siècle, que comme une réelle évolution de la doctrine libre-échangiste.

L’impossible remise en question sociale et environnementale des dirigeants mondiaux

Bien que la solidité des fondements de la théorie de Kuznets puisse être questionnée, elle a été étendue par les travaux de Gene Grossman et Alan Krueger à la protection de l’environnement14. Ainsi, non seulement le libre-échange, passé un seuil, serait socialement bon, mais il serait aussi favorable à l’environnement.

Aussi dogmatique (car proposant plus un discours qu’une hypothèse falsifiable15) que l’originale, cette théorie est communément reprise – sans nuance aucune – aussi bien par l’OMC, que par le Sénat ou l’UE. L’ambition affichée par la Commission européenne révèle ainsi son incapacité à admettre la responsabilité historique du modèle capitaliste occidental dans la crise environnementale16.

Comment croire, en 2020, que la conclusion d’un ALE avec un pays, à l’autre bout du monde puisse être favorable à l’environnement ? Comment continuer de croire, aujourd’hui, que des normes de droit mou seront de taille à répondre à l’enjeu fondamental du XXIème siècle ? Une question, simple, n’a jamais été posée : a-t-on réellement besoin d’un tel accord qui aura pour effet certain d’accroître encore davantage les échanges mondiaux ?

Ses promoteurs assurent eux-même que le volume des échanges entre les deux parties était de 51 milliards de dollars en 2017 (12 fois plus qu’en 2000) et que les prévisions pour 2018 tablaient sur 53 milliards. À en croire ces statistiques, les exportations du Vietnam vers l’UE représentaient déjà 18 % des exportations nationales (pour plus de 38 milliards de dollars) en 2017, soit une hausse de 12,7 % par rapport à 2016. Et l’UE, elle, exportait « 12 milliards de dollars de biens vers le Vietnam en 2017, soit une hausse de 7,7 % par rapport à 2016 ».

Ces chiffres témoignent ainsi, par eux-mêmes, d’économies qui sont déjà de plus en plus ouvertes, sans même que cette convention ne soit entrée en vigueur. Pourquoi chercher, encore et toujours, à accroître les échanges mondiaux et donc, favoriser, encore, les délocalisations d’activités, quand l’on connaît, aujourd’hui, le poids du transport maritime dans les pollutions globales de la planète ?

Le stéréotype de cette absurdité écologique se résume dans la crevette vietnamienne, qui, grâce à cet accord, arrivera en plus grand nombre chez les marchands de fruits de mer européens. De nombreuses mesures sont déjà prises pour que ces élevages soient désormais respectueux de l’environnement, conformément à l’article 13.9 alinéa 1 du traité17. Ils offriraient mêmes aux Vietnamiens de meilleures conditions d’existence, dont on ne peut que se réjouir. Mais peut-on réellement croire que cela soit bon (ou ne serait-ce que neutre) pour l’environnement, la biodiversité des mangroves, et nécessaire – aujourd’hui que ce terme récupère tout son sens – aux vues de ces conséquences ?

Le libre-échange, outil de l’ingérence européenne

Lorsque Phil Hogan, successeur de madame Malmström à la Commission européenne, affirme « qu’une fois en vigueur, ces accords renforceront notre potentiel de promotion et de suivi des réformes au Vietnam », il ne cache pas l’objectif européen d’ingérence dans les affaires vietnamiennes.

John Gallagher et Ronald Robinson expliquaient déjà en 1953 comment le libre-échange pouvait cacher des politiques expansionnistes à caractère impérial. Les États-Unis, comme l’Union européenne, ne dissimulent d’ailleurs plus leur ambition de vouloir redessiner les règles du commerce mondial…

Face aux échecs des négociations de l’OMC, en effet, les deux mastodontes du commerce international18 se sont lancés dans une course au bilatéralisme, afin d’imposer leurs règles à leurs « partenaires ». Et aux vues du déséquilibre des échanges commerciaux UE-Vietnam en faveur du pays asiatique, c’est bien cet objectif normatif de suppression des « barrières non commerciales »19 que priorise l’UE dans cet ALE.

Car le Vietnam est, parallèlement, l’un des dix membres de l’ASEAN, avec laquelle l’UE poursuit actuellement d’autres négociations commerciales. Conclure un accord avec ce pays est donc une étape de plus vers la conclusion d’un futur méga-accord UE-ASEAN20.

Le droit social, la fronde des pays en développement ?

Si le récit biblique de David contre Goliath glorifiait la place du plus petit et sa capacité à terrasser les plus grands colosses par son habilité, son impétuosité… et le soutien « du Dieu tout puissant », les accords commerciaux bilatéraux qui pullulent depuis la fin des années 90 n’ont rien de comparable avec les champs de bataille bibliques. Au contraire, leurs négociations qui s’étendent sur plusieurs années ne laissent aucune place au hasard, à l’imprévu, à l’impossible… ni aux plus faibles, en leur imposant tout le cadre juridique, technique, sanitaire de la bataille commerciale future.

Pour y remédier, il faudrait, selon Alain Supiot, « faire au plan international, avec les droits fondamentaux de l’Homme au travail, ce que l’on est parvenu à faire au plan interne avec le Droit du travail dans les pays industriels, durant les deux derniers siècles, c’est-à-dire permettre aux faibles de retourner les armes du Droit contre ceux qui usent du Droit pour les exploiter, et de participer ainsi au progrès du Droit dans son ensemble »21.

Souhaitons dès lors au Vietnam de saisir la fronde du nouveau mécanisme de règlement des différents de cet ALE pour terrasser le géant européen sur son propre terrain juridique, technique et rhétorique…

1Le TAFTA (pour Transatlantic free trade agreement en anglais) est l’accord en cours de négociations entre l’UE et les États-Unis. Il formera avec le CETA (Comprehensive economic and trade agreement, négocié avec le Canada), en cours de ratification, le futur cadre juridique des relations commerciales de l’UE et de l’Amérique du Nord. Deux des trois principaux pôles commerciaux mondiaux avec l’Asie.

2Les négociations avec le Mercosur (Mercado común del sur en espagnol), commencées en 1999, ont débouché sur un accord fin juin 2019. Il reste maintenant à traduire ce consentement en termes juridiques et faire ratifier le texte final. Celui-ci serait emblématique dans le sens où il constituerait le premier ALE moderne reliant deux zones de libre-échanges (l’UE et le Mercosur). Ce qui était l’un des objectifs de la politique commerciale de l’UE.

3Les accords ACP (pour Pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique) désignent les différentes conventions conclues entre l’UE et les pays ACP, depuis la Convention de Yaoundé (en 1963) jusqu’aux Accords de Cotonou (en 2000). Liant les 79 États ACP avec les 28 de l’UE, ils couvrent une population de plus de 700 millions de personnes.

4Terminologie employée par l’Union pour qualifier les États avec lesquels elle conclut des accords commerciaux.

5Le Vietnam fait partie des États bénéficiaires du « Système de Préférences Généralisées » (ou GSP pour « General System of Preferences » en anglais) de l’UE, dans le jargon des règles commerciales internationales.

6Voir, entre autres, le Rapport Sutherland, les différentes publications de Jagdish Bhagwati, du CETRI (Centre tricontinental) ou de Oxfam sur le sujet.

7La décennie 90 marque une explosion des ALE, qui n’ont fait qu’augmenter de manière exponentielle depuis. Ainsi, si l’on comptait 10 ALE-régionaux dans les années 1970, et 28 en 1990, il y en aurait actuellement 484 selon l’OMC, dont 304 en vigueur. Mais ces ALE ne sont que la face émergée de l’iceberg. En effet, comme pour l’ALE UE-Vietnam, les accords sur les investissements ont progressivement été séparés de ceux traitant des biens. Or, les premiers seraient, aujourd’hui, plus de 2900 selon la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement).

8Visionner, par exemple, la page internet du Conseil de l’UE dédiée aux valeurs du libre-échanges.

9Voir, par exemple, les critiques émises par Oxfam ou le CETRI sur ces sujets.

10Voir, par exemple, le mémoire très complet de Loïc Robert, sur l’évolution historique de cette « clause droits de l’homme », dans les accords internationaux conclus par la Communauté européenne (pp. 61 s.).

11Alain Supiot, Homo juridicus. Essais sur la fonction anthropologique du Droit, Seuil, Paris, 2005, pp. 300-317.

12La courbe de Kuznets a été conceptualisée par Simon Kuznets au début des années 50 (Simon Kuznets, « Economic Growth and Economic Inequality », American Economic Review, n°45, 1955, pp. 1-28). Très critiquée (voir notamment la revue qu’en a fait Thomas Piketty) ce raisonnement difficilement falsifiable continue toutefois à irriguer le dogme du libre-échange, comme nous le verrons par la suite.

13Il semble en effet légitime de s’interroger, entre autres choses, sur la possibilité d’être à la fois « communiste » et membre de l’OMC.

14Gene Grossman et Alan Krueger, « Economic Growth and the Environment », NBER Working Papers, n°4634, 1994

15Cette théorie est très difficilement falsifiable, dans le sens où, si les observations ne se soumettent pas à son hypothèse (si les inégalités continuent d’augmenter), il est toujours possible d’affirmer doctement que l’effet de seuil n’est pas encore atteint. Parallèlement, l’hypothèse de la courbe Kuznets environnement ne peut s’observer que pour des critères humainement mesurables. Elle n’a, par définition, aucune portée sur des pollutions environnementales qui ne seraient, à l’heure actuelle, pas décelables par l’être humain. Elle n’a donc pas de portée absolue, mais reste relative aux connaissances humaines… alors que l’ampleur de l’impact humain sur l’environnement, elle, dépasse largement les compréhensions humaines.

16Voir notamment Gilbert Rist, Le développement, Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, Paris, 1996 et Dennis Meadows (dir.), The Limits to Growth, Universe Books, New York, 1972.

17« ARTICLE 13.9 Commerce et gestion durable des ressources marines vivantes et des produits de l’aquaculture aquaculture durable. _ 1. Les parties reconnaissent l’importance d’assurer la conservation et la gestion durable des ressources marines vivantes et des écosystèmes marins, ainsi que la promotion d’une aquaculture responsable et durable. »

18Bien que le poids des deux acteurs ait diminué dans le commerce mondial, avec la montée en puissance de l’Asie, ils représentaient encore, en 2018, selon l’Examen statistique du commerce mondial 2019, de l’OMC  : plus de 40,5 % des exportations (UE : plus de 32 % et ÉU 8,5 % (la Chine représentait 12,8 %)) et plus de 44 ,4 % des importations (UE : plus de 31,2 % et ÉU : 13,2 % (la Chine : 10,8 %)) mondiales de marchandises ; ou encore, plus de 55,6 % des exportations (UE : plus de 41,6 % et ÉU 14 % (Chine : 4,6 %)) et plus de 46,3 % des importations (UE : plus de 36,5 % et ÉU : 9,8 % (Chine : 9,5 %)) mondiales de services commerciaux.

19Cette expression du jargon juridique commercial international englobe à la fois la mise en conformité des procédures douanière avec les normes dites « internationales » (trouvant le plus souvent leurs origines aux États-Unis ou en Europe), la transparence des formalités douanières, l’application du droit de propriété intellectuelle, les réglementations techniques et standards des produits, ou encore les mesures sanitaires et phytosanitaires.

20Les directives de négociations adoptées en 2007 par le Conseil de l’UE ont ainsi servi de bases légales aux négociations avec le Vietnam et 6 autres États de l’ASEAN : Singapour (accord sur les investissements en cours de ratification, et ALE entré en vigueur fin 2019), la Malaisie, la Thaïlande, les Philippines et la Birmanie.

21Alain Supiot, Homo juridicus, op. cit., p. 314

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Face au COVID-19, le retour en grâce des médecins cubains



Depuis le début de la crise du Covid-19, de nombreux pays ont fait venir des médecins cubains sur leur sol pour soigner leur population et les aider à trouver un remède. Parmi eux, la France a autorisé l’entrée de médecins cubains dans ses départements d’outre-mer. La médecine constitue ainsi une facette cruciale de la diplomatie cubaine, qui trouve ses origines dans la révolution de 1959. Le rayonnement international de l’île est aujourd’hui limité par un nouvel environnement géopolitique hostile au gouvernement cubain, caractérisé par l’émergence d’une série de gouvernements conservateurs et pro-américains. Par Antoine Bourdon et Léo Rosell. 


Aux origines du système de santé cubain

Depuis la révolution de 1959, le développement d’un système de santé publique performant a été, avec l’éducation, l’une des priorités du gouvernement cubain, de telle sorte que l’île est devenue une référence mondiale dans ce domaine.

L’enjeu était double pour le gouvernement cubain : la santé lui permettait de démontrer son attachement au développement humain et à l’amélioration des conditions matérielles de sa population, mais aussi de développer une véritable « diplomatie médicale », de nombreux médecins cubains étant envoyés dans des pays en voie de développement ou subissant une grande crise sanitaire, pour subvenir aux besoins de santé de leurs populations.

Cuba est ainsi le pays qui produit le plus grand pourcentage de médecins par habitant au monde, avec un médecin pour 148 habitants en 2012 selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La révolution cubaine (1953-1959) avait pourtant en son temps poussé à la fuite un grand nombre de médecins et de professeurs de médecine formés sous la dictature de Fulgencio Batista.

Le développement d’un système de santé efficace était donc à la fois une nécessité face à cette fuite massive des cerveaux et une revendication qui découlait logiquement de la perspective révolutionnaire des nouveaux dirigeants. Dès la victoire des insurgés en 1959, l’ensemble du système de santé fut nationalisé, du plus petit hôpital aux assurances privées. En parallèle, le prix des traitements fut progressivement abaissé jusqu’à devenir nul, et la gratuité des soins a d’ailleurs été inscrite dans la Constitution cubaine.

Deux principes clés : la prévention et la proximité

Les révolutionnaires développèrent également le système éducatif médical qui se réduisait en 1960 à une seule école à La Havane. Elle en compte aujourd’hui vingt-six. L’île ne retrouva un nombre de docteurs équivalent à celui d’avant la révolution qu’en 1976. Mais la vision révolutionnaire de la médecine ne s’arrêtait pas à un financement massif du secteur, elle s’accompagna également d’une profonde transformation du rapport de la société cubaine à la médecine.

Ce n’est sans doute pas pour rien que Cuba a fait d’un médecin, en la personne d’Ernesto « Che » Guevara, une icône mondiale de la Révolution. Alors que les médecins de l’île répugnaient à s’installer dans les territoires ruraux de l’île, ce dernier leur déclara dès 1960 : « Nous devons changer nos concepts, non seulement les concepts généraux, sociaux et philosophiques, mais parfois aussi nos concepts médicaux », appelant dès lors à une véritable révolution y compris dans ce domaine car, rappelait-il encore, « si vous êtes soldat ou révolutionnaire, restez d’abord un médecin ». 

salle attente Che
Portrait du « Che » dans une salle d’attente à Cuba. « La vie d’un être humain vaut plus que tout l’or de l’homme le plus riche du monde. »

Le gouvernement a ainsi totalement repensé le maillage territorial médical pour permettre deux principes clés : la prévention et la proximité, la base de ce système reposant sur des polycliniques locales. Le nouveau système de santé a mis l’accent sur les soins primaires et une approche de « médecine complète », qui consiste dans un accompagnement préventif servant à limiter et détecter en amont les cas de maladie et dans un accompagnement accru a posteriori, en plus du traitement dispensé à l’hôpital. 

« Le secteur biotechnologique est devenu un des piliers de l’économie cubaine »

Cette démarche « complète » a été rendue possible par le grand nombre de médecins formés, suffisant pour suppléer largement aux besoins médicaux sur l’ensemble de l’île. Des « équipes de santé primaires » furent créés en 1984, composées d’un médecin et d’un infirmier. En 2004, ces équipes supervisaient seulement 120 à 150 citoyens chacune, ce qui a permis l’instauration d’un véritable lien de proximité entre les habitants et le service public de santé, ainsi qu’une insertion de la prévention médicale et du suivi sur le long terme au cœur du tissu social cubain.

Un système qui résiste tant bien que mal aux difficultés économiques de l’île et au manque de moyens

Le système de santé cubain s’est révélé relativement résilient face aux aléas économiques. En 1989, avec l’effondrement du bloc de l’Est, Cuba perdit une très grande partie de ses partenaires commerciaux, tandis que les sanctions américaines imposées en 1992 par le Cuba Democracy Act inaugurent une « période spéciale » particulièrement douloureuse.

Ces problèmes économiques ont engrangé de nombreuses perturbations dans la vie quotidienne des Cubains : en plus du rationnement de la nourriture et des pénuries de médicaments, ceux-ci ont dû faire face à une épidémie de neuropathies optiques. Le gouvernement a néanmoins continué à financer le service public de santé de façon constante malgré des ressources toujours plus limitées. Lorsque l’économie s’est stabilisée, le système de santé a donc pu continuer à se moderniser jusqu’à devenir un secteur de pointe.

C’est notamment l’objectif de son Centre de recherche et développement de médicaments, dont le rôle est de produire les médicaments principaux dont la population de l’île a besoin. Ce système lui permet également de s’émanciper des industries pharmaceutiques traditionnelles, liées au secteur privé. Ainsi, Cuba a pu concentrer ses investissements sur la recherche médicale, ce qui lui a notamment permis d’être le premier pays au monde à éliminer la transmission du VIH de la mère à l’enfant, ainsi que la poliomyélite. 

« De nombreuses institutions internationales ont salué les succès de la politique cubaine en matière de santé »

Le secteur biotechnologique est donc devenu un des piliers de l’économie cubaine. L’innovation constante dans ce domaine a permis la création de nombreux laboratoires reconnus dans le monde entier, et la fabrication de nombreux vaccins, comme celui contre l’épidémie de méningites en Afrique de l’Ouest en 2010.

C’est pourquoi de nombreuses institutions internationales ont salué les succès de la politique cubaine en matière de santé et de développement humain. En ce sens, le Fond des Nations unies pour la population note que Cuba « a adopté il y a plus d’un demi-siècle des programmes sociaux très avancés, qui ont permis au pays d’atteindre des indicateurs sociaux et démographiques comparables à ceux des pays développés ».

Ce système de santé, bien qu’il ne puisse bénéficier en permanence d’équipements de pointe et qu’il souffre de manière chronique d’un manque de moyens, permet à Cuba de profiter d’indicateurs de santé qui comptent parmi les plus hauts du continent américain. Le système de santé cubain a en ce sens été classé au 23ème rang mondial par l’OMS en 2000, le premier d’Amérique latine et des Caraïbes. D’après les chiffres de l’ONU, la mortalité infantile à Cuba est d’environ 4‰ contre 6‰ aux États-Unis entre 2005 et 2010. À titre de comparaison, les « pays les moins avancés » (Chine exclue) affichaient en moyennent une mortalité infantile de 49‰ durant cette période. 

Pourquoi les médecins cubains sont-ils si demandés ?

De même, Cuba a développé dès les premières années de sa révolution un cadre de coopération Sud-Sud au sein duquel la médecine occupe un rôle majeur. Le système fonctionne par l’octroi de médecins par le gouvernement cubain, dont le paiement par le pays bénéficiaire finance en retour le système de santé cubain. 

Si la première mission à l’étranger de médecins cubains se déroula dans la jeune Algérie indépendante en 1962, la majeure partie de ses actions fut d’abord focalisée sur l’aide aux populations victimes de catastrophes naturelles ou d’épidémies, principalement en Amérique Latine.

Entre 1960 et 2000, pas moins de 67 000 médecins furent ainsi envoyés à l’étranger. Sur place aussi, les médecins cubains soignent les patients selon la doctrine de la médecine complète, et participent souvent à des opérations de formation destinées à renforcer le système de santé local. 

Une telle coopération prend forme dans le cadre du Programme intégral de santé lancé en 1998. L’envoi de médecins cubains au Guatemala en 1998 a notamment permis de diviser par deux la mortalité infantile dans six départements du pays et de réduire massivement l’ampleur des déserts médicaux après seulement 18 mois de présence sur place.

Cette démarche s’est concrétisée avec la création de l’École Latino-américaine de Médecine, qui accueille gratuitement chaque année des étudiants de toute l’Amérique Latine mais aussi des États-Unis ou du Pakistan, destinée à former des étudiants défavorisés à la médecine à la cubaine.

Etudiants ELAM
Etudiants de l’Ecole latino-américaine de médecine.

Ce projet, lancé en 1999 à la suite des désastres provoqués par des ouragans en Amérique centrale et dans les Caraïbes, symbolise cette orientation cubaine, qui sous couvert d’altruisme et de solidarité internationaliste, révèle aussi une véritable stratégie d’influence géopolitique.

La médecine, arme de softpower massive de Cuba

Cette influence en matière de coopération sanitaire et médicale a notamment été étudiée par Patrick Howlett-Martin, dans La coopération médicale internationale de Cuba. L’altruisme récompensé.

L’épidémie du virus Ebola en Afrique fut un bon exemple de cette coopération, de telle sorte qu’en octobre 2014, le secrétaire d’État américain John Kerry a salué dans un communiqué officiel l’envoi de 165 médecins et infirmiers cubains en Afrique de l’Ouest pour répondre aux besoins suscités par cette crise.

De même, le New York Times, dans un éditorial intitulé « Cuba’s Impressive Role on Ebola  », interpellait Barack Obama sur ce sujet, quelques semaines seulement avant un rapprochement inédit entre les deux pays, allant jusqu’à estimer que « cela devrait rappeler à l’administration d’Obama que les avantages d’un renouement rapide des relations diplomatiques avec Cuba l’emportent largement sur les désavantages qu’il constituerait. »

Une manne économique majeure

Outre l’intérêt diplomatique que peut trouver le régime cubain à cette exportation de médecins, cette coopération constitue également une source de revenus considérable pour l’État cubain. En effet, à part pour les pays les plus indigents, cette aide est facturée par Cuba : ces programmes représentent aujourd’hui 11 milliards de dollars annuels de revenus pour le gouvernement cubain. Cet apport constitue en ce sens la principale source de recettes de l’État, une somme supérieure à celle générée par le tourisme sur l’île.

Le rayonnement international de Cuba dans les questions de santé, et sa capacité à développer une action diplomatique atypique, autour de cette « diplomatie médicale », se comprennent donc à la lumière de ces multiples facteurs, qui en font une référence en matière de système de santé publique et d’aide médicale aux pays les plus défavorisés.

médecin Cuba Mozambique
Médecin cubain au Mozambique à la suite de l’ouragan Idai, avril 2019.

Une fois encore, le gouvernement cubain justifie cette politique par la volonté d’émanciper la population des contraintes matérielles qui l’empêcheraient d’avoir un accès aux soins satisfaisant. Celui-ci passe notamment par une omniprésence du secteur public dans la santé, et par une solidarité internationaliste, renvoyant à des principes communistes fondamentaux.  

« Le « tournant à gauche  » des années 2000 a renforcé ces programmes et créé un bloc de coopération latino-américain. »

Coopération médicale et intégration régionale

L’élection d’Hugo Chávez au Venezuela avait constitué un tournant dans la diplomatie médicale cubaine, dans la perspective de cet internationalisme médical appliqué à l’échelle régionale. De nombreux programmes bilatéraux furent mis en place, Cuba intervenant notamment dans la « Misión barrio adentro » qui a fourni une présence médicale aux millions de Vénézuéliens pour qui le secteur de la santé était alors inaccessible. Le Venezuela, en échange, a développé des liens économiques inédits avec Cuba, toujours sous embargo américain, notamment à travers l’approvisionnement de l’île en pétrole.

Chavez Che
Hugo Chávez, en 2003, habillé en médecin lors du lancement de la « Misión barrio adentro ». À l’arrière-plan, un portrait du Che Guevara.

Le « tournant à gauche » des années 2000, marqué par l’élection de Lula au Brésil, d’Evo Morales en Bolivie, ou de Rafael Correa en Équateur, a multiplié les programmes de cette nature, les inscrivant dans un cadre de coopération continental. L’ALBA, inaugurée en 2005 par Fidel Castro et Hugo Chávez, et qui regroupe les gouvernements partageant officiellement la volonté d’instaurer un « socialisme du XXIe siècle », a notamment institutionnalisé une coopération triangulaire entre Cuba, fournisseur de médecins, le Venezuela, producteur de pétrole, et la Bolivie, cultivatrice de soja.

Cet environnement international a permis à l’économie cubaine de respirer, et au gouvernement de continuer à développer le secteur de la santé. La résurgence de gouvernements pro-américains et néolibéraux, marquée par la prise de pouvoir de Michel Temer puis de Jair Bolsonaro au Brésil, ainsi que le coup-d’État contre Evo Morales en Bolivie, ont cependant rebattu les cartes. Le Brésil a chassé en 2018 les médecins cubains de son territoire. L’Équateur de Lenín Moreno et la Bolivie de Jeanine Añez n’ont pas tardé à lui emboîter le pas.

Ces revirements privent ainsi l’État cubain d’une partie importante de ses précieux revenus, et restreignent l’étendue de ses coopérations. La résilience du gouvernement vénézuélien de Nicolas Maduro permet pour le moment de limiter l’impact de ces revirements politiques, mais la situation géopolitique de l’île n’avait pas semblé aussi fragile depuis les années 1990.

Le coronavirus, une aubaine pour le renouveau de la « diplomatie médicale » cubaine ?

À cause de la pandémie du COVID 19, les missions des brigades médicales cubaines aux pays en difficulté ont depuis augmenté, principalement dans la Caraïbe et en Amérique latine, mais aussi en Chine, en Afrique, et même en Europe.

« Cette situation, en plus de manifester l’incapacité de l’Union européenne, a suscité la colère de Donald Trump »

Le 24 mars, une quarantaine de députés français de tout bord incitait le Premier ministre Édouard Philippe à solliciter l’aide médicale de Cuba, peut après l’arrivée de médecins cubains en Italie. François-Michel Lambert, député ex-LREM, avait alors souligné qu’ « effectivement, Cuba a développé une expertise rare dans la gestion des crises d’épidémies sanitaires sur tous les continents ». Le gouvernement avait alors accepté par décret l’envoi de médecins cubains dans ses départements d’outre-mer. Une décision qui permet « d’aller puiser dans nos ressources fraternelles cubaines », se réjouit Catherine Conconne, sénatrice du Parti progressiste martiniquais. Cette dernière avait justement été à l’origine, en 2019, d’un amendement au code de la santé afin de permettre à Cuba d’envoyer un contingent médical pour lutter contre les déserts médicaux en outre-mer. 

Cette situation, en plus de manifester l’incapacité de l’Union européenne à répondre de façon coordonnée et solidaire à cette crise, a suscité la colère du président des États-Unis, Donald Trump. Pointant à juste titre la difficulté du quotidien des médecins cubains à l’étranger, parfois exposés à de très grands risques et confrontés à une grande précarité, l’essentiel de leurs revenus étant captés par l’île, le département d’État s’était ainsi violemment exprimé contre l’aide médicale cubaine, s’exposant à son tour à de vives critiques.

Dans une riposte, les dirigeants cubains ont à leur tour accusé les dirigeants américains d’immoralité. Juan Antonio Fernández, directeur adjoint de la communication du Ministère des affaires étrangères a ainsi déclaré : « La pandémie nous menace tous. C’est le moment de pratiquer la solidarité et de venir en aide à ceux qui en ont besoin », rappelant non sans provocation que Cuba compte 8,2 médecins pour 1000 habitants, contre 2,6 pour les États-Unis.

Reste à savoir si la diplomatie médicale cubaine, qui a vu son prestige renforcé lors de la crise tragique du coronavirus, permettra à l’île de pallier sa fragilité géopolitique régionale, accentuée par les revirements politiques de ses anciens alliés brésilien, équatorien et bolivien. 

 

Pour aller plus loin :

Revolutionary Doctors. How Venezuela and Cuba are changing the world conception of health care, NYU Press, 2011

De Vos, Pol, “Cuba’s international cooperation in health : an overview”, International Journal of Health Services, Sage Publications, Vol. 37, n°4, 2007

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Sortir du confinement cérébral

Pour des raisons futiles voire des préjugés discutables (oui, il est à la tête de plusieurs concessions automobiles Peugeot, et alors ?), notre actuel ministre de la culture n’est pas follement aimé du « milieu ». Il est vrai qu’il manie la langue de bois sans faiblir, et que ses propositions « coronavirus », work toujours in progress, restent souvent difficiles à mettre en œuvre. Pourtant, ce ministre qu’on dit transparent, dont on a même tendance à carrément oublier l’existence, a une qualité remarquable : (…)


Contrebande

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Sahel : migrer par temps de coronavirus

L’apparition du Covid-19 en Afrique ne correspond toujours pas, deux mois après l’identification des premiers cas, à la catastrophe annoncée par le Quai d’Orsay ou la philanthrope américaine Melinda Gates. « L’Afrique a pris des mesures », a tonné le prix Nobel de la paix Denis Mukwege, médecin congolais. En effet, des mesures de fermeture des frontières et de restriction des mouvements ont été prises partout. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil sur le site Flightaware, qui permet de suivre les (…)


Mots d’Afrique

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L’allégeance aux groupes dominants : la principale limite des partis « verts » européens



Les élections européennes de mai 2019 auraient été le théâtre d’une « vague verte », si l’on en croit la couverture médiatique qui en a été effectuée. Au-delà des manchettes de journaux, elle témoigne surtout de la recomposition du bloc néolibéral. Les principaux partis « verts » européens, bien loin d’incarner l’aspiration à une écologie populaire qui se renforce de jour en jour sur le vieux continent, se présentent comme les garants du statu quo. Refusant de remettre en cause les structures économiques et institutionnelles dominantes à l’origine du désastre environnemental, ils récoltent les suffrages traditionnellement destinés aux sociaux-démocrates.


L’écologie serait-elle devenue le supplément d’âme des classes supérieures ? Un simple rouage du système politique dominant ?

Le succès relatif des partis « verts » européens peut s’expliquer par trois facteurs. La préoccupation écologique est devenu une préoccupation politique cruciale à la faveur de l’aggravation du réchauffement climatique et de ses conséquences visibles, notamment par le biais des phénomènes climatiques extrêmes. Ils ont su s’appuyer sur des groupes sociaux en expansion, en possession d’un très fort capital culturel par le biais de diplômes. Enfin, ils ont adopté un logiciel gramscien, sortant l’écologie de la case gauche radicale où elle était enfermée, et n’hésitant pas dans certains cas – allemand et finlandais en l’occurrence – à s’adresser clairement à l’électorat de droite sensible aux thèmes écologistes. En agissant de la sorte, ils ont pu adopter une position relativement centrale et attirer un nouvel électorat. Mais ces succès peinent à cacher les limites bien plus importantes des écologistes.

Les limites à ces succès

En premier lieu, les partis écologistes se situent malgré tout massivement à gauche. Or, leur succès n’a pas entraîné une progression du bloc de gauche et, leurs progrès se sont faits essentiellement au détriment des autres partis du bloc de gauche. Leurs conquêtes indéniables d’un électorat de droite ont été contrebalancées par des pertes plus importantes de la gauche au profit de l’extrême droite.

L’Allemagne constitue un exemple éloquent de ce phénomène, où la progression des Verts  de 9.3 % aux européennes ne compense pas la baisse des sociaux-démocrates du SPD de 11.4 % et celle de 2 % de Die Linke lors de la même élection. Le gain de 7 points de la Groenlinks néerlandaise aux législatives se fait avec une perte de 19 points du parti travailliste néerlandais. Enfin, la gauche luxembourgeoise ou finlandaise reste stable mais est minoritaire depuis au moins 20 ans. L’écologie « de gauche », nouvelle sociale-démocratie naissant dans les ruines de celle-ci, mais sans modifier le rapport de force politique ?

Vers une social-écologie moins sociale que la « social-démocratie »

S’il s’agit d’une nouvelle social-démocratie, sa composition sociale n’incite pas à la défense d’une ligne de rupture avec l’ordre dominant. L’électorat des Verts allemands est jeune, féminin, mais possède surtout un fort capital culturel et un capital financier confortable. Leurs zones de faiblesse se trouvent d’ailleurs dans l’ex-RDA, nettement plus pauvre que l’ex-RFA. La situation en Thuringe, région située en ex-RDA, constitue un cas d’école. Les Verts y sont demeurés à un étiage très bas, de 5,2 %, baissant même par rapport à l’élection régionale de 2014. De même, en Finlande, leur électorat est en moyenne plus éduqué que le reste de la population. Même scénario chez les Verts suédois : leur électorat est massivement étudiant et légèrement plus fort chez les cadres que chez les ouvriers. Enfin, en Belgique, leur électorat est clairement constitué de jeunes CSP favorisés, en possession d’un fort capital culturel.

Le cœur électoral des Verts est donc constitué par la nouvelle classe moyenne à fort capital culturel. Il s’agit d’un groupe social sensible à ce que Ronald Inglehart nomme les revendications « post-matérialistes », vivant dans les métropoles, bénéficiant de la mondialisation et ne se positionnant pas très à gauche sur les questions socio-économiques : en Finlande, les écologistes sont moins à gauche encore que les sociaux-démocrates. Sans parvenir à dépasser cette cloison pour se tourner vers les catégories populaires, les Verts ne pourront pas devenir un bloc électoral réellement significatif. Si l’écologie, comme préoccupation, est largement partagée, l’écologie comme déterminant électoral reste cantonné à un segment minoritaire de la population.

Une écologie néolibérale

Le projet politique des partis écologistes ne remet aucunement en cause les structures socio-économiques dominantes. Il les questionne encore moins que la social-démocratie, qui cherchait, un temps, à en redistribuer les produits aux classes populaires qu’elle représentait. Les partis écologistes n’ont pas de problème en Finlande ou au Luxembourg à participer à des gouvernements libéraux sur les questions socio-économiques, qui entretient un paradis fiscal stricto sensu dans le cas de ce dernier ; la ligne rouge étant placée sur les questions de société. Les Verts allemands suivent une pente similaire. C’est finalement un projet « progressiste » au sens du Canada de Justin Trudeau que défendent la majorité des Verts européens, qui n’a pas pour agenda des politiques publiques visant au combat contre les inégalités. Si certains crient à la trahison, on peut observer que ces partis prennent des décisions en phase avec les demandes de stabilité et de continuité de leur électorat.

Le logiciel politique des Verts souffre d’un autre problème, qui réside dans leur adhésion aveugle à l’Union européenne, perçue comme l’archétype du monde politique post-national. Les groupes sociaux soutenant les Verts y sont favorables pour les gratifications symboliques (« l’Europe, c’est la paix ») et les avantages matériels (les voyages « Erasmus » etc. ) qu’elle leur confère. Le projet libéral institutionnalisé par l’Union européenne est pourtant en contradiction fondamentale avec ce que pourrait requérir un agenda écologiste. L’impératif de relocalisation de la production nécessite pourtant une rupture radicale avec les principes mêmes de libre circulation des capitaux, des biens et des marchandises qui constituent autant de piliers de l’Union européenne. Les écologistes les plus préoccupés par les problèmes sociaux ne peuvent pas même se targuer de porter une possible réorientation de l’Union européenne, puisqu’une partie non négligeable des Verts européens sont en faveur de réformes libérales, plus spécifiquement en Europe centrale et orientale.

Des expériences gouvernementales éphémères et insignifiantes

Les exemples danois et surtout suédois montrent que l’ascension des partis écologistes est fragile. Leurs scores résistent mal à la participation à un gouvernement qui, pour ne pas s’aliéner un électorat populaire plus conservateur sur l’immigration, durcit sa politique migratoire – une perspective insupportable pour l’électorat écologiste, qui se détourne des partis qui prétendent le représenter.

En outre, leur participation gouvernementale décrédibilise leur prétention à porter le « changement » et la « modernité » – qui s’appuyait sur le fait d’être un parti étranger à la classe gouvernante traditionnelle, contrairement à la social-démocratie. Bien sûr, ce phénomène est renforcé par le fait que les électeurs peinent à voir en quoi la participation des écologistes à des gouvernement néolibéraux a contribué à verdir leur agenda. Le seul contre-exemple d’un parti écologiste parvenant à conserver sa popularité malgré une participation gouvernementale est conféré par le très riche paradis fiscal luxembourgeois, dont la richesse permet de pacifier les clivages économiques et sociaux.

Une « vague verte », mais dans quels pays ?

Une analyse fine des résultats électoraux des partis écologistes montre les limites de cette « vague verte », qui constitue essentiellement un artefact médiatique masquant la diversité des situations.

En Allemagne, la « vague verte » est incontestable. Les Verts allemands ont atteint un score de 20 % aux européennes de 2019 avec plus de 7,6 millions de voix. Jusque-là, ils demeuraient cantonnés à des scores ne dépassant pas ou peu 10 % aux élections nationales et surtout restants toujours inférieurs à 4 millions de voix. Ces scores s’accompagnent d’une nette progression des effectifs militants des Verts, passés de 65 000 membres en 2017 à 85 000 en 2019.

Dans les pays du Benelux, la progression de ces partis est moins forte mais elle est également incontestable. La Groenlinks néerlandaise a obtenu en 2017 le meilleur score de son histoire aux élections législatives avec 9,1 % des voix et 959 000 électeurs. Cette percée a été confirmée en 2019 par les élections provinciales où ils ont obtenu leurs meilleurs résultats. Enfin, lors des élections européennes, ils ont été proches de leur pic électoral de 1999. De même, les Verts luxembourgeois au gouvernement avec les socialistes et les libéraux depuis 2013 ont enregistré en 2018 aux législatives et en 2019 aux européennes les meilleurs scores de leur histoire en se rapprochant très fortement des libéraux et des socialistes. Les écologistes flamands ont obtenu des scores records en 2019 avec 10 %. Même scénario pour les Verts wallons lors des mêmes élections provinciales, nationales et européennes. Cependant à chaque fois, cette progression ne dépasse pas le pic historique des partis « verts » dans ces pays.

Le Danemark et la Suède enregistrent du moins une stagnation, sinon une baisse. Les Verts suédois ont connu leur pic électoral en 2010 et en 2014. Mais leur participation à un gouvernement qui a durci sa politique d’asile s’est révélée insupportable pour une bonne partie de leur électorat. Leur score électoral est donc passé en 2018, de 6,8 % à 4,4 %. Au Danemark, la stagnation du parti écologiste à un faible score – 7,7 % des voix aux dernières élections – s’accompagne d’une intégration de mesures écologiques dans le programme de ses concurrents.

On peut finalement se demander si l’intensification des bouleversements liés au changement climatique pourra permettre aux partis écologistes de surmonter ces problèmes structurels. Au contraire, elle peut se traduire par l’appropriation de l’enjeu écologiste par d’autres forces politiques surmontant ces contradictions politiques en associant les catégories populaires à un discours écologique.

 

L’article L’allégeance aux groupes dominants : la principale limite des partis « verts » européens est apparu en premier sur Le Vent Se Lève.

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